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LES DOCTRINES

DE

Joachim, abbé de Flore, naquit en Calabre, vers l'année 1132 : il y devait mourir en mars 1202. Issu d'une famille qui tenait dans ce pays un rang honorable, il fut amené, nous ne savons pour quelles causes, à entreprendre dans sa jeunesse un voyage en Orient. A Constantinople, où il arriva sans doute vers l'époque du traité de paix conclu en 11 58 entre son souverain, le roi Guillaume V'\ et l'empereur Manuel Comnène, il se présenta non point comme un pauvre pèlerin, mais comme un voyageur noble et riche, accompagné d'amis et de serviteurs, et fort désireux de prendre sa part des plaisirs raffinés de la ville la plus fastueuse et la plus élégante qui fût au monde. Là se produisit l'événement, d'ailleurs mal connu, qui changea brusquement le cours de sa vie. Subitement convaincu de la vanité de toutes les choses humaines, il brise les liens qui le rattachaient au siècle pour se donner uniquement à Dieu. Il poursuit son voyage, mais ce voyage s'est transformé en un pèlerinage ; le brillant cavalier ressemble maintenant à un frère lai qui aurait pris l'habit dans quelque monastère. Il revient dans sa patrie, où nous le voyons doimer satisfaction à son zèle dévorant par les ardentes prédications qu'il adresse aux foules. Plus tard il reçoit les ordres, devient moine cistercien et se met

à prêcher, non plus aux masses populaires pour les convertir, mais aux religieux de divers couvents pour les réformer. Abbé de Corazzo, il ne peut plier son humeur inquiète aux exigences de la vie stable et aux multiples besognes de l'administration d'un monastère. Il se décide à reprendre sa course, allant de couvent en couvent pour y servir la cause de la réforme, jusqu'à ce que, après s'être séparé des cisterciens, il se retire dans les montagnes les plus reculées de la Calabre pour y fonder une congrégation qui. du nom de son premier monastère, s'appela la congrégation de Flore'. En tous cas, depuis sa conversion, il n'y a plus chez lui de place pour les considérations de la chair et du sang ; frère lai. moine, ])rêtre ou abbé, Joachim nous apparaît animé d'un irrésistible amour pour la vie parfaite qu'il ne se borne pas à pratiquer, mais qu'il s'efforce de propager.

Je ne m'aviserais pas d'appeler l'attention du public sur ce personnage, après les savants travaux qui lui ont été consacrés -

1 11 ne paraît pas que les cisterciens aient vu avec plaisir Joachim se séparer d'eu.x. Cf. Martène et Durand, Thésaurus, t. IV, c. 1274, où l'on voit que le chapitre général des cisterciens, en 1192, considérait comme fugitivis et traitait comme tels Joachim et son compagnon Raynier.

■-' Sans prétendre donner la bibliographie complète de Joachim de Flore, j'indique ici quelques travaux sur ce personnage, en me restreignant aux écrits publiés depuis vingt-cinq ans :

R. P. Ehrle, article Joachim de Flore, dans le Kirchenlexicon de Wetzer et Welte (2' édition, 1889);

R. P. Denifle, das Evaiigelium Acternum und die Commission zu Anagni, dans VArchiv fiir Litteratur- und Kirchengeschichte, t. I (1885), p. 50 et s. ;

Felice Tocco, L'Eresia nel média evo. Florence, 1884, in- 12. Voir surtout le chapitre i"" du livre II, p. 261-409;

E. Gebbhart, L'Italie mystique. Paris, 1890, in-12. Voir surtout le chapitre II, p. 49-82 ;

H. Haupt, Zur Geschichtc des Jaachiiiiisjiius. dans Zcitschrift fiir Kirchengeschichte, t. VII, p. 372-425 ;

E. Schott, Joachim, der Abt von Floris, dans le même recueil, t. XXII, P- 343-361 ;

E. Schott, Die Gedanken des Abtcs Joachim von Floris, dans le même recueil, t. XXIII, p. 157-186.

The prophet of Calabria, Joachim of Floris, and the Eternal Gospel, article anonyme de la Chtirch Quartcriy Rcvictv. l. LXV, octobre 1907, p. 17-47.

