‹ Études sur l'administration byzantine dans l'exarchat de RavenneChapitre 51 sur 53 · V, 18, 20; VII · texte numérisé non relu

V, 18, 20; VII

(11) Baronius, VIII, 13. Cf. Hefele, III, 537.

(12) Greg., III, 65; VIII, 5.

(13) Ibid., IV, 20.

l'église romaine et l'empire byzantin.

les dernières années du règne de Maurice , les relations furent presque entièrement rompues entre le pape et l'empereur (1).

L'affaire du monothélisme devait avoir de plus sérieuses conséquences. Quand la mort d'Uonorius eut rompu le bon accord momentanément établi entre la papauté et l'empire (2) , on tâcha d'obtenir tout d'abord l'adhésion de son successeur. L'exarque Isaac reçut communication de. VEclhesis , avec ordre d'amener le pape Séverin à signer ce document (3). Pour peser plus fortement sur les résolutions du pontife, l'empereur déclara, eu outre, aux apocrisiaires romains , qu'il ne confirmerait pas l'élection du nouveau pape, tant qu'il n'aurait point accepté l'édit impérial (4). Isaac, pendant ce temps, agissait énergiquement à Rome : il laissait son représentant, le chartulaire Maurice, soulever une émeute contre Séverin , assiéger les armes à la main le palais de Latran, et mettre, au nom del'Etat, les scellés sur le. trésor pontifical (5). Peu de temps après, l'exarque se rendait en personne à Rome : pour briser la résistance du clergé (6), il envoyait en exil plusieurs des hauts dignitaires ecclésiastiques et mettait la main

(1) A partir du mois de juin 595, date de la lettre V, 40 (Jaffé , 1359) , les relations deviennent plus froides entre Grégoire et la cour impériale. Le pape n'écrit plus que de courtes lettres à Maurice ; il ne l'entretient plus , comme jadis, des affaires politiques; il cesse vers le même temps de correspondre avec l'impératrice, qui avait été longtemps son principal appui à la cour (V, 21. La lettre V, 41, est la dernière qu'il lui écrive). Bientôt, les rapports se tendent encore davantage : à partir du mois de juin 597 (VII, 33, Jaffé, 1476), Grégoire cesse absolument d'écrire à l'empereur. S'il a quelque affaire à traiter avec la cour de Byzance , il la transmet par voie administrative ou diplomatique par l'intermédiaire de l'exarque de Ravenne ou de l'apocrisiaire romain accrédité à Gonstantinople (IX, 9-10). Sauf quelques rares exceptions (IX, 82 ; XI, 47), il se borne, au reste, à envoyer à ses correspondants dans la capitale des lettres de recommandation (IX, 54, 66 ; XI, 7), ou de direction (VIII, 22; IX, 33; XI, 44, 45), et il s'abstient, en général, de parler de l'empereur, sinon pour appeler sur son règne , suivant la formule consacrée , la bénédiction céleste (XI, 45-46). A partir du mois de juin 601 (XI, 47. Jaffé, 1819) , nous ne trouvons plus aucune lettre adressée à Gonstantinople ; Grégoire a môme cessé d'entretenir un apocrisiaire à la cour impériale (XIII, 38) : les relations sont entièrement rompues.

(2) Sur les causes de cet accord, Dôllinger, 131 et suiv. Hefele, IV, 41, 45. Rozière, cxxi-cxxiv, et sur la grosse question de la condamnation, Rozière, cxxxii et suiv. Dôllinger, 136 et suiv. Cf. Migne , LXXX , 602 (Lettre de Jean IV), 483, 487 {Apologie de Maxime).

(3) Mansi, X, 1003.

(4) Ibid., X, 677.

(5) Lib. pontif., 121.

l'exarchat de ravenne.

sur les richesses de l'Eglise. On peut croire que les instructions données à l'exarque ne lui avaient point interdit l'emploi de la force , car l'empereur accepta une partie du butin fait à Rome, couvrant ainsi la conduite de son représentant. Le coup fait, Isaac demeura à Rome jusqu'au moment où Héraclius, sur les promesses des apocrisiaires romains, consentit, après une vacance d'un an et demi (1), à confirmer l'élection pontificale. Séverin fut consacré en présence de l'exarque (2).

Engagée de cette sorte, la lutte ne tarda pas à devenir violente. Aussitôt que le départ d'Isaac eut rendu à Rome quelque liberté, le pape s'empressa de condamner le monolhélisme (3). Jean IV, qui lui succéda, ne se prononça pas moins formellement, et, tout en ménageant les personnes d'Héraclius et du patriarche Sergius (4), il anathémalisa, dans un synode romain, la doctrine qu'ils avaient soutenue (5).

