LE LIBER DE VERA PHILOSOPHIA
Les historiens de la philosophie scolastique ont fait à plus d'une reprise le récit de la lutte qu'enj^^agea. vers le milieu du xii^ siècle, saint Bernard contre le célèbre évéque de Poitiers Gilbert de la Porrée ' . Cette controverse fameuse ne doit être considérée que comme un incident assez ordinaire dans la vie de l'Eglise catholique : on sait, en efifet. qu'à diverses époques des esprits distingués, pour ex])liqucr le mystère de la Trinité, ont franchi les limites de l'enseignement chrétien et que l'autorité doctrinale a dij les y ramener. Les uns, frappés davantage de l'idée d'unité, avaient, comme jadis Sabellius. nié la distinction des personnes ; d'autres, avec Arius, plutôt cjue d'admettre l'égalité des personnes, avaient fait du Père le Dieu suprême et ne considéraient le Fils que comme le premier-né de toutes les créatures : Gilbert, qui passait pour l'un des hommes les plus
' Voir en particulier B. Hauréau. Histoire de lu philosopliic scolastique. première partie, p. 447.
cultivés de son siècle ^ n'avait évité ces écueils que pour tomber sur un autre : exagérant l'idée de trinité aux dépens de l'idée d'unité, il fut amené à enseigner un système que l'on accusa à bon droit d'être trithéiste, sinon en un certain sens polythéiste.
Une Divinité qui ne se confondrait pas avec Dieu ; des personnes divines si complètement distinctes les unes des autres qu'elles ne s'uniraient que par une forme commune, la Divinité; ces personnes elles-mêmes distinctes de leurs perfections, tels étaient les points principaux de l'enseignement de Gilbert : il n'était point difficile d'}' reconnaître l'application de la théorie réaliste qui distinguait Dieu de la Divinité, comme elle avait distingué l'homme de l'humanité. Pas n'est besoin de longs discours pour montrer le péril que de telles propositions faisaient courir au dogme du Dieu unique et personnel qui est la base du christianisme. Certes il n'eût pas fallu s'avancer loin dans cette voie pour que la doctrine chrétienne se trouvât transformée en une théorie philosophique assez semblable à ces systèmes compliqués et obscurs que l'Orient n'a jamais cessé d'engendrer : tout au moins eût-on distingué quatre choses, la substance et les trois personnes divines ; peut-être, grâce à la distinction réelle que l'on établissait entre Dieu et ses perfections, eût-on introduit dans l'enseignement, non seulement une quaternité, mais, suivant l'expression de saint Bernard, une centénité 2.
L'abbé de Clairvaux. (|ui jadis n'avait point ménagé Abélard, ne se laissa arrêter ni par la science ni par l'autorité de Gilbert ; il le poursuivit jusqu'à ce c|u'il eût réussi à obtenir la condamnation de ses doctrines lors de la tenue du concile réuni à Reims en 1148, sous la présidence du pape Eugène III. Les divers récits qui nous ont été conservés ne sont pas d'accord sur la portée des décisions de cette assemblée-'; le document que je signale plus loin contient, comme on le verra, la version des partisans extrêmes de l'évêque de Poitiers. Gilbert discuta savam-
* Voir le témoignage d'un contemporain, auteur de VHistoria fontificalis. Monumenta Germaniae, Scriptores, t. XX, p. 522.
- « Verbi causa dicimus magnum, bonum, justum et innuniera talia, sed nisi omnia unum in Dec et cum Deo considères, habebis inultiplicem Deum. » S. Bernard, De consideratione, V, 7. Et encore, dans ce chapitre : i< Multa dicuntur esse in Deo... sed multa unum. Alioquin, si diversa putamus, non quatcrnitatem habemus sed centenitatem. »
^ Cf. Haurcau, op. cit.. p. 474 et s.
ment : théologien d'une érudition consommée, il tira parti de toutes ses ressources ; ])(>liticjue habile, il profita des sentiments de jalousie qu'inspirait à une fraction du clergé, notamment à la majorité des cardinaux, l'ascendant de saint Bernard sur le pape et sur l'Eglise de P^'ance. Il sut ainsi se disculper d'imputations fausses et atténuer la gravité du coup dont il était menacé ; il finit d'ailleurs par se rallier à une profession de foi rédigée sous l'influence de saint Bernard et observa jusqu'à sa mort, survenue en II 54, le silence qui lui avait été imposé sur ces questions.