Sur Joachim de Flore, M. Renan a réimprimé, dans ses Nouvelles études d'histoire religieuse (Paris, 1884), sans y apporter de changements importants, des articles publiés en 1866 dans la Revue des Deux Mondes.

On consultera toujours avec intérêt le recueil de J.-G.-B. Engelhardt, Kirchengeschichtliche Abhandlmigen, Erlangen, 1832, qui est en grande partie consacré à Joachim.

— parmi lesquels il faut citer la brillante étude de M. Gebbhart

— si la découverte que j'ai faite, dans les manuscrits de la biblio- \ ^

thèque de Grenoble, d'une œuvre théologique inédite du dernier ) '^^r*'-'-^ c-«^ quart du xii^ siècle, ne m'avait permis de discerner nettement/ ' '\ certains ^courants d'ordre intellectuel qui me paraissent avoir Mq-cvC Ia-L^ exercé une profonde influence sur le développenient des doc- 1 trines cîu célèbre mystique. Montrer comment se sont formées les 1 i)

idées de l'abbé de Flore et comment son système de théologie i ^î\<>"J-tt, , dogmatique a réagi sur la conception qu'il s'est faite de l'histoire/ et des destinées de la société chrétienne, déterminer la situation de Joachim vis-à-vis de la foi orthodoxe et apprécier rinfluencel qu'il a exercée, telle est la tâche que je m'efforcerai d'accomplirl dans le présent mémoire.

Les éléments de cette étude, d'ailleurs sommaire, ont été empruntés aux écrits authentiques de Joachim de Flore. J'ai eu recours d'abord à trois ouvrages imprimés au xvi^ siècle, VExpositio in Apocalypsim, le Psalterium decem chordarum et la Concordia A'ovi et Veteris TcstamcntiK En outre, grâce à l'extrême obligeance de M. Schnorr de Carolsfeld, directeur de la Bibliothèque royale de Dresde, j'ai pu user de fragments du traité Super IV Evangelia ou Concordia Evangelioruin contenu dans le manuscrit A I2i de cette bibliothèque-. Cet

* Les deux premiers ont été imprimés, en un même volume, à Venise en 1527; le troisième a été imprimé à Venise en 1519.

■^ M. Renan (op. cit.. p. 240) a nié l'authenticité de cet ouvrage sans d'ailleurs donner les motifs de son opinion. A mon avis, il ne faut pas hésiter à tn attribuer la paternité à Joachim. C'est un écrit qui date, sans contredit de la fin du xii'^ siècle, et ciui cadre admirablement avec les ouvrages authentiques de Joachim, par exemple la Concordia Novi et Veteris Testamenti, que l'auteur cite à diverses reprises comme ses propres œuvres. Aussi l'opinion de M. Renan n'a point trouvé d'écho. Le R. P. Denifle n'a pas hésité à insérer le traité sur les Evangiles dans la liste des œuvres authentiques de Joachim, dont il indique les manuscrits (article cité, p. 95). Le manuscrit de Dresde, par lequel je connais le traité Super IV Evangelia, s'ouvre par un abrégé de la Concordia Novi et Veteris Testamenti. incomplet au début (fol. 1-55); il se continue (fol. 56-83) par le Psalterium. Viennent ensuite (fol. 87-96) les tableaux explicatifs, avec figures, du système historique et prophétique de Joachim ; peut-être est-ce ce que Salimbene appelle, en plus d'un endroit, le Liber figurarum. (Je reconnais notamment une parfaite analogie entre la figure du fol. 96 du manuscrit de Dresde et la figure du Liber figurarum, dont parle Salimbene). Suit VEncliiridion in Apocalypsim, abrégé du commentaire sur l'Apocalypse, qui finit au fol, 131. Les fol. 132-175 sont occupés par les Postillae super Jercmiam. œuvre faussement attribuée à Joachim de Flore. Au fol. 176 commence le traité Super IV Evangelia, qui s'étend jusqu'au fol. 221.

