XIII
(5) Ibid., XIII, 38, 39 : « Imperialis culminis lene jugum rediit, quod libeat portare subjectis. »
(6) Ibid., XIII, 31, 38, surtout le début de XIII, 39.
(7) Reumont, II, 92; Pingaud, 272 et suiv. Cf. Gregorovius, II, 66.
Assurément, il est difficile de justifier entièrement la démarche de Grégoire : pourtant, si on considère attentivement ces lettres, on verra que les circonstances où elles furent écrites peuvent, sinon les excuser, du moins les expliquer.
Il faut remarquer tout d'abord que Grégoire s'avance beaucoup moins qu'on ne le dit communément. Sans doute, les éloges qu'il adresse à Phocas et à Léontia peuvent sembler excessifs; mais ces compliments étaient l'ornement ordinaire et pour ainsi dire nécessaire des lettres envoyées aux empereurs de Bj'zance ; et, à la faveur de ces politesses, Grégoire faisait passer une foule do conseils utiles. En effet , les réformes dont il parle (XIII, 31) ne sont point faites encore : ce sont des espérances plutôt que des réalités. La prière que le pape adresse à Dieu pour l'impératrice a le môme sens et la mcnie portée : c'est une série de conseils de gouvernement, dont Grégoire augmente la valeur en les donnant au nom de la religion (XIII, 39).
En second lieu, Grégoire avait, dans les dernières années tout au moins , eu fréquemment à se plaindre de l'empereur Maurice. Le gouvernement impérial avait durement pesé sur l'Italie (XIII, 38 : « Remoto jugo tristitiae. » XIII, 39 : « Tam dura longi temporis pondéra. » Cf. XIII, 31), et les
l'exarchat de ravenne.
Lorsque, en 663, l'empereur Constant II vint à Rome, le pape Vitalien fit excellent accueil à ce prince hérétique, persécuteur de Martin I'^'' et meurtrier de son propre frère (1) ; quand , en 668 , l'Arménien Mizizios fut proclamé empereur en Sicile (2), le même pape se fit remarquer par son dévouement à la famille d'Héraclius et l'appui qu'il prêta au prince légitime Constantin Pogonat (3). On a déjà vu en quels termes Agathon et les évêques romains protestaient de leur soumission et de leur attachement à l'empire (4). D'autres faisaient mieux encore. Sergius et Jean VI protégeaient, contre les émeutes populaires, les officiers impériaux envoyés en Italie (5); Gi'égoire II sauvait de la fureur des Romains les agents de l'exarque Eutychius (6); et quand l'Italie grecque presque entière, soulevée par l'édit de Léon l'Isaurien, chassait ou mettait à mort les gouverneurs impériaux (7), et songeait, suivant la pratique ordinaire des révolutions byzantines , à opposer à l'empereur hérétique un souverain de son choix , c'est le pape encore qui calmait l'insurrection (8) et retenait dans le derapports étaient devenus si tendus entre Rome et Constantinople qu'aucun clerc romain ne voulait plus accepter les périlleuses fonctions d'apocrisiaire (XIII, 38) ; enfin, Maurice s'était refusé à secourir l'Italie. On pouvait , au contraire, tout espérer d'un nouvel empereur (XIII, 31) qui prendrait forcément le contre-pied de son précécesseur et tâcherait, au début d'un règne encore mal assuré, de se concilier par des réformes la fidélité chancelante des sujets. Grégoire comptait sur un revirement de cette sorte pour sauver l'Italie, et encourageait Phocas à une intervention hardie dans les affaires de la péninsule (XIII, 38).
Enfin, dans la révolution qui substituait Phocas à Maurice, Grégoire voyait avant toute chose l'effet des desseins de Dieu : il ne cherchait point à comprendre ce qui était incompréhensible (XIII, 31 : « In omnipotentis... Dei incomprehcnsibili dispensatione »); il adorait en silence les voies de la Providence. C'était Dieu qui avait substitué Phocas à Maurice : il n'appartenait point à un mortel do scruter les intentions du Tout-Puissant.
D'ailleurs, que pouvait faire Grégoire? l'Italie était aux abois, et Grégoire n'espérait de salut que du seul empereur. Dos reproches , d'ailleurs inutiles, eussent amené une rupture dangereuse : l'évcque songea d'abord à son troupeau; et, faisant ce que lui commandaient les circonstances, il accepta sans murmure la révolution de G03.
(1) Lib. pontif., 135. Theoph., 347, 348, 351.
(2) Lib. pontif., 137. Theoph., 352.
(3) Migne, LXXXVII, 1152.
(4) Ibid., 1164. « De hac servili vestri serenissimi principatus Romana urbe. » Cf. 1224.
(5) Lib. pontif., IGl, 165.
(6) Ibid., 185.
(7) Ibid., 184-185.
(8) C'est à tort que Théophane , et après lui Cédrénus , Zonaras et Cons-
l'église romaine et l'emi'iiuî byzantin. 377
voir les provinces soulevées (1). Grâce à lui , la paix était si bien rétablie que l'exarque Eutychius, en 729, ne craignait pas de résider à Rome (2) ; et quand, l'année suivante (3), éclata en Tuscie le soulèvement de l'usurpateur Tiberius Petasius , c'est avec le concours de Grégoire II et l'appui de la milice romaine (4) qu'Eutychius remit la province rebelle sous l'autorité impériale. Dans les premières années du pontificat de Grégoire III (5), la
tantin Manassés accusent Grégoire II d'avoir soulevé l'Italie contre l'autorité impériale et d'avoir détaché l'Occident de l'Empiro (p. 408 : « àTté(TTY)cre 'PtôfjLifiv T£ xai 'IraXiav xai irâvta ra ^cTTiepia t^ç te uo).iTiy.r)i; xal iv.%\-r\aia.<jnv.fit; OTray.ôri; AéovTOç xai x^i? ûit'âuTàv [îatTiXétaç. » Cf. 409 : « t^v 'P(i')[xriv cuv izâari 'IraXia Tîjç paffiXei'a; aÙToù àizéaxriat^, » et 410). Cédrénus et Zonaras affirment, de leur côté, que. dans un synode réuni à Rome en 727, Grégoire anathématisa l'empereur (cf. Hefele, IV, 275 et 291). Les témoignages si précis du Liber pontificalis et de Paul Diacre, les bonnes relations qui persistent entre le pape et l'exarque, postérieurement à l'année 727, ne permettent point d'accueillir la version des historiens byzantins. On ne saurait invoquer, en faveur de Théophane, le texte du Lib. pontif. , 184 : « Jam contra imperatorem quasi contra hostem se armavit, renuens heresem cjus scribens ubique cavere se christianos quod orta fuisset impietas. » On verra plus tard que les papes mettaient très bien d'accord leur fidélité politique à l'empereur et leur opposition en matière de foi. Un seul fait dans la conduite du pape demande explication : c'est l'opposition faite par Grégoire à la levée de certains impôts (Lib. pontif. , 183 : « Eo quod censum in provincia ponere praepediebat , ») opposition dont le bruit est venu jusqu'à Théophane (p. 404 : « Toù; çôpouç ti^ç 'IraXiaç xat 'Pa)(j.ifi(; èxwXuae, ») et qui a été mise par lui en rapport avec l'affaire des images. Il semble bien pourtant qu'il s'agit ici d'une question entièrement distincte (Duchesno, 412, n. 27), et chronologiquement antérieure à la publication de l'édit sur les images (Hefele, IV, 274-275 ; Jaffé, p. 254, le met à tort après 729). En second lieu, il est vraisemblable que Théophane s'est mépris sur le sens de la démarche du pape et que Grégoire s'opposait aux mesures financières de l'exarque en tant seulement qu'elles atteignaient les patrimoines de l'Eglise [Lib. pontif., 183 : « suis opibiis ecclesias denudare. « Cf. Dôllinger, Die PapRlfubeln, 1,52-153). D'une manière générale d'ailleurs, les papes redoutaient trop la domination lombarde pour songer à rompre l'union avec Byzance; ce n'est que quand ils virent l'empire décidément impuissant à les défendre et qu'ils eurent un allié sûr sous la main qu'ils se risquèrent à se détacher de l'empire (cf, Dôllinger, 67-68); ce n'était pas le cas au temps de Grégoire II. On ne saurait donc admettre , avec Dôllinger, que le pape ait songé à former une confédération italienne indépendante dont le Saint-Siège aurait été le centre (p. 69).
(1) Lib. pontif., 185. Cf. Ibid., 184. Paul Diac, VI, 49.
(2) Ibid., 187.
(3) Jaffé, p. 254.
(4) Lib. pontif., 187.