Avec Théodore, le conflit s'aigrit encore en passant des idées aux personnes. Le patriarche Pyrrhus, qui avait succédé à Sergius et soutenu comme lui Y Ecthesis impériale, avait cru devoir se démettre de sa dignité à l'avènement de Constant II ; néanmoins le pape, qui jugeait fort sévèrement la conduite d'Héraclius et de ses adhérents (6), demanda à Constanlinople que Pyrrhus fût envoyé à Rome pour y être jugé et condamné comme hérétique (7). Après bien des hésitations, l'ex-patriarche se détermina à passer en Italie, et, solennellement, il rétracta, en présence du pape , l'hérésie qu'il avait acceptée (8). Grand émoi à Constantinople : Paul, qui occupait à ce moment le trône patriarcal, excommunia son infidèle prédécesseur (9) , et l'exarque Platon, qui commandait en Italie, fut invité à tout faire pour réparer un tel scandale. Pyrrhus, qui était allé de Rome à Ravenne , se laissa convaincre par le représentant impérial et, « comme le chien qui retourne à son vomissement (10), » pour employer ici les termes ecclésiastiques, il revint au monothélisme. Rome s'in-

(1) Lib. ponlif., 120.

(3) Lib. Diurn., p. 142.

(4) Migne, LXXX, 602. Sergius reverendae memoriae patriarcha.

(5) Ibid., 602. Theoph., 331.

(6) Migne, LXXXVII, 79.

(7) /bld., 75, 80, 81.

(8) Lib. pontif., 127. Migne, LXXXVII, 117. Theoph., 331.

(9) Migne, LXXXVII, 117.

(10) Lib. ponlif., 127. Cf. Pair, gra.ec., XC, 85. Theoph., 831. Mansi, X, 878.

l'église komaine et l'empihe byzantin.

digiia à sou tour. Dans une assemblée solennelle du clergé romain, Pyrrhus fut déposé et déclaré anathèrne, et le pape, prenant dans le calice posé sur l'autel de saint Pierre quelques gouttes du sang du Sauveur , les mêla avec de l'encre pour en signer la condamnation de l'hérétique (1). Peu après , 1h patriarche Paul, qui refusait avec hauteur décéder aux exhortations du pontife , fut déposé à son tour (2) ; et quand l'empereur Constant II eut promulgué le Type , et menacé des rigueurs impériales quiconque ferait résistance , Rome répondit par une déclaration de guerre solennelle. Martin P"", qui, sans avoir reçu la confirmation impériale (3) , venait d'être consacré pape à la mort de Théodore, convoqua un concile au Latran, et lança l'ana* thème contre Gyrus d'Alexandrie , contre Sergius de Gonstan tinople, et ses deux successeurs Pyrrhus et Paul, contre YEcthesis d'Héraclius, et contre le Type de Gonstanl II (4), et, au nom du concile, il somma l'empereur de renoncer à l'hérésie (5).

Gonslantinople renvoyait à Rome excommunications pour excommunications; le patriarche refusait, depuis la mort d'Honorius , d'inscrire le nom des papes sur les diptyques de l'Eglise (6), l'empereur interdisait aux apocrisiaires du Saint-Siège de célébrer la messe dans leur oratoire du palais Placidien , faisait renverser l'autel élevé dans la chapelle et emprisonner les légats (7). Quand il apprit l'élection de Martin P'', il refusa de la reconnaître, et sans tarder, il envoya en Italie un nouvel exarque, Olympius, avec ordre d'arrêter le pape illégitimement élu , et d'imposer le Type par la force aux évêques de la péninsule (8).

Olympius, en arrivant à Rome, trouva le concile encore réuni; et, appuyé par une partie de Vexercitus romanus, il essaya de faire accepter au clergé la reconnaissance de l'édit impérial. Ses efîorts échouèrent, aussi bien que sa tentative de faire assassiner le pape dans une cérémonie solennelle <à Sainte-Marie Majeure (9). L'exarque ne s'obstina pas davantage : sentant qu'il y avait là

(1) Lib.pontif., 127. Theoph., 331.

(2) Migne, LXXXVII, 91. Lib. pontif., 129.

(3) Migne, LXXXVII, 201. Miiratori, Ann. d'il., a. 649.

(4) Theoph., 331 , 332. Lib. pontif., 131. Migne, LXXXVII, 119. Mansi, X, 863 et suiv. Hefele, IV, 88, 103.

(5) Migne, LXXXVII, 138.

(6) Ihid., 1151.

(7) Lib. pontif., 130. Mansi, X, 878.

(8) Lib. pontif. , 131. Il faut remarquer que l'empereur évite de donner à Martin le titre de pape (Duchesne, 339, n. G).

(9) Lib. pontif., 132.

l'exarchat de ravenne.

une force à ménager et à employer, il chercha à se servir du pape pour l'accomplissement de ses desseins ambitieux. Tous deux, l'exarque et le pape, furent soupçonnés, à Constantinople, d'avoir préparé en Italie une révolution politique (I), et quand la mort d'Olympius eut trahi ses espérances (2), le pape se trouva abandonné à la vengeance impériale.

