CHAPITRE PREMIER
LA CRÉATION DE l'eXARCHAT ET LES TRANSFORMATIONS POLITIQUES DE l'iTALIE BYZANTINE.
Quand les armées de Justinieii eurent, en 554, reconquis sur les Oslrogoths l'Italie tout entière , les divisions administratives de la péninsule demeurèrent , à peu de chose près, ce qu'elles avaient été aux derniers temps de l'ancien empire romain (1). Tout au plus peut-on admettre quO;, pour des raisons qu'on ignore , l'empereur fut amené à créer deux nouvelles provinces : celle des Alpes Cottiennes qui , entre 538 et 555, serait née d'un démembrement de la Ligurie (2); celle des Alpes Apennines, qui, postérieurement à 556, aurait pris la place de la Tuscie Annonaire (3); mais à l'exception de ces deux créations, dont la seconde tout au moins semble loin d'être pleinement démontrée (4),
(1) Sur les divisions provinciales de l'Italie depuis Dioclétien, voiries listes de Vérone (entre 292 et 297), de Polcmius Silvius (vers 386), toutes deux dans Seek, Notitia dignitalum , de la Notitia (entre 400 et 416), de Madrid (Ss. rer. Langob. 188), de Bamberg, d'Oxford {Neues Archiv, V, 90-91) et les libri coloniarum (vers 450), dans les Gromatici veteres , p. 209-266. Cf. Mommsen, Mém. sur les provinces romaines, trad. Picot {Rev. ai-chéoi., juin-déc. 1866); Marquardt, Staatsverwaltung, I, 81-89 (édit. de 1873); les commentaires de Bôcking sur la Noiitia, et de Mommsen sur les libri coloniarum, et Jullian, Transformations politiques de l'Italie. 172-180.
(2) Cf. P. Fabre, Le patrimoine de l'Eglise romaine dans les Alpes cottiennes {Mélanges de l'Ecole de Rome, 1884, p. 390-391, 404-405), et Beretti. De tabula chorographica Medii aei;i(dansMuratori, Ss. rer. Italie, X,p. 17-18.
(3) Fabre, t. l. 398-402. Cf. Jaffé, Regesta, n° 939, et Pair. lat.. t. LXIX,
(4) Cf. Mommsen {Neues Archiv. V, 86-87). et Waitz {ibid., 420).
l'exarchat de havenne.
aucun changement essentiel fie se produisit dans les divisions provinciales de l'Italie (1). Les écrivains du milieu du sixième siècle connaissent et nomment en elîet toutes les provinces entre lesquelles la péninsule se partageait au quatrième et au cinquième siècle. Dans la description géographique fort sommaire placée en tôle du récit de la guon-e gothique (2) et à chaque page de son livre , Procope mentionne la Galabre cl l'Apulie , le Samnium , le Picenura . le Brutlium et la Lucanie, la Campanie , la Vénétie et ristrie, la Ligurie , l'Emilie, la Tuscic; les mêmes noms se retrouvent dans l'histoire d'Agathias (3), dans la correspondance du pape Pélage I''' (4); et la liste que Paul Diacre a di-essée des provinces italiennes au moment de l'invasion lombarde, — liste qui peut, sauf quelques réserves (5), donner une idée assez exacte encore de l'état de la péninsule — reproduit , à peu do choses |)rès, les divisions du quatrième et du cinquième siècle (6).
Dans les anciennes circonscriptions conservées par Justinien subsista dans ses traits essentiels l'ancienne organisation administrative. Sans doute, l'étendue de la préfecture d'Italie se trouva singulièrement réduite; ni l'Afrique, ni la Sicile, ni la Corse, ni la Sardaigne n'en firent [)artie comme autrefois : sans doute aussi, dans le nouveau gouvernement général d'Italie, une situation spéciale et prépondérante, véritable vice-royauté, fut faite au patrice Narsès ; et ce devait être là le point de départ de modifications considérables, dont on marquera ultérieurement l'importance. Mais, sauf ces réserves, peu de choses furent changées dans le gouvernement de la péninsule. Sous la haute autorité du préfet du prétoire , assisté des deux vicaires d'Italie et de Rome , les [irovinces furent, comme par le passé, administrées par des fonctionnaires civils, civiles judices on jndices provinciae : l'antique séparation de l'autorité civile et des pouvoirs militaires fut
(1) Gf. Reumont, Gesch. der SladI Rom, II, 59-60, qui suppose qu'au temps de Justinien il y eut en Italie une réforme provinciale, et qu'aux dix-huit provinces anciennes qu'énumère encore Paul Diacre, et dont plusieurs étaient à ce moment perdues, on substitua dix-huit provinces nouvelles, celles mêmes que nomme l'Anonyme de Ravenne.
(2) Procope, De bell. golh., I, 15.
(3) Agathias, édit. Bonn, I, 1, p. 15, et I, 11, p. 36.
(4) Jaffé, Reg. ponl. 955, Lucania, Samnium; 972, Emilia; 1019-1020, Liguria ; 1022, Apulia. Pair, lat., LXIX, 414, Istria et Venetia; ibid., 397, Tuscia annonaria.
(5) Elles ont été faites par Mommsen et Waitz {Neveu Arrhiv., /. /.).
(6) Paul. Diac, Hist. Langob., II, 14-23.
LA CHKATION l)K I.'uXAKCIf AT.
exactement maintenue par la pragmatique de Justinieu (1); et, (ians l'ftalie reconquise, l'empire d'Orient sembla s'ôtrb donné pour tâche do rendre aux populations l'exacte image do l'empire romain tel qu'elles l'avaient autrefois connu.
Cent ans après, au milieu du septième siècle, l'Italie byzantine apparaît coni[)lotcaient transformée. L'invasion lombarde, en enlevant aux Grecs une grande partie de leurs possessions italiennes, a amené de nouveaux groupements de territoires et fait naître de nouvelles circonscriptions. Dans la province d'Italie (2) , nom officiel sous lequel on désigne l'ensemble des possessions byzantines, on trouve, au lieu des anciennes provinces, un exarchat de Ravenne (3), un duché de Vénétie (4), un duché de Pentapole (5), un duché de Rome (6), un duché de Pérouse (7), un duché de Naples (8), un duché de Calabre (9). A la place des antiques divisions de l'Italie romaine, qui ont disparu pour toujours, des circonscriptions nouvelles ont pris naissance, qui serviront de cadres à plusieurs des Etats italiens du moyen âge. Môme changement dans l'administration ; dans les provinces nouvelles sont établis des fonctionnaires nouveaux : un exarque est le gouverneur général de l'Italie byzantine; des ducs administrent les provinces, et , par une dérogation à toutes les traditions de l'époque antérieure , ces gouverneurs concentrent dans leurs mains les pouvoirs civils et l'autorité militaire. Pendant le siècle qui vient de s'écouler, l'Italie a changé de face. A.u moment où une grande réforme administrative ti-ansforme l'empire byzantin tout entier, au moment où un régime nouveau, celui des thèmes, succède à l'ancienne organisation provinciale, l'Italie, elle aussi, sous le coup des mêmes nécessités, a traversé une évolution toute semblable; elle s'est lentement acheminée vers la forme administrative que vont revêtir désormais toutes les provinces byzantines.
A quoi moment précis fauL-il placer cette importante révolution ? à quelle date, de quelle manière et pour quelles causes
(1) Pragm. Hanct., n° '23 (éd. Kriogel, III, 738).
(2) Ss. rer. Lang., 3.51 : nostrc Christo dilcctc Italiae provincie. Cf. Lib. ponlif., 193, 20:.
(3) Cod. CaroL, édit. Jafïo, 11" .">!, p. 171-172, Lih. poiUif., passim.
(4) Ss. rer. Lang., il.
(5) Lib. ponlif., 161.
(6) Lib. pontif., 176.
(7) Paul. Diac, Hisl. Lang., VI, 54.
(8) Lib. ponlif., 181.