(5) Nous attribuons à Grégoire III , et malgré les objections de Martens, {Polit. Gesch. der Langob. unier K. Liutprand., p. 68). Cf. Jaffé, 2177-2178)
l'exarchat de ravenne.
capitale même de l'exarchat étant tombée aux mains des Lombards , Eutychius dut chercher asile à Venise ; le pape employa toute son influence pour décider les Vénitiens à reconquérir la
nous tenons pour authentiques les deux lettres adressées par un pape Grégoire à Ursus, duc de Venise (Mignc, LXXXIX, 511), et à Antonin, patriarche de Grado (Johannis Chron, Yen., M. G. SS., VII, 12). Cf. Cipolla, Fonti per la storia délia Reg. Veneta. Arch. Yen. , 20. p. 167 , et Duchesne , 412, n, 23. Muratori, Ann. d'ilal. ad. a. 729). Quoi qu'en dise Martens , une chose demeure certaine : c'est que, antérieurement à l'année 735, Ravenne avait momentanément échappé aux mains des Byzantins. Paul Diacre atteste, en effet, que, avant le mois de mai 735, elle fut reprise par les Vénitiens sur Hildeprand, neveu du roi Liutprand, et Peredeo, duc de Vicence (P. D., VI, 54) (cette date extrême de mai 735 se déduit de ce fait que Hildeprand est encore qualifié de régis nepos , ce qui indique qu'il n'était pas encore associé au pouvoir royal). Or , à quel moment faut-il placer cette occupation de Ravenne par les Lombards? Martens (p. 38) a démontré sans peine qu'elle ne saurait avoir eu lieu en 726; Paul Diacre dit en effet expressément de cette expédition : « Eoque tempore rex Liutprandus Ravennam obsedit Classera invasit atque destruxit » (P. D., VI, 49. Cf. Lib. pontif. , 183; Agnell., 151), et il s'accorde avec le Liber pontifical is pour attester que, postérieurement à cet événement , l'exarque Paul envoya de Ravenne, ex Ravenna ... misit (L. P., 183, P. D , VI, 49) , des émissaires pour arrêter le pape : c'est donc que l'exarque continuait à occuper sa capitale. Postérieurement à cette date de 726, on ne trouve dans le L. P. , sous le pontificat de Grégoire II, aucune mention d'une campagne de Liutprand vers Ravenne, et il est difficile d'admettre que le biographe de ce pontife, qui a rapporté d'autres conquêtes moins considérables des Lombards (n" 185). ait omis, par négligence, un événement aussi important. C'est donc postérieurement à la mort de Grégoire II (731) qu'il faut placer la prise de Ravenne. On pourrait objecter que dans la lettre de Grégoire II à Léon (Migne, LXXXIX, 519), se trouve mentionnée l'occupation de Ravenne par Liutprand; mais on a vu ce qu'il faut penser de l'authenticité de cette lettre. L'indication inexacte de la prise de Ravenne est une preuve de plus de la fausseté du document ; mais le souvenir qui en est conservé marque d'autre part quel bruit fit jusqu'à Byzance la perte de la capitale de l'exarchat.
Or, si on cherche entre 731 et 735 , c'est-à-dire sous le pontificat de Grégoire III , la date de l'occupation de Ravenne , toutes les difficultés disparaissent. Il n'y a plus rien de surprenant à trouver en tête de l'une des lettres le nom d'Antonin de Grado, qui parvint , en 731 , à la dignité patriarcale {Chron. pair. Grad. dans SS. lang. , 396. Chron. Grad. M. G. SS., VII, 46), et qui fut en coi respondance fréquente avec le pape Grégoire III (Jaffé, 2231-2232, 2256) ; l'appel adressé par Grégoire aux Vénitiens n'a rien d'extraordinaire , puisqu'on sait qu'effectivement sous son pontificat ils reprirent Ravenne aux Lombards. Enfin, si l'on s'étonne que le Liber pontificalis n'ait point mentionné la prise de Ravenne, ce fait s'explique aisément par la négligence ordinaire que le biographe de Grégoire III apporte à raconter les progrés des Lombards. Dans ces conditions , il n'y a aucune raison de nier l'intervention du pape en faveur de l'exarque réfugié à Venise.
l'église romaine kt l'kmpihio byzantin.
ville à l'antorité impériale et à donner à l'Etal byzantin cette preuve de zèle et de dévouement (1); il réussit, et, avant la fin de 735, les armes vénitiennes avaient lélabli l'exarque dans sa capitale (2). Ziicharie enfin ne demeurait pas moins fidèle à Byzance ; suivant l'usage, il notifia son élévation à l'empereur Constantin (3), prince pourtant iconoclaste; lorsijue l'usurpateur Artavasde fut, en 742, proclamé empereur, le pape ne se hâta point de reconnaître le nouveau souverain (4), quoiqu'il fût orthodoxe et eût rétabli les images à Constanlinople , et le Liber ponlificalis , d'ordinaire si favorable aux princes orthodoxes, traite sans ménagement Artavasde de rebelle et d'usurpateur. Jusqu'à sa mort, Zacharie demeura le serviteur dévoué de l'empire (5) , et, ainsi que ses prédécesseurs, il s'employa, en toute circonstance , pour la défense et le recouvrement des possessions impériales en Italie.
Assurément, malgré les faveurs accordées, malgré les services rendus, il y avait quelque danger pour l'empire à remettre d'aussi importantes affaires aux mains de serviteurs aussi puissants que les papes l'étaient devenus ; on ne l'ignorait pas à Gonstantinople, mais on se rassurait, en pensant à celte fidélité constante, que les crises les plus redoutables n'étaient point parvenu à ébranler ; ou comptait sur l'attachement d'une partie des populations italiennes, dont le dévouement ne s'était pas démenli au milieu des plus graves conjonctures (6) : surtout, pour écarler tout péril, pour conserver à l'empire la direction absolue du clergé italien , on comptait sur les principes qui , depuis Constantin , réglaient les rapports de l'Etat et de l'Eglise. L'autorité impériale en matière de religion , telle qu'on la concevait à Byzance , devait sembler une arme suffisante pour maintenir l'Eglise dans le devoir et la fidélité, et elle y suffit en effet pendant de longues années. Mais de la mise eu pratique de cette théorie devaient naître aussi quelque jour des conflits et des luttes qui ébranleront les dévoue-
(1) Migne, LXXXIX, 511.
(2) Paul Diac, VI, 54.
(3) Lib. poritif., 219.
(4) Les lettres de 743 sont datées par les années de Constaiîtin V (Migne , • LXXXIX, 917, 922); ce n'est qu'en 744 qu'apparaît le nom d'Artavasde (/6id., 925, 927). Jaffé, 2264, 2266, 2270, 2271.
(5) Lib. pontif., 219.
(6) Ibid., 132 (Duchesne, 339, n. 9), 176, 183, 185, 191 (Rome), 185 (Ravenne), 184 (Campagne romaine), Naples, Venise, la Sicile {Lib. pontif., 191, 193).
ments, feront hésiter les attachements et rompront enfin les derniers liens qui rattachaient l'Italie à l'empire.
Quelles furent les causes du conflit entre Rome et Byzance.
Le jour où Constantin, par politique bien plus assurément que par dévotion , se détermina à introduire officiellement l'église chrétienne dans la société romaine et à placer la religion nouvelle au même rang que l'ancien culte national , il n'entendit point priver le gouvernement impérial du droit de surveillance et de direction qu'il avait eu jusqu'alors en matière de religion; il prétendit conserver sur l'Eglise chrétienne le même genre de suprématie que l'empereur avait, comme grand pontife, exercée sur le polythéisme (1); il voulut diriger cette force que sa conversion avait mise au service de l'empire et commander aux évêqnes comme aux autres fonctionnaires de l'Etat (2). Au lendemain de l'édit de Milan , on le vit intervenir en maître dans les troubles qui déchiraient l'Eglise d'Afrique, accueillir les plaintes des Donatistes , convoquer des conciles, enfin évoquer le débat à son propre tribunal, prononcer lui-môme la sentence et donner pour sanction aux condamnations de l'Eglise les pénalités de la loi civile. Plus tard, quand l'hérésie d'Arius mil l'Orient en feu, on le vit réunir et présider un concile, diriger les débats des évêques , exécuter leurs sentences et faire rédiger un formulaire de foi qu'il se chargeait d'imposer à la société chrétienne; on le vit, comme dit Eusèbe , « s'asseoir au milieu des prélats comme s'il était l'un d'entre eux (3), » et déclarer qu'à côté des évêques chargés de veiller aux affaires intérieures dt; l'Eglise, il avait été, lui, appelé par Dieu à être l'évêque du dehors (4).
Depuis Constantin , tous les empereurs avaient réclamé les mêmes prérogatives; c'étaient eux qui convoquaient les conciles, eux qui fixaient le lieu et l'époque de leur réunion (5), eux qui obligeaient les prélats à y prendre part, eux qui les présidaient en personne ou les faisaient présider par leurs officiers, eux aussi qui
(1) Cf. Aubé, De Constantino imp. pontifice maximo.
(2) Cf. Rozière, Lib. Diurn., Introd. , Lxxiv et suiv. Gasquet, De l'aul. imp. en matière de religion.
(3) Eusèbe, V. Const., I, 37,
(5) Migne, LXXXVII, 1148; XCVI, 404.
l'ÉGLISIÎ HOMAIiNE HT l'uMIMUE BYZANTIN.
proposaient aux évêques les questions à discuter, qui dirigeaient les débats et parfois y intervenaient (1), qui sanctionnaient par leurs édits les décisions des Pères et se chargeaient d'en assurer l'exécution , eux enfin qui prononçaient la dissolution du concile. Défenseurs attitrés de l'orthodoxie (2), gardiens vigilants du dogme et de la discipline ecclésiastique, ils avaient le droit et le devoir de poursuivre impitoyablement les dissidents et les hérétiques et de traiter comme ennemi de l'empire quiconque s'écartait de la foi orthodoxe (3) : grave péril pour la liberté publique dans un Etat où l'empereur faisait la loi en matière religieuse comme en matière civile. Les conciles, en effet, en face du souverain, ne sont point des assemblées souveraines; leurs canons ne deviennent obligatoires que si la sanction impériale les a transformés en lois de l'Etat (4), et l'empereur, qui les approuve, peut tout aussi bien les amender ou les casser (5); lui-même enfin, au gré de ses caprices, peut intervenir dans la mêlée des disputes Ihéologiques, proposer des interprétations nouvelles des Ecritures, rédiger des formulaires de foi dont la signature impériale suffit à faire des actes de foi; « car l'empereur, » dit un théologien de Byzance, « est pour les églises le suprême maître des croyances (6). « Comme il fait le dogme, l'empereur fait la discipline ; les codes renferment des livres entieis relatifs aux détails de la législation religieuse.