Toutefois, les partisans de Gilbert (ils étaient plus ardents que nombreux) ne prirent pas facilement leur parti de la condamnation de leur maître. Saint Bernard, dans un de ses sermons sur le Cantique des Cantiques, leur rappelle les décisions qui réprouvent l'enseignement de Gilbert : « A Dieu ne plaise que l'Eglise catholique consente jamais à admettre une chose par laquelle Dieu soit et qui ne soit pas Dieu. » Le saint abbé continue en ces termes : « Je ne parle pas contre l'évéque de Poitiers, car dans ce concile il s'est humblement souiiiis à la sentence des évêques et a lui-même formellement condamné ces propositions et d'autres dignes de censure. Je parle pour ceux qui, contrairement à l'interdit apostolicjue j^romulgué dans cette assemblée, copient et lisent ce livre '. s'obstinent à suivre cet évêque en des idées qu'il a abandonnées et préfèrent en lui le maître qui enseigne l'erreur au maître qui leur apprend à se corriger-. »
La petite église des disciples de (jilbert de la Porrée devait survivre à son chef comme à saint lîernard ; elle existait encore à la fin du xii^ siècle et n'avait point cessé de lutter pour esquiver les condamnations doctrinales dont elle avait été frappée et pour renvoyer à ses adversaires l'accusation d'hérésie. Les preuves de ce fait étaient maigres et rares ; le hasard des recherches que j'ai été appelé à faire dans les manuscrits de la Grande-Chartreuse, déposés à la l)ibliothcc|ue de Grenoble, m'a révélé un témoignage, que je crois encore inconnu, de l'activité et de l'obstination des l)artisans de l'évêciue de Poitiers. Si l'on veut bien se rappeler de duelle importance ont été les controverses trinitaires pour déterminer la notion de Dieu, on trouvera peut-être c|u'il n'était point
' Sans doute le commentaire de Gilbert sur le traité De Trinitatc du pseudo-Boèce. Cf. Patrologia Latiiia. t. LXIV. 2 In Catitic sermo LXXX.
inutile de signaler l'existence de ce document : les maîtres de l'histoire de la philosophie diront si cette publication ajoute quelques lumières à celles que nous possédons sur le mouvement intellectuel et les préoccupations théologiques du xii^ siècle.
On conservait au xvii* siècle à la Grande-Chartreuse un manuscrit contenant, entre autres choses, plusieurs œuvres de Florus, le diacre lyonnais contemporain de Charles le Chauve, notamment son traité de la messe et son commentaire sur les épîtres de saint Paul, qui n'est qu'une compilation d'extraits empruntés aux Pères de l'Eglise. Sirmond, qui dès 1612 entretenait des relations scientifiques avec les religieux de la Chartreuse, avait tiré de ce manuscrit des fragments de saint Avit de A^'ienne qu'il avait le premier livrés au public^. Plus tard, en une circonstance qu'il ne m'a pas été possible de préciser, Sirmond vint en Chartreuse, étudia le manuscrit de plus près et exprima le désir de le posséder. C'est alors que les chartreux se décidèrent à lui faire hommage du précieux texte ; dom Juste Perrot, prieur de la Grande-Chartreuse, fit détacher du manuscrit- les oeuvres de Florus qu'il adressa au savant jésuite par l'intermédiaire du prieur de la Chartreuse de Vauvert. Sirmond y trouva des fragments inédits de saint Fulgence qu'il publia en 1643 sous ce titre : Excerpta Fidgcntii contra FabicDuiiii-.
Qu'est devenu le manuscrit de Florus ? Il ne me parait pas
' Cf. Bellarmin-Lah])e, De scriptoribus ecclesiasticis. i. I, p. 170 (édition de Paris, 1660).
- Une noie écrite par un chartreux sur la première garde de la partie du manuscrit demeurée à la Chartreuse nous apprend que le P. Sirmond « avoit demandé ce manuscrit lorsqu'il vint en Chartreuse au temps que le Roy vint à Grenoble. Cela est, ajoute l'annotateur, dans une des lestres du R. P. D. Juste Perrot, » Ce renseignement ne s'accorde pas facilement avec les faits : Louis XIII vint à Grenoble en 1629 et 1630, mais alors Sirmond, n'étant pas son confesseur, ne suivait sans doute pas la cour. Il était vraisemblablement confesseur du roi en 1642, ()uand Louis XIII revint par la vallée du Rhône de l'expédition de Catalogne. Est-ce alors (lue Sirmond quitta le cortège royal à Valence ou à Lyon pour venir en Chartreuse ? Cela coïnciderait bien avec la date de l'édition des Excerpta Fulgentii, publiée en 1643, mais il ne parait pas que le roi soit venu à Grenoble à cette époque. On voit la difficulté, peut-être causée par une méprise de l'annotateur chartreux.