Elle ne se fit pas longtemps attendre. Le 15 juin 653, le nouvel exarque d'Italie, Théodore Calliopas, accompagné du cubiculaire impérial Théodore Pellurius et d'un corps de troupes de Ravenne, arrivait à Rome avec l'ordre de s'emparer de la personne du pontife. Le pape, prévoyant ce qui se préparait contre lui , s'était réfugié, tout malade qu'il était, dans la basilique de Latran, et avait fait placer son lit au pied même de l'autel. Ce n'était pas le compte de l'exarque ; il avait espéré surprendi'e les Romains, mettre la main sur le pape au moment où il viendrait, suivant l'usage, présenter avec son clergé ses devoirs au gouverneur : au lieu de cela, lui-même se voyait découvert, et, se souvenant de la résistance jadis opposée par Séverin, il craignait que Martin n'eût fait au palais de Latran de sérieux préparatifs de défense : enfin, pour comble de disgrâce, le lendemain était un dimanche et il n'ignorait pas qu'en un tel jour le peuple viendrait en masse assister à la messe pontificale, et rendrait tout coup de main impossible. Calliopas dissimula donc; il reçut avec bienveillance la députalion du clergé et promit d'aller le lendemain présenter ses hommages au pontife ; puis , sous un prétexte , il s'assura que Martin ne songeait point à faire résistance. Alors tranquille, il lança, le lundi 17 juin 653, ses soldats à l'attaque de l'Eglise. L'arc tendu , l'épée et la lance à la main, les Byzantins envahirent la basilique, renversant brutalement les candélabres et les cierges et remplissant le Latran du bruit de leurs armes et de leurs cris; l'exarque, qui présidait lui-même à l'exécution, fit connaître au clergé romain le décret impérial qui déposait Martin P'' comme irrégulièrement élu et indigne , ordonnait de le transporter à Constantinople et de procéder à une nouvelle élection. Une partie du clergé pensait à résister par la force et criait qu'il voulait vivre et mourir avec le pontife ; le peuple qui s'amassait en dehors de l'église prenait une attitude menaçante : Martin ne voulut point que le sang coulât à cause de lui. 11 se laissa sans protester emmener au palais du Palatin.

(1) Migne, LXXXVII, 113, 114, 200.

(2) Lit. ponlif., 133.

l'église romaine et l'empire byzantin.

Le lendemain, le clergé tout entier rendit visite au pape et beaucoup d'ecclésiastiques se déclaraient prêts à l'accompagner à Constantinople. Calliopas ne l'entendait point ainsi : dans la nuit du mardi au mercredi, il fit enlever le pape à l'iinproviste , avec six serviteurs seulement, et, pour empêcher le clergé de suivre son chef, il ordonna de tenir fermées les portes de Home jusqu'au moment où le pape serait embarqué; un vaisseau était prêt qui mit la voile sans tarder.

Alors commença pour Martin P"" une longue et douloureuse captivité : pendant trois mois, sans égard pour ses inflriniLés, on le retint prisonnier à bord du navire, sans lui permettre de descendre à terre dans aucun des ports où l'on relâcha. A Naxos seulement, où on le laissa un an (1), il fut autorisé à débarquer et à prendre quartier dans un hospice près de la ville ; mais on le maintint au secret comme un criminel d'Etat, et les geôliers accablaient de coups et d'injures ceux qui essayaient par pitié de soulager la misère du prisonnier. Enfin le 17 septembre 654 , on arriva à Coustantinople ; là, au lieu de faire débarquer le pontife, on le laissa toute la journée étendu sur le pont du navire , exposé à toutes les insultes de la populace de la capitale ; le soir seulement on le conduisit en prison et de nouveau on le mit au secret. Il demeura là pendant plus de trois mois , épuisé par ce long voyage, continuellement malade, et avec cela maltraité, mal nourri, privé des soins les plus nécessaires. Finalement on se décida à l'interroger; il fallut le porter au tribunal, et, malgré son état de faiblesse évidente, le sacellarius qui présidait exigea qu'il se levât pour répoudre aux interrogatoires ; puis le procès commença; il fut conduit avec la brutalité ordinaire en semblable circonstance : l'audience terminée, on traîna le pape dans la cour qui précédait le tribunal , on le fit asseoir sur la plate forme où l'on exposait les criminels, et là, en présence de la multitude, du sénat , de l'empereur lui-même, qui vint assister au spectacle, le sacellarius, après avoir pris l'ordre du prince, fit arracher au pontife déposé ses vêtements sacerdotaux et le remit entre les mains du préfet de la ville, chargé des exécutions capitales. On lui mit les fers au cou, on le lia avec des cordes, et, comme un condamné , on le traîna à peine vêtu au travers de la ville , et on le jeta tout sanglant et à demi mort dans la prison du prétoire; il y resta quatre-vingt cinq jours , au milieu d'un hiver rigoureux, attendant chaque jour et espérant la mort. Mais l'empereur, à la

(1) Cf. Jaffé, p. 232, n- 2079, et Duchesne, 340, n. 14.

l'exarchat de ravenne.

prière du patriarche Paul, lui avait fait grâce de la vie. Le 15 mars 655, on le sépara de ses compagnons de captivité, et quelques jours après on l'embarqua pour son lointain exil de Cherson. Il y vécut quelques mois encore dans le plus entier dénuement, et y mourut enfin, le 16 septembre 655, martyr de son inflexible attachement à la foi orthodoxe (1).

L'empereur était bien résolu à briser les résistances de l'Eglise romaine. Dès le mois d'août 654, considérant comme vacant le siège pontifical , il avait fait élire un nouveau pape sous l'œil de l'exarque Calliopas , et il avait envoyé à Rome un secrétaire impérial, porteur d'offrandes destinées à Saint-Pierre, pour demander au pape d'accepter le Type (2). Eugène, qui s'était laissé élire et consacrer, quoique Martin ne flît ni mort ni déposé, essaya de trouver un compromis avec Byzance. Il envoya des apocrisiaires à Constantinople, chargés d'une lettre pour l'empereur, et ceux-ci consentirent à entrer en communion avec le patriarche Pyrrhus (3), quoiqu'il eût été solennellement excommunié par le concile de Latran.

