LA CRÉATION DE L'EXAHCHAT
ment séparés , formait, sous l'autorité directe du gouverneur général d'Italie, une province particulière. Dfes la fin du sixième siècle, la chose n'est point douteuse : dans la correspondance de Gréj^oirc le Grand , (]ui fait connaître fort exactement la liste des fonctionnaires établis à Ravenne, il no s'en trouve aucun qui semble chargé d'administrer spécialement la région environnante. Il faut donc croire que l'exariiue s'en était l'éservé le gouvernement direct ; c'est à ce fait que la province dut son nom d'exarchat.
Le duché de Pentapole apparaît dans les textes dès le temps de Grégoire le Grand. En l'année 5'Jl (I), le pape, écrivant au clergé et au peuple de Rimini , adresse en même temps sa lettre au duc Arsicinus; ce personnage est évidemment autre chose et plus qu'un simple commandant militaire, puisqu'il se trouve mêlé aux affaires épiscopales, et puisque à côté de lui nul autre fonctionnaire civil n'est mentionné; il est assurément dans Rimini l'officier impérial du rang le plus considérable. Toutefois , rien dans la lettre ne prouve que son autorité dépasse la ville de Rimini où il réside, et s'étende réellement sur toute la Pentapole. Mais on sait , d'une part, qu'à l'époque byzantine les villes italiennes sont gouvernées directement, non point par des ducs, mais par des tribuns : conformément à cette règl,e, au-dessous du duc de la province on doit trouver à Rimini un tribun pour la ville , et il s'y rencontre en effet (2). En second lieu, si l'on étudie à la même date, dans Grégoire le Grand, la situation des autres villes de la Pentapole , nulle part on ne rencontre un officier de rang aussi élevé que le duc Arsicinus. Enfin, plusieurs textes attestent qu'à l'époque byzantine le duc provincial est indifféremment désigné par le nom de la province qu'il administre ou par celui de la ville où il réside (3). Il faut donc admettre que le duc do Rimini est en môme temps duc de Pentapole (4), et que , aussi bien que l'Istrie, la Vénétie et l'exarchat, cette province
(1) Greg. M., Ep., I, 58. Jaffc, Reg. 1126.
(2) Fantuzzi, Mon. Ra.v., l, 1-84 {Codice Bava.ro, ii° 27). De même à Naples, à côté du duc, il y a le tribunus spécialement chargé de la ville (Greg. M., Kp., II, 31).
(3) Ainsi le duc de Campanie s'appelle tout aussi bien duc de Naplcs (Greg. M., Kp., X, 11 ; XIV, G).
(4) Quoique ce terme apparaisse dans le Liber pontificalis pour la première fois en 692 {Lib. pontif., 161), il était usité auparavant (Anon. Rav., p. 38, 247-248).
l'exarchat de ravenne.
formait dès la fin du sixième siècle un gouvernement particulier, administré par un officier d'ordre militaire.
Il est moins aisé de déterminer les origines du duché de Rome. Avant le commencement du huiticnic siècle, on n'en trouve aucune mention dans les historiens; h la date de 713 seulement (1), le Liber ponlificalis i-aconte qu'un certain Pieri-e, ayant demandé à l'exarque et obtenu le gouvernement du duché de Rome ("2), le peuple refusa de reconnaître le représentant de l'empereur hérétique Philippicus. De cet épisode, pourtant, on ne saurait conclure qu'avant le huitième siècle il n'y eût à Rome ni duc, ni duché (3). Dans le passage même du Liber ponlificalis, on trouve, en face du prétendant à la dignité ducale, un autre personnage, autour duquel se rangent les adversaires de Pierre , et qui est désigné par ces mots : Christophorus , qui erat dux. Ce n'est donc point une charge nonvelle que Pierre sollicitait à Ravenne; il s'agit simplement d'un changement de personnes : et si le Liber ponlificalis ne nomme point avant cette date le duché de Rome , c'est un hasard dont on ne peut rien conclure, pas plus que la mention tardive du duché de Pentapole, qui apparaît dans le Liber en 692 seulement, n'autorise à en reculer la création jusqu'à la fin du septième siècle.