figurer dans le catalogue des manuscrits (|ui formaient une part si importante de la bibliothèque des jésuites du collège de Clermont ; on sait c|ue cette collection fut vendue lors de la suppression de l'ordre. Cependant il en faisait partie; car, d'après des renseignements que je dois à l'obligeance de mon confrère M. Omont, le manuscrit de Florus, provenant du collège de Clermont et entré dans les collections de Routh, a été vendu en juillet 1855, avec les autres manuscrits de Routh; il a pris place dans la bibliothèque de sir Thomas Phillips sous le n° 14036. L'autre i)artie du manuscrit, qui n'avait pas été envoyée à Sirmond, figura jusqu'à la Révolution, sous le n° 173, dans la bibliothèque de la Grande-Chartreuse à laquelle elle appartenait sûrement depuis le xv^ siècle et vraisemblablement depuis le xiii®^ ; elle constitue maintenant le n° 290 (ancien 1085) des manuscrits de la Bibliothèque publique de Grenoble'^. Le
' On trouve la mention de cet ouvrage dans le catalogue de la Bibliothèque de la Grande-Chartreuse, dressé entre 1450 et 1500, et publié en 1887 dans le Bulletin de l'Académie Delphinale. 3^ série, t. XXI, p. 370. Sur sa présence à la Chartreuse au xiii" siècle, voir la note qui suit. Le manuscrit contient des corrections et des additions intéressantes ; peut-être est-ce l'autographe de l'auteur.
2 Date des environs de 1200; parchemin, 135 feuillets, plus à la fin dix feuillets en papier blanc remplaçant des feuillets coupés : on voit aussi que des feuillets ont été enlevés au début du manuscrit; 212 sur 150 millimètres ; initiales à l'encre rouge. Reliure en basane, du xvii"^ siècle. Sur la première garde, on trouve des notes des bibliothécaires de la Chartreuse au xvii" siècle, et en écriture du xiii' siècle, très analogue à celle du manuscrit, la lettre suivante, d'où l'on peut inférer que le ms. appartenait déjà aux chartreux dès le début du xiii'' siècle. « Dilecto suo dulcissimo G. pauperculo Cartusie novicio frater Ar., jugum Christi suaviter sentire et onus ejus usque in finem portare cum amore. Sit nomen Domini benedictum, qui vos vocavit in admirabile lumen suum. Quid retribuetis Domino pro omnibus que retribuit vobis? Cum enim seculum vobis rideret, quis posuit in visceribus vestris ut risum deputaretis errorem et gaudio diceretis ; quid frustra deciperis? Quis fuit ductor itineris vestri ut vos adduceret in montem, nisi spiritus Domini ? Ille namque veraciter ascendit in montem, qui vitam proponit arduam tenere et propter verba Dei vias duras custodire. Sit igitur apud vos gloriosum pariter et jocundum abjectum esse in domo Dei vestri et recumbite in novissimo loco, ut cum venerit qui vos vocaverit dicat vobis : Amice, ascende superius. Sapienter fugit naufragia qui tendit ad humilitatis portum. Et quid opus est plura dicere ? Benedictio Domini super caput vestrum, qui. ut credimus, ante vos Deum et post lergum posuistis seculum ; Salutat vos dominus noster prior et fratres nostri et vestris orationibus nos pariter commendamus. » Un chartreux du xvii'' siècle suppose que cette lettre a pu être écrite par .Armand, profès de Portes ou de quelque maison de Bourgogne, qui fut ensuite prieur de la Chartreuse de Sélignac, où il mourut en 1220, après avoir été l'ami de saint Hugues de Lincoln. Je ne
premier des traités que l'on y trouve est une œuvre anonyme, intitulée Liber de vcra pliilosophia, transcrite vers la fin du XII* siècle. C'est sur ce traité que je voudrais attirer l'attention du lecteur : c'est pourquoi j'essaierai de donner quelques renseignements tant sur l'auteur anonyme que sur les caractères de son oeuvre.
L'auteur de cet ouvrage est évidemment un supérieur ecclésiastique, probablement un abbé ou un prieur qui écrit pour l'instruction de ses moines ; en effet, il nous l'indique par ces mots :
« Omnis homo semper débet tota mente exquirere quis eum
fecerit, et ad quid et de quo ' unde prelatis omnibus ecclesia-
rum precipue a Deo injunctum est quod rudes semper bec doceant et prudentes ad bec exerceant. Inde est quod sic facere modo et nos licet minus periti, intendimus^ >»
L'œuvre a été écrite après 1179, date du concile de Latran, qui y est mentionné en un passage que j'aurai l'occasion de citer plus bas 2. L'auteur nomme comme des contemporains les écrivains du
puis ni défendre, ni combattre cette hypothèse consignée dans une note ajoutée au manuscrit.