(9) Constantin Porpliyrogén., Do :idrn. imp., édit. Boiui. III, |i. 225,
l'ancienne organisation provinciale de l'Italie a-t-elle fait place à des divisions nouvelles ?
La création de l'exarchat.
La reforme considérable qui se manifeste par la création de l'exarchat do Ravenne a été parfois attribuée ci l'empereur Justinioii (1), (]ui fut, en effet, en matière administi'ative , un grand réformateur; et sur la foi d'un texte de Théophane (2), probai)]ement mal compris (3), on a fait de Narsès le premier exai-que d'Italie. Nous avons déjà montré pourtant que la reprise delà péninsule pai' les armées byzantines ne fut accompagnée d'aucun changement important dans ses divisions provinciales; et, d'autre part, les documents fort nombreux qui nous font connaîti-e le rôle joué par Narsès lui donnent des titres absolument différents du nom d'exarque qu'on lui veut attribuer. Procope et Agathias l'appellent simplement le général en chef de l'armée romaine, ô Poj|xài(i)v trrpaTTfiYo'ç (4) : le pape Pélage P'', dans ses lettres, lui donne les titres de patricius el dux in llalia (5). Grégoire le Grand, dans ses Dialogues (6), Marins d'Avenches (7), Bède, Paul Diacre (8), Agnellus(9), dans leurs histoires, le désignent par le terme de palricius ; et Constantin Porphyrogénète, dans le légendaire l'écil qu'il fait de l'invasion lombai-dc, conserve le même nom à Narsès (10). Et ce n'est point là , comme on le pourrait croire, et comme on en trouvera plus tard maint exemple , un terme usuel
(1) Gibbon, ch. 43. Reumont, /. L. II, 58-59.
(2) Théophane, édit. de Boor, p. 228 : « Napdî) toO xo\;êixou).aptou xal iÇàp- Xou Pa)(j.âitoi/. » Landolf, dans l'Hisl. miscell. {ibid., p. 374), et Anastase, dans VHisl. Iriparlila {ibid., II, 144), ne font que traduire Théophane. Cf. aussi Malalas, Chron., p. 48G.
(3) Le mot IÇapj^oç PwiAatwv semble avoir ici tout simplement le sens de « général en chef, » qu'il a ailleurs encore dans Théophane (p. 287) , et n'a nullement la valeur d'un titre officiel. Théophane lui-même désigne partout ailleurs Narsès par ses dignités officielles de cubiculaire (p. 185, 205, 227) ou de patrice (p. 237).
(4) Proc, Bell. Goth., IV, 2G, p. 549. Agathias, I, 7, p. 30 ; I, 10, p. 33. . (5) Patr. lat., LXIX, 393.
(6) Greg., Dial., IV, 20.
(7) Bouquet, Ss. rer. Fraytc, II, 18, ad ann. 578.
(8) Paul Diac, II,g3.
(9) Agnellus.'LiO. potit. Kccl. lidv.. 79, 90, 95.
(10) Const. Porph., De adm. imp., p. 119. Cf. I.ib. poutif., 108, 110. Marcellinus cornes, ad ann. 552.
LA CRÉATION DIC l'EXAIICHAT.
employé par les historiens pour désigner l'exarque (1) : les documents officiels, inscriptions ou lettres impériales, qui énurnèrent tout au long les titres de Narsès l'appellent ex praeposUus sacri palalii , fX'Consul el patricius (2). Assni'ément, la situation faite au patrice Narsès dans l'Italie byzantine a, au point de vue administratif, certains caractères nouveaux et porto en elle le germe d'une réforme dont nous montrerons plus loin le développement et le caractère; mais un fait demeure : quelle qu'ail été la nature des pouvoirs conférés au patrice Narsès (3), on peut affirmer que dans l'Italie de l'époque justinienne, aucun remaniement important des divisions provinciales n'a conduit à la création de l'exarchat.
Une hypothèse fort ancienne, due à un érudit du quinzième siècle, Flavio Biondo de Forli (1393-1462), attribue la réforme provinciale qui transforma l'Italie à Longin, successeur de Narsès dans le gouvernement de la péninsule, qui aurait le premier reçu le titre nouveau d'exarque (4). D'après cette conjecture, Longin, qui arriva en Italie au moment môme de l'invasion (569), aurait bouleversé entièrement l'ancienne organisation administrative. Au lieu de mettre comme jadis un gouverneur, ou jiidex, a la tète de chaque province, il décida que chaque ville forte serait administrée par un fonctionnaire spécial , relevant directement de l'exarque et qui reçut le nom de duc. Parmi les villes où furent établis ces officiers, on cite Rimini, Naples, Gaète, Amalfl, Sorrente, Tarente. A Rome, l'exarque accomplit la môme réforme ; seulement, par respect pour les anciens souvenirs de l'empire romain , le duc de Rome , au moins pendant quelques années , garda le titre de praeses.
L'hypothèse de Biondo , quoiqu'elle ne fût appuyée sur aucune preuve formelle, a eu, malgré quelques réserves (5), la bonne fortune singulière d'être, dans ses traits essentiels, généralement acceptée sans discussion. Baronius et Pagi , dans leurs Annales ecclésiastiques (6), Muratori, dans ses Annales d'Italie (7), affirment,
(1) Greg. Magni Epist., V, 36, 48.
(2) Orelli-Henzcn, n° 1162, et Consl. VI (édit. Kriegol) : patricio in llalia.
(3) Cf. Calissc , Il governo dei Bisanlini in llalia, p. 282-285, dont l'argumentation fort juste peut, d'ailleurs, aussi bien se retourner contre Longin.
(4) Hist. decad., X.
(5) Cf. Bcretti , (. l., p. 216. Di Meo, Annali del regno di Napoli, I, 258 et suiv.
(6) Baronius, Ann. eccl., VII, 572.
(7) Muratori, Ann. d'Italia, ad ann. 568. Berelti, /., \i. 156-157.
l'exarchat de uavenne.
sans d'ailleurs expliquer pour quelles causes , que Longin fut le premier exarque et que la réforme administrative de l'Italie date de 567 ou de 568. A leur suite, tous les nombreux auteurs d'histoires des villes italiennes, Girolarao Rossi pour Ravenne (1), Peruzzi pour Ancône (2), Tonini pour Rimini (3), Giannonepour Naples , Gregorovius pour Rome (4), et bien d'autres , la plupart dos historiens modernes de l'Italie (5), et ceux-là mêmes qui ont donné à l'exarchat de Ravenne une attention plus particulière (6), ont adopté de confiance et répété la conjectui'e de Biondo. Il est impossible pourtant de trouver dans les textes rien qui justifie cette hypothèse : tout, au contraire, vient en démontrer le caractère léger et superficiel.
Sans insister ici sur les contradictions et les incertitudes qui enveloppent l'histoire du rapjiel de Narsès et prouvent que de bonne heure la légende s'est ici greffée sur l'exact récit des événements historiques (7), il faut relever dans l'exposé de Biondo bien des inexactitudes de fait. La réforme administrative de
(1) Rubeus, Ravenn. hist. libri XI, p. 176.
(2) Peruzzi, Dissert. Anconit., p. 138.
(3) Tonini, Storia di Rimini, p. 153.
(4) Gregorovius, Gescit. der Sladt Rom, II, 14(1.
(5) Cantu, Hist. des Italiens, III, 541, IV, 9.
(6) Savigny n'examine pas la question. Cf. Hegel, l. I., I, p. 130. Calisse (p. 282) croit que Longin fut le premier exarque, tout en avouant qu'il n'a pu trouver aucune preuve du fait, et suppose qu'il acheva la réorganisation administrative déjà commencée.