A. quel moment faut-il donc reporter la création du duché de Rome? Le Liber ponlificalis mentionne, à la date de 687, les fonctionnaires, jiidices, nommés par l'exarque au gouvernement de Rome (4) ; l'un de ces judices portait-il le titre de duc (5) ? la chose n'est point impossible, le mot judex n'ayant plus au septième siècle aucun sens déterminé et désignant indifféremment tout officier civil ou militaire, impérial ou pontifical (6); mais on ne trouve aucune preuve formelle pour appuyer cette conjecture. En 639, le Liber ponlificalis, parlant de ces mornes judices , place parmi eux , au premier rang, le chartulaire Maurice, commandant en chef de Vexercitus romanus (7); et si rien ne prouve que
(1) Galisse place (p. 306-307), je ne sais pourquoi, cet événement à la date de 708.
(2) Lih. pontif. , 176 : « Pro ducatu Romanae urbis Ravennam dirigeret praeceptum.»
(3) C'est ce que fait à tort Wilmans, l. l., p. 143-148.
(4) Lib. pontif., 157 : « Judices, quos Romae ordinavit et direxit ad dispensandam civitatem. »
(5) Reumont, II, 140.
(6) Hegel, Stàdteverf., I, 224, n. 2.
(7) Lib. pontif., 121.
LA CRÉATION DE l'eXARCHAT. 27
ce personnage portât le nom de duc, le rôle qu'il joue démontre pleinement qu'il remplissait les fonctions attachées à ce titre,. Il est dans la ville do Rome le repi'éscntant officiel de l'exarque; il y exerce pendant plusieurs années de suite une autorité suprême (1); enfin, ses pouvoirs comprennent l'administration civile aussi bien que le commandement militaire; en effet, l'exercilus dont il est le chef ne se compose point seulement do la garnison byzantine : le mot désigne fort clairement la population romaine tout entière (2). On peut donc admettre sans invraisemblance qu'à son grade de charlularius Maurice joignait les fonctions de duc, de môme qu'on voit fréquemment des magislri mililum appelés au commandement d'un duché (3).
Les lettres de Grégoire le Grand nous fournissent des renseignements plus précis. Assurément on n'y trouve nulle mention d'un duc ni d'un duché de Rome, et une partie considérable de l'administration civile urbaine demeure confiée au préfet de la ville (4). Mais dès la fin du sixième siècle, dans plusieurs des places de la région, on rencontre des officiers d'ordre militaire, comtes (5) ou magistri mitilum (6), qui, évidemment, avaient au-dessus d'eux un autre chef hiérarchique que le préfet de la ville : à Rome môme on trouve, à côté du préfet, un magister miliium chargé de veiller à la défense de la cité et à la sûreté de son territoire (7). Or, rien n'étant plus fré(|uont, à la fin du sixième siècle, que de voir des magislri militum remplissant les fonctions de duc (8), j'inclinerais à croire que dans la ville même de Rome , par respect des traditions anciennes et des antiques privilèges de la cité, l'administration civile fut, pendant quelques années au
(1) Lib. pontif., 125.
(2) Ibid., 121 : « Omnes qui inventi sunt in civitate romana, a puero usque ad senem. » •
(3) Il faut remarquer, d'ailleurs, que le titre de chartula.rius est fort voisin de celui de dux. ho Liber pontificalis (n" 269) mentionne un certain Gratiosus qui, avant d'être dux, avait été charlularius. On peut supposer, en outre, que le titre de charlularius donné à Maurice signifie charlularius sacri palatii, auquel cas il n'y aurait rien d'extraordinaire à voir un haut dignitaire du palais impérial investi du duché de Rome (Cf. Paul Diac, II, 1, 3. Lib.ponlif., 183).
(4) Grcg. M., Ep., I, 37; V, 40 ; X, 6, 7, 50. Paul Diac, Vil. Greg., 10.
(5) Greg. M., Ep., I, 13.
(6) Ibid., II, 3, 29, 30.
(7) Ibid., II, 29 ; V, 40. Dial. I, 4 (Migne, LXXVII, 169).
(8) Ibid., I, 49 : « Gloriosus magister militum, qui ducatum Sardiniae insulae suscepisse dignoscjtur ; » IX, 69 ; XII, 26.