Le Liber de vera philosophia commence au fol. 3 de la pagination actuelle : « Incipit liber de vera philosophia. Vita cuilibet est summum bonum, sicut mors cuilibet est summum malum ; » tel est le début du prologue. L'ouvrage comprend douze parties, qui seront énumérées ci-dessous; la douzième est le résumé de la collectio auctoritattim, dont j'aurai occasion de parler. Suit, au fol. 100 v", une autre collection d'extraits des Pères sur la Trinité, qui semble ajoutée au Liber; elle commence brusquement par ces mots : « Item Flores prime partis collecte. Boetius libro de Trinitate ; in universalibus personas dici non potest... » La seconde partie de cette collection s'ouvre, au fol. 102 r", par ces mots : « Flores ultime partis collecte; Rabanus super Genesim. In principio Genesis primitus misterium Trinitatis agnoscitur... » Les feuillets iio et iii sont remplis de citations sans ordre apparent, d'une autre écriture. A partir du feuillet 112, le manuscrit ne comprend plus que des sermons anonymes, sans ordre méthodicjue. Voici Viucipit du premier : « Diligite justiciam (lui judicatis terram. Quid est diligere justiciam nisi diligere Christum... ? » Voici Vincipit du dernier : « Sion in judicio redimetur et rcducent eam in justiciam. Syon ea est (|ue speculari debemus, alta, profunda et dulcia Dei... »
Au Liber de vera philosophia ont clé ajoutes, dans les marges et dans les blancs, de très nombreux renvois aux textes des recueils théologiques cités et de nombreuses notes, les unes de l'écriture du manuscrit, les autres d'une écriture différente, mais contemporaine.
1 Fol. 31 r".
2 Voir ci-dessous, p. 75.
XII* siècle, Abélard, saint Bernard. Guillaume de Conches, Pierre Lombard ; il est familier avec les événements qui ont mar(|ué l'histoire des doctrines au milieu du xii* siècle; on peut donc conjecturer qu'il a])partient à la «génération arrivée à la maturité au plus tard vers 1160 et qu'il a dû écrire entre 1180 et 1190. plutôt au commencement qu'à la fin de cette période.
A quelle région appartient notre auteur? Là-dessus nous avons quelques indices : dans l'énumération des faits surnaturels qu'il invoque à l'appui du flogme de la présence réelle, il semble préférer ceux qui se sont produits dans le Midi, par exemple à Saint-Gilles et à X'arbonne : de plus, il nous apprend qu'il était en relations d'amitié avec un chanoine de Saint-Ruf ; enfin il voyagea en Espagne et fut aux environs de Valence témoin d'un miracle eucharistique'. 11 paraît donc légitime de conclure que l'écrivain inconnu était peut-être un religieux de la Provence ou du Languedoc.
A coup sûr. il était très savant ; on en peut juger par la variété de ses citations. S'il connaissait bien les lettres profanes, il n'était pas moins versé dans l'étude de la littérature sacrée. Ses pérégrinations dans les pays d'Orient l'avaient mis en contact avec les Grecs, de l'opinion desquels il se préoccupe toujours ; il savait le grec, il cite saint Athanase, saint Chrysostome. Didyme, saint Grégoire de Nazianze. Théodoret, Sophronius. saint Jean Damascène. à côté des Pères de l'Eglise latine, saint Augustin, saint Grégoire, saint Jérôme, saint Hilaire. saint Ambroise, saint Léon, saint Fulgence. P)oèce. Cassiodore, Bède le Vénérable, etc. ; il n'ignore d'ailleurs ni les lettres des papes, ni les décisions des conciles ; il connaît la polémique que soutint au commencement du xii^ siècle, contre les docteurs de Byzance, l'archevêque de Milan. Pierre Grosulan-. au sujet de la procession (lu Saint-Esprit. Toutefois, malgré cette immense érudition, il tient en défiance la science humaine, surtout la science contemporaine. S'il dit en un passage : « Religionis et fidei scctande caput est historia et philosophia^», il ne manque pas. en d'autres endroits, de rabattre les tendances rationalistes de la science mondaine : i< Sai)ientia luijus mundi stulticia est apud Dominum : item prudentia carnis mors est, quia naturas rerum
1 Fol. S-- r".
- Fol. 79 r".
3 Fol. 29 r".
seqiiitur. et nichil piitat Deum posse prêter quod in natiiris rerum videt'. » Au surplus, c'est un esprit vigoureux, mais étroit- ; il s'est enfermé dans une petite école qui n'a point d'avenir et accepte sans hésiter l'extrémité où il se trouve réduit de frapper d'anathème l'immense majorité des hommes de sa génération -^ .