Mais le bon accord dura peu; quand le patriarche Pieri'e , qui succéda à Pyrrhus en 655 , envoya à Rome sa lettre synodale, le clergé et le peuple romain, remis de leur terreur, obligèrent, par leurs manifestations, le pape Eugène à condamner la lettre (4). C'était jouer gros jeu ; déjà on parlait à Byzance de traiter le pape rebelle comme on avait fait de Martin P'' (5), quand Eugène mourut à propos pour éviter une nouvelle tragédie.

Vitalien s'efforça de ne point soulever de semblables luttes ; à peine élu , il écrivit à Byzance pour demander la confirmation impériale (6); en même temps, il se mettait en relation avec le patriarche Pierre (7), et l'union semblait si bien rétablie que, pour la première fois depuis Honorius, le nom du papo fut de nouveau inscrit sur les diptyques de l'Flglise de Constantinople. Pourtant, une sourde mésintelligence subsistait entre Byzance et Rome; sous Vitalien, l'Eglise de Ravenne fut soustraite à l'obé-

(1) Cf. Commemoratio (Migne, LXXXVII , 111), et les lettres du pape {ibid., 197, 199, 201, 203).

(2) Pair, graec, XC, 114, 115.

(3) Ibid., 121, 1.35, 136.

(4) Lib. ponlif., 134.

(5) Pair, graec, XC, 168.

(6) Lib. pontif., 135.

(7) Mansi, XI, 572.

(8) Migne, LXXXVII, 11.52.

l'église romaine et l'empire byzantin. 409

dience romaine; sous ses successeurs Adeodat et Donus, les patriarches refusèi'ent de nouveau d'admettre les noms des papes sur les diptyques et demandèrent même à l'empereur d'en elîacer celui de Vilalien (1). Il fallut la fermeté de Coustanlin Pogonat pour terminer ce conflit interminable et rétablir pour quelque temps la bonne entente entn; l'Empire et l'Eglise.

Tout fut rerais en cause sous Justinien II. A la mort du pape Conon (687), de nouveau on vit l'exarque intervenir en personne dans les élections ponliflcales (2), et, peu après, les prétentions de l'empereur à régler la discipline ecclésiastique amenèrent d'autres conflits. Sergius refusa d'accepter les canons du concile Quinisexte (3), où apparaissait en maint endroit la vieille hostilité des Orientaux contre l'Eglise romaine, et désavoua ses légats qui avaient admis sans protester les décisions de l'assemblée (4). Justinien II n'était pas homme à tolérer une semblable désobéissance; il agit en empereur : il Gt enlever dans Rome deux des conseillers de Sergius et donna ordre d'arrêter le pape lui-même et de le conduire à Constantinople. Mais le prolospathaire Zacharie , chargé de cette mission , trouva l'Italie moins docile qu'au temps de Martin P^ A la nouvelle du danger qui menaçait Sergius, les milices de Ravenne et de la Pentapole accoururent à la défense du pape , et le protospathaire épouvanté ne dut son salut qu'à la pitié de Sergius, qui lui donna asile dans le palais pontifical et le cacha sous son lit (5). Justinien n'eut pas le temps de venger l'injure faite à son représentant; une révolution qui éclata à Constantinople le renversa peu de temps après (6).

La tentative de l'usurpateur Philippicus en faveur du monothélisme amena de nouvelles luttes, d'ailleurs de courte durée. Le pape Constantin refusa de recevoir les lettres de l'empereur hérétique (7) et de reconnaître l'autorité du duc nommé par lui au gouvernement de Rome (8). La chute de Philippicus et l'avènement d'un empereur orthodoxe rétablirent la paix peu de temps après.

(1) Migne, LXXXVII, 1152-1153.

(2) Lib. pontif., 157, 159.

(3) Sur ces canons , qui, sur certains points, contredisaient la discipline romaine (can. 3, 13, 30), et témoignaient, en outre, de quelque hostilité pour Rome (can. 2, 36, 55), cf. Hefelc, IV, 208 et suiv.

(4) Lib. pontif., 160. Hefele, IV, 225, 226.

(5) Lib. pontif., 161. Paul Diac, VI, 11.

(6) Theoph., 368, 369.

(7) Lib. ponlif., 174. Paul Diac., VI, 34.

(8) Lib. pontif., 176.

l'exarchat de ravenne.