L'EXARCrtAT DE RAVENWE.
moins , maintenue entre les mains du préfet de la ville (1), mais que, dès la fin du sixième siècle, le reste de la région romaine fut , comme toute l'Italie byzantine , constitué en gouvernement militaire, sous l'autorité du magister mililum qui commandait la place de Rome (2).
La lettre écrite en 584 par Pelage II à l'apocrisiaire Grégoire (3) fournit, ce semble, une preuve à l'appui do cette hypothèse. Dans ce document, le pape, dépeignant la triste condition de la région romaine , demande instamment que l'empereur daigne y envoyer vel unum magistnim militum el ununi ducem. Les mots ne sont point ici mis au hasard et ne désignent point une même chose ; le magister viilitum est un simple commandant militaire , le dux est un gouverneur; de plus le pape ne se préoccupe pas seulement de la ville de Rome , mais de toute la région {parles romanae). Si donc, pour administrer ce territoire, le pape demande, en 584, un duc à Constantinople, c'est que, dès ce moment, ce territoire formait un duché (4), A la vérité, ce duché fut, en général, administre par un commandant militaire qui remplit les fonctions de duc sans en porter le titre. Sans doute aussi, dans Rome même, le préfet de la ville conserva, au moins jusqu'au début du septième siècle, et peut-être plus tard encore, un rôle administratif dont les gouverneurs des autres duchés semblent avoii' plus tôt hérité ; mais, malgré ces réserves dont il faut pi;pbablement chercher la cause dans le respect qu'inspirait le nom de Rome , le principe général de la réorganisation provinciale était, dès la fln du sixième siècle, appliqué dans la région romaine : les partes romanae formaient un gouvernement distinct administré par un officier d'ordre militaire.
L'origine du duché de Naples présente également une légère difficulté. Dans un document du onzième siècle intitulé Chronique des ducs et princes de Bénévent, Salerne , Gapoue et Naples, on trouve une liste, d'ailleurs fort exacte (5), des ducs qui ont commandé à Naples : or le personnage le plus ancien mentionné dans ce texte est un certain Basile, qui, dit la chronique, fut nommé
(1) Le dernier préfet connu est de 599 (Jafïé, 1642, 1643).
(2) Greg. M., Bp., II, 3.
(3) Migne, LXXII, 703.
(4) Cf. Gregorovius, II, 47-48, 51.
(5) Cf. Lib. pontif., 181, et Ss. rer. Lang., p. 424, pour le duc Jean (711- 719); et une inscription de Tcrracinc (La Blanchère, Terracine, p. 173), pour le duc Georges (731-740).
LA, CRÉATION DE l'eXAI\GHAT.
duc de Naplcs par l'empereur lui-môme (1). Un savant napolitain, M. Capasso, s'est, dans une dissortation récente^ appuyé, sur ce document pour reculer jus(ju'<à la date de 602 l'étahlissomeiit du duché (2). Il semble assez diflicile pourtant , si l'on acrepte cette hy[)Othèse, d'expliquer les témoignages fort précis fournis par Grégoire le Grand.
On rencontre, en effet, dans la correspondance du pape, c'est-àdire dès la fin du sixième siècle, un duc de Campanie, dont la résidence est à Naples (3) , et qui, par conséquent, doit être identifié avec le duc do Naples mentionné d'autre part (4). Le titre m'mie que porte ce personnage montre que son autorité s'étend sur toute la province : aussi bien trouve-t-on au-dessous de lui, suivant l'usage, un tribun spécialement chargé du gouvernement de la ville (5). A la vérité , k côté de ce duc , Grégoire nomme un judex Gampaniae (6) et M. Capasso en conclut que le duc ne saurait être qu'un dax limitaneus exclusivement investi de pouvoirs militaires (7). Pourtant l'étude des lettres pontificales montre que le duc ou le magisler militum, qui parfois le supplée, a, en matière civile, une compétence fort étendue (8). Il faut donc admettre que la Campanie, aussi lùen que les autres provinces, forme, dès la fin du sixième siècle, un gouvernement militaire.