(7) D'après Agnellus (c. 90), qui suit ici do vieilles annales, Narsès résidait à Ravenne au moment oii il fut destitué. D'après le Liber pontificalis (n° 110), il se trouvait à Rome. D'après Marins d'Avenclics, son rappel se place en 5G7 ; d'après Agnellus, en 568. Même incertitude sur l'appel qu'il adressa aux Lombards. Agnellus, Marins d'Avenches et Grégoire le Grand ne parlent pas do cet événement ; lo Liber ponlificalis et l'On'f^o genlis Langobardorum (S.s. rer. Lang., 4) suivent, sur ce point, une tradition toute différente de la romanesque histoire rapportée par Frédégaire {Chron., c. 65), Paul Diacre (II, 5), et Constantin Porphyrogénète (De adm. imp., p. 118-119). Le séjour du patrice à Naples et son retour à Rome, attestés par le Liber ponlificalis {n° 110) et les Excerpla Sangallensia , s'accordent assez mal avec son rappel à Constantinople. Enfin, le fait qu'il mourut à Rome in palatio, comme le dit l'annaliste transcrit par Agnellus (c. 95. Cf. Lib. poniif., 110. Paul Diac, II, 11), convient difficilement à la condition d'un fonctionnaire destitué. Ou peut se demander, avec Muratori [Ann. d'il., ann. 5G7), si l'envoi de Longin ne fut pas différé jusqu'après la mort de Narsès ; ou bien, si l'on estime que les faits rapportés par Agnellus au ch. 95 sont placés dans l'ordre chronologique, on peut se demander si le praefeclus Longin, avant de remplacer le j)atrice, ne lui fut point d'abord subordonné en qualité dejpréfet du prétoire.
LA CIUOATION DK l'kXAIICHAT.
rilalie, (]uel qu'on soit rauf.eur, n'eut, on aucune manière, lo cai-actèi'e que lui pi'cto l'ôrudit italien; ni Gacto, ni AmaJfi , ni Sorrenlc ne l'oi'uii'n'ent , au sixii'uio siècle, des duchés : en 8.'{6 , les trois villes faisaient cncoi'e partie du duché de Nnples (I). A Rome, les textes fout connaître un pracfeclus urbi et, [)lus lard, des ducs; jamais ils ne mentionnent un praeses. Dans deux villes seulement, à Rimini et à Naples, on trouve dos ducs dès la fin du sixième siî)cle ('2); mais leur pouvoir, loin d'être limité h la ville où ils résident, s'étend à la province tout entière. Le duc de Naples, qui d'ailleurs est appelé aussi fréquemment duc do Gampanie (3) , a autorité sur Misènc , sur Gumes, sur Amalfi , sur Sorrente (4) : lo duc de lUmini commande dans toute la Pentapole (5). Ce ne sont point là, comme le veut Biondo , des officiers nommés au commandement d'une ville isolée. Sans doute , les ducs byzantins sont fréquemment désignés par le nom de la ville où ils résident ; mais, en réalité, ils gouvernent la province tout entière, au môme titre que les consularcs ou pracsides dont ils ont pris la place.
Ces observations suffisent à prouver quelle légèreté Biondo a apportée dans la construction de son hypothèse ; mais, s'il s'est trompé dans les détails de sa conjecture, ainsi que l'admettent ceux-là mômes qui l'ont adoptée, n'en faut-il pas moins retenir le point essentiel et impoi'tant du système : à savoir qu'au moment précis où l'invasion lombarde s'abattait sur l'Italie, il y eut une réforme dans l'organisation provinciale de la péninsule, et que , pour mieux assurer contre les barbares la défense de l'Italie , l'exarque Longin s'appliqua, aussitôt ai'rivé dans son gouvernement, à lui donner une nouvelle forme administrative?
Il faut l'omarquer tout d'abord qu'aucun texte officiel , loi ou rescrit impérial analogue à la Pragmatique de 554, n'est venu nous transmettre la mémoire de cet important changement , et qu'à supposer, ce qui a pu arriver, ces documents perdus, aucun écrivain , ni contemporain, ni postérieur, n'a fait allusion à la réforme attribuée à Longin. Et pourtant, les chroniqueurs qui nous rapportent l'histoire du sixième siècle ont [)las d'une fois employé et transcrit un document d'importance capitale pour losévé-
(1) M. G. II., Les- IV, 217. Cf. Cud. C:irol., Cl, 8'2, et Lconis 111 ep. (i (dans Jaffc, Cod. Carol., p. 3'23).
(2) Greg. M., Epist., I, f«; XIV, 10.
(:]) Ibid., X, 11.
(4) Ibid., IX, G'J; I.ib. lonlif., 181
(J>) Cf. Muratori, Ant. Uni., I. 1U7, qui y voit à tort un duc urbain.
l'exarchat de ravenne.
nements d'Italie. Ce sont les fameuses annales de Ravenne, rédigées dans cette ville depuis 379 jusiiu'en 572, dans le voisinage de la famille impériale et avec un camctère évidemment ofTicicl (1). Si l'auteur de ces Annales, qui s'occupe exclusivement des affaires italiennes, qui connaît d'autre part et mentionne le gouverneur Longin , non seulement n'a point dit mot de sa réforme administj-alive , mais encore a attribué à ce personnage, lui contemporain, le titre de pr aefec lu s ol non celui d'exarque, n'en faut-il pas conclure (jue la création de l'exarchat ne saurait être placée à l'époque où Longin était gouverneur d'Italie?
Est-il vraisemblable d'ailleurs qu'en face de l'invasion lombarde menaçante, le gouvernement impérial ait, sans aucune nécessité, pris l'iniliative d'une grande réorganisation administrative, aussi compliquée que dangereuse? Examinons, pour nous en rendre compte , et étudions do près les premières années de la conquête barbare et le caractère de l'invasion d'Alboin.
Quand , en l'année 569 (2), au sortir de la Pannonie, le prince lombard se jeta sur la Vénétie byzantine (3), il n'y avait point 1;\, à le bien prendre , de quoi effrayer outre mesure le gouvernement impérial. On avait vu, en 552-553, les Francs de Leutharis et de Buccelin traverser d'un bout à l'autre l'Italie tout entière (4) , et succomber bientôt sous les coups de Narsès; on avait, peu après, écrasé sans peine l'insurrection des Goths du Samnium (5) et réprimé, en 565 , le soulèvement des Hérules du roi Sinduald (6). On pouvait peiiser que l'invasion lombarde serait, comme les précédentes attaques , un danger passager que les armées impériales écarteraient aisément de l'Italie : rien , dans un tel événement , n'était de nature à entraîner une réforme administrative. L'Italie avait, depuis la conquête, son organisation et ses gouverneurs : dans les provinces menacées, ils purent reculer devant l'invasion ; ils n'eurent aucune raison de disparaître devant elle. Les gouverneurs de Vénétie et de Ligurie purent aller chercher asile dans des places fortes mieux défendues ou plus éloignées du péril que n'étaient leurs résidences ordinaires; mais aucun changement
(1) Cf. Holder-Egger, Die lia.venna.ler Annalen {Neues Archiv , I, 215- 368), qui les a reconstituées d'après les autres textes, et Wattcnbach, DeutschlandsijeschichtsqueUcn, I, 49.
(2) Cf. Bethmann, Lang. Regesten, p. 229.
(3) Paul Diac, Hist. Lang., II, 7-9.
(4) Agathias, I, 7, p. 19; II, 1. Paul Uiac, II, 2 ; Greg. Tur., IV, U.
(5) Agathias, II, 13-14.
(6) Paul Diac, II, .1.
LA CRÉATION DE l'EXARCHAT.
administratif, au moins au début de l'invasion, ne devait jii ne pouvait sembler nécessaire.
