CHAPITRE Vin
l'exarque.
Parmi les représentants de l'autorité impériale en Italie, le plus connu, celui que les documents mentionnent le plus fréquemment, c'est assurément l'exarque de Ravenne. Tandis que, pour les autres fonctionnaires byzantins, nous sommes trop souvent réduits à combiner, au moyen d'hypothèses, quelques textes insuffisants , ici au contraire l'abondance relative des témoignages permet de prendre une idée assez nette des attributions de ce haut personnage et du pouvoir qu'il exerçait. Nous rechercherons successivement quelles provinces étaient soumises à la juridiction de l'exarque ; — quelle était, dans ces limites, la nature et les bornes de son autorité; — nous étudierons ensuite le détail de ses multiples attributions ; — nous ferons connaître son officium ; — enfin nous examinerons si le pouvoir absolu qui lui était confié n'était tempéi'é par aucune autorité supérieure qui en pût diminuer les dangers.
1° L'exarque était, disent les textes, envoyé par l'empereur ad regendam omnem Italiam (1). Il importe de fixer tout d'abord le véritable sens du mot Ilalia. L'Italie comprenait-elle, comme autrefois , la Sicile , sa dépendance naturelle? Ses limites se confondaient-elles avec celles de l'ancienne préfectui'e d'Italie ? la Dalmatie, l'Afrique en faisaient-elles partie ou du moins y pouvaient-elles être momentanément rattachées ? ou bien Vllalia étaitelle réduite à la péninsule môme, c'est-à-dire aux provinces éparses demeurées aux mains des Byz;intins?
Au moment où la Sicile fut reconquise par les empereurs d'Orient, Justinien en fit une province spéciale, à la tête de la-
(1) Lib. pontif., 126, 131.
L"EXARQUli.
quelle il plaça un pi'étoup, et sans respecter Vanliqua consueiudo , qui rattachait autrefois ce pays à l'Italie, il mit la Sicile sous la dépendance immédiate du quaesior sacri palaiii ; les appels judiciaires autant que les affaires de l'administration civile furent désormais portés, non plus en Italie, ad anteriorem Romam, mais h Constantinoplc. La Sicile considérée comme un bien particulier des emi)erenrs, quasi peculiave aliqnid comvwdum im'peralorum , demeura complètement indépendante de l'Italie (1). La môme organisation subsista, à ce qu'il semble, après la création de l'exarchat. A la fin du sixième siècle, la Sicile avait encore pour gouverneur un praelor ou praefectus (2). Nous connaissons par les lettres de Grégoire le Grand quelques-uns de ces fonctioanaij'es (3) ; jamais on ne les trouve en rapport avec l'exarque (4). Nommés directement par l'empereur (5), ils étaient soumis à son contrôle immédiat ; ce n'était point à Ravenne, mais à Constanti- , nople que le pape Gi-égoire portait ses plaintes contre leurs excès (6). Aussi longtemps que dura l'exarchat de Ravenne, la séparation subsista entre les deux provinces , et, si l'on en juge par le titre qu'il portait, le gouverneur de Sicile était de même rang que l'exarque. Comme lui, il était choisi parmi les grands officiers du palais impérial, les protospalliarii ou les charlularii (7); comme lui, il était décoré de la dignité de palricius (8) ; enfin il portait le titre de (rxpaTioYÔç, qui désignait un gouverneur de pro-
(1) Nov. 75. Pour les finances seulement (l'épartition de l'impôt), la Sicile demeura unie à l'Italie. Ceci confirme ce qui a été dit précédemment (livre II, ch. 7) des principes du gouvernement byzantin en matière d'administration financière.
(2) Sur l'identité des deux termes, cf. Grog., Ep., IV, 2.
(3) Greg., Ep., I, 2, 72; III, 38, 62 ; V, .32; IX, 21, 31 ; XI, 8. Ce sont : en sept. 590 (Jaffé, 1068), Justin, qui semble avoir quitté son poste en août 591 (Jaffo, 1139). En mai 593 (Jaffé, 1242), on trouve le praelor ou praefec.lus Libertinus, qui administre encore la province en avril 595 (Jaffé, 13i7). En mai 597 (Jafîé , 1465), il semble déjà hors de charge; il l'est assurément en oct. 598 (Jaffé, 1552). En oct. 600 (Jaffé, 1798), la Sicile est gouvernée par le préteur Alexandre.
(4) Il ne semble pas que la lettre VII, 22, indique des rapports officiels. On pourrait supposer d'abord qu'il s'agit , pour Libertinus , de rendre à l'exarque les comptes de son administration; mais on trouve cette liquidation soumise plus tard au tribunal extraordinaire de Leontius (Greg., Ep., X, 51).
(5) Greg., Ep., X, 51. Cf. Theoph., I, 612.
(6) Greg., Ep., V, 41.
(7) Theoph., I, 611-612.