Sans insister sur la valeur médiocre que peut avoir , en face de ces témoignages contemporains , une chronique d'époque relativement basse et fort imparfaitement renseignée d'ailleurs sur tout ce qui précède le milieu du septième siècle (9), il est possible, ce semble, de concilier les deux documents. Ainsi que la plupart des autres gouvernements byzantins , le duché de Na[iles fut, à la fin du sixième siècle et au commencement du septième , indifféremment confié tantôt à un duc (10), tantôt à un magisler mililum investi des fonctions ducales (11) : on peut donc admettre sansinvrai-
(1) M. G. H., III, 211 : « Ab ipso ordinatus. »
(2) Monum. ad Idst. Neap. ducatus pertin., I, p. 19.
(3) Greg. M., X, 11 : « Multi de civitate in qua consistitis. m
(4) Ibid., XIV, 10; II, 46.
(5) Ibid., II, 31.
(6) Ibid., III, 1, 15.
(7) Capasso, l. l., p. 21.
(8) Greg. M., Ep., IX, 69.
(9) Ainsi l'auteur, qui pourtant établit sa chronologie d'après les années de règne des empereurs byzantins , ne connaît ni Justin II , ni Tibère , ni Phocas.
(10) Greg. M., Ep., II, 46; X, 11 ; XIV, 10.
(11) Ibid., IX, 69, 73 ; XII, 20, 26. Jaffé, Refii. 2035 C^ntj;e 625 et 638).
30 l'exarchat de ravennb.
semblaiice que la date de 662 se rapporte au moment où le titre de duc fut attribué d'une manière permanente au gouverneur militaire de la Campanio. En outre , à considérer en lui-même le texte de la chroni(iue , (jue prouve-t-il? non point précisément qu'un duc fut créé a Na[)les, mais qu'il fut nommé directement par l'empei'enr; c'est là le fait important, qui se rattache, nous le verrons tout à l'heure, à un ensemble de mesures analogues, et voilà pourquoi le chroniqueur l'a soigneusement enregistré. Mais quelle que soit l'importance de cette modification administrative, elle ne saurait avoir la portée ni le sens qu'a voulu lui attribuer M. Capasso.
La situation de l'Italie méridionale à la fin du sixième siècle nous est connue d'une manière fort imparfaite. Dans l'ancienne province d'Apulie ot Calabre, on rencontre, comme uniques fonctionnaires, des tribuns (I), qui semblent avoir été placés sous l'autorité directe de l'exarque de Ravenne. Le Bruttium paraît avoir été rattaché au duché de Naples (2).
La condition de la Ligurie est plus incertaine encore. Grégoire le Grand mentionne dans cette province un fonctionnaire seulement, chargé de représenter à Gènes le préfet d'Italie (3). Que ce personnage soit l'ancien vicaire venu de Milan, sa résidence primitive , à Gênes, au moment de l'invasion lombarde, ou bien qu'il ait dans la province des attributions différentes (4) , à coup sûr sa compétence ne s'étend qu'aux affaires civiles : et il doit de toute nécessité avoir à coté de lui, en particulier dans une province aussi menacée par les Lombards que l'était la Ligurie maritime, un gouverneur militaire, dux ou magisler miiilum. Les documents ne permettent point de vérifier cette conjecture; ils apprennent seulement que les villes liguriennes étaient, comme les autres cités byzantines, administrées par des tribuns (5); en l'absence de toute raison plausible [lour justifier une exception , l'uniformité de l'administration grecque doit faire croire que ces tribuns dépendaient d'un gouverneur militaire administrant la province tout entière.
(1) Greg. M., Ep., IX, 99 ; XI, 24.
(2) Greg. M., Ep., XII, 20. On trouve, en effet, Maurentius inagister miiilum à Naples en février 599 (Jaffé, 1634) et en mai 599 (Jaffé, 16^6, 1690). Or, les lettres qui le montrent ayant autorité dans le Bruttium , sont placées entre ces deux dates (fév. -avril 599, Jaffé, 1650).
(3) Greg. M. , Ep. , IX, 35.
(4) Cf. Mommscn, Feldmesser, II, 203.
(5) C. /. L., V, 7793 (postérieure à 568). Cf. Greg. M., Ep., I, 13.
LA CRÉATION DE l'eXARCHAT.