Ce n'est pas tout ; non seulement l'empereur fixe les idées et les dogmes , il dirige encore et surveille les personnes ecclésiastiques. L'empereur contrôle et confirme les élections épiscopales (7) ; il désigne les évêques à élire, les dépose ou les rétablit à sa volonté (8); il fixe les limites des circonscriptions épiscopales, remanie les provinces ecclésiastiques, règle les rapports hiérarchiques entre les églises (9), institue de nouveaux évôchés; il a le droit de donner lui-même le pallium aux évêques, et le pape ne peut, sans l'agrément impérial, le conférera un métropolitain (10).
(1) Eusèbe, V. Const., I, 37, 38.
(2) Mignc, LXXXVII, 1152 ; « Constituti sumus servare fidem sanctam et immaculatam quam percepimus. »
(3) Cod. Theod., 16, 5, 5 et 6. Evagr., IV, 9.
(4) Migne, XCVI, 392. Nov. 131.
(5) Cod. Theod., 16, 2, 15. Gasquet, l., 161.
(6) Leunclavius, Jus Gr. R., 1. V, resp. 2.
(7) Greg., Ep., II, 22, 23.
(8) Zonaras, XIV, 8.
(9) Ainsi le diplôme d'aÙTOxeçaXt'a de Ravenne (Ss. rer. lang., 350).
(10) Greg., Ep., IX, 11.
l'exarchat de ravenne.
Eiifii), il a sur les personnes ecclésiastiques une juridiclion sans limites ; malgré les privilèges concédés aux tribunaux d'église , l'empereur se réserve le droit de recevoir appel de toutes leurs décisions (1); lui-même intervient directement dans les causes religieuses ; il peut ordonner des enquêtes sur la conduite des évêques (3), les traduire en justice (2), et, s'il lui plaît, les soustraire aux juges ecclésiastiques pour les citer à son propre tribunal (4). Les plus grands d'entre les prélats sont soumis à ces règles; l'évêque de Home et celui de Ravenne sollicitent humblement, à Byzauce, la ratification de leur élection (5), et ne reçoivent l'ordination que lorsque l'empereur a renvoyé le procèsverbal de l'élection; tous deux sont astreints, d'ailleurs, à l'obligation humiliante de payer, pour obtenir cette confirmation, une taxe à l'empereur (6). Comme tout évêque, enfin, le pape peut être déposé et exilé par édit du souverain ; comme tout évêque, il est justiciable du tribunal impérial (7),
Malgré quelques protestations énergiques qui s'élèvent, au quatrième et au cinquième siècle (8), contre l'invasion du pouvoir civil dans les affaires spirituelles , l'Eglise accepta longtemps sans murmurer l'autorité impériale telle qu'on la concevait à Byzance ; elle admit sans protester la prétention du souverain à être à la fois un empereur et un prêtre (9) ; elle considéra le prince comme le vicaire de Dieu sur la terre, comme la pierre sur laquelle le Seigneur a promis de bâtir son Eglise (10), comme l'émule et l'héritier des apôtres (iffaTtdu-roXoç) ; bien plus, elle lui fit une place à part dans la hiérarchie ecclésiastique, supérieure à celle que les autres laïques tenaient dans l'Eglise (1 1), de façon à bien mettre en lumière le caractère sacerdotal dont il était revêtu ; alors même qu'elle blâmait l'usage fait par l'empereur de son autorité , jamais elle ne songea à contester le droit sur lequel il s'appuyait (12). Quand Maxime de Salone fut ordonné évêque sur
(1) Conc. Chalced. , can. 9.
(2) Nov. 123.
(3) Greg., Ep., III, 7.
(4) Lib. ponlif., 157.
(5) Greg., Ep., I, 5.
(6) Lib. pontif., 146. Agnell., 111.
(7) Gasquet, 179, 180.
(8) Ibid., 46, 203. Rozière, 98, 99.
(9) Migne, LXXXIX, 521.
(10) Gasquet, 50, 51.
(11) Ibid., 52-60.
(12) Greg., Ep., IV, 20; V, 21.
l'église uomaink kt l'empire byzantin.
i'orJro de l'empereur, Grégoiro ne protesta point contre cette application de la prérogative impériale ; il demanda senlement de l'aire une enquête sur l'évèqne choisi par l'empereur, pour prouver que la volonté du prince avait été surprise et son choix mal dirigé. Quand Maurice interdit l'entrée du cloître- aux fonctionnaires publics et aux soldats (I) qui n'auraient point achevé leur temps de service, le pape accueillit avec la même déférence la volonté impériale ; tout en blâmant la loi, il lui obéit et communiqua aux autres évêques le décret impérial (2), L'Eglise entière s'accordait, dans une semblable soumission. « Ce n'est pas l'Etat qui est dans l'Eglise, >^ disait le vénérable Optât de Milève, « c'est l'Eglise qui est dans l'Etat. Au-dessus de l'empereur, il n'y a que Dieu seul (3). »
Bien plus, l'Eglise même sollicitait l'intervention du pouvoir séculier. Sous Constance, le concile d'Antioche déclarait que tout prêtre déposé qui persistait à troubler l'Eglise devait être tenu pour séditieux et puni par l'autorité civile (4). Les évêques d'Illyrie suppliaient Valentinien d'imposer par la force aux églises d'Asie la foi de Nicée (5); les papes réclamaient contre les dissidents le concours des officiers impériaux. Pelage I*"" ne cesse de demander la punition des schismaliques, la déposition ou l'arrestation de leurs évêques (6); Grégoire le Grand réclame impérieusement le châtiment des hérétiques (7) et appelle sur les schismatiques d'Aquilée toutes les rigueurs du pouvoir civil (8): dangereux conseils, que l'empereur n'était que trop enclin à suivre et dont il devait plus d'une fois retourner l'effet contre les papes mêmes qui les lui adressaient.
Forts de cette puissance souveraine que l'Eglise reconnaissait et dont les victimes mêmes acceptaient les arrêts avec une respectueuse résignation , les empereurs usèrent sans ménagement de l'autorité qu'ils avaient en matière de religion. On vit Constance déposer, emprisonner et exiler les évêques, installer par la force ceux qu'il avait nommés à leur place , présider des conciles ou les faire présider par ses officiers, diriger leurs débals, casser
(1) Cf. Migne, LXIX, 416.
(2) Greg., Ep., III, 65.
(3) Rozière, l. l., XCVII.
(4) Mansi, II, 1310, 1311.
(5) Theodoret, Hist. eccl. , IV, 8.
(6) Jaffé, 952, 971, 1012, 1018, 1019, 1024, 1029, 1038.
(7) Greg., Ep., I, 74; IV, 34; XI, 22 ; Baronius, VIII, 14, 15.
(8) Greg., Ep., IX, 93, 95 ; XIII, 33.
l'exarchat de havenne.
leurs décisions , rédiger de nouvelles formules dogmatiques, les imposer de force, punir ceux qui refusaient de les accepter (1) et déclarer enfin, en plein concile de Milan, que la volonté impériale valait un canon de l'Eglise (2). Après lui, on vit Valens, renouvelant les mêmes excès de pouvoir, s'ériger à son tour en arbitre suprême des questions religieuses et imposer, sous peine d'exil, de confiscation ou de mort, les professions de foi qu'il avait rédigées. On vit Valentinien faire intervenir l'autorité civile dans l'examen des questions dogmatiques et promulguer des édits contre les hérétiques. On vit Théodose poursuivre sans pitié les dissidents et installer par la force, dans la basilique patriarcale, l'évêque orthodoxe de Gonstantinople (3). Plus tard, on vit Zénon imposer aux évêques le formulaire qu'il avait rédigé sous le nom à'Henoticon. On vit Anastase déposer coup sur coup deux patriarches de Gonstantinople et déclarer que, même dans les choses divines, c'était aux empereurs d'ordonner, à rp]glise d'obéir. Les plus hauts dignitaires ecclésiastiques n'étaient pas plus respectés que les autres : le pape Libère fut déposé et exilé par Constance ; les luttes entre Damase et son compétiteur Ursin ne furent apaisées que par les sévérités de l'autorité civile ; enfin les patriarches de Gonstantinople, désignés par le prince au choix du clergé, recevaient le pallium des mains de l'empereur et n'étaient plus guère que les instruments dévoués des volontés souveraines (4); encore, malgré leur docilité, plusieurs d'entre eux furent-ils violemment arrachés de leur siège patriarcal et envoyés en exil (5).
Tout semblait permis à l'égard de l'Eglise, lorsqu'elle s'avisait de résister aux volontés impériales : contre le clergé italien surtout, moins souple et moins facile que celui d'Orient, aucune rigueur ne semblait excessive, aucun châtiment arbitraire ; chaque fois qu'il sembla faire opposition à l'empire, les exarques et les empereurs n'eurent pas pour lui assez de sévérité. L'histoire des deux siècles que nous étudions est pleine de coups de force, de violences et d'exécutions. Sans cesse l'exarque intervient dans les élections épiscopales pour faire triompher le candidat de son choix (6) ; l'empereur casse les décrets du synode de Latran ,
(1) Rozière, l. l., LXXXVIII-XC.
(2) Baronius, a. 355.
(3) Rozière, l. L, XCII-XGVII.
(4) Sur la situation diflBcile du patriarche vis-à-vis de l'empereur, Migne. LXXXIX, 342, 343.
(5) Gasquet, 93-95.