ouvrage de Joachim, incontestablement authentique, est encore inédit. Des renseignements ont été aussi fournis par le protocole de la commission cardinalice dite commission d'Anagni, chargée par le pape Alexandre IV d'étudier les œuvres de Joachim afin d'en éprouver l'orthodoxie. On trouve d'importants et caractéristiques extraits de la plupart des œuvres de Joachim dans ce protocole, publié il y a quelques années par le R. P. Denifle^.

Si absorbé que fût l'abbé de Flore par la théologie, l'ascétisme et le mysticisme, il s'en fallait de beaucoup qu'il eiit le regard constamment tourné vers le ciel. Il est apôtre, et partant il ne perd point de vue ses semblables, au milieu desquels il veut propager le règne de Dieu. C'est pour cela qu'il s'intéresse aux événements qui se déroulent sur la scène du monde. Remarquez ^'^J^'^-'^j-'-^--»' . I qu'il est bien placé pour les apercevoir et s'en former une idée d'ensemble. Elevé en Calabre, c'est-à-dire dans un pays où l'on rencontre, auprès des églises et des monastères latins, des couvents basiliens et des églises de rite grec-, il a sûrement connu de bonne heure le christianisme oriental ; plus tard, il a vu les

Vient ensuite un court traité de Septem sigillis (fol. 221-223}; P"'s le traité de Joachim, Contra Judeos (fol. 223-235) ; le traité de Ultimis tribulationibus (fol. 235-237 '> cf. Tocco, op. cit.. p. 315) et (fol. 237) Vlntroductorium Angeli amicti niihe in Apocalypsim. qui me parait un extrait du texte contenu dans les dix premiers feuillets de VE.vpositio super Apocalypsim tel que le donne l'édition. Sur le manuscrit de Dresde, voir la note de M. Schnorr de Carolsfeld dans le Katalog der Handschriften der Bibliothek eu Dresden, I, p. 57.

' Voir l'article indiqué ci-dessus.

2 Voir, sur les Grecs en Calabre, (]uelques renseignements intéressants dans un article de M. E. Jordan, Monuments byzantins en Calabre. dans les Mélanges d'archéologie et d'histoire publiés par l'Ecole de Rome, t. IX (1889). Cf. Jules Gay, Etude sur la décadence du rite grec dans l'Italie méridionale à la fin du XVI" siècle, dans la Revue d'histoire et de littérature religieuses, t. II (1897), p. 481 ; voir aussi Notes sur la conservation du rite grec dans la Calabre et dans la terre d'Otrante au XIV siècle, par Jules Gay, dans la Bysantinische Zeitschrift, t. IV, p. 59, et Chalandon, Histoire de la domination normande en Italie et en Sicile, t. II, p. 594. Sur l'hellénisme au XI*" siècle dans ces régions, consulter l'ouvrage bien connu de M. G. Schlumberger, l'Epopée byzantine, et l'ouvrage de M. Jules Gay, l'Italie méridionale et l'Empire byzantin (90" fascicule de la Bibliothèque des Ecoles françaises d'Athènes et de Rome).