Le but ({u'il se propose avant tout, c'est de faire connaître la vrai foi tombée dans un oubli presque universel. Là-dessus il s'explique nettement dans son prologue.
Après avoir établi l'importance de la philosophie, qui, en faisant connaître Dieu, assure aux hommes la vie éternelle, il continue en ces termes : «. In hac ergo vita a nobis cognoscendus est Deus, saltem per fidem cum non possimus per speciem. Quare et in hac philosophia semper omnes debemus intendere si mortem eternam volumus evadere et vitam eternam acquirere, quam nullo modo aliter possumus optinere. Hoc autem cum aliquibus familiaribus meis diligentissime persuaderem, responderunt hoc verum esse, sed vix aut numquam fieri posse ut fidem rectam aliquis de Deo possit habere, et non recta facit hereticum et sacrilegum esse. Nam de fade recta nulli sanctorum adhuc leguntur seriatim scripsisse quicquid fuerat nobis necesse*. »
' Fol. 8 v°.
- Il donne parfois de singuliers arguments, (lui décèlent quelque originalité. En voici un exemple : quand il distinguait de Dieu les attributs divins, on lui objectait : Dieu n'a donc pas été seul de toute éternité, puisque ses attributs existaient avec lui. Voici ce qu'il répond : « Ego autem miror viros sapientes hanc impericiam pro ratione posuisse, quia si hoc est verum quod dicunt, nichil est solum in mundo toto, nec fuit, nec erit unquam. Unde secundum eos mentimur quoties dicimus religiosos solitarios solos habitare in cellulis quia solitarii dicuntur, quia forte catus, vel mus, vel aragnes, vel pulex, vel pediculus, vel vermis in ventre, vel vestis in dorso, vel capilli, vel cicatrix, vel corona, vel calvicium, vel pes, vel albedo in oculo, vel aliquis lapis, vel ligna, vel tegule, vel ostium, vel proprietas aliqua sive sua sive cellule sue sive cujuslibet alterius rei est in domo cum eis. » Fol. 77 t".
^ Il n'est pas inutile de relever un détail qui, peut-être, est de nature à permettre de reconnaître l'auteur du Liber de vera philosophia. Il a écrit un traité sur la manus arida, c'est-à-dire, sans aucun doute, sur le miracle évangélique rapporté par saint Mathieu (XII, 10), par saint Marc (XIII, i) et par saint Luc (IV, 6). Au fol. 7 v", il écrit : « Diximus cum de manu arida Iraclaremus... » 11 en i)arle encore au fol. jy. Je n'ai point identifié cet écrit.
* Fol. 3 r«.
Sans doute on a bien écrit des traités sur des sujets particuliers, mais ils sont trop nombreux pour que les fidèles puissent trouver le temps de les lire ou triompher de l'ennui qu'ils engendrent. Ce ([uil faut, c'est un abrégé solide de la doctrine. On a tenté de l'écrire, mais en vain : « Hoc tamen nonnulli modernomm conati sunt facere, quorum quidam non satis in his exercitati, in multis convincuntur errasse, tum in eo quod ex suo multa suspitiosa visi sunt addidisse, tum ex eo quod dicta sanctorum aliter quam se haberet intellectus auctorum creduntur interprétasse ; unde tantum scisma inter ipsos modernos, etiam Latinos, exortum est, ut alii alios ad invicem scribendo improbent hereticos. His igitur obstaculis a fide recta prepedimur, et cui parti f avère debeamus penitus ignoramus ' . »
L'auteur a donc formé le projet d'écrire un livre court et précis qui soit une réjionse à tant d'âmes qui se demandent : où est la vraie foi? que faut-il croire? Déjà le prologue manifeste une défiance profonde à l'égard des opinions généralement reçues et des doctrines émises par les contem])orains dans leurs écrits. Cette tendance, comme on le verra, ne fera que s'accentuer dans la suite du traité.
L'œuvre est divisée en douze parties. \'oici en quels termes le plan est indiqué dans le prologue :
« Petimus ergo (ce sont les disciples qui parlent à l'auteur, leur maître), ne pro abscondito talento puniaris, ut hoc modo nos instruas quomodo Deus est trinus et unus (livre i, fol. ii) ; indè de Incarnatione Verbi (1. ii, fol. 31) ; indè de corpore et sanguine Domini (1. m, fol. 46); deindè ne sophiste garruli nos in aliquo conturbent si (|ue auctoritates predicte doctrine videantur obviare. eas addas, et per alias auctoritates ad concordiam compendiose reducas (1. iv : de concordia contrarictanim, fol. 57, v°). Postea modernis ex sententia sua. non ex auctoritatibus sanctorum recte fidei resistentibus auctoritates eos redarguentes opponas (1. \', fol. 60); prœterea ipsas auctoritates quibus ad fovendum errorem nuuui abutuntur ipsi moderni, ponendo per alias auctoritates exponas, et errorem suum apcriendo dcstruas (1. vi :
' Fol. 3 r".