(8) Ibid. Lib. pontif., 172, 193.
l'exarchat de ravenne.
vince relevant directement de l'empereur (1). Un si haut personnage nepouvait être le subordonné de l'exarque, et assurément, lorsque l'empereur Constant résidait pendant six ans à Syracuse (2), la Sicile formait un gouvernement indépendant. A la vérité, entre les deux provinces byzantines, si voisines l'une de l'autre, les rapports étaient étroits; les deux gouvernements se prêtaient mutuellement appui pour les opérations militaires importantes : l'exarque allait parfois dans l'île faire la guerre aux Sarrazins (3), et le patrice de Sicile venait réprimer les révoltes de Ravenne (4) ; enfin un même fonction naii-e était chargé de vérifier les comptes des deux gouvernements (5). Cependant la séparation n'en était pas moins effective. La Sicile, où s'accomplissait lentement la même transformation administrative qu'en Italie (6), formait dès la fin du sixième siècle, sous l'autorité de son préfet et plus tard de son stratège, un véritable thème indépendant de l'exarchat (7).
La situation de la Sicile permet déjà de préjuger la condition de la Dalmatie. Depuis que Valentinien III avait cédé à Théodose II rillyricum occidental, la Dalmatie avait cessé d'appartenir au diocèse d'Italie ; sans nul doute , elle dépendait du praefectus Illyrici. On est donc fort étonné de voir , dans les lettres de Grégoire le Grand, l'exarque de Ravenne intervenir dans les affaires de cette province (8). Ce fut au sujet de l'évêque de Salone. Ce prélat avait été élu par ordre de l'empereur, sans le consentement du pape et sans môme qu'il en fût averti (9). Gomme une
(1) Rambaud, l. l., 187.
(2) Theoph., I, 532, 537. Li6. ponlif., 136. Paul Diac, VI, il.
(3) Lib. pontif., 133.
(4) Ibid., 170.
(5) Il faut remarquer d'ailleurs que ce personnage , l'ex-consul Leontius , demeura en Sicile durant tout le temps de son enquête et cita à Syracuse les gouverneurs d'Italie qu'il inspectait. Si la Sicile n'avait pas formé un gouvernement indépendant, eùt-il pu se dispenser d'aller à Ravenne auprès de l'exarque ?
(6) Les préteurs de Sicile que nomme S. Grégoire sont essentiellement des administrateurs civils. Tous ont entre les mains le soin de la justice (Greg., 1,2: qui judiciariam poteslatem geritis. Cf. III, 38; V, 32). A côté d'eux, il y a, au début, un commandant militaire, le dux (Nov. 75). Au septième siècle, sous le pontificat d'Honorius, on trouve encore en Sicile un préfet (Jaffé, 202'J). A la fin du siècle, ia Sicile est organisée en thème sous un stratège.
(7) Const. Porph., De adm., 118, dit aussi que l'empereur envoyait deux patricii en Italie.
(8) Greg., Ep., IV, 47.
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partie du clergé protestait contre cette illégalité, Maxime s'était fait installer par la force, et, dans la bagarre , plusieurs prêtres avaient été tués (1). Malgré cet acte de violence , malgré l'excommunication lancée par Grégoire contre l'évèque , l'empereur s'obstina à soutenir Maxime; il demanda môme au pape de recevoir avec honneur le nouvel élu (2). La négociation ainsi engagée devait être longue et difficile (3) ; le pape exigeait que l'excommunié fût puni sévèrement (4) : c'est alors qu'intervint l'exarque de Ravenne, pour plaider auprès de Grégoire la. cause de 1 evôque de Salone (5), On ne saurait conclure de ce fait qu'il eût autorité en Dalmatie. Dans ce conflit, où l'empereur lui-même avait pris parti, l'exarque était le représentant naturel du souverain auprès du pape ; il agissait comme supérieur de l'évèque de Rome, non point comme supérieur de l'évèque de Salone. Toutes les fois qu'il s'agit d'un appui effectif donné ou refusé au prélat excommunié, la correspondance nous parle de Marcellus, proconsul de Dalmatie (6), ou encore du préfet d'Illyrie (7). C'est de ce dernier personnage que dépend , à ce qu'il semble , le gouverneur de la province : en tout cas, ce n'est point devant l'exarque que celui-ci est appelé à rendre compte de sa conduite : il est directement cité au tribunal de l'empereur (8).
Une curieuse inscription , trouvée à Carthage (9), a fait croire aux auteurs du Corpus que l'Afrique fut, au moins momentanément, soumise à l'autorité des exarques de Ravenne. L'inscription nous montre Smaragdus , exarcus Italiae, celui-là même qui fit contruire à Rome la colonne de Phocas, éleva'nt au même empereur une statue à Carthage. Assurément le fait est singulier , mais la conclusion qu'on en tire n'est pas moins aventureuse. Outre que le personnage porte, dans l'inscription, le nom d'exarcus Italiae , sans que mention soit faite de son autorité en Afrique , nous savons, par des témoignages précis, que l'Afrique formait un exarchat particulier, complètement indépendant de celui d'Italie.
(1) Greg., Ep., IV, 47.
(2) Ibid., V, 21.
(3) Ibid., VI, 3, 25.
(4) Ibid., VIII, 24.
(5) Ibid., IX, 9, 10, 81.
(6) Ibid., IX, 5, 82.
(7) Ibid., II, 21.
(8) Ibid., IX, 82. Cf. Hertzberg, Gesch. der Byzant., 45-46, qui croit que le stratège de Dalmatie dépendait de l'exarque. C'est peu vraisemblable.