(6) Lib. pontif., 134, 157, 1.59.
l'église romaine et l'empire byzantin.
parce que l'assemblée s'est réunie sans son assentiment (I) ; l'un et l'aulre mettent sans scrupules la main sur les richesses des églises (2), pillent le trésor pontifical (15), pénètrent à main armée dans les basiliques (4) et ne craignent pas de renverser les autels consacrés (5). Juslinieu fait jeter en prison les diacres romains Sar palus et Polago, qui refusent de condamner les trois chapitres (6). Constant 11 fait arrêter, battre de verges et bannir les apocrisiairesde Martin I^qui protestent contre l'hérésie monoihélite (7), il fait prendre ou condamner plusieurs évêques qui avaient assisté au synode de Latran (8) et intenter un long procès à l'abbé Maxime et à ses disciples , coupables d'avoir soutenu Martin I"'' dans sa résistance à l'empereur. Arrêtés à Rome par ordre de Constant et transportés à Byzance, emprisonnés, insultés, battus de verges, ils furent, après de longs interrogatoires, envoyés en exil, ayant à peine de quoi se vêtir et se nourrir ; plus tard, ils furent ramenés à Constantinople , condamnés à avoir la langue et la main droite coupées et, ainsi mutilés, ignominieusement promenés à travers les quartiers de la ville; enfin, tout couverts de blessures et plus morts que vivants, ils furent envoyés dans un exil lointain où ils ne tardèrent pas à mourir (9). Justinien II agissait de même : il faisait enlever à Rome et conduire eu Orient les prélats soupçonnés d'encourager les résistances du pape Sergius (10) et, sur ses ordres, l'exarque faisait exécuter, sans qu'on sache pour quelle cause, plusieurs des hauts dignitaires du palais pontifical (11). Philippicus condamnait un concile, déposait un patriarche, poursuivait et exilait les évêques qui résistaient à ses ordres (12). Smaragdus enlevait dans son église de Grado et tiaînait à Ravenne le patriarche Sévère, qui refusait de condamner les trois chapitres (13). Justinien II faisait arrêter
(I) Pair, graec, XC, 146.
(-2) Lib. ponlif., 135, 183.
(3) Ibid., 121.
(4) Migne, LXXXVII, 200, 201.
(5) Lib. iponlif., 130.
(6) Ibid., 106. Vict. Tunnun., a. 553.
(7) Lib. ponlif., 130. Mansi, X, 870.
(8) Theoph., 332. Mansi, X, 891.
(9) Pair, graec, XC. Ma.ximi vita, c. 17, 18, 22, 26, 33, 34-37. Acta, 15. Cf. p. 135 et suiv., 159, 163, 170, 171, 173, 174.
(10) Lib. ponlif., 160.
(II) Ibid., 172.
(12) Hefele, IV, 245, 246.
(13) Paul Diac, III, 26.
l'archevêque Félix de Havenne, et le condamnait à avoir les yeux crevés (1).
Mais c'est surtout contre les papes que s'exerçait l'arbitraire impérial. L'évêque de Home n'avait à choisir qu'entre deux alternatives : se soumettre aveuglément à la volonté du prince ou se voir déposé et traîné en exil (2). Silvère arrêté, déposé, exilé à Palara (3) ; Vigile obligé presque violemment à se rendre à Gonstaulinople (4), espionné, emprisonné, maltraité à Byzance (5), cédant enfin par lassitude aux volontés de Justinien ; Séverin assiégé dans le palais pontifical par les soldats impériaux, et voyant piller sous ses yeux les trésors de l'église (6); Martin P"" échappant par miracle à une première tentative d'assassinat (7), puis arrêté dans l'église de Latran envahie (8), arraché de l'orce à ses amis, déposé, embarqué pour Gonslantiuople , emprisonné, insulté, condamné et mourant à Cherson en exil; Eugène P'' menacé d'être traité comme son prédécesseur (9) ; plusieurs papes rayés des diptyques de l'église de Gonslantinople (10); Honorius condamné parle concile de 680 (11); Sei'gius réduitfà acheter à prix d'or à l'exarque la confirmation de son élection (l'2) et menacé d'êtrearrêté dans Home par ordre de Justinien 11(13); Grégoire 11 eu butte aux complots des officiers impériaux , aux tentatives criminelles et aux attaques ouvertes de l'exarque (14); Grégoire III enfin , voyant confisquer par l'empereur les patrimoines ecclésiastiques de Sicile et de Galabre (15), et soumettre à Gonslantinople, par édit impérial, la moitié des provinces dépendant du patriarcat romaiu , montrent assez avec quelle rigueur l'empire a usé de ses prérogatives. N'étaient-ce point là de suffisants motifs pour lasser peu à peu la patience des pontifes , et ne faut-il pas
(1) Lib. pontif., 170. Agnell., 137 et suiv.
(2) Lib. pontif., 184.
(3) Ibid., 100.
(4) Ibid., 104. Duchesne, 300, n. 11.
(5) Ibid., 106. Duchesne, 301, n. 23. Rev. des quest. hisl., XXXVI, 409-416.
(6) Lib. pontif., 121.
(8) Ibid., 133. Migne, LXXXVII, 200-201.
(9) Pa(r. graec, XC, 167.
(10) Migne, LXXXVII, 1152.
(11) Lib. ponlif., 148. Pair, lat., XCVI, 408, 414, 419.
(12) Lib. pontif,, 159.
(13) Ibid., 161.
(14) Ibid., 183, 185, 186.
(15) Theoph., 410.
l'église romaine et l'empire byzantin. 387
s'élonner plutôt, en de semblables circonstances, que la rupture qui se préparait sourdement ait tardé si longtemps à éclater?
Aussi bien, en face de la théorie impériale qui prétendait régler à jamais les rapports de l'Etal et de l'Kglise , une autre théorie naissait lentement. En face du clergé oriental et de ses prélats iuslruils, ingénieux et subtils, habiles à raffiner sur les questions de foi, mais ambitieux aussi, courtisans et mondains, empressés à gagner la faveur du prince, à solliciter son intervention , à accepter ses volontés (1), l'Eglise d'Occident, plus ignorante et plus rude, avait compris parfois d'une autre manière l'union du sacerdoce et de l'autorité séculière. Saint Ambroise déjà s'écriait : « L'empereur est dans l'Eglise et non au-dessus d'elle (2). » Les plus illustres représentants de la papauté avaient repris et développé cette doctrine : « Deux pouvoirs gouvernent le monde, » disait le pape Gélase, « l'autorité pontificale et le pouvoir royal; mais la première l'emporte sans conteste, puisque ce sont les prêtres qui , devant Dieu , doivent répondre des actions des empereurs. » Le pape Symmaque écrivait à l'empereur Anastase : « Tu administres l'empire des hommes, le pape dispense les dons de Dieu. Aussi le pontife est-il ton égal , pour ne pas dire ton supérieur. » En présence de Jusliuien, le pape Agapet déclarait que les évêques, et noti les empereurs, avaient qualité pour discuter les matières de foi (3). Au septième et au huitième siècle, la conception pontificale avait pris une forme plus précise encore. Il faut, pour s'en rendre compte, lire les discussions de l'abbé Maxime avec l'évêque Théodose et les officiers irapéi'iaux (4). Eu face des prélats orientaux, qui défendent la tradition et se font les avocats du droit impérial , l'abbé se fait le champion d'une doctrine nouvelle; peu lui importe qu'un concile se soit réuni sans la convocation impériale ou ail été présidé par un pape déposé (5); pour être valable au regard de l'Eglise, il suffit qu'un synode ne se soit point écarté des dogmes orthodoxes (6). Aux yeux de
(1) Rozière, l. l., CIX. Cf. Pair, gra.ec., XC, 163. « tî êyu itoiTjcTiïî ây^ èitàv ërepàv ti itapécrT-o T(p eOtTEêeaTâTto pauiXel, » dit l'évoque Théodore. Cf. Greg., Ep., V, 43.
(2) Saint Ambroise, Ep., 21. Imperator intra ecclesiam , non supra ecclesiam est. Gasquet, 203. Rozière, XCVIII-C.
(3) Lib. pontif., 95.
(4) Piitr. graec, XC, 110 et suiv., 1.35 et suiv.
(5) Pati: graec, XC, 127, 146, 147.
(6) /bld., 147.
l'exarchat de ravenne.
Maxime, l'empereur n'est point prêtre (1), et il le prouve sans s'inquiéter des protestations de ses adversaires qui l'accusent de déchirer l'Eglise (2). L'auteur des fameuses lettres de Grégoire II formulait plus rigoureusement encore la théorie pontificale; entre l'Etat et l'Eglise la séparation doit être entière : l'empereur doit s'abstenir de toucher aux affaires ecclésiastiques , aussi bien que le pape d'intervenir dans la conduite des choses publiques (3).
C'est là le dernier terme de la conception romaine; pourtant, l'intransigeance de ces déclarations ne doit point faire illusion sur les véritables sentiments de l'Eglise d'Occident. Les papes ne songent point à provoquer un divorce entre l'Etat et l'Eglise , ils admettent , comme l'empereur, que le salut du monde repose sur l'étroite union du sacerdoce et de l'autorité séculière (4); mais ils comprennent autrement les termes de cette union. Ils se mettent volontiers au service de l'empire ; ils assistent le prince de leur influence et de leurs deniers; ils acceptent la protection de l'autorité souveraine; mais c'est à condition que cette autorité s'exerce toujours au profit de Dieu. Grégoire le Grand ne comprend point l'Etat séparé de l'Eglise (5) , mais c'est à condition que l'Etat mette sa puissance au service de la vérité (6). « Personne, » dit-il, « n'est capable de bien administrer les affaires terrestres, s'il ne sait gouverner les choses divines : la paix de l'Etat dépend de la paix de l'Eglise (7)... Le royaume de la terre doit servir le royaume du ciel (8). » Dans les deux théories, le point de départ était le même : nécessité de l'union entre l'Eglise et l'empire ; mais le conflit naissait fatalement du développement de ce principe; aux yeux du prince, l'Eglise n'était qu'un instrument au service de l'empire; aux yeux du pape, l'Etat n'était qu'un instrument au service de Dieu.