iiuiiiifcstatio Sabclliaiic hcrcsis. que liodic fcrc iibiqiic rcgiiat, et cxploratio aiictoritatiiiii que inipcritis vidcntur ci f avère, fol. 62). Inde, Grecis mentientibus quod Spiritus Sanctus non procedit à Filio, qualiter obviemiis non pretermittas (1. vu : de processione Spiritus Sancti contra Grecos, fol. 79). Hic quoque qualiter Jndeis opponamus vel respondeamus inseras ; ad cautelam quoque nostram docere ne différas quid sit hereticum.esse (1. viii : quomodo sit disputaudum cum paganis, Jndeis, Manicheis, Arrianis, Sabelliaiiis, fol. 81, v" ; 1. ix : que et quoi siut hercscs, fol. 87). Moderni quoque si que docuerint que possint simplicitatem fidei in aliquo turbare, rog'amus vit ea quoque ne différas notare (1. x : que vidcntur suspitiosa in scriptis nwdcnioruin, fol. 88). Postmodum vero de membris Domini subjungas (1. xt : de membris Domini contra anthropomorphitas, fol. 98). Ad ultimum. quia copia librorum ex quibus predicte auctoritates sumpte sunt non facile potest legi vel etiam haberi. ne vim alicui auctoritati videaris fecisse, compendiosam collectionem aliquarum auctoritatum predictam doctrinam corroborantiuni concordando more librorum jurisperitorum ', rogamus, adnectas (1. XII : de collectionc auctoritatum, fol. 98, v°) ; et sic per XII partitiones omnia ista discernas, ut, cum aliquid in qualibet earum querere necesse videatur. facile inveniatur - . »
On a pu le voir i)ar quelques expressions, l'auteur est hanté par cette idée que j^artout l'hérésie sabellienne triomphe et que bientôt elle fera disparaître la véritable foi. Ecoutez-lc plutôt :
« Sabellius enim jam resuscitatus modo ubique fere régnât, qui ab orbe universo quasi leprosus olim ejcctus fuerat, quod heresim scelestissiinam predicabat eu jus virus incautis letaliter infundebat; modernis vero temporibus, universo génère humano fidem Dei negligentibus. suscitavit Sabellium diabolus et dédit ci régna omnia mundi ut suam confusioncm ubic|ue predicando et incessanter omnes secum trahat ad Tartara... Inde est quod
' 11 n'est pas inutile de faire remarf|uer cette allusion à la méthode des jurisconsultes, qui a trouvé, au xiT' siècle, son expression la plus complète dans le Décret de Gratien.
' Fol. 3 r" et v".
Judei facti sunt Sabclliani. sic et «^cntilcs ctiam universi necnon omnes fere Christiani, et, ut videtur. specialiter omnes Latini ; quod ut iterum compleatur quod scriptum est : Confundam sapientes in sapientia sua, ità omnes fere qui huic mundo vidcntur esse sapientes diabolus venenata suc potionis confusione inebriavit, quod nisi confusioncm Sabelli, cum de fide Dei agatur, nullus fere eofum docere vel loqui novit. Inde etiam est ad cumulum confnsionis tocius generis huniani (|Uod facti sunt hoc tempore intîniti Sabelliani. cum olim non nisi unus fuerit qui hanc zizaniam sui)erseminaverit ', que et semen et messem Dei pêne totam hoc tempore suffocat ne fructus del)itos reddat ; hii enim etsi non sint Sabelhus in persona, sunt tamen Sabelhus in s]jiritu et in iieresi Sabelliana. Inde quoque et illud est malorum omnium pessimum, quod si quis forte perrarus est catholicus, pre multitudine. pre potencia, pre mundana scientia non audet eis eciam in verbo uno obviare, timens ne, si eis displiceat, graciam eorum et etiam forte se ipsum amittat, ])his metuens homines aut Verens quam Deum-. »
Aussi, s'il c()ml)at juifs, manichéens et ariens, c'est aux sabelliens (|ue notre écrivain inconnu réserve tout le poids de sa polémique ; il accable d'invectives les philosophes et les savants qui, d'après lui, sont conjurés pour propager cette hérésie. Il leur rei:)roche de falsifier les écrits des saints Pères pour appuyer leurs erreurs ; voyez avec quelle vivacité il s'en prend aux auteurs, si nombreux au xii* siècle, de livres de Sentences :
(( In hac secta discipulos erroris gignunt qui et ipsi magistri hujus erroris fere omnes hodie sunt; errorem enim suum nomine Sententie palliant, qui olim a sanctis doctoribus heresis et secta et scisma et supersticio dicebatur ; sicque périt orbis universus, cum sibi stare videatur, propter negligentiam inquirende veritatis dominice fidei que ex culpa nascitur magistrorum populi : qui cum lux debent esse episcopi, fuerint ténèbre. Nam omnes pêne tam ceci facti, omnes cecos factos post se trahunt : unde omnes précipites in f oveam cadunt ^ . »
C'est pour porter remède à cette lèpre répandue partout que l'auteur tente de montrer l'identité des erreurs modernes avec
' Allusion qui parait se rapporter à Abélard.