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merveilles de la civilisation byzantine sous le règne de ce Manuel '^^YV**'^^'^"''*""*^ Comnène dont on a pu dire qu'il fit revivre, par plus d'un trait, la fière image des empereurs romains. Sa dignité abbatiale et sa réputation de sainteté le mirent en relations avec les rois normands;, que d'ailleurs il avait servis dans sa jeunesse; parfois il fut appelé à aider de ses conseils leur héritière, la reine Cons-I tance, qui, par son mariage avec l'empereur Henri VI, porta'^ l'une et l'autre Siciles à la maison de Souabe. A plusieurs I reprises il parut à la cour pontificale, alors comme en tout' temps centre des informations les plus étendues et rendez-vous des hommes qui comptaient dans l'Eglise'. En Sicile, il vit passer Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion à la tête des 3«^^tA.>,<:v-s armées qu'ils conduisaient à la croisade ; il s'entretint longue- I *• ment avec le roi d'Angleterre qu'intéressaient les révélations )' -''^*'^~ prophétiques où Joachim prétendait faire connaître les événe- I ments prochains^. Au surplus, la vie de l'abbé de Flore s'écoula tout entière dans ces régions méditerranéennes où Latins, Byzantins et Musulmans se disputaient l'empire du monde, où s'enchevêtraient les fils de leur diplomatie, où se heurtaient leurs armées

1 C'est là que, vers 1195. il rencontra l'abbé Adam de Perseigne. L'historien Raoul de Coggeshale donne un récit de leur entretien, dont le principal objet fut les prophéties de Joachim (Cf. éd. des Rerum Britannicaritni medii œvi scriptorcs. p. 67 et s.). On peut se demander si un développement oratoire d'Adam sur le Psalterium decem chordarum (Patrologia latina, t. CCXI, col. 723 et s.) ne lui a pas été inspiré par le titre de l'ouvrage auquel Joachim, retiré à l'abbaye de Casamari, travaillait dès 11 82 ou 1183. D'autre part, il n'est pas inutile de remarquer que l'on a conservé à l'abbaye de Casamari un manuscrit du Marialc d'Adam (Ibid., col. 699). L'abbé de Perseigne avait des sympathies pour Joachim dont il partage certaines tendances, notamment l'aversion pour les savants ; mais la rencontre de ces deux personnages ne parait pas avoir développé leur sympathie.

' Sur cette entrevue, voir Roger de Hoveden, éd. des Rcntni Britannicarum inédit ccvi scriptorcs, t. III, p. 75-7^ et Benoit de Peterborough, même collection, t. II, p. 150-154. Joachim aurait prédit la victoire des croisés pour la septième année après la prise de Jérusalem par Saladin, c'est-à-dire pour 1194. — Les opinions de Joachim, telles qu'elles sont rapportées dans les récits des entretiens mentionnés ici et à la note précédente, ne concordent pas toujours avec ce qui est dit dans ses ouvrages. Ainsi, d'après Roger de Hoveden, Joachim aurait affirmé que la Babylone de l'Apocalypse n'était autre que Rome, affirmation qui ne se retrouve pas dans ses écrits. De même, Joachim ne se serait pas borné à dire que l'Antéchrist était déjà né, opinion qu'il émet à plusieurs reprises dans ses écrits : il aurait ajouté que l'Antéchrist était né à Rome et qu'il monterait sur le siège pontifical; il aurait dit aussi qu'Innocent III serait le dernier pape. Il est permis de penser que les divers narrateurs ont exagéré ou défiguré la pensée de l'abbé de Flore.

et leurs flottes, où se pénétraient toutes les races et toutes les civilisations, où parvenaient les échos des rives les plus lointaines. Essayons de déterminer par quelques traits l'idée que Joachim se fit de la société chrétienne dont les destinées semblaient se jouer sous ses yeux.

Des deux éléments dont cette société est composée, les laïques et les ecclésiastiques, il est facile de constater que Joachim I.Jt»'*^-^'^'^ s'intéresse surtout aux ecclésiastiques. Il ne parle pas sans une ^ compassion dédaig'neuse de ces jeunes filles si préoccupées de