D'autres causes encore, et plus profondes peut-être , mettaient en conflit le pape et l'empereur.
(1) Pair. Graec, XC, 118.
(2) Ibid., 118.
(3) Migne, LXXXIX, 518, 522.
(4) Rozière, CVII.
(5) Greg., Ep., III, 65 ; V, 21.
(7) Ibid., V, 20. Considerans neminem posse recte terrena agere, nisi noverit divina tractare, pacemque reipublicae ex universalis ecclesiae pace pendere.
(8) Ibid., III, 65 : « Ut terrestre regnum coelesti regno famuletur. »
l'église UOMAINE ET l'eMPIIUC BYZANTIN. 38!)
On représente volontiers les empereurs de Byzance comme de très pieux et très dévots personnages, singulièrement experts en matière de liiéologie et de droit canonique, trouvant un plaisir raffiné h discuter, à dogmatiser, à édifier leurs peuples par de savantes homélies, s'inléressant avec passion aux querelles religieuses, et ne le cédant point à leurs prélats pour démêler les subtiles arguties des théologiens ou imaginer les ingénieux formulaires qui doivent fixer le dogme. Assurément, par quelques côtés, cette image est exacte : témoin ces sermons solennels que l'empereur, à certaines fêles, prêchait au palais de la Magnaure (1), et dont nous pouvons prendre quelque idée dans les homélies de Léon VI ou du Porphyrogénète (2) : témoin ces longues conférences que plus d'un empereur instituait contre les hérétiques et les schismaliques, se plaisant à discuter lui-même et tenant le biîcher en réserve comme suprême et irrésistible argument; témoin tant d'œuvres théologiques , méditations religieuses, pieux commentaires ou chants sacrés, dont la composition occupe les loisirs et atteste les goûts des jSaatXeïç byzantins (3). Assurément plusieurs d'entre eux, les uns par l'effet de l'éducation, d'autres par l'entraînement d'une foi sincère ou d'un enthousiasme mystique, ont aimé pour eux-mêmes les raffinements de la théologie et se sont jetés avec une ardente passion religieuse dans les conflits qui partagèrent l'Eglise (4); d'autres, en intervenant dans ces luttes, ont surtout suivi les conseils des théologiens qui formaient leur entourage, et mis la puissance impériale au service des croyances, parfois aussi des ambitions et des haines qui animaient les patriarches de Constantinople ou les autres chefs de l'Eglise orientale (5). La plupart d'entre eux, pourtant, en prenant parti dans ces luttes, ont poursuivi quelque chose de plus qu'une simple salisfaclion théologique : ils se sont inspirés, dans leur conduite, de pensées plus profondes et plus vraiment politiques, plus dignes d'un empereur aussi que ne le fout croire tout d'abord les stériles disputes auxquelles sont mêlés tant de souverains byzantins.
Si l'empereur intervient dans les querelles théologiques, c'est surtout pour mettre un terme aux fureurs des partis : s'il s'appli-
(1) Const. Porph., De Cerim., II, 10.
(2) Rambaud, l. L, 62, 63, 274.
(3) Rambaud, 62.
(4) Ainsi Constance (Ammien, XXI, 16).
(5) Pair, graec, XC, 126, où Héraclius écrit qu'il n'a pulilié VEcthesis que sur les instances du patriarche Sergius.
l'exarchat de ravenne.
que avec tant d'ardeur à rétablir l'unité de la foi, s'il poursuit avec tant de vigueur les dissidents et les schisinatiques, c'est moins par zèle religieux que par raison d'Etat. Les subtilités Ihéologiques qui pai'lageut les évêques le laissent indifférent, il les juge mesquines et secondaires, parfois il ne les comprend pas; mais il ne peut, lui, le chef de l'empire, méconnaître les graves conséquences qu'elles ont pour la sûreté de l'Etat. Il voit les troubles civils naissant des querelles religieuses, les provinces divisées, les grandes villes de l'empire agitées par l'émeute, la paix publique compromise, les forces de l'Etat affaiblies en face de l'ennemi extérieur; c'est pour rallier les ressources dispersées de l'empire , pour ramener à l'Etat ces défenseurs que les préoccupations religieuses détournent de leur devoir, que le prince byzantin s'efforce de remettre la paix dans TEglise et l'unité dans la foi. S'il dogmatise lui-même, s'il rédige et propose des formulaires de foi, ce n'est point pour le stérile plaisir d'innover en matière religieuse et d'ajouter une hérésie à tant d'autres; si la seule passion théologique le guidait, il n'aurait qu'à prendre parti entre les deux camps qui se trouvent en présence. Mais il poursuit un autre but : pour calmer les esprils enflammés , il cherche un terrain de conciliation , il imagine une formule de concorde que les deux partis puissent également accepter, il essaie d'écarter, de supprimer, s'il se peut, d'un trait de plume, les questions irritantes qui troublent l'unité de l'empire. Il veut la paix de l'Eglise pour assurer la tranquillité et garantir la sûreté de l'Etat.
La plupart des empereurs byzantins qui se sont mêlés aux disputes de l'Eglise semblent s'être placés surtout à ce point de vue essentiellement politique, (jonstantin , le premier, malgré les beaux sermons qu'Eusèbe met dans sa bouche, ne semble pas avoir été grand clerc en fait de théologie. Il qualifie l'affaire des donatistes d'intolérable folie (1) et estime que ces disputes et ces séditions n'ont pas d'objet sérieux (2). Le grand problème posé par l'arianisme le laisse fort indifférent au point de vue du dogme. « La cause de ces divisions, » écrit-il à l'évêque Alexandre et au prêtre Arius, « est bien légère et tout à fait indigne d'une telle contention des âmes (3); » la question lui paraît sans importance , « bonne tout au plus à amuser les oisifs ou à exercer l'es-
(1) Eusèbe, Vit:Consl. , U, 68.
(2) Id., Hist. eccl., X, 5.
(3) Id., Vit. Const., II, 69.
l'église romaine et l'empii\iî byzantin. 3'JI
prit (I). » Il le prouva bien à Nicéo, lorsqu'après avoir d'abord approuvé, par distraction sans doute, la confession de foi d'Eusèbe de Césarée, il se rétracta ensuite sur les observations des évêques orthodoxes (2). Ce qui le choquait eu ces querelles, c'était le scandale et les [roubles qui en résultaient : « Faites que le peuple revienne à runiou, » écrivait-il à Arius et à Alexandre, « rendezmoi des jours tranquilles et des nuits sans inquiétudes (3). » Voilà pourquoi il convoquait le concile, pour calmer les esprits et concilier les opinions. Dans cette sainte assemblée, lui-même ne voulait être autre chose qu'un pacificateur (4), et son dernier mot aux évêques réunis à Nicée était le résumé de toute sa politique : M Pas trop de discours et point de disputes : elles prêtent à rire (5). »
C'étaient aussi, ce semble, des considérations politiques qui inspiraient à l'empereur Zénon la rédaction de VHenolicon , sorte de compromis destiné à concilier les doctrines monophysites avec les décisions trop catégoriques du concile de Chalcédoine. L'affaire des trois chapitres paraît avoir eu de semblables causes : Askidas de Césarée gagna Justinien à ses vues en lui persuadant que la condamnation de ces textes apaiserait enfin la querelle monophysite qui, depuis cinquante ans, remplissait l'Egypte de troubles et d'émeutes (6) et ferait cesser une opposition qui choquait et inquiétait l'empereur comme prince au moins autant que comme théologien.
Au septième et au huitième siècle, la raison d'Elat apparaît plus nettement encore dans la conduite des souverains. Les périls, en efî'et, allaient grandissant pour l'empire : les Lombards en Italie, les Avares et bientôt les Bulgares en Thrace, en Orient les Perses et, après eux, de plus redoutables adversaires, les Arabes, menaçaient les provinces byzantines; les nécessités de la défense, qui amenaient, vers cette époque même, la création des thèmes (7), imposaient de sérieux devoirs aux souverains de Constanlinople. Pour défendre les frontières menacées, pour reconquérir les provinces envahies, l'union de toutes les forces de l'empire était plus que jamais nécessaire : Héraclius et les princes de sa famille,
(1) Eusèbe, Vit. Const., II, 71.
(2) Theodoret, Hist. eccl., I, 12.
(3) Eusèbe, Vif. Const., II, 71.
(4) Ibid., II, 63 : « Oîov ElpT^vr;; npOravriv s(j.auTàv Ttpotjâffj). »
(5) Ibid., III, 21.
(6) Duchcsne, Vigile et Pélaye, 385, 389, 392-393.
(7) Const. Porph., De thon., II, p. 45; I, p. 12.
l'exarchat de ravenne.
Léon risaurien et ses successeurs, n'épargnèrent rien pour la réaliser.