Enfin , la querelle des Iconoclastes entraîna ce qu'entraînait tout conflit entre le pape et l'empereur -. un échange de violences et d'analhènjes. Déjà avant la publication de l'édit sur les images, des difficultés dont nous ignorons la nature précise avaient mis Grégoire II aux prises avec le gouvernement byzantin. Par deux fois des complots avaient été tramés à Rome contre le pape , avec l'assentiment des officiers impériaux, agissant d'après les instructions de l'empereur lui-même (1) ; puis, pour triompher des résistances que le pontife opposait aux mesures financières de Léon m, le souverain avait ordonné à deux reprises de déposer ou de mettre à mort Grégoire II et de faire élire à sa place un évêque moins récalcitrant. En 727 (2), arriva en Italie l'édit relatif aux images; le pape était, suivant l'usage , invité à y adhérer sans retard et menacé , en cas de refus, d'une déposition immédiate (3). Grégoire répondit hardiment en dénonçant l'hérésie impériale et en excommuniant l'exarque ; le soulèvement général de l'Italie en sa faveur l'assura contre les conséquences de sa résistance au souverain. Les officiers impériaux échouèrent dans toutes leurs tentatives contre le pontife et payèrent de leur vie leur obéissance aux ordres impériaux. Léon III ne se découragea pas. Il envoya un nouvel exarque en Italie , pourvu des mêmes instructions que ses prédécesseurs (4). Eutychius essaya de les exécuter : il se mit à détruire les images, à piller les églises, à condamner ceux qui résistaient; eu même temps il envoyait à Bome l'ordre de tuer le pape : il ne fut pas obéi. Solennellement excommunié par Grégoire II, il n'hésita pas à rechercher l'appui des Lombards pour rétablir son autorité méconnue, et il finit, en 729, par décider Liutprand à marcher avec lui à l'attaque de Rome (5). L'influence toute-puissante du pape sur le roi barbare ruina les espérances de l'exarque, qui jugea préférable de se réconcilier avec Grégoire II et de solliciter sa protection.

Quand, au mois de janvier 730 (6), l'empereur eut obtenu la retraite du patriarche Germanus et fait élire à sa place un partisan de la réforme , le syncelle Anastase , le conflit s'aggrava encore. Grégoire II refusa de reconnaître le patriarche hérétique

(1) Lib. pontif., 183.

(2) Jaffé, 2175.

(3) Lib. pontif., 184.

(4) Ibid., 185.

(5) Ibid., 186.

(6) Théoph., 408, 409. Jaffé, 2183.

l'église romaine et l'empire byzantin. 41 1

et le menaça de déposition s'il tardait à se retirer (1). Grégoire in, qui monta peu après sur le trône pontifical et inaugura, on le verra plus loin , une politique plus indépendante et plus hardie que celle de ses prédécesseurs, condamna solennellement et déclara exclus de l'Eglise les partisans de l'hérésie (2). L'empereur, qui s'était borné tout d'abord à faire arrêter et emprisonner les envoyés du pape (3), se décida alors à un acte de vigueur : ti'aitant Grégoire III en rebelle déclaré, il envoya, pour le faire rentrer dans le devoir , une flotte considérable vers l'Italie ; elle fit naufrage dans l'Adriatique (4). L'empereur dut se contenter de frapper de nouveaux impôts les populations italiennes, de confisquer les patrimoines de l'Eglise sis en terre d'empire (5) et de soustraire à l'obédience romaine, pour les soumettre à l'autorité du patriarche de Constantinople, la Galabre, la Sicile, la Crète et l'IUyrie tout entières. Désormais, la rupture semblait complète et le schisme entre Byzance et Rome définitivement consommé.

Comment l'Eglise romaine se détacha de l'empire byzantin.

Pourtant, par une singulière contradiction, malgré tant d'excommunications, de violences, de coups de forces, le conflit, pendant près de deux siècles, resta borné au cercle des afi'aii'es religieuses. Les empereurs , nous l'avons vu , se plaignaient parfois, non sans quelque raison , que l'inflexible orthodoxie des pontifes refusât de faire pénétrer la politique dans la religion ; ils durent cependant, à quelques égards, s'en féliciter aussi, car cette séparation, rigoureusement maintenue entre les affaires de l'Etat et celles de l'Eglise, fut longtemps la meilleure garantie de la fidélité des papes. Ni l'attitude de Martin P"" en face d'Olympius, ni la résistance de Constantin aux ordres de Phili['picus ne peuvent être considérées comme de sérieuses tentatives d'indépendance politique ; à supposer même, ce qui est loin d'être démontré, que l'accord fût absolu entre le pape et l'exarque, il s'agissait moins,

(1) Lib. pontif., 188.

(2) Ibid., 192.

(3) Ibid., 191, 193.

(4) Theoph. , 410.

(5) Jaffé, 2448.

l'exarchat de ravenne.