^^y,jv</,-y- • ! plaire à leurs fiancés, de ces jeunes hommes que la sollicitude ■ •' '» aveug'le de leurs parents empêche de se consacrer au service

de Dieu^. On sent que, pour lui, les laïques sont des gens à l'esprit grossier, qui. s'étant mis un bandeau sur les yeux, ont eu \ le grand tort de ne point choisir la meilleure part. « Ils ne font aucun état des biens célestes, quand ils les comparent aux biens de la terre. » On peut dire d'eux « qu'ils ne distinguent pas leur main gauche d'avec leur main droite «. Leurs occupations et leurs préoccupations sont également étrangères à Joachim de Flore : il ne les mentionne que pour flageller leurs vices. « Les grands et les riches, dit-il, s'abandonnent pour la plupart aux inspirations de l'orgueil le plus dur ; quand, accablés sous le poids de la servitude, les pauvres serfs se permettent quelques murmures, leurs maîtres n y répondent que par les plus grossiers outrages. » Ceux-là seulement c|ui traitent leurs sujets avec la tendresse et la compassion de pères à l'égard de leurs enfants arriveront à posséder le royaume de Dieu ; or, on en compte bien peu parmi les puissants de ce monde. Et Joachim laisse clairement entrevoir que, dans la lutte de classes qui, plus ou moins, divise la société, ses sympathies sont acquises aux faibles et aux opprimés-.

Le clergé séculier se rapproche davantage de l'idéal de l'abbé

' « Quid tu respondes ad ista, o virgo delicata, que pro carnis lue corruplore tanla solliciludine coarctaris ?... Hoc si scire posses, adolescens insipiens, qui amore dclinitus inaterno, prepediris accedere ad ol}sequium Dei, quam gloriosius duceres habere genitricem rcginam celorum ! » (Expositio in Apocalypsim, fol. 56 v"). — Innomljrables sont les passages des écrits de Joachim qui établissent ou supposent la supériorité de la vie contemplative sur la vie active. En revanche, Joachim a parfois reconnu <iuc la vie active n'est pas digne de tout mépris (fol. 74 v").

- Voir les textes cités et d'autres dans VE.vpositio in Apocalypsiin. fol. 151 v" et 199.

de Flore ; mais, s'acqnittât-il scrnpuleiisement de tous ses devoirs, il demeurerait bien au-dessous de la perfection chrétienne que poursuit Joachim. Entre le clergé séculier et le clergé régu- "^ -. lier, il y a la différence de la lune au soleiP, ou encore du "^^ paisible palefroi, dont l'humble rôle se borne à transporter quo- . . tidiennement le roi, au fougueux destrier (|u'il monte aux jours de bataille pour se précipiter sur l'ennemi-. Les séculiers sonti représentés par saint Pierre : les réguliers, par saint Jean : or le Seigneur préféra Jean à Pierre*^.

Sans doute, en tout temps, les clercs séculiers eussent été considérés par Joachim comme fort inférieurs à l'ordre monastique auc|ucl il leur reproche amèrement de refuser leur sympathie ^ Mais, à plus forte raison, il ne déguise pas le dédain qu'il nourrit à leur endroit, parce qu'il vit en un temps où beaucoup d'entre eux sont infidèles à leur vocation. Qu'il en soit ainsi à la fin du xii^ siècle, c'est là un mal que Joachim ne cherche pas à dissimuler 5. S'il manifeste une aversion profonde pour le mariage des prêtres qu'il a vu pratiquer comme un usage canonique dans l'Eglise d'Orient^', il déplore aussi qu'un

' Expositio in Apocalypsim. fol. ii8.

2 Ibid., fol. 185.

3 Voir Super IV Evangelia, fol. 193 v°. Il y est dit notamment : Christus Jcsus Petrum genuit ex odiosa, Johannem ex dilecta. Je trouve encore, dans cet ouvrage, le clergé régulier comparé au pin, et le clergé séculier au sapin : « Pinus, qui ardentissime nature est et in modum cere ignem suscipit et lumen effundit, significat ordincm monachorum, qui ardet pre ceteris caritate Dei et exemplo bonorum operum, quia in eis operatur Spiritus Sanctus, fugat odii tenebras a corde multorum. Abies que expansis ramis inferius protegit confugientes ad se significat ordinem clericorum qui ad hoc constitutus est ut protegat oves sibi commissas. » C'est dans ce même passage (fol. 187 v") que les laïques sont comparés au buis.