Maurice déjà avait eu pour principal souci de maintenir dans l'Eglise la paix momentanée dont elle jouissait et d'étouffer en germe les questions importunes qui pouvaient causer un scandale ou un trouble dans l'empire (1). Héraclius fit davantage. Depuis 604, les Perses, chaque année, s'abattaient sur l'empire; l'Arménie, la Gappadoce, la Galatie avaient été horriblement ravagés; la Mésopotamie, la Syrie, la Palestine, l'Egypte étaient successivement tombées aux mains du vainqueur. C'étaient les provinces de l'empire où les questions religieuses avaient laissé le plus de divisions et de troubles, et ces causes n'avaient point été étrangères à la rapidité des victoires perses (2). En Egypte, on comptait cinq à six millions de monophysites contre trois cent mille orthodoxes. En Syrie , la proportion était la même pour les Jacobites. En Arménie et dans les pays du Caucase, où l'empereur allait porter la guerre, le parti schismatique n'était pas moins puissant (3); il y avait un évident intérêt à rattacher ces dissidents à l'empire, à s'assurer leur appui en leur permettant de rentrer dans la foi orthodoxe (4). De là naquit le monothéUsme. Le patriarche Sergms se chargea de trouver la formule de conciliation qui pouvait rapprocher les orthodoxes et les monophysiles (5). Héraclius, qui semble avoir de bonne heure compris l'importance politique de la [xi'a ève'pYeia, l'accepta et se chargea de la répandre. Au milieu de ses campagnes contre les Perses, on le voit, dès 622, proposer le dogme d'union au chef des monophysites arméniens (6), solliciter, en 626, l'adhésion de Gyriis, évêque de Phasis (7) et métropolitain du pays des Lazes, et, en 629, celle d'Alhanase, patriarche des jacobites de Syrie (8). L'union politique était si bien le but avoué de ces tentatives que lorsque le patriarche Sergius, agissant au nom de l'empereur, s'appliqua, vers 633, à obtenir l'adhésion de l'église romaine, l'un des principaux arguments qu'il fit valoir
(1) Greg., Ep., V, 21; VII, 33. Cf. VII, 27.
(2) Pair, graec, XC, 111. Drapeyron, Héraclius, 94-96.
(3) Hefelc, IV, 11-12.
(4) Cf. Dôllinger, Papstfubcbi, 131 et suiv. Hertzbcrg, Gesch. der Byzantiner, 49-50. Fleury, Ilist. ceci., l. XXXVII, n» 41, 42.
(5) Pair, graec, XC, 126. Hcfole, IV, 497, 498. Cf., ibid., 4-6, 11-12.
(6) Lettre de Sergius (Hcfcle, IV, 497).
(7) Ibid., 498.
(8) Théoph., 329. Sur les inexactitudes de ce récit, Hefcle, IV, 17-18.
l'église romaine et l'empire byzantin. 393
auprès d'Honorius fut tiré des heureux résultats déjà obtenus par la formule de concorde; il rappelait comment Cyrus, patriarche d'Alexandrie, « encouragé jjar le très brave et très invincible empereur (1), » avait, par sa prudence, sa courtoisie, sa inodéralion, ramené à l'Eglise calholiijue les sectes monophysites dissidentes, « Tout le peuple d'Alexandrie, « disait-il, « et avec lui presque toute l'Egypte, la Tliébaïde, la Libye et les autres provinces du gouvernement d'Egypte, qui autrefois était divisé par une multitude innombrable d'hérésies, maintenant, par la grâce de Dieu et le zèle du patriarche, n'ont plus qu'une voix et professent les véritables dogmes de l'Eglise (2). » Voilà pourquoi il blâme l'interventiou inopportune du patriarche Sophronius de Jérusalem, qui risque de troubler cette union si précieuse et si difficile à obtenir (3) ; voilà pourquoi, en politique avisé bien plutôt qu'en théologien fougueux , il s'efïorce d'écarter les difficultés naissantes, d'atténuer ou de supprimer les questions irritantes : quand Sophronius proteste, le patriarche, qui ne voit dans l'affaire qu'une inutile discussion de mots (4), ne met point son amourpropre à défendre âprement le dogme qu'il propose. L'union d'Alexandrie est obtenue : c'est là pour lui le point essentiel ; il écrit donc à Cyrus que l'on ne doit plus parler, à l'avenir, ni de l'énergie unique, ni des deux énergies (5). Il fait promettre à Sophronius de garder la même réserve (6); il obtient de l'empereur que l'on ne dira plus mot de cette délicate question (7). Ce qu'il craint, avant toutes choses, et ce que redoutent avec lui tous les esprits vraiment politiques, Cyrus d'Alexandrie aussi bien que le pape Honorius (8), c'est qu'une foi trop intolérante n'engendre des discussions, des séditions, des conflits nouveaux qui compromettront l'œuvre accomplie par la formule d'union (9). C'est ce qui arriva, en effet; Sophronius se crut obligé à publier une lettre synodale , irréprochable au point de vue du dogme, mais qu'on jugea, avec raison, à Constaniinople, singulièrement nialencon-
(1) Hcfele, IV, 498. Pio zelo fortissimi et invictissimi magni imperatoris excitatus.
(2) Hcfele, IV, 499. Cf. Théoph., 330.
(3) Ibid., IV, 500.
(4) Ibid., IV, 501 : « Superfluum verborum conflictum. »
(5) Ibid., IV, 501.
(6) Ibid., IV, 503.
(7) Ibid., IV, 503.
(8) Ibid., IV, 500. Mignc, LXXX, 475.
(9) Ibid., IV, 501, 503.
Ireuse au point de vue politique (1). Quand, de l'aveu même du patriarche de Jérusalem, les Arabes menaçaient l'empire d'un péril aussi inattendu que terrible (2), ce n'était guère le moment de réveiller le conflit à peine apaisé par la sage modération de Sergius et de remettre en question l'union si péniblement obtenue. Les politiques de Constantinople voulurent la maintenir à toute force ; renonçant, malgré eux (3), à la politique de conciliation qu'ils avaient suivie jusque-là, ils essayèrent de l'autorité, et Héraclius publia, en 638, la fameuse Exposition de foi connue sous le nom d'Ecthesis (4).
L'opposition romaine et la mort d'Héraclius (fév. 641) firent échouer l'œuvre de conciliation tentée par l'empereur. Mais Constant II la reprit sous une forme nouvelle par la publication du rj/pe (649). Ce n'était plus ici, comme VEcthesis, une consultation Ihéologique proposant aux différents partis un terrain de conciliation, c'était un décret impérial accompagné et sanctionné par des pénalités sévères (5) et dans lequel l'empereur s'exprimait en politique et en maître. Il était lassé de ces divisions et de ces conflits qui troublaient l'Etal et entraînaient pour la sécurité publique des dangers de toute sorte (6); il voulait en finir avec ces causes de troubles et interdisait désormais à ses sujets orthodoxes de se disputer ou de se quereller à propos de l'énergie unique ou des deux énergies. L'empereur espérait, en supprimant d'un trait de plume l'objet du conflit , rétablir l'union dans l'empire, et, en abrogeant r£'cî/ie5w (7), témoigner de sa réelle impartialité entre les deux partis. L'intention politique du Type n'échappa à personne; les évêques d'Orient qui l'avaient accepté, les hauts dignitaires du palais impérial, discutant plus avec l'abbé Maxime, affirment que si l'empereur a promulgué le Type, c'est « afin que les peuples n'aient point à souffrir par l'effet de ces frivoles discussions (8); » ce n'est point par goût théologique, mais par
(1) Pcilr. grâce.; XCl, 332, le patri<arche Pyrrhus dit : Trepi èvepYSiûv Xôyov oùx èv eùf^éxuç) xaiptô xivrjiTai;.
(2) Hcfele, IV, 547.
(3) Pair, gra.ec., XCI, 332 ; « toûto ^itiàç xai Ttapà TipoOsciv Tcpàfai TteuoÎTixe. »
(4) Théoph., 330.
(5) Hefele, IV, 571.
(6) Hefele, IV, 569.
(7) Ibid., IV, 570, 571.
(8) Pair, graec, XC , 165 : « Ua [xr) p),aê(ô(Ttv oî XaoT -:aT; ToiaOtaiç lf!zto\>.tpéert cpcûvaïç.
l'église romaine et l'empire byzantin.
sagesse politique, St' oîxovo|x(av (1), que Constant II a agi de la sorte : assurer la paix de l'empire a été son seul but (2).
Lorsque Constantin Pogouat, désespérant de la solution monotliélite, essaya à son tour de remellre ruiiité dans l'Eglise avec le concours de Rome , c'est encore la raison d'Etat qui inspira sa conduite. Pas plus que ses prédécesseurs, il ne s'intéresse réellement à ces snblililés tliéologiques , qui sont le fonds du débat; comme eux, il est lassé de ces recherches pitoyables , oîxxpà Ç-zitii- [xaTa (3), qui éleriiisent les disputes et diminuent le prestige de l'empire aux yeux des hérétiques et des païens (4). Voilà pourquoi il convoque le sixième concile œcuménique. Assurément , il se préoccupe de rétablir l'unité de la foi; mais ce qui lui tient encore plus à cœur , c'est de ramener la paix et la concorde dans l'Elat ; il s'indigne de voir les infidèles railler les orthodoxes et se réjouir de leurs discordes, tandis que les chrétiens , oubliant les attaques des barbares , ne pensent qu'à s'insulter et à se déchirer les uns les antres (6). S'il se félicite du succès du concile, c'est que l'union rétablie dans l'Eglise, en assurant le trône impérial, trouble et désorganise les ennemis extérieurs de l'Etat, et permet au souverain de porter ses efforts vers ce qui est vraiment utile à l'empire (7) ; c'est que la paix de l'Eglise , en mettant la paix dans l'Etat (8), permet au prince de se donner tout entier aux affaires politiques et militaires qui le préoccupent (9). Un tel langage était bien digne de l'énergique souverain qui avait su défendre sa capitale contre tous les assauts des Arabes (10) et signer avec le calife Moaviah une paix gloiieuse pour les Byzantins.