En résumé, si l'on met à part la ville de Rome, à qui sou nom avait assuré le maintien do certains privilèges, la province d'Italie , comme on appelait ofTicicllcment l'ensemble des possessions grecques dans la péninsule (1) , était, à la suite de la réorganisation provinciale et administrative delà fin du sixième siècle, partagée en un certain nombre de grands gouvernements militaires, administrés par des ducs ou par des magistri mililum. Ces gouvernements étaient les suivants :
\° Gouvernement d'Istrie.
2° Duché de Vénétie.
3" Exarchat proprement dit, auquel se rattachait la Calabre.
4" Duché de Pentapole.
5" Gouvernement de Rome.
6" Duché de Naples, qui comprenait le Bruttium.
7" Gouvernement de Ligurie.
Les transformations politiques de l'exarchat.
Les nécessités militaires qui avaient amené la création de l'exarchat servirent également de règle à ses transformations ultérieures. Constantin Porphyrogénète expliquant , au livre des Thèmes, l'origine du nouveau système administratif, donne les raisons suivantes de l'établissement du thème de Thrace : « Il n'y avait jamais eu de stratèges en Thrace ; mais, depuis que la nation des Bulgares , ennemie de Dieu , eut franchi le Danube , l'empereur fut forcé , pour ai-rêter les incursions des Scythes et des Bulgares eux-mêmes, d'organiser la province en thème et d'y nommer un stratège (2). » Garantir l'empire contre les dangers du dehors, tel fut doncl'objet essentieldu système nouveau, qui , depuis l'époque de Constantin jusqu'à la fin du septième siècle, substitua lentement, sur toute l'étendue du territoire, de grands gouvernements militaires h l'ancienne administration civile (3) : la réorganisation de l'Italie, à la fin du sixième siècle, fut une application particulière de ce principe général; et quoique la province ne portât point le nom de thème, elle en offrait, au milieu du sep-
(1) Ss. rer. Lang., p. 351. Lib. Diurn., p. 117.
(2) Const. Porph., De themat., II, édit. Bonn, p. 45-46.
(3) Rambaud, L'Emp, byzantin, 186-189.
l'exarchat de ravenne.
tième siècle, lous les caractferes distinctifs (1). Dos gouvoriiemonts de cette sorte, créés dans un but essentiellement militaire , devaient nécessairement subir do fréquentes modifications. Pour repousser plus efficacement l'ennemi extérieur, tantôt on réunissait deux [jrovinces sous un même stratège , tantôt on envoyait dans une région un stratège investi de pouvoirs extraordinaires; plus souvent on fondait de nouveaux thèmes aux dépens des anciens (2). Constantin Porphyrogénète observe , au livre des Thèmes, que vers le milieu du septième siècle, lorsque les frontières de l'empire se resserrèrent après le règne d'Héraclius, les successeurs de ce prince (3), autant pour dissimuler les pertes faites par Byzance que pour assurer plus efficacement la défense du territoire, partagèrent les anciennes provinces en cil-conscriptions plus restreintes (4). Si l'observation ne s'applique point avec une égale justesse à tous les gouvernements de l'empire (5), du moins indique-t-elle fort exactement la cause des transformations qui se produisirent dans l'Italie byzantine vers la fin du septième siècle.
Le premier de ces remaniements fut la création du duché de Calabre.
Durant toute l'époque classique et jusqu'à la fin du sixième siècle, la pointe occidentale de l'Italie du sud s'était appelée le Bruttium (6) ; au huitième siècle, au contraire, on la trouve officiellement désignée par le nom nouveau de Calabre (7), autrefois réservé à la terre d'Otrante actuelle. A quel moment et dans quelles circonstances s'est produit ce changement? Il n'y a point k tenir compte, pour résoudre cette question, du témoignage fourni par l'histoire de Landolfus Sagax (8); cet écrivain du dixième siè-
(1) Les premiers thèmes apparaissent dans la seconde moitié du septième siècle (Rambaud, 188-189) ; mais la chose existe auparavant.
(2) Rambaud, 189-190. Cf., en Afrique, l'augmentation du nombre des ducs ; dès Justin II, on en trouve deux en Byzacèno, au lieu d'un qui y existait tout d'abord (Corippus, Juliann., VI, 49). Au septième siècle, on rencontre un dux de Tigisi (C. /. L., VIII, 2389), inconnu auparavant.