Aussi bien ritalic entière ne fut-elle pas tout d'abord désorganisée par la coiujuèlo lombarde ; et à supposer, ce que je ne pense point pourtant, que la conquête de la Vénétie et de la Ligurie ait amené tout aussitôt une réorganisation administrative do ces provinces, encore faul-il roconnaîLic (juo le centre et le sud de la péninsule, épargnés par les premières attaques des barbares, n'exigeaient nullement un semblable remaniement. La conciuôte lombarde n'inonda point d'un seul coup toute la péninsule. Alboin en trois ans avait conquis la Vénétie , la Ligui'ie , la Tuscie (1) , mais il semble s'être arrêté sur la ligne de l'Apennin et du Tibre. Sans doute les duchés de Spolète et de Bénévent furent fondés d'assez bonne heure (2), mais ils no prirent point tout de suite le développement qu'ils auront plus tard (3). Pendant l'anarchie qui suivit la mort d'Alboin , la conquête ralentit ses progrès , et les Byzantins, qui n'avaient point cessé de résister, purent conserver longtemps l'espoir de recouvrer leurs provinces envahies (4). Ils ne jugeaient point l'Italie irrévocablement perdue, ils ne pensaient point que la confusion présente dût être définitive; en Vénétie comme dans l'Emilie, ils songeaient cà délivrer les territoires occupés par les barbares, et gardaient l'invincible espoir d'une victoire prochaine et d'une reprise assurée de leurs provinces conquises (5). C'étaient là des illusions que l'événement devait bien vite démentir , mais du moins permettent-elles de douter que les Byzantins, si tenaces à conserver sur les listes officielles les noms des provinces irrrévocableraeiit abandonnées (()), aient sacrifié si vile, dans un remaniement territorial, des régions sur lesquelles ils n'avaient abdiqué aucune prétention.
Ainsi, au moment où Longin débarquait en Italie, rien n'appelait et tout écartait l'idée d'une réforme administrative. Aussi
(1) Paul Diac, II, 14, 25, 2G.
(2) Lang. Regest., p. 229. Paul Diac, III, 13. An)i. Cavenses (M. G. H., III, 186).
(3) Paul Diacre place sous le règne d'Autharis (III, 32) la fondation des duchés de Spolète et de Bénévent.
(4) A la date de 577, l'historien byzantin Ménandre regarde l'invasion lombarde comme toute passagère (cdit. Bonn, p. 327-328).
(5) Lettre de l'empereur Maurice à Grégoire le Grand (Baronius, VIII, 15) : « Quousque... et partes Italiao paco aliter constituantur. » Cf. VIII, 13 : « Crcdimus nos celcriter, devictis gentibus, adpristinam libertatem deduci.» Cf. Bouquet, Ss. rer. Franc, IV, 87.
(6) Rambaud, L'Empire byzantin, p. .300.
12 l'exarchat de havenne.
le nouveau gouverneur n'eut-il aucune raison de recevoir un titre jusque-là inusité. Tous les textes ([ui mentionnent ce personnage, VOrigo geiilis Langobardonim (I) et Paul Diacre (2) aussi bien qu'Agnellus (3) (et ce dornior témoignage, emprunté aux annales officielles et contemporaines Je Ravenne, a ici une importance particulière) lui donnent, non point le titre d'exarque, mais celui de praefeclus ; un document plus précis encore, une inscription , le désigne par le môme terme de praefecius (4) : et il n'y a aucune raison de croire que le mot soit ici identique à celui d'exanjue (5). Il est possible, il est môme probable que dans les graves circonstances où se trouvait l'Italie , Longin a joint à la charge de préfet du prétoire celle de magisier militum : plusieurs fois déjà, dans la province d'Afrique, on avait ainsi réuni en une même main le pouvoir civil et l'autorité militaire (6) : et en Italie, Narsès avait eu des prérogatives de cette sorte. Mais il n'y avait là aucune nouveauté, et dans la nomination de Longin aussi bien que dans son gouvernement, aucune trace n'apparaît d'une réforme provinciale et administrative, qui, en un jour donné , à une date précise , aurait d'un seul coup transformé l'Italie et mis à sa tête pour la gouverner un fonctionnaire nouveau désigné sous le nom d'exarque.
La transformation d'où sortit l'exarchat se fit d'une manière plus obscure et plus lente ; elle fut la résultante de plusieurs causes qu'il est assez aisé de déterminer : ce sont les progrès de la conquête d'une part, et la condition nouvelle du pays qui en fut la consécjuence, et d'autre part les nécessités nouvelles que le soin de la défense imposa aux Byzantins.
Au moment où l'invasion lombarde commença à s'étendre sur la péninsule , il est certain qu'elle amena avec elle un complet bouleversement dans les limites des anciennes provinces romai-
(1) Ss. ver. Lang., p. 5.
(2) Paul Diac, II, 5, 29, 30.
(3) AgnelL, 95, 96. Cf. même des écrivains bien postérieurs, et pour qui le titre d'exarque était plus familier. Dandolo, VI, 1, et Chron. Altina.le (M. G. H., XIV).
(4) Orelli, G336 : Cancellarius praefecti Longini.
(5) Calisse le croit (p. 290-291). Mais la preuve empruntée à un papyrus du septième siècle (Marini, 132) est loin d'être décisive, et, en tout cas, pour la fin du sixième siècle, la correspondance de Grégoire le Grand montre que la distinction est nettement établie entre le préfet et l'exarque (Greg. M., epist. V, 11).
(6) C. /. L., VIII, 4C77 : « Solomo gloriosissimus exconsule, magister militum et praefectus Africae. » Cf. ibid., 1863, 4799.
LA CRÉATION DE l'eXARCHAT.
nes; un groupement nouveau des territoires en lui hi conséquence nécessaire. Dans toute l'Italie, les régions (]ni av;ii(!iit échappé aux barbares se rapprochèrent les unes des autres, sans souci des anciennes divisions provinciales, et se groupèrent autour des villes où s'était concentrée la résistance et réfugiée l'administration impériale. En Ligurie , le vicaire du jiréfet du prétoire s'était enfui de Milan à Gènes (1) : c'est autoui- de cette ville que se rassemblèrent les débris de la pi-ovince. En Vénétie , le gouverneur avait quitté sa résidence d'Aquilée pour chercher refuge dans la citadelle de Grado (2) ; c'est à l'abri de cette ville que se plaça la portion orientale de la province, l'Istrie, soustraite ■'i l'envahisseur ; le reste de la région , coupé d'Aquilée , sa capitale , se rattacha tout naturellement aux débris de l'Emilie et de la Flaminie dont elle était voisine : et tous ces lambeaux des anciennes circonscriptions administratives trouvèrent pour centre Ravenne, capitale de la Flaminie et résidence du préfet d'Italie (3). Autour de Rome, où le [tréfet de la ville représente l'autorité impériale (4), se groupent les débris de la Tuscio, de la Valeria, de la Campanie ; le reste de cette dernière province, bien réduite par la création du duché de Bénévent, se concentre autour de Naples , où le judex Campaniae (5) transporto sa résidence. Sans doute, au début, dans ces groupes nouvellement formés, persiste le souvenir bien distinct des provinces au^:quelles appartient chaque région. La preuve en est que, plus tard encore , à l'époque même où le groupement nouveau des territoires a été officiellement consacré, l'usage continue à distinguer, dans chaque province, des régions correspondant aux anciennes divisions romaines : dans l'exarchat proprement dit, l'Emilie, la province de Ravenne (Flaminie) , le duché de Ferrare (Vénétie) ; dans le duché de Pentapole , la Pentapole (Picenum annonairo) et i'Auximanum (Picenum suburbicaire) ; dans le duché de Rome, la Tuscie, la Campanie et la Sabine (Valeria). Au moment où l'invasion lombarde a brisé les anciens cadres des provinces, les débris s'en sont d'abord juxtaposés sans se confondre : tout en formant le même groupe, ils ont, au début, gardé leurs anciens noms. Mais ces lambeaux qu'a rapprochés le hasard des événements , que les
(1) Greg. M., Epist. IX, 35.
(2) Paul Diac, II, 10.
(3) Marquardt, Sla.a.tsver\vall., 1" édit., I, 84.
(4) Greg. M., Epist. IV, 2 ; V, 40.