Les empereurs iconoclastes Léon l'isaurien et Constantin V se proposèrent autre chose aussi qu'une simple réforme théologique. Bien que leurs actes nous soient surtout connus par leurs irréconciliables adversaires, Nicéphore et Théophane, néanmoins la
(1) Pair, graec, XC, 165.
(2) Ibid., XG, 122 : « 3îa xriv eîprjvïiv nai [aqvov iroîriiavTa tôv TÛTtov. » Cf. p. 165.
(3) Migne, LXXXVII, 1149.
(4) Ibid.
(5) Pair, (a/., XGVI, 388 : « tt^ô; eîpiîvrjv te xai ô(x6voiav ti^v ifi[j.eT£pav 91X6- XptdTov TToXiTEiav ayeiv (jirouôâÇo|ji£-/. »
" (6) Ibid., 390.
(7) Ibid., 394.
(8) Ibid., 398 : « yâp eipi^vri t^; iriTTêto; (juveiprivÉusiv itiuTeOofiev xal tô çiXô- Xpi<TXOv ^ijxûv 'P(0(j.aïxàv auav 7roXiT£U(i.a. »
(9) Ibid., XCVI, 395.
(10) Théoph., 353.
r/EXARCHAT DE RAVENNE.
conservation partielle des actes dn synode réformateur de 754, et surtout l'importante découverte que fit Zachariae du code civil , connu sons le nom d'Ecloga, a permis déjuger plus équitablement l'œuvre entreprise par ces princes. A côté et au-dessus de la réforme religieuse, qui n'est qu'un moyen, apparaissent de vastes projets de réorganisation sociale. Depuis quatre siècles déjà , l'empire byzantin souffrait de la confusion incessante des affaires politiques et des affaires religieuses; la moindre controverse théologique, allumant les passions populaires, excitait dans l'empire des troubles, des séditions, parfois des révolutions; le développement toujours croissant du monachisme privait l'Etat, dans un moment de crise redoutable, des forces vives dont il avait besoin ; et enfin le clergé , dont les propriétés s'agrandissaient chaque jour, dont l'influence était toute-puissante sur les masses, qui tenait en ses mains l'éducation de la nation et trouvait dans le culte rendu aux images un moyen d'action efficace sur les esprits populaires, devenait, en face de l'Etat, une puissance dangereuse pour la tranquillité publique. Réagir contre cet inquiétant état des choses , remédier à ces désordres toujours renaissants , limiter l'influence du monachisme, tel fut le but des iconoclastes (1); et, malgré les accusations dont les ont accablés leurs ennemis après la victoire, on voit qu'ils voulurent quelque chose de grand, et que, dans les classes élevées au moins de la société byzantine, dans l'armée , dans l'administi'alion , dans le haut clergé même , ils trouvèrent de nombreux auxiliaires qui prouvent en faveur de l'œuvre commencée.
Ce n'est pas tout; au commencement du huitième siècle, l'empire avait pour adversaires non plus les Perses, mais les Arabes, dont l'ardente propagande s'efforçait de conquérir à l'Islam les provinces chrétiennes ravies à l'empire (2) ; il n'est point impossible que Léon III ait songé à combattre par de semblables armes cette politique des califes, et, en supprimant le culte des images, à combler l'abîme qui séparait les orthodoxes des Juifs et des Arabes. Les adversaires de l'Isaurien l'ont accusé d'avoir pensé à un tel compromis (3) ; quoi qu'il en soit de l'accusation , à tout le moins prouve-t-elle que la raison d'Etat tenait plus de place que la théologie dans les conseils de Léon III.
(1) Paparrigopoulo , 'I<tt. toù éll. êôvouç, III, 403 et suiv., surtout 417- 429, et Hist. de la civilisalion hellénique , ch. IV. La réforme.
(2) Théoph., 399.
(3) Ibid., 402.
l'église romaine et l'empirh byzantin.
Si l'on veut d'autres preuves encore des préoccupations essentiellement politiques qu'apportèrent les souverains byzantins dans le maniement des affaires religieuses , il suffit d'examiner le caractère des conflits qui éclatèrent à ce sujet entre les papes et les empereurs. Ce que l'empereur reproche au pape, c'est beaucoup moins l'opposition faite aux théories religieuses proposées à Byzance que l'obstacle mis par cette opposition à l'union politique que poursuit le prince. Les procès intentés aux papes ou à leurs partisans sont tous des procès politiques; on ne les accuse point de s'écarter de l'orthodoxie , pas même de méconnaître l'autorité impériale en matière de religion; ce qu'on leur reproche, avant toute chose, c'est d'avoir , par leur attitude, favorisé les ennemis de l'empire. Silvère est arrêté dans Home sous prétexte d'intelligences avec les Goths (1) ; le pape Théodore, qui avait condamné VEcthésis, est accusé à Goustanti nople d'avoir excité à la révolte contre l'empereur Grégoire, patrice d'Afrique (2). Quand, après le concile de 649 et la condamnation du Type, l'exarque Galliopas arrête Martin P'', il déclare hautement, en présence du peuple romain , que la question religieuse n'est pour rien dans ce coup de force (3); et, en effet, à Gonstantinople , le pape est accusé comme rebelle à l'empereur et auteur de troubles en Italie (4). Ce qu'on lui reproche , c'est sa complicité avec l'exarque Olympius, dont le soulèvement a failli arracher une province à l'empire (5), ou du moins son inactive neutralité en face de l'usurpateur (6) ; ce sont aussi ses relations avec les Sarrasins de Sicile, à qui il aurait fait, passer des lettres et de l'argent (7). Pas un mot n'est dit du conflit ihéologique; et quand le pape commence à parler du Type, les officiers impériaux l'interrompent brutalement en s'écriant : « Ne nous parle point de la question de foi ; c'est de ta trahison que tu dois répondre (8). » Même procédure à l'égard de Maxime ; ce dont il est coupable, c'est d'avoir livré aux Sarrasins
(1) Lib. pontif., tOO.
(î) Pair, graec, XC, 111. Cf., sur cette sédition, Theoph., 343.
(3) Migne, LXXXVIl, 197, 198.
(4) Migne, ibid., 112.
(5) Ibid., 113, 114. Eo quod solus subvertit et perdidit universum Occidentem et delevit.
(6) Ibid., 200.
(7) Ibid., 199. Cette accusation était d'ailleurs fréquente. Cyrus d'Alexandrie fut déposé pour une semblable cause (Niceph., Brev., p. 30). Le gouvernement impérial se défiait fort de la fidélité de ses sujets (Migne, LXXXVIl, 85, 92).
(8) Ibid., 114 : « Non inferas nobis hic de fide : de duello nunc scrutaris. »
398 l'exarchat de ravenne.
Alexandrie, l'Egypte , la Pentapole, la Tripolitaine et l'Afrique, en empêchant le stratège de Numidie de marcher contre les Arabes ; c'est d'avoir dit que Dieu ne saurait favoriser le gouvernement d'Héraclius et de sa famille (1). Ce n'est point comme adversaires religieux , mais comme traîtres et ennemis publics que l'on poursuit ceux qui repoussent la formule de concorde : « Vous tous qui êtes attachés au pontife, » dil-ou aux partisans de Martin, « vous êtes les ennemis de l'Etat (2). »
Cette fréquence des accusations de trahison indique suffisamment la nature des préoccupations impériales : le gouvernement byzantin se sentait mal assuré de la fidélité politique des dissidents en matière religieuse ; c'est pourquoi il s'appliquait à les ramener à la foi orthodoxe, en leur otï'rant une formule de concorde qui pût rendre à la fois la paix à l'Eglise et la tranquillité à l'Etat.
Malheureusement pour l'empire, l' Eglise romaine refusa presque toujours d'accepter de semblables compromis. Tandis que les prélats orientaux, tout en blâmant, au point de vue dogmatique , le formulaire impérial, comprennent et acceptent la raison supérieure qui l'inspire (3), les papes et leurs partisans refusent, avec une inflexible rigueur, d'accommoder la foi aux exigences de la politique. Grégoire le Grand ne comprenait pas l'impérieuse nécessité qui obligeait l'empereur Maurice à interdire l'accès du cloître à ses Ibnctionnaires et à ses soldats. Dans cette loi politique, que la défense de l'Italie réclamait pourtant , le pape ne voyait qu'une mesure fiscale et vexatoire destinée à conserver dans le monde les biens qui enrichissaient les monastères (4). Uniquement préoccupé du but religieux de la vie, il lui sacrifiait tout le reste, il prenait eu mépris les dignités et les charges publiques, il décourageait ceux qui aspiraient aux charges administratives (5), il montrait à tous le cloître comme l'unique chemin du salut; le décret impérial lui semblait* à ce titre, contraire aux ordres de Dieu même (6). Grégoire n'examinait pas autre chose et réclamait impérieusement le retrait de l'édit.
De même, quand l'empereur s'efforçait de réunir, par de sages
(1) Patr. graec, XC, 111.
(2) Migne, LXXXVII, 112 : « Quicumque diligitis eurn, inimici estis reipublicae. »
(3) Voir ce que dit l'évêque Théodore (Pair, graec, XC, 144).
(4) Greg., III, 65 : « Si inlentio est serva.nda.rum rerum... »
(5) Ibid., VII, 29.