(3) Pour Constantin Porphyrogénète, beaucoup de choses datent de l'époque d'Héraclius {De adm. imp., 128, 148, 149, 152-153).
(4) Const. Porph., De them., I, p. 12.
(5) Rambaud, 192-193.
(6) Greg. M., Ep., I, 41.
(7) Eginhard, Vila Karoli, 15. Cod. Carol., 84. Théoph., p. 398.
(8) Landulf. Sagax, édit. Droysen, p. 373-374 : « Civitatum Calabrie id est Regium, Malvitum, Cosentiam. » Cf. ibid., praef., p. 57, et, sur la ville de Maluilus, nommée dans ce texte, les observations fort justes de M. Fabre, l. l., p. 394-395.
LA fiRÉATION DE l'eXAHCHAT. Si
clo, qui api)li([iio pour le sixième lo uom de Calaijrcau BruLtinm, ne fait on olfet que suivre l'usage de son temps, et son assertion n'a do valeur que pour l'époque oVi il écrit. Les actes du concile de G80 (1) fournissent heureusement des indications plus précises : dans ce document, les évèques de Locres, Thurium, Tauriana, Tropaea et Vibo, toutes villes de l'ancien Brutiium, mentionnent dans leurs souscriptions qu'ils font partie de l'âTrapj^i'a KaÀaêpi'a;; le changement que nous signalons était donc déjà accompli en l'année 680. On peut affirmer en outre qu'il était à ce moment de date encore fort récente : l'ancien nom de Bruttiura, en effet, n'était pas complètemiMit tombé en désuétude , et les évèques de Gosenza, Grotone, Squillace et Tempsa se rangent, comme autrefois, dans l'Iirap/i'a Bpuxîwv ; inversement, les évêques d'Otrante et de Tarente demeurent classés dans rè7vapx.ta KaXaêpi'aç. Ainsi, en 680, on hésite encore entre les deux noms donnés à la province, et le terme de Calabre désigne indifféremment l'une et l'autre pointe de l'Italie; mais dès ce moment, et c'est le point impoi'tant, ce nom nouveau se substitue au mot do Bruttium et s'applique officiellement à la province à laquelle désormais il restera attaché (2).
Plusietirs témoignages confirment les données des actes conciliaires. Dès la fin du septième siècle, on trouve dans le Liber pontificalis le nom de Calabre incontestablement appliqué à l'ancien Bruttium (3), et peut-être, dès l'époque de Gonstant II, sert-il à désigner cette province (4). D'autre part, l'Anonyme de Ravenne, dans sa liste des régions italiennes, antérieure au milieu du septième siècle, conserve aux provinces méridionales leurs noms de l'époque classique (5) ; au lieu que le Liber Gitidonis, produit d'une recension de la même cosmographie, assurément postérieure à l'année 665 (6) , connaît la Galabre nouvelle et réunit à l'Apulie l'ancienne province de ce nom (7). On est donc en droit d'affirmer
(1) Labbe, Concilia, VII, 719.
(2) Tafel, De p?'ou. regn. Byz., p. 45.
(3) Lib. pontif., 163, 178. Il est probable qu'il s'agit du Bruttium ; c'est de là, en effet, que les papes tiraient le bois nécessaire à leurs constructions (Greg. M., Ep., XII, 20-23).
f4) Lib. ponlif., 136. On ne saurait employer comme une objection le texte du Lib. ponlif., 157, où , à la date de 687, on trouve palvimonia Brittius. On sait que l'Eglise romaine conserva les anciens noms de ses patrimoines.
(5) Anon. Rav., IV, 29, p. 248.
(6) Mommsen, l. l., 111-112, 116. Ce document mentionne, on eifet fp. 4(17), la conquête de la Calabre par Romuald de Bénévent.
(7) Lib. Guidonis, p. 502-503.
l'exarchat de ravennf.
que le changement dont nous recherchons l'époque s'accomplit avant 680, et qu'il était encore, à ce moment, de date assez récente (1).