an demeurant, de se séparer de l'empire que de mettre un empereur à la place d'un autre ; et, d'ailleurs, comme le disait Martin P"" lui-même, comment l'évêque pouvait-il résister à un homme qui avait dans sa main toute l'armée d'Italie (1)? L'opposition de Constantin à Philippicus avait moins de portée encore : elle touchait si peu au fond des choses que le même duc Pierre , d'abord repoussé par le pape et les Romains, fut reconnu sans résistance comme gouverneur de Rome, du jour où il tint sa charge d'un empereur orthodoxe (2). Encore de semblables manifestations étaient-elles des actes exceptionnels. En général, tout en condamnant les actes religieux de l'empereur, l'Eglise trouvait un biais pour respecter la personne du souverain ; tout en anathématisant le Type contraire à la foi orthodoxe, elle se défendait énergiquement d'anathématiser l'empereur (3). Le prince, à ses yeux, demeurait innocent des actes soumis à sa signature ; ceux-là seuls étaient responsables et coupables qui lui avaient donné de mauvais conseils ou n'en avaient point arrêté l'effet (4). Si subtile que la théorie pût paraître à Byzance, tout atteste que Rome entendait s'y conformer sérieusement. Dans la chancellerie pontificale, où la politique a laissé des traces plus profondes que dans toute autre chancellerie du moyen âge (5), la preuve apparaît évidente de cette fidélité constante à l'empire chrétien (6). Depuis 550, tous les actes sont datés par l'année du règne de l'empereur byzantin et, à mesure qu'on avance, le lieu qui rattache Rome à Gonstanliuople est plus fortement marqué. En 596 , à l'ère impériale on ajoute la mention du consulat de l'empereur; sous Boniface IV (613), a. côté du chef de l'Etat, on inscrit le nom du co-empereur ; sous Honorius P'' (634) celui du prince héritier; parfois même (701), celui des deux fils de l'empereur. A ces indications, on ajoute celle de l'iudiclion, comptée à la manière des Grecs, en prenant le P"" septembre comme point de départ, et ces règles sont si bien établies qu'elles survécurent quelque temps, jusqu'au pontificat d'Hadrien, à la chute même de l'exarchat.

L'attitude des papes répond aux formules de leur chancellerie ; en toute circonstance , Grégoire le Grand parle au nom de

(1) Mignc, LXXXVII, 114.

(2) Lib. ponlif., 176.

(3) Patr. graec, XO, 128.

(4) Ibid., 124, 125.

(5) Gf. Pflugk-Harttung, Papstpolilik in Urkunden {Hisl. Zeilscii., N. F., XIX, 71, 72).

(6) Sur ce terme, Lib. Diurn., 116. Migne, LXXXVII, 1165, 1168.

l'église romaine et l'empire byzantin.

l'Etat (1) , la plupart de ses successeurs agissent comme lui , alors même que les circonstances semblent le plus favorables. Quand rèmpire affaibli se soutient à peine, (juand l'Italie soulevée est prête à inarchei' où la conduira le pontife, quand un puissant protecteur, le roi lombard, s'offre spontanément à défendre l'Eglise, Grégoire II calme les esprits soulevés et met en garde les Komains contre les dangers do l'alliance barbare (2) ; Zacharie ne pense qu'aux intérêts de l'Etat byzantin (3), et les tendances séparatistes sont si contraires à la tradition romaine qu'Etienne II, celui-là même pourtant qui consomma la rupture suprême, considère , en se portant l'héritier et le représentant de l'empire, l'Italie byzantine comme un tout homogène qui a vécu jusqu'à lui sous l'autorité d'un seul maître, l'empereur, et ne peut continuer à vivre qu'entre les mains d'un même souverain (4). Une autre considération encore faisait de ce dévouement naturel à l'empire un devoir et une nécessité. Les papes sentaient bien qu'un Etat indépendant ne pouvait avoir chance de vivre dans l'Italie. Du sixième au huitième siècle, il fallait à l'Eglise un protecteur pour la défendre ; pour ce rôle, elle pouvait choisir entre l'empire, qui allait en s'affaiblissanl , et dont l'autorité lointaine pesait moins lourdement sur Rome, et le royaume lombard, qui grandissait à ses portes , et dont la protection trop immédiate se fut changée bien vite en domination. Entre l'hérétique Léon III et l'ambitieux Liutpraud, Grégoire II ne pouvait hésiter, et l'intérêt de l'Eglise se trouvait d'accord avec la fidélité et le respect dus à l'empire pour conseiller aux papes de mettre leur influence au service de Byzance , dussent-ils même parfois être bien mal récompensés de cet inaltérable dévouement.

Pourtant, dans ces luttes incessantes qui les mettaient aux prises avec l'empire , les papes avaient peu à peu pris conscience de leur force. Ils voyaient leur autorité se substituer lentement à celle de l'administration byzantine , et les officiers impériaux demander et accepter leurs conseils ; ils voyaient les empereurs tolérer leur intervention dans la conduite des affaires politiques et solliciter plus d'une fois l'appui de leur influence; surtout ils voyaient les populations italiennes témoigner en toute occasion

(1) Greg., Ep., II, 30, 31.

(2) Lib. pontif., 184, 185.

(3) Ibid., 216.

(4) Cod. Carol,, 11, p. 63, 64. Quae sub unius dominii ditione erant conuexae.... quae semper cum eis sub unius dominii ditione erant connexae.

l'exarchat de ravenne.