(6) Ibid. , III , 65 : « Quia lex ipsa omaipotenti Deo minime concordat, »
l'église romaine et l'empire byzantin.
concessions, les forces dispersées de l'empire, le pape ne considérait que la question de la foi. Peu lui importait que le Type proposât une formule de concorde capable de l'emeltre la paix dans l'Etat, peu lui importait que l'empereur demeurât impartial entre les deux partis ; l'Eglise ne voyait dans l'édit impérial qu'un compromis dangereux pour la pureté de la foi (!) et condamnait le silence aussi sévèrement que l'hérésie même (2). Aloi's même que l'empereur et le pape sont d'accord, la différence des points de vue éclate aux yeux. Que l'on compare les lettres écrites par Constantin Pogouat et par Léon II, au lendemain du sixième concile. Le prince parle en politique, heureux d'avoir résolu une question dangereuse pour la sécurité de l'empire ; il se félicite de la paix religieuse parce qu'elle a rétabli la paix publique : le pape ne pense qu'à la foi, il ne loue que la piété do l'empereur , qui, remplissant sou devoir de prince orthodoxe, a su rétablir la pureté du dogme et punir l'audace des hérétiques (3) ; ou bien si, par hasard, il pense au côlé politique de la question, s'il songea l'intérêt supérieur de la défense (le l'empire, le divorce des idées est plus sensible encore. Le pape ne songe pas un instant que l'appui des dissidents puisse être utile à l'Etat : c'est leur destruction au contraire qui assurera aux armes impériales la protection divine (4). L'orthodoxie est une arme suffisante pour gagner des batailles : « Avec la foi orthodoxe, » écrit le pape Martin à Constant II, « la république est toujours florissante et le Seigneur, si Votre Sérénité l'adore comme il veut l'êti'e , soumettra les ennemis à votre puissance; il vous fera endosser la cuirasse de la justice , il vous armera du casque du bon sens, il vous mettra en main le bouclier de la religion invincible, pour jeter à ses pieds les nations barbares qui veulent la guerre , et il vous donnera la victoire (5). »
Assurément, nous n'avons point à blâmer les papes ; ils faisaient leur métier d'évêque comme l'empereur faisait son métier de roi. Mais on conçoit qu'à Gonstantinople ou se soit lassé parfois de cette obstination maladroite à méconnaître les suprêmes intérêts de l'empire et que le conflit qui se trouvait en germe entre l'au-
(1) Patr. gra.ec., XC, 116, 117,
(2) Ibid., 165 : « ■}^ aiy^ tùv Xôywv àvâtpeffiç tûv Xôywv èati. » Cf. Mansi, X,
(3) Migne, XCVl, 399 et suiv.
(4) Greg., Ep., V, 21.
(5) Migne, LXXXVII , 146 : « Solet enim una cum orthodoxa fide status reipublicae florere. »
l'exarchat de ravenne.
torité séculière et l'Eglise se soit aggravé encore parla différence des conceptions sur les intérêts essentiels de l'Etat byzantin.
Enfin, entre les deux Eglises d'Orient et d'Occident existait depuis longtemps une aversion instinctive qui devait aigrir encore le conflit entre Byzance et Rome. Ce sentiment, dont les premiers symptômes se firent sentir au concile de Sardique , était allé croissant depuis le milieu du quatrième siècle ; les esprits les plus éminents de l'église orientale , saint Basile lui-même et saint Grégoire de Nazianze, n'avaient pas su s'en affranchir, et l'on avait vu successivement le second concile œcuménique, tenu sans la participation de l'Eglise d'Occident, prendre plaisir à condamner les protégés du pape Damase (1), les évêques d'Orient refuser avec aigreur de se rendre à la convocation du concile de Rome (2) et les plus illustres prélats des deux Eglises se traiter les uns et les autres avec une étrange sévérité (3). La séparation définitive des deux empires ne fit qu'augmenter la désunion; l'ambition inquiète des patriarches de Constantinople fît le reste.
Depuis le jour où Constantin avait transporté la capitale de l'empire à Byzance, l'évêque de la nouvelle Rome était devenu un personnage considérable dans l'Etat. Le second concile œcuménique l'avait inscrit au nombre des quatre patriarches, en lui assurant, au-dessus d'Alexandrie et d'Antioche, le second rang dans la hiérarchie épiscopale (4). Le concile de Ghalcédoine, tout en maintenant la suprématie romaine, avait augmenté la juridiction et accru les droits de l'Eglise de Constantinople, et reconnu au patriarche oriental les mêmes avantages qu'à l'évêque de Rome (5). Malgré les protestations du pape Léon , l'empereur avait sanctionné les canons du concile, et Zénon, puis Justinien avaient solennellement confirmé les prérogatives des patriarches de Constantinople (6). Mais ceux-ci voulaient plus encore : ces évêques de la Rome nouvelle ne pouvaient souffrir la suprématie de l'ancienne Rome et, mécontents du second rang que leur attribuaient les canons, ils aspirèrent hardiment au premier. Au sixième siècle , Jean le Jeûneur et après lui Gyriaque prirent le titre de patriarche œcuménique et, malgré les protestations indi-
(1) Rade, Damasus, 121, 123, 125.
(2) Théodoret, Hist. eccL, V, 9.
(3) Saint Basile, Ep., 215, 239. Mansi, III, 630.
(4) Canon 3.
(5) Canon 28.
(6) Nov., 31.
l'église romaine et l'empire byzantin.
gnées de Pélage II et de Grégoire le Grand (I) , ils le gardèrent, avec l'appui de l'empereur (2) Maurice, qui affectait de ne voir dans ce conflit qu'une frivole question de mois (3). Malgré la reconnaissance solennelle que Fhocas fit de la primauté romaine, les patriarches de Gonstantinople n'abdiquèrent point leurs prétentions, et leur jalousie, toujours éveillée contre l'Eglise romaine (4), ne contribua pas peu à aigrir le conflit entre la papauté et l'empire byzantin.
Histoire des conflits entre l'Etat byzantin et l'Eglise romaine.
Nous n'avons point ici à raconter longuement les conflits qui devaient fatalement naître de ces oppositions de principes et d'ambitions ; nous nous contenterons d'en rappeler les épisodes caractéristiques, qui compléteront et justiûeront les observations faites précédemment.
Dès le temps de Grégoire le Grand , la bonne entente fut plus d'une fois rompue entre le pape et le gouvernement impérial dans l'administration des affaires politiques aussi bien que dans le règlement des questions religieuses. L'exarque Romanus, qui paraît avoir supporté assez impatiemment l'ingérence perpétuelle du pape dans le gouvernement de l'Italie, défendait avec âpreté la prérogative impériale. Il retenait par ordre un évêque à Ravenne, s'iuquiélant peu de laisser les fidèles en détresse (5); il en installait un autre manu militari, sans se préoccuper des protestations pontificales (6) ; il prétendait placer sur le siège épiscopal de Ravenne des candidats de son choix (7), sans se demander ce que le pape pouvait penser de tels empiétements (8); surtout, il n'admettait point que Grégoire lui donnât des conseils de politique ou de diplomatie ; il entendait conduire la guerre à sa guise, faire la paix quand il le jugerait opportun (9), et il enta-
(1) Greg., Ep., V, 18, 20, 43; VII, 33, 34.
(2) Ibid., V, 18, 19.
(3) Ibid., VII, 33.
(4) Migne, LXXXVII, 1152, 1153 (insistance à faire rayer des diptyques le nom de Vitalien. Condamnation d'Honorius (Dôllinger, Papstfabeln, 136).
(5) ,Greg., Ep., I, 33.
(6) Ibid., IV, 20, 47; VIII, 24 ; XII, 31.
(7) Ibid., V, 48.
(8) Ibid., V, 24.
(9) Ibid., II, 46; V, 36, 40.
l'exarchat de ravenne.
mait contre les préteulioiis du pape une campagne de placards et de pamphlets (1), qui scandalisa fort l'évêque de Rome. A Gonstantinople, môme attitude à l'égard du pontife; l'empereur traitait fort mal et disgraciait parfois les officiers impériaux qui semblaient avoir écouté avec trop de déférence les conseils de Grégoire (2) ; il s'irritait des incessantes réclamations que le pape adressait à Byzance (3) et relevait assez durement ses prétentions politiques , tantôt raillant sa simplicité en matière diplomatique, qui le faisait tomber dans les panneaux du duc Ariulph (4), tantôt le rappelant assez sèchement àl'humililé chrétienne convenable à un évêque (5). Il n'admettait point que, pour des raisons frivoles, le pape mît le trouble dans l'Etat (6) : soucieux avant tout de ses droits impériaux , il fit installer Maxime de Salone sans avertir Grégoire (7), et, bien que l'évêque excommunié eût publiquement fait déchirer les lettres pontificales (8), Maurice persista à soutenir le candidat qu'il avait désigné (9) ; il appuya de même, malgré toutes les réclamations de Grégoire , les prétentions de Jean le Jeûneur et de Cyriaque au titre de patriarche œcuménique (10); il interdit nettement au pontife d'évoquer à son tribunal l'affaire des schismatiques d'Aquilée (11) et entendit toujours se réserver le droit incontesté de légiférer en matière religieuse (12) ; et, pourtant, de l'aveu même de Grégoire, Maurice usait avec modération de ses privilèges et se mêlait le plus rarement possible des affaires ecclésiastiques (13). Mais telle était la nécessité de la situation que les plus modérés même ne pouvaient se soustraire à la lutte ; et , dès la fin du sixième siècle , le conflit prenait une tournure à ce point menaçante, que, pendant
(1) Greg., Ep., VI, 30, 31.
(2) Ibid., V, 40 (le préfet Gregorius et le magister militum Castorius, qui avaient aidé le pape à défendre Rome. Grégoire disait de leur disgrâce : « de quibus patenter intelligo quia eos non sua acta , sed mea persona gravât. M X, 51 (Libertinus).
(3) Greg., Ep., V, 19; IV, 30.