Or, vers ce temps même , un événement considérable modifia la condition des provinces grecques de l'Italie méridionale. Après l'inutile campagne que l'empereur Constant II fit en 663 dans la péninsule , le duc Romuald de Bénévent profita de la faiblesse et des embarras du gouvernement byzantin pour entrer en Apulie et en Calabre. Il prit Tarente, Brindisi et soumit tout le pays environnant , omneni illam, dit Paul Diacre, quae in circuitu est latissimam regionem (2) : en d'autres termes, la Calabre tout entière, h l'exception d'Otranteet de Gallipoli (3). On sait combien les Byzantins, héritiers en ceci des traditions du bas empire romain, répugnaient à avouer de semblables pertes , avec quelle ténacité ils maintenaient sur leurs listes officielles les noms des provinces qu'ils avaient laissé échapper (4). Pour conserver dans leurs catalogues un gouvernement de Calabre (5) , alors que la véritable province de ce nom était à peu près réduite à rien , ils transportèrent, selon toute vraisemblance (6), au Bruttium , où leur domination était restée solide, le nom de la Calabre perdue : probablement aussi, on rattacha à la nouvelle province les quelques débris qui restaient de l'ancienne (7); c'est ce qui explique pourquoi, en 680 , Otrante est rangée dans l'éparchie de Calabre (8) ; plus tard, on désigna les deux portions de la province sous le nom de Calabre inférieure et supérieure (9).
A cette réorganisation provinciale correspond , à ce qu'il sem-
(1) Cf. Beretti, l. l., p. 305-308.
(2) Paul Diac, VI, 1. Cf., sur ce personnage, Lang. Reg., 239.
(3) Lib. pontif., 172.
(4) Rambaud, 300. L'exemple est frappant pour Chypre, conquise par les musulmans dès le septième siècle et cependant maintenue sur les listes (Const. Porph., De them., I, p. 39-40).
(5) Const. Porph., De them., p. 60.
(6) La mention simultanée de la conquête de Romuald et du nouveau nom de Calabre dans le Liber Guidonis semble justifier cette hypothèse. Cf. Grimaldi , Ann. del regno di Napoli, qui admet que, vers G69, tout l'état de l'Italie byzantine fut modifié (III, 281 ; IV, 69 et suiv.).
(7) Plus tard, à la vérité, l'ancienne Calabre reçut un autre nom. Au temps de Théophane, elle s'appelait la petite Longobardie (p. 464) ; toutefois, la Longobardie et la Calabre restèrent d'abord réunies et ne formèrent qu'un seul thème (Const. Porph., De adm., p. 120).
(8) Labbe, Concil., VII, 719.
(9) Privilège de 817 (Sickel, Das Privilegium Otto I, p. 175).
LA CRÉATION DE l'fîXARCHAT.
blc , uiio rôroi'iue iidmiuislrativo. On sait (ju'à la fia du ^sixiômo siècle les gouverneurs de la Galabrc grecque avaient pour unique supérieur l'exarque de Ravenne. Mais, quand les ducs de Bénévent eurent conquis la majeure partie de la province , les tribuns qui commandaient dans les villes du Bruttium ou de la Terre d'Otrante, chaque jour menacées par le retour offensif de l'invasion lombarde, ne pouvaient point toujours attendre que des ordres leur fussent transmis de la lointaine Ravenne. Il fallait immédiatement au-dessus d'eux un supérieur hiérarchique, capable de résoudre par lui-même les principales affaires et d'exécuter promptement les décisions qu'il avait prises. Il est incontestable qu'à ce moment le gouveruement impérial fit dans l'Italie méridionale une réforme administrative : le transfert du nom de Galabre en est une suffisante garantie ; on est donc fondé à croire qu'il organisa vers le même moment ce duché de Galabre, que mentionne le Porphyrogénète, et qui fut plus tard, au milieu du huitième siècle, rattaché au thème de Sicile (1).