* Voyez notamment Concordia, fol. 84, où se trouve un passage caractéristique sur la jalousie des séculiers à l'égard des moines.

^ « Vita clericorum que primo radios lucis effundere solebat in populo, in sanguinem versa est. Nihil enim in ea spirituale, nihil celicum, sed totum pêne lubricum, totum carnale, totum caro et sanguis et evisceratio spiritus. Ubi lites, ubi scandala, ubi rixe, ubi invidie, ubi emulationes ? Nonne in ecclesia clericorum ? » (Expositio, fol. 119.)

" « (Graeci) nolunt usc|ue hodie accipere spiritualem doctrinam ut dicant unani uxorem sacerdotis ecclesiam... » (Super IV Evangelia, fol. 196 v"). —

On lit un peu plus loin : « In secundo statu quasi média pars

ecclesie, hoc est Orientalis ecclesia, secuta est sollempniter eos qui pro tcmpore ambulant secundum carnem, jungentes sibi uxores in matrimonio sicut et layci, ita ut eorum mores sequantur multi Latinorum, dantes operam voluptati us(iue in presenteni dieni » (Ibid., fol. 198). Voir les mêmes idées dans VExpositio, fol. 83 : cf. Concordia. fol. 82 et 100.

nombre trop grand de membres du clergé latin vivent enchaînés dans les liens charnels, dantcs opcrain l'oJnptati usquc in pracsentcm dicm^. Il s'étend longuement sur la simonie. Entre les nombreux passages qu'il lui a consacrés, qu'il me soit seulement permis d'en citer un tiré d'une de ses œuvres inédites : c'est la page de son Exposé sur les Evangiles où il traite de l'expulsion des niarchatuls cjui déshonoraient le temple de Jérusalem.

iv^^«rf-v» « Si je craignais les hommes plus que Dieu, dit-il, je devrais omettre de commenter ce fragment du saint Evangile ; car, en disant la vérité, je paraîtrai importun à ceux qui la trahissent; mais la charité du Christ me presse, en même temps que l'exemple donné par lui me contraint à parler. D'ailleurs, les bons ne peuvent se scandaliser, car il n'est pas question d'eux; malheureusement, grâce aux progrès du péché, si nombreuse . est la multitude des méchants que le reproche adressé à quelques-uns paraît s'appliquer à tous. . . Sans doute, ceux qui sont animés du zèle de l'Esprit divin aiment à se retirer dans le secret de leur cœur, poussés qu'ils y sont par la vertu d'humilité qui leur est familière ; mais, quand ils voient mépriser Dieu et les dons de son Esprit. jM-ofaner les sanctuaires du Christ et violer les droits du Très-Haut, ils s'élancent d'un bond vers les régions où l'esprit est libre ; ils se présentent au grand jour comme les champions de la justice. Il le faut bien, puisque ceux à qui incombe le devoir de la proclamer et de la défendre, non seulement se taisent, mais ne craignent pas de la violer. . . C'est ' j que 1/Eglise de Dieu est devenue une maison de commerce ; on n'y cherche plus le bien des âmes, mais tout y est discussion sur l'importance des revenus qu'on en peut tirer. . . Les prêtres et les clercs sont vendus de leur plein gré ; ceux qui élisent comme ceux qui sont élus participent au même crime. . . Les hommes, en grand nombre, se ])réci])itent vers la cléricature ; or, tout cet empressement tient à ce (|u'ils sont avides d'avantages corporels. . . Il est à craindre (|ue Dieu, dans sa justice, ne chasse tous ces trafiquants cl n'entreprenne lui-même de purifier les fils de Lévi, qui sont engraissés de la substance du Crucifié ; déjà, comme il nous a été donné de le voir avec une grande douleur, sa vengeance a éclaté dans le lieu même où

' Cf. Chalandon, op. cit.. t. II, p. 581.

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