(5) Ihid., III, 1, 15.
l'exarchat de ravenne.
progrès de la conquête ont violemment séparés do leurs anciens cadres naturels (1), qui se trouvent, temporairement au moins, réunis sous l'autorité d'un môme gouverneur, tendent peu à peu à se fondre, à vivre d'une vie commune, h former une série de groupes homogènes, parfois complètement isolés les uns des autres et obligés, par cet isolement môme, à ne compter que sur leurs propres forces (-2). Dans chacun de ces groupes , les autorités civiles ont gardé au début les attributions et le rang qu'elles avaient avant la conquête. Mais quel est, dans chacun de ces territoires, la grande préoccupation et l'intérêt suprême? C'est la défense du pays contre l'ennemi barbare. Aussi, dans les villes isolées, conservées à l'empire , c'est l'autorité militaire, représentée par le magister militum (3) ou le tribunus (4), qui joue le principal rôle ; dans les places reconquises par les Grecs , c'est elle qui prend toutes les dispositions nécessaires (5); dans les provinces plus considérables enfin , c'est elle qui acquiert chaque jour une importance croissante aux dépens du pouvoir civil qui , sans disparaître pourtant , passe en réalité au second rang.
Tel était l'état de fait, auquel, peu d'années après le commencement de la conquête, se trouvaient amenées la plupart des provinces byzantines d'Italie ; il restait à achever et à consacrer, par une réorganisation officielle, la transformation élective qu'avaient produite les événements. Plusieurs années de luttes contre l'invasion et les établissements durables fondés par les Lombards avaient prouvé qu'on ne reprendrait point sans peine les territoires perdus ; d'autre part, le> nécessités de la défense exigeaient des mesui'cs énergiques pour protéger et sauver ce que le gouvernement impéi'ial avait conservé de la péninsule. On ne pouvait plus, comme au début, espérer un prompt et décisif succès, qui permît de rétablir, tout d'une pièce, l'ancienne oi'ganisation provinciale, et, d'autre part, il importait de veiller à la sûreté des groupes nouveaux, souvent isolés les uns des autres, qui s'étaient formés avec les débris des anciennes circonscriptions. Dans de semblables circonstances, la politique à suivre était toute tracée. Pour assurer dans le gouvernement l'unité de direction néces-
(1) Ainsi la Campanie et la Vénétie sont coupées en deux : la Ligurie, isolée du reste de l'exarchat ; Rome, entièrement séparée de Ravenne {Lib. pontif., 112).
(2) MiR-ne, LXXII, 703 (lettre de Pélage II).
(3) Paul Diac, III, 8, 27.
(4) Greg. M., epist. XI, 24.
(5) Ibid., IX, 89.
LA CRÉATION DE l'eXARCHAT.
saire, Jiistinien avait, dans plusieurs provinces d'Asie, remanié les territoires et transformé l'administration (1); à plusiour,s reprises, dans la province d'Afrique et morne en Italie, on avait réuni momentanément entre les mômes mains l'autorité civile du préfet du prétoire et les pouvoirs militaires du magisler mililum. Il suffisait de rendre permanente cette réunion passagère des deux pouvoirs; sans supprimer le régime civil, do subordonner ses fonctionnaires aux officiers militaires; enfin et surtout de prendre les divisions militaires pour base de la réorganisation territoriale. C'est ce qui arriva à la fin du règne de Justin II. Sans faire disparaître le préfet d'Italie, l'empereur plaça au-dessus de lui un chef suprême, l'exarque, à la fois commandant militaire et gouverneur général de la péninsule. Sans supprimer entièrement l'administration civile, il mit à la tête des provinces réorganisées des officiers militaires, les ducs.
On a proposé bien des étymologies pour expliquer ce mot à-'exarque, et il n'est point sans intérêt d'en fixer le sens précis pour comprendre le caractère de cette fonction nouvelle. Les uns font venir ce litre du fait que l'exarque recevait du prince (éx toïï àp^o'^'to?). l'autorité dont il était investi (2) ; d'autres supposent qu'il désigne un gouverneur chargé d'administrer une province extérieure de l'empire (e^w àpy;>i) (3) : l'une et l'autre étymologies, bien peu satisfaisantes à mon gré, ont en outre ce grave tort de considérer le terme comme inventé tout exprès pour désigner le gouverneur de l'Italie byzantine, et de ne tenir nul compte des textes assez nombreux où on le trouve employé auparavant. Dès la fin du quatrième siècle, il existait dans l'armée romaine, particulièrement dans les corps auxiliaires, un officier nommé exarcus (4), et sous ce nom on entendait, semble-t-il , le praefectus qui commandait Vala ou le numerus. A l'époque de Juslinien, le terme d'éçap/o; s'appliquait d'une manière générale à tout officier, quelque rang qu'il occupât dans l'armée, par opposition aux simples soldats (5) : puis, peu à peu, le titre semble exclusivement réservé aux personnages investis d'un grand commandement militaire (6). C'est dans ce sens qu'il faut l'entendre lorsque, dans
(1) Nov. 24, 25, 26, 29, 30.
(2) Rubcus, p. 125.
(3) Beretti, p. 156.
H) C. /. L., III, 405; V, 4376, 5821, 5823, 7000, 7001. Orelli. 6717.
(5) Nov. 130, c. 1, 5, 6 : « tôt; sÇdcpxoi; xal toï; (TTpaTcwTatç, »
(6) Leg. milit. 35, 47 (Leunclavius, p. 253).
16 l'exarchat de kavenne.
Théophaae, Narsès reçoit le nom d'e^ap/oi; Pw[xatiov (I); dans ce sens, lorsque le centurion Phocas, au moment où il s'insurge contre Maurice, est élevé sur le bouclier par ses soldats et proclamé exarque (2) ; dans ce sons, lors(juo Basiliscus, envoyé par Léon contre Genséric, est nommé stratège et exarque de la flotte (3); dans ce sens enfin, chez la plupart des chroniqueurs byzantins (4). Parfois môme on désigne sous le nom d'exarque certains personnages barbares, pourvu qu'ils exercent un grand commandement : ainsi le roi maure Goutzinas est appelé e^apx,oî Twv Maupixavwv (5), et les texies latins donnent au même prince le titre de viagisler militum (6). L'exarque était donc avant toute chose un haut fonctionnaire d'ordre militaire, investi d'un pouvoir supérieur à toute autre autorité. Aussi quand , à la fin du sixième siècle, on réorganisa, sans doute vers la même époque, les provinces d'Afrique et d'Italie, on n'eut point à inventer, pour désigner leurs gouverneurs, un titre inusité : on leur donna le nom déjà connu d'exarque, et ce nom est, ce semble, particulièrement significatif. Il mai-quait à la fois le caractère essentiellement militaire et le pouvoir discrétionnaire confiés par l'empereur au nouvel administrateur de l'Italie.
Si l'on considère seulement l'extension des pouvoirs accordés , Narsès et Longin ont eu à peu de chose près l'autorité effective, sinon le titre d'exai-que (7) ; mais, si l'on comprend, d'autre part,
(1) Théophane, p. 228.
(2) Théophane, p. 287. Cf. Théoph. Simocatta, édit. Bonn, p. 326, et Cedrenus, I, 705.
(3) Théophane, p. 11.5.
(4) Cf. en particulier Jean Malalas, qui écrit au sixième siècle, et chez qui ÊÇapxoç est fréquemment employé avec le sens do « général » (p. 453, 463, 464, 406). On y trouve le même mot employé pour désigner les généraux perses : « oï êlapx^ot nepdôiv » (p. 4G5, 4G9) , et il faut y signaler ce terme : « MT)pa[ji ô TtpàiToç eÇapxoç Ileptjwv m (p. \hT). Cf. aussi Chron. Pasc, p. 706, 708, et Const. Porph., De adm. imp., 244.
(5) Théoph., p. 238. Malalas, p. 495.
(6) Corippus, Joliann., VI, 2G7 ; VII, 262-271 ; VIII, 260-273.