2 Fol. 62 r" et V".
3 Ibid.
l'hérésie sabellienne ; il espère ainsi rappeler à la raison et à la foi ceux qui, par ignorance ou par calcul, ne cessent de s'en éloigner. A vrai dire, tel est le but réel de son œuvre.
Après avoir exposé les croyances des sabelliens de l'antiquité, il résume à sa manière la doctrine des modernes :
u Moderni multi jam scripserunt permulta et prolixa valde volumina quod tota Trinitas, scilicet Pater et Filius et Spiritus Sanctus, est una numéro substantia simplex. et quod natura divina, scilicet Divinitas, que una tantum numéro est, Deus est; et quod hec eadem est Pater et Filius et Spiritus Sanctus. Item scripserunt quod Pater et Filius et Spiritus Sanctus est unum numéro, et quod unus Deus est et Pater et Filius et Spiritus Sanctus, et quod una substancia est et Pater et Filius et Spiritus
Sanctus Item scripserunt quod très persone non sunt tria, et
quod proprietates quibus ipse persone distinguuntur à se invicem sunt ipse persone. Item scripserunt quod divina natura que una est numéro est Pater et Filius et Spiritus Sanctus, et quod hec est incarnata ; item sicut Deus est ita et unus est ; item quod quidquid est in Deo Deus est '. »
L'auteur du Liber de vcm philosophia s'acharne à combattre toutes ces propositions comme hérétiques ; cependant il ne peut écarter de son souvenir les décisions de Reims, ouvertement contraires à sa propre opinion, et la profession de foi de saint Bernard et des évéques français, si manifestement favorable aux doctrines qu'il réprouve. Aussi, pour paralyser l'argument qu'en peuvent déduire ses adversaires, il raconte à sa manière le concile de 1148 et la condamnation de Gilbert de la Porrée. Après avoir fait allusion au fameu.x principe sur lequel se fondent ses adversaires : Quidquid est in Dca Deus est, il ajoute :
« Super verbo quippe isto. contra quemdam episcopum qui hoc verbum non concedebat (cet évêque est évidemment Gilbert de la Porrée), mota fuit aliquando questio in Remensi concilio coram papa Eugenio ; cui judicio ejusdeni domini pape in eodem
' Fol. 63 r". Cette dernière proposition : Quicquid est in Deo Deus est, est celle (jue l'auteur combat avec le plus d'énergie et qui lui seml)le résumer lensemble de doctrines qu'il appelle sabelliennes.
concilio Dominus tantam sapientiam contulerat quantam nulli contulerat temporibus illis ; de qua post multos dies inter solos episcopos sufficienter dispntatum est ; sed prorsus nichil inde diffinitum est; quia omnino sine judicio, prudenti tamen consilio, dimissa est in dubio. Hoc enim verbum tune manutenebat bonis clericis, ut dicebatur, semper invidiosus, quidam sub quo fuerat monachus papa tercius Eugenius (évidemment saint Bernard) et alii quamplures tum favore istorum, tum invidia episcopi et suorum, tum quia non erant in hac doctrina diu exercitati, sicut sepe contigit, ut in confessione Berengarii patet coram Xicolao papa in Romano concilio. et in Boetio de Trinitate, un questions Qui cuni vidèrent episcopum non solum rationibus irrefragabilibus, sed etiam expressis auctoritatibus per omnia viriliter resistentem, auctoritates tam multàs non ausi sunt dampnare. ne sic ipsi se ipsos manifeste probarent hereticos ; si autem et quod dixerant ipsi hue usque contra eum dampnarent, quod vix aliquis facit, similiter se ipsos evidentissime ostenderent hereticos fuisse ; quapropter médium iter utrumque tenentes, nichil prorsus inde diffiniendo utramque partem prorsus reliquerunt intactam, rogantes episcopum ut infirmis mentibus profunda Dei profunde non predicaret, sed condescendens humilibus prout oportere videret sapientiam suam ut proficeret sapienter temperaret. Si enim dominus papa et concilium super hoc aliquid decrevissent, sicut alia eorum décréta scribuntur sic scriberetur et istud et sub pena observandum preciperetur ' . »
Tel est le récit que notre anonyme donne du concile de Reims ; à l'entendre, il n'y a pas eu à proprement parler de condamnation régulière en la forme contre l'évéque de Poitiers ; très embarrassés de sa résistance énergique, les prélats prièrent poliment Gilbert de garder le silence sur ces matières, afin de ne s'exposer point à scandaliser les faibles et les ignorants.