leur attachement à l'Eglise romaine et prendre les armes pour sa défense , quand il fallait choisir entre le respect dû aux officiers de l'empereur et leur dévouement à la papauté ; enfin ils voyaient les Lombards eux-mêmes marquer par d'éclatants hommages l'état qu'ils faisaient de l'évêque de Rome et traiter de puissance à puissance avec les pontifes. La tentation était grande d'agir non plus pour l'empereur, mais pour soi-même, et de chercher, sinon l'indépendance, du moins une protection moins onéreuse et moins lourde. Quelques-uns des papes n'y résistèrent pas. Grégoire III, après avoir d'abord mis son influence au service de l'empire , tenta, vers la fin de son pontificat, d'inaugurer une politique nouvelle ; sans oublier absolument les intérêts de l'Etat byzantin, il songea plus exclusivement aux nécessités particulières du duché de Rome (1). De sa propre initiative, il intervint dans les querelles qui divisaient le royaume lombard : pour faire échec à la puissance de.Liutprand , dont les progrès semblaient menaçants pour la sécurité du duché de Rome , il unit sa cause à celle des grands feudataires également menacés par leur puissant suzerain, et conclut alliance avec les ducs de Spolète et de Bénévent (2). Quand le duc Trasimond fut obligé de s'enfuir devant Liutprand, le pape lui donna asile à Rome; et quand le roi lombard fut retourné à Pavie , il envoya l'armée romaine rétablir le duc dépossédé (3). Pour combattre le puissant adversaire qu'il s'était si imprudemment donné, Grégoire III chercha d'autres alliés encore. Il fit appel à Charles-Martel (4). Les chroniqueurs francs de l'époque postérieure , le continuateur de Frédégaire et les écrivains qui s'en sont inspirés (5), témoins des grands résultats produits par une semblable démarche d'Etienne II, ont assurément grossi l'importance de ces négociations (6). D'après eux, le pape envoya au prince franc une ambassade solennelle, chargée de lui remettre les clés du tombeau de saint Pierre et les chaînes du saint (7) , et de solliciter son intervention en faveur de l'Eglise ; le pape pro-

(1) Lib. pontif., 203 : « In compage sanctae reipublicae atque corpore Christo dilecti exercitus Romani. »

(2) Lib. pontif., 203. Cod. Carol., 2, p. 16, 17. Paul Diac, VI, bb.Lib. pont. ,101.

(3) Lib. pontif., 207. Sur la date, Duchesne, 436, n. 7.

(4) Lib. pontif., 202. Sur la date de ce passage interpolé, Duchesne, Introd., 223. Cod. Carol., 1, 2.

(5) Fred., Cont., 110. Chron. Moissiac, M. G. H., I, 291, 292. Ann. Mett., ibid., 321. Ann. Juvav., ibid., III, 123. Richter, Annalen, p. 200.

(6) « Quod antea nuUis auditis aut visis temporibus fuit. »

(7) Cf., sur ces clés, contenant des parcelles des chaînes, Greg., Ep., I, 30. Gregorovius, II, 74, 75.

l'église romaine et l'empire byzantin.

mettait à Charles le titre de consul et s'engageait pour lui-même à soustraire Rome à l'autorité impériale (1). Les lettres authentiques du pape au prince franc ne sembUint point faire allusion à de semblables conditions, cl la collation du titre byzantin de consul (liypatos), que les annalistes confondent, par erreur, avec l'antique consulat romain , était un droit si expressément réservé à l'empereur (2), que le pape n'a pu l'offrir à Charles-Martel sans l'autorisation du souverain ; il faudrait donc admettre dans ces négociations l'intervention impériale, ce qui se concilierait assez mal avec les velléités d'indépendance de Grégoire III (3). Quoi qu'il en soit de ces détails , il faut s'en tenir à l'impression générale qui se dégage des textes fi'ancs ; on y voit les annalistes frappés du caractère nouveau et plus indépendant que prend la politique pontificale, et cela s'accorde parfaitement avec les actes et les paroles du pontife, qui demande la restitution des villes conquises, non point pour l'empire, mais pour les princes des apôtres Pierre et Paul (4) , et qui écrit à Charles-Martel : « C'est en vous seul , après Dieu, que nous avons espoir (5). »

Zacharie, tout en abandonnant sans hésiter la dangereuse politique de son prédécesseur (6), tout en mettant volontiers son influence au service de l'empire, songea, comme Grégoire III, aux intérêts romains en même temps qu'à ceux de Byzance. Consacré sans l'autorisation de l'empereur ou de son représentant (7), il mit de sa propre autorité l'armée romaine au service de Liutprand (8), et l'on vit alors ce fait singulier et caractéristique, que tandis que les Romains de Rome soutenaient de leurs armes le roi lombard, les Romains de l'exarchat et de la Pentapole combattaient à côté des gens de Spolète soulevés contre leur suze-

(1) Cf. Veltmann, De Karoli Martelli patricialu, p. 16, 22, 26, 30. Gregorovius, II, 249, croit que le consulat ne fut pas effectivement donné.

(2) Oonst. Porph., De Cerim., p. 236 et suiv., 255, 261, 263.

(3) Une lettre de Grégoire II (Migne LXXXIX, 506), datée de 724 (Jaflfé, 2168-2169), donne à Charles ce titre de patricius : toutefois comme on ne trouve ce titre employé ni dans les lettres de Grégoire III ni dans les chartes émises par Charles Martel , le fait peut paraître douteux. En tout cas s'il faut l'admettre, il exclut entièrement l'offre du titre de consul , titre inférieur à celui de patrice dans la hiérarchie byzantine (Const. Porph., De cerim, I, 61, 237, etc).

(4) Migne, LXXXIX, 585.

(5) Cod. CaroL, 1, p. 14. « Ad te post Deum confugium facimus. »

(6) Lib. pont., 207, 208.