(7) Pourtant, entre leur dignité et la charge nouvelle, on peut observer bien des différences. A côté de Narsès, le préfet du prétoire garde un pouvoir bien plus considérable qu'à, côté de l'exarque; quant à Longin, loin d'être, comme l'exarque, un magistrat supérieur au préfet, il est le préfet d'Italie lui-même, momentanément investi d'un grand commandement militaire. La création de l'exarchat, au contraire, qui réunit d'une manière permanente les deux pouvoirs entre les mêmes mains, relègue définitivement le préfet d'Italie au second rang de la hiérarchie administrative. — En outre, Narsès et Longin administrent l'Italie partagée suivant l'ancien sys-
LA CRÉATION DE l'bXARCHAT.
que l'institution de celle magistrature nouvelle marque non point seulement une reforme administrative, mais bien l'ashèvoment officiel de l.i transformation provinciale do l'Ilalie, il faudra reculer de quelques années la création de l'exarchat.
Le premier texte où se rencontre la mention de l'exarque est la fameuse lettre adressée par Pélage II au diacre Grégoire, son apocrisiaireà Constantinople ; ce document porte la date du 4 octobre 584 (1). Le gouverneur d'Italie était probablement à ce moment Smaragdus. Je ne pense point pourtant que Smaragdus doive être regardé comme le premier exarque d'Italie ; pour justifier et expliquer la collation d'un titre nouveau et aussi considérable, il faut, ce semble, un personnage de rang plus haut, de famille plus éminente que ne paraît avoir été l'exarque Smaragdus : or, quelques années auparavant, nous trouvons précisément en Italie un personnage de celte sorte, dont la qualité est de nature à justifier une aussi haute faveur.
Un chroniqueur de la fin du sixième siècle , qui avait passé à Coustantinople une partie de sa vie (2) , l'abbé Jean de Biclar , nous apprend qu'en l'année 576 le propre gendre de l'empereur Justin, Baduarius, fut battu en Italie par les Lombards et mourut peu de temps après (3). Le personnage mentionné par le chroniqueur n'est point pour nous un inconnu. Corippus , dans son poème en l'honneur de Justin , nous apprend qu'il était revêtu des hautes dignités de patrice et de curopalate, et qu'il était devenu, par son mariage, le successeur désigné de Justin (4). C'était donc un des premiers personnages de l'empire : et il est évident de soi que, s'il commandait en Italie les armées byzantines, c'était eu qualité de gouverneur suprême de la péninsule. Les empereurs
tème romain ; à la création de l'exarchat correspond la réorganisation territoriale. Wilmans, qui voit dans l'exarchat une simple transformation de la préfecture du prétoire (C. /. L. , VIII, 10529, et praef. , p. xix), se trompe donc complètement.
(1) Migne, LXXII , 703 : « Et exarchus nullum nobis posse remedium facere scribit. » Jaffé, Reg. 1052.
i2) WaUenbach, I, 70-71.
(3) Mignc , LXXII , 865 : « Bandarius gêner Justini principis a Langobardis praelio vincitur et non multo post vitae finem accepit. »
(4) Coripp., II, 284 :
Dispositorque novns gacrae Baduarius aulae, Successor soceri (faclus mox curopalati est).
Cf. Ducange, Familiae byzant., p. 81-82 [Constantinopolis christ., Venise, 1729), et Théoph., p. 246.
l'exarchat de ravenne.
d'Orient confiaient volontiers, dans les moments de crise, l'administration des provinces importantes à des personnes de leur famille. C'est ainsi qu'au lendemain de la conquête de l'Afrique, Juslinien en avait remis le gouvernement à son neveu le patrice Germanus (1) ; plus tard il y envoya le sénateur Areobindos, àqui il avait fait épouser sa nièce Préjecta (2). A ces membres delà famille impériale , on conférait généralement des pouvoirs extraordinaires. On ne se contentait point, comme on faisait pour d'autres gouverneurs, de concentrer en leurs mains l'autorité civile et militaire (3) : Germanus eut en Afrique son préfet du prétoire et son maqisler mililum , mais il fut hiérarchiquement supérieur à tous les deux (4). Il est vraisemblable qu'au temps de Justin II on ne fit pas moins pour l'héritier de l'empire chargé de combattre les Lombards en Italie : à lui aussi , comme à Germanus, on donna la direction suprême des opérations militaires, en même temps que la préséance sur le préfet du prétoire , Ic'est-à-dire les pouvoirs mômes dont on trouve peu après investis les exarques d'Italie. N'est-on point en droit de supposer que pour le curopalate Baduarius , pour le premier personnage de l'empire après le souverain, on a imaginé, pour désigner l'autorité suprême dont il fut revêtu, ce titre officiel d'exarque, que l'on trouve, quelques années après lui, porté par le gouverneur général de la péninsule? Assurément ce n'est là qu'une hypothèse , mais elle peut expliquer, ce semble, comment, entre le préfet Longin (569-572) et l'exarque Smaragdus (584), s'est produite, entre 572 et576, la transformation administrative d'où est sorti l'exarchat (5).
(1) Procope, Bell. Vand., II, 16, Cf. Proc, Bell. Goth., III, 40, p. 450-451, et Ducange, Fam. byz., 82.
(2) Proc, Bell. Vand., II, 24.
(3) P.ar exemple, Solomon, qui précède Germanus (534-536) et qui lui succéda (539-544), fut à la fois praefectus praetorio et magisler militum (C. /. L., VIII, 4C77, 4799, 1863). Cf. Vict. Tunnunensis (Roncalli , II, 370), qui dit de lui : « Utriusque potestatis vir strenuus. »
(4) Proc, Bell. Vand., II, 16.
(5) C'est un peu plus tard , et sans doute par analogie , que fut constitué l'exarchat d'Afrique. La première mention que l'on rencontre de l'exarque d'Afrique est de juillet 591 (Greg. M., ep, I, 61} ; il est possible qu'à cette date le titre fût assez nouveau. Le contemporain Théophylacte Simocatta (VII, 6, p. 280), parlant de Gennadius, dit qu'il était rà TyivixôcuTa Aéxap (il me semble qu'il faut corriger ëÇapyoç), où <7TpaTT)-cà;... TÎj; AiêOr); : cette phrase semble indiquer que Gennadius fut le premier exarque d'Afrique. Sous Justin II et sous Tibère (578-582), les textes ne mentionnent point d'exarque dans la province ; les inscriptions font connaître des praefecti (C. /. L., VIII, 1434, 10498) et des magistri militum Africae (C. /. L., VIII, 4354, 2245). Jean
LA CRÉATION DE l'eXARCHAT.
En même temps que lo gouvernement central prenait une nouvelle forme, l'administration provinciale était réorganisée, les circonscriptions territoriales remaniées. Dans les groupes formés par la conquête lombarde, des ducs scml)lai)les h ceux (|ue Justinien avait institués dans l'Afrique reconquise (1) étaient chargés de veiller à la défense des possessions byzantines (2) ; et, pour mieux assurer la sûreté de ces territoires, de nouvelles divisions provinciales, appropriées aux nécessités militaires, s'établissaient en Italie. Ce n'est point, nous l'avons vu, dans les premières années qui suivirent la conquête que se fil , au moins officiellement , cette modification des circonscriptions administratives , mais il est certain, d'autre part, qu'avant 590 une réorganisation territoriale s'était faite dans la péninsule. A cette date , en effet , les anciens cadres des provinces romaines sont officiellement brisés : ristrie forme un gouvernement spécial distinct de la Vénélie (3) ; à la place de l'ancienne Campanie on trouve deux Campanies nouvelles , dont l'une dépend administrativement de Rome (4) et l'autre de Naples (5) ; enfin, dans la Flaminia, un dédoublement s'est produit : Rimini, qui faisait jadis partie de la même province que Ravenne, en est aujourd'hui détaché et sert de capitale à une circonscription nouvelle, où une portion du Picenum suburbicaire (Ancône, Osirao) est incorporée au Picenum
de Biclar (Migne, LXXII, 865) dit qu'en 578 Gennadius fut envoyé en Afrique comme magistcr militum in Africa ; il y resta peut-être, et reçut, dans la suite, par analogie avec l'Italie, lo titre d'exarque.