Ce récit doit être rapproché de divers témoignages contemporains, celui de GeofiFroi d'Auxerre, celui d'Otton de Freisingen et celui de l'auteur anonyme de VHistorio pontificalis, qui luimême assistait au concile de Reims ^. Si quelque érudit se livre à
' Fol. 90 v°.
- Geoffroi d'.Auxerre fut secrétaire de saint Bernard et est naturellement son partisan dévoué. Consulter son Libellus contra Gilbertum Porrct et sa lettre à Albinus, cardinal d'Albano. Patrologia Latina, t. CLXXXV, col. 595 à 587. On trouvera les deux autres récits dans les Moniimcuta Germaniae,
ce travail, je serais fort étonné qu'il n'en tirât point les conclusions suivantes :
1° Une profession de foi en quatre articles, contraire à la doctrine de Gilbert, fut rédigée par Geoffroi d'Auxerre, le secrétaire de saint Bernard, au nom d'un groupe important d'évêques Français : au premier abord, elle fut assez mal accueillie par les cardinaux, qui y virent une tentative de l'abbé de Clairvaux et de l'Eglise gallicane en vue d'imposer à l'Eglise romaine une déclaration doctrinale ;
2° Cependant cette profession de foi fut publiée à Reims, dans la salle de l'arclievêché dite salle du Tau' ;
3° La régularité en la forme de cette déclaration, qui valait condamnation des principales* propositions de Gilbert de la Porrée, fut contestée par les partisans de l'évêque de Poitiers. Ils la considérèrent comme suspecte, parce qu'elle ne se retrouvait ni dans les actes du concile ni dans le registre d'Eugène III ; làdessus VHistoria poiitificalis s'accorde avec le théologien inconnu dont je viens de citer le témoignage. UHistoria pontifical is ajoute que la déclaration ne fut publiée que quinze jours après la fin du concile, en présence seulement d'un certain nombre de prélats de diverses provinces retenus à Reims pour terminer cette aflFaire : cette circonstance explique que la profession de foi ne figure point dans les actes conciliaires. Mais elle n'en fut pas moins pleinement sanctionnée par le pape, assisté d'un certain nombre d'évêques ; notre auteur est donc inexact cjuand il tient cette condamnation pour non avenue ; si l'autorité ecclésiastique ne se prononça point pendant le concile, elle se prononça quelques jours a])rès la dissolution de cette assemblée ;
4" Gilbert accc])ta de corriger ses ouvrages pour les mettre en
Scriptores, t. XX, p. 379 et s., 522 et s. Ces récits sont plutôt favorables à l'évêque de Poitiers. Cf. Hauréau, op. cit.
' Historia pontificalis, p. 525. Cf. Geoffroi d'Auxerre, Libclliis. col. 617. Otton de Freisinj^en dit qu'une seule proposition fut condamnée par le pape (p. 384) : « Ne aliejua ratio inter naturam et personnam divideret, neve Deus divina essentia diceretur ex sensu ablativi tantum, sed etiam noniinativi. » Sur les autres points, Gilbert n'aurait pas été condamné. Avec deux témoins oculaires, Geoffroi d'Auxerre et l'auteur de VHistoria pontificalis, je crois que la déclaration en quatre articles qui condamnait Gilbert fut publiée par le pape. Tout au moins le pape enjoignit à Gilbert de corriger ses écrits pour les mettre en harmonie avec les articles de la déclaration.
harmonie avec la déclaration ]irécitée et désormais garda le silence sur ces (luestions. 'i\'l est le témoignage de VHistoria poiifificalisK de (ieoffroi d'Auxerre - et de saint Bernard luimême ^.
En résumé, saint liernard rencontra une résistance plus vive que peut-être il ne s'y attendait ; s'il finit par obtenir la victoire, son adversaire ne fut point écrasé ; sa défaite ne fut point une déroute*. Aussi les disciples et les partisans de Gilbert purent transformer les événements au gré de leurs sympathies en re])résentant la lutte comme indécise.