(7) Bayet, Les élections pontificales, p. 68.

(8) Lib. pontif., 208.

l'exarchat de ravenne.

rain (1), Peu après , le pape signait une paix particulière pour le duché de Rome, dans laquelle n'était point compris le reste de l'exarchat (2). Certes les relations restaient excellentes entre l'Eglise et l'empire; Zacharie le montrait, en intervenant auprès de Liutprand et de Ratchis : mais il est évident aussi que, par la force des choses, Rome s'isolait du reste de l'Italie byzantine. De l'empereur ni de son représentant, elle n'avait plus rien à attendre : l'un était trop loin, l'autre, désormais trop faible pour se défendre lui-même, avait dû pour sauver Ravenne solliciter l'intervention pontificale. Obligée de veiller à sa propre sécurité, Rome ne pouvait songer à défendre les antres provinces impériales ; quand Aistulf commença la lutte suprême contre l'exarchat, Zacharie ne semble avoir rien fait pour l'arrêter; il avait pu, en 743, entreprendre cette tâche et risquer une campagne diplomatique, il ne l'essaya pas une seconde fois, et, sans renoncer en rien à son dévouement pour l'empire, il laissa par nécessité succomber l'exarchat.

La chute de Ravenne , la disparition du représentant siiprême de l'empereur d'Orient devaient avoir pour la conduite d'Etienne II les plus graves conséquences. Assurément il restait au début , ainsi que tous ses prédécesseurs , en relation avec le souverain de Byzance , qui lui promettait les secours nécessaires pour défendre Rome et reconquérir l'exarchat (3); il acceptait sans répugnance, nous l'avons démontré précédemmment, les missions diplomatiques que Constantin V lui confia auprès d'Aistulf ou de Pépin. Mais, dès son avènement, il avait dû, de sa propre initiative , conclure une convention avec le roi lombard (4) : dès son avènement aussi, il avait dû se préoccuper de trouver un appui qui remplaçât l'exarque disparu et l'empereur trop éloigné ; et il avait dû songer à ces Francs avec qui Grégoire le Grand et Martin P"" avaient été en relation , dont Grégoire II et Zacharie avaient cherché à se concilier l'amitié et dont Grégoire III avait formellement demandé l'appui (5).

Le pape et l'empereur se trouvèrent d'accord pour s'adresser à eux , et Etieune II s'acquitta consciencieusement de sa tâche; il obtint l'intervention de Pépin. Mais jadis, quand les Francs s'é-

(1) Paul Diac, VI , 56.

(2) Lib. pontif., 210, 213.

(3) Ibid., 232.

(4) Ibid., 230.

(5) Ibid. , 235.

l'église romaine et l'empire byzantin.

taient mis au service de l'empire, les armes impériales secondaient leurs efforts; jadis un exarque, représentant du prince, recueillait le fruit de leurs conquêtes; l'autorité impériale était visible et présente pour maintenir ses droits. Maintenant les choses étaient changées. Pépin pouvait croire qu'il avait conquis l'exarchat pour lui-même; le pape pouvait se considérer comme le seul représentant de l'empire en Italie ; quand le roi franc lui offrit les territoires en litige, il oublia l'empereur et se fît son héritier. A la christiana respublica , que les prédécesseurs du pape et Etienne II lui-même avaient jadis secondée de leur influence, fut substituée la respublica Romanorum ; au lieu des droits impériaux, on invoqua les droits de Saint-Pierre (1) et de l'Eglise romaine ; et l'on établit cet état mal défini, moitié ecclésiastique, moitié politique, que l'on désigne par le terme, aussi vague quela chose même, • de Sancta Dei ecclesia reipublicae Romanorum (2).

Désormais c'en était fait de l'autorité impériale dans l'exarchat; l'adroite évolution d'Etienne II lui avait porté le coup de grâce. Sans doute les perpétuelles attaques et les conquêtes des Lombards avaient affaibli en Italie la puissance byzantine; sans doute les soulèvements des gouverneurs avaient relâché les ressorts de l'administration; sans doute les insurrections des populations italiennes avaient diminué l'autorité impériale; mais tant que les papes étaient demeurés fidèles à l'empire, les progrès des Lombards avaient été contenus, les soulèvements réprimés, les insurrections apaisées. Quand le pape passa aux Francs, tout fut perdu pour l'empire : en vain désormais Byzance revendiqua l'exarchat, tous ses efforts demeurèrent stériles. Ce que n'avaient pu faire ni les guerres du dehors , ni la pesante administration du dedans, ni les tentatives d'indépendance des officiers impériaux, ni les soulèvements des peuples, se fit par l'évolution politique d'un homme. C'est que cet homme portait en lui la force qui longtemps avait soutenu l'empire et seule était encore capable de le sauver : les empereui's l'avaient compris, et longtemps ils s'étaient appliqués, non sans succès , à retenir cette force à leur service ; mais entre l'Eglise et l'empire , trop de causes de conflits existaient pour ne point quelque jour entraîner fatalement une rupture, et maintenant cette force, passant à d'autres mains, préparait l'Italie à de nouvelles destinées.

(1) Lib. pontif., îbi.

(2) Ibid., 247. Cf. Martens , l. l., 71, 80.

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