(1) Cod. Just., I, 27.
(2) Calisse (281-282) cherche l'origine de ces ducs dans les commandants militaires établis par Bélisaire dans les villes italiennes au moment de la guerre gothique (Proc, Bell. Goth., III, 3). Il semble qu'entre ces fonctionnaires et les ducs de l'époque byzantine il n'y a nul rapport à établir. 1° Les ducs dont parle Procope sont de simples commandants militaires dont l'autorité est bornée à une seule ville ; les ducs dont nous parlons commandent à une province, et réunissent les pouvoirs civil et militaire. 2° A supposer que les ducs de la guerre gothique aient eu, comme ceux de l'époque postérieure, autorité en matière civile, cette extension de pouvoir n'a pu être que temporaire. Pendant les douze années de paix qui suivent la guerre gothique, et sur lesquelles M. Calisse lui-même appelle l'attention (p. 279-280), la séparation des deux pouvoirs est nettement établie par la Pragmatique.
(3) Bouquet, IV, 88. Greg. M., Ep. IX, 93. Anon. Rav., IV, 29, p. 247.
(4) Greg. M., Dial., III, 18, dit : in Campaniae partibus, pour un endroit situé à 40 milles de Rome. Cf. , sur ce nom appliqué au Latium dès le quatrième siècle, Mommsen, C. /. L., X, p. 499. Cf. aussi Anon. Rav., IV, 29 (p. 248-249).
(5) Greg. M., Ep., III, 1, 15.
l'exarchat de bavenne.
annonairo (1). Ce dernier fait est, ce semble, particulièrement significatif dans une province telle que la Flaminie, dont la guerre avait respecté les anciennes limites : la division qui sépare le duché de Rimini (2) de la province de Ravenne n'est point le fait du hasard ni le résultat des événements militaires; elle atteste un remaniement territorial officiel et voulu, qui, aux anciennes circonscriptions administratives, a substitué des provinces nouvelles et organisé en duchés militaires, créés pour la défense, les divers groupes de territoires épargnés par la conquête lombarde. A quelle date faut-il placer cette réorganisation ? Assurément elle est antérieure à 590 , et l'on peut croire sans invraisemblance qu'elle accompagna la création de la dignité d'exarque, et que la réfornie administrative accomplie entre 572 et 57G eut pour complément et pour corollaire le remaniement territorial (3).
(1) Anon. Rav., IV, 29, p. 247-248, où la province Flaminia. Ravennalis est distinguée de la Pentapole et de l'Annonaria Pentapolensis. Cf. Peruzzi, Diss. Anconit., p. 188.
(2) Greg. M., Ep., 1, 58.
(3) II n'est pas sans intérêt de consulter, pour la géographie de l'Italie byzantine vers cette époque, le document connu sous le nom d' « Anonyme de Ravenne, » traduction latine d'une cosmographie composée à Ravenne vers la fin du septième siècle (Mommsen, Ueber die Rav. Cosm., 110-117). Malheureusement, ce traité géogi'aphique, qui a emprunté la plupart do ses informations à une carte de l'époque romaine (Mommsen, 96 et suiv.), à peine remaniée et mise au courant sur quehjues points, nous fournit peu de renseignements applicables au temps où le cosmographe écrivait. La description de l'Italie fait pourtant exception. La liste des 18 famosissimae provinciae (IV, 29), entre lesquelles l'Anonyme partage la péninsule, no saurait venir de la carte du troisième siècle (Mommsen, 105), et n'a aucun rapport avec les catalogues de l'époque romaine, dont elle mentionne seule..lent douze provinces sur dix-sept. Elle représente un état de l'Italie postérieur à la conquête lombarde ; on y trouve, en effet, la distinction de la Tuscia (lombarde) et de la Tuscia Romae, et, sans prétendre qu'on y puisse trouver l'exacte division administrative de la péninsule, du moins peut-on affirmer que, poi<r les possessions byzantines, l'Anonyme connaît assez bien le nouveau groupement des régions. Il fait de l'Istrie et de la Vénétie deux provinces séparées, distingue la Flaminie ou province de Ravenne de la Pentapole, la Tuscia Romae de la Tuscia lombarde ; il connaît la Campanie romaine, qu'il appelle fort justement Campania Taracinensis , et la distingue de l'autre Campania (car je ne pense point qu'il faille voir là une erreur du copiste et lire, comme le veut Mommsen (p. 105), Samnium) ; il mentionne la provincia maritima Italorum, qui s'étend sur la côte du golfe de Gènes. L'Anonyme semble donc assez au courant, sinon des divisions de l'Italie lombarde, du moins des principales régions de l'Italie byzantine, et le fait n'a rien de surprenant si l'on songe qu'il écrivait à Ravenne, et qu'il a pu avoir entre les mains des documents précis. On sait, au
LA ChÉAtlON DE l'kXAUCHAT.
Il faut avouer toutefois , — et ceci semble d'abord contredire notre hypothèse, — que, dans des documents postérieurs à l'année 590, on trouve rréijucminent la mention dos anciennes provinces inscrites sur les catalogues du cinquième siècle. Grégoire le Grand, dans ses ouvrages, parle de la proviiicia Liicania (I), de la provincia Bruluonim (2), de la provincia Samnii (3), de la provincia Valeriae (4) , de la provincia Piceni (5). Bien plus , et ceci semble mettre en question la réalité de la réforme administrative autant que celle de la réorganisation territoriale, il nomme un judex Samnii {Q), nnjiidex CampaniaeÇ). Est-ce à dire que la province auquel demeure ainsi attaché un titre officiel de la hiérarchie byzantine était encore, au temps de Grégoire, officiellement désignée par le nom qu'elle reçoit dans ces textes, et qu'elle avait autrefois porté ?
L'objection n'est point si forte qu'elle semble tout d'abord. Le judex Samnii dont parle Grégoire le Grand a quitté depuis longtemps la province de Samnium, et, fuyant devant l'invasion lombarde, il a cherché en Sicile une retraite plus sûre : il a gardé un titre datant d'une époque antérieure à la conquête , mais qui
reste, qu'en plusieurs endroits il a rajeuni la description empruntée à la carte par l'emploi de documents plus récents (Momnisen, 106-108, 117).
Toutefois, cette division do l'Italie ne saurait s'appliquer au temps même où écrivait le cosmographe (vers 678) ; elle est évidemment empruntée à des documents plus anciens. La mention de la provincia maritima ne s'explique qu'avant la conquête du pays par Rotharis (vers 640). J'inclinerais donc à croire que nous sommes ici en présence d'une liste, non point précisément des divisions administratives, mais des régions de l'Italie telle qu'on la pouvait dresser dans les premiers temps qui suivirent la réorganisation de la fin du sixième siècle, alors qu'on n'avait point perdu encore le souvenir des anciens noms de provinces, et qu'il fallait pourtant tenir compte des nouvelles circonscriptions administratives.
Le Liber Ouidonis , qui provient d'une recension plus développée de la cosmographie grecque (Mommsen, 110-113), un pou postérieure k la rédaction du texte traduit par l'Anonyme, nous donne une description assez différente de l'Italie. Il y faut seulement noter la substitution du nom de Calabre à celui de Bruttium (p. 503), qui indique une recension postérieure à 680 (Mommsen, 112-116).
(1) Cireg. M., Ep., IV, 6.
(2) Ibid., I, 41.
(3) Greg. M., Dial, III, 26.
(4) Ibid., II, 4; IV, 22 ; Ep., X, 1.
(5) Greg. M., Ep., XII, 24.
(6) Ibid., II, 32.
(7) Ibid., III, 1, 15. Cf. Migne, LXXII, 755.
l'exarchat de ravenne.
ne répond plus, en 592 (1), à aucune réalité, puisqu'il n'y a plus de province de Samnium, mais bien un duché de Rénévent; il atteste seulement, comme nous l'indiquions nous-môme, que la réforme provinciale n'a point immédiatement suivi la conquête, et que, pendant quelques années au moins, les anciennes circonscriptions administratives ont gardé leurs noms et leurs magistrats d'autrefois. Quant à la Campanie, nous savons par Grégoire lui-même ce qu'il faut entendre sous ce nom : ce n'est plus l'ancienne Campanie, mais une Campanie réduite, organisée en duché (2) , et qui se confond parfaitement avec le duché de Naples.
Les autres textes de Grégoire le Grand n'ont pas une portée plus sérieuse ; toul d'abord le mot de provincia signifie, dans la bouche du pape , région plutôt que province (3), car on ne saurait enten-» dre dans ce dernier sens les termes de provincia Marsorum (4), de provincia Nursiae (b) , de provincia quae Sura nominatur (6), qui ne se i-encontrent point sur les listes ofTicielles. En second lieu, une réforme, si complète qu'elle puisse être, ne saurait, surtout lorsqu'elle est toute récente encore, faire disparaître en un jour tous les souvenirs d'un système qui pendant plus de cinq siècles avait régi l'Italie. Aussi les anciens noms dos provinces restèrentils employés durant bien des années encore (7) ; quoiqu'ils eussent perdu tout caractère officiel, l'usage les conserva pour désigner dans les circonscri[)tions nouvelles les régions correspondantes aux anciennes divisions romaines : l'Eglise , dont les patrimoines avaient , au moment de leur formation , pris le nom de la province où ils étaient établis, ne remania point ses divisions administratives à chaque changement introduit dans les circonscriptions civiles, et conserva à ses propriétés leurs noms primitifs (8) : mais malgré ces souvenirs , qu'explique sufiisarasamment l'effet des habitudes anciennes , on peut affirmer que , dès la fin du sixième siècle, un nouveau groupement des terri-
(1) Jaffé, Reg. 1186.
(2) Greg. M., Ep., X, 11.
(3) L'équivalent grec {Dial., I, 4. Migne, LXXVII , 166) est x<^P« » ^on
(4) Grog. M., DiaL, IV, 24. Cf. Lib. pontif., 116, et Duchesne, 317, n. 1.
(5) DiaL, III, 37.
(6) Ibid., IV, 23.
(7) Lib. pontif., 273.
(8) Calabria, Apulia, Samnium, 8abina, Istria, Alpes Cottiac, Nursia (Johannis Diac, Vita Greg., II, 53); Liguria {ibid. et IV, 24); Tuscia {ibid.
LA CRÉATION DE l'eXAIIG1I/VÏ.
toires s'était fait dans la péninsule, et que les provinces nouvelles avaient à leur tête, non plus, comme au quatrième siècle, un consularis ou un praeses, ou, comme ;\ l'époque justinicnno, un judex , mais un fonctionnaire nouveau et d'un caractère tout particulier. Sans doute on ne rencontre point dans les textes de la fin dn sixième siècle la liste comi)lète dos provinces byzantines telle qu'elle est fixée au septième et au huitième ; Grégoire le Grand n'emploie point encore les termes d'exarchatus ou de ducatus romanus; mais qu'importe si l'on trouve ou non dans les documents le nom officiel de la province, pourvu que l'on puisse établir le point essentiel de la réforme , des groupes nouveaux constitués sous une administration nouvelle? Si la province a un iux à sa tète , ne pourrons-nous pas légitimement conclure à l'existence du ducatus'^
C'est cette recherche qu'il nous faut faire pour compléter les indications précédentes. A quelle date rencontre-t-on, dans les textes, pleinement constitué sous sa forme nouvelle, chacun des gouvernements militaires dont la réunion compose l'exarchat ?
Les divisions administratives de Vexarchat.
Dès la fin du sixième siècle, l'Istrie formait un gouvernement particulier, ayant à sa tète un magister mililum , relevant directement de l'exarque (1) et chargé non seulement du commandement militaire, mais encore de l'administration générale de la province (2). Quoique ce personnage ne soit point expressément désigné par le titre de duc, on ne saurait douter qu'il n'en exerçât toute l'autorité et ne fût le gouverneur suprême de l'Istrie grecque : c'est ce qui ressort clairement d'un document de l'époque carolingienne (804), où sont consignés les résultats d'une enquête ouverte sur la condition de la région à l'époque byzantine : le personnage placé à la tète de la province et auquel sont subordonnés tous les autres fonctionnaires impériaux porte, comme le gouverneur mentionné par Grégoire le Grand, le titre de ma-
et Jaffé, Reg. 2196, 2198, 2199) ; BruUium (Greg. M., Ep., XII, 20, 21); Campania (Grcg. M., Ep., III, 1, 5, 19, 23, 40; XI, 17).
(1) Greg. M., Ep., IX, 93 ; XIII, 33 : « In Istriae partibus locuin vestrum (exarchi) agere... noscuntur. »
(2) Ibid., IX, 93 : « Inter curas injunctae vobis gubcrnationis illarum partium. »
l'exarchat de RAVENNIÎ.
gister militum (1). Aussi bien, au point de vue administratif, les termes de magisler rnilitum et de dux sont-ils souvent employés l'un pour l'autre , les fonctions de duc étant fréquemment confiées à (les officiers du grade de magister mililum (2). On peut donc admeHre qu'à la fin du sixième siècle , l'Istrie , nettement séparée de la Vénétie (3), était organisée en un gouvernement distinct, administré par un fonctionnaire d'ordre militaire.
La Vénétie était , ce semble , constituée de la môme manière. Tandis que dans la plupart des cités de cette région on trouve à la tête du gouvernement des tribuns (4), magistrats dont l'autorité , comme on le verra plus loin, demeura toujours bornée à une seule ville, dans une place au contraire de la Vénétie, et dans une des plus importantes, à Opitergium , on rencontre un fonctionnaire de rang plus élevé, désigné par les noms de pali'ice et de duc (5). C'ést ce personnage qu'on trouve en négociations et en luttes avec les gouverneurs du Frioul lombard (6) , et l'importance de son rôle autant que l'éclat de son titre semblent attester qu'il exerce autorité sur la région vénitienne tout entière. Aussi bien , après la chute d'Opitergium (7), ce duc ne disparaît point; il se transporte dans une nouvelle résidence, à Héracléa (8). Or, par une coïncidence assez significative, c'est cette même ville d'Héracléa qui fut , d'api'ès les traditions vénitiennes , la première capitale du prétendu duché indépendant de Vénétie (9). Nous expliquerons plus loin ce qu'il. faut penser de cet événement dont les chroniqueurs semblent avoir faussé le caractère véritable ; mais , dès à présent , ne peut-on point admettre que le duc d'Opitergium était on môme temps le commandant militaire de la Vénétie, organisée dès la fin du sixième siècle en gouvernement indépendant?
A la même époque, l'exarchat proprement dit, c'est-à-dire la région de Ravenne, dont Riminietle Picenum étaient dès ce mo-
(1) Ughelli, lUl. sacr., V, 1097-1099.
(2) Greg. M., Ep., I, 49. Cf. Fantuzzi, I, 13, p. 111.
(3) Lib. pontif., 137. Cf. ibid., 318, et Cod. CaroL, 65.
(4) Chron. Venet. (M. G. H., VII, 11); Chron. Grad. {ibid., 39); Chron. Allinale (M. G. II., XIV, 6-7); Dandolo, p. 127. Cf. Cassiod., Variai:, XII, 24.
(5) Paul Diac, IV, 38. Chron. Grad., 43. Dandolo, p. 115.
(6) Paul Diac, IV, 38.
(7) Ibid., IV, 45.
(8) Chron. Grad., 43. Dandolo, 115.
(9) Chron. Ven., 11. Gonst. Porphyr., De adm. imp., III, 125,