G'est également à la Qn du septième siècle, en l'année 697, que l'on place la création du duché de Vénétie. Les chroniqueurs vénitiens, dont les plus anciens sont éloignés de plus de deux siècles des événements qu'ils racontent (2), et dont le récit trahit en outre l'évidente préoccupation de retrouver aussi tôt que possible les traces de l'indépendance vénitienne, présentent les faits de la manière suivante. En 697, d'après les uns (3), entre 713 et 716 d'après les autres (4), comme les. tribuns annuellement élus qui avaient administré jusqu'alors les îles vénitiennes se disputaient
(1) Const. Porph., De adm., p. 225. Le texte indique nettement, semblet-il, que le duché de Calabre existait avant sa réunion au thème de Sicile. S'il avait été, en effet, constitué au milieu du huitième siècle seulement, il aurait pris, comme les subdivisions ordinaires du thème, le nom de ToùpfjLa, et ne serait pas désigné par le terme inusité de Souxarov. On trouve des sceaux des ducs de Calabre dans Schlumberger {Siyilloyr., p. 220-221).
(2) La Chronique de Grado , qui paraît la plus ancienne, est écrite vers 900; puis vient la Chronique d'Allinum , dont quelques parties remontent au dixième siècle ; ensuite la Chronique vénitienne du diacre Jean, qui est du onzième siècle, et, enfin, VHistoire d'André Dandolo, du quatorzième. Cf. Cipolla, Fonli per la sloria délia regione Veneta al tempo délia dominazione Longobarda {Arch. ven., XIX, 404); Simonsfeld, La Cronaca Altinate ; Monticolo, La Cronaca del diacono Giovanni {Arch. ven., XVII, .35), et Simonsfeld, Andréa Dandolo. Cf. aussi Prost, Les Chroniques vénitiennes {Rev. des quest. hist., avril 1882 et juillet 1883).
(3) Dandolo, p. 127.
(4) Chron, ven., p. 11.
l'exarchat de ravenne.
le pouvoir, et qu'à la faveur de ros luttes intestines les Lombards ravageaient impunément la province, les populations vénitiennes se résolurent à changer la forme de leur gouvernement. Un duc fut élu on assemblée générale ; on lui donna le droit de nommer les tribuns et les juges , de surveiller les élections épiscopales et de donner l'investiture, d'examiner en appel tous les procès, enfin de gouverner toute la province. Le premier duc fut Paulucius, qui établit sa résidence à Héracléa.
Sans insister ici sur les fantaisies parfois étranges dont les chroniqueurs vénitiens accompagnent certains de leurs récits (1), non plus que sur les contradictions singulières et les erreurs de leur chronologie (2), nous observerons que les chroniques vénitiennes elles-mêmes mentionnent, avant la date de 697 , un duc dans la région vénitienne ; que ce gouverneur , à la date de 640, se trouve avoir, comme plus tard Paulucius , sa résidence à Héracléa; enfin qu'au moment môme de la i)rétendue création du duché, on trouve en face de Paulucius un personnage qui semble bien être le représentant suprême de l'autorité impériale en Vénétie. C'est le magister militum Marcellus (3). En second lieu, il faut remarquer , ainsi que Gfrôrer l'a fait très justement (4) , que les premiers ducs de Venise (5) mentionnés par les chroniqueurs, tout en étant peut-être élus par la population indigène , ont besoin, pour exercer leur autorité, de recevoir la confirmation
(1) Cf. Chron Grad., 39. Chr. Alt., 6-7, sur la fondation de Torcello ; et CipoUa, Ricerche {Arch. ven., XXVII, 350-370).
(2) Cf. Chron. ven., 37, où il est impossible de faire accorder les dates avec les données connues d'autre part.
(3) Jean Diacre [Chron. ven., il), et Dandolo (p. 130) mentionnent tous deux une convention passée entre le duc Paulucius et le magister militum Marcellus pour fixer les limites du territoire d'Héracléa, et il est plusieurs fois fait allusion, dans la suite, à l'acte signé entre ces personnages (Dandolo, p. 140, 224) ; Stumpf, Acta imperii inedita. Innsbrûck, 1865-1881, 8°, n"» 30, 101, 125). On peut se demander quel rôle joue le Marcellus mentionné dans ce document. Gfrôrer le considère comme le chef de l'armée vénitienne , placé à côté du doge ; mais cela n'explique pas la nécessité d'une convention. Simonsfeld (Arcit. ven., XIV, 95-98) suppose avec raison qu'il faut voir dans Marcellus un officier impérial, et conjecture que ce personnage fut chargé de déterminer les limites du nouveau duché de Vénétie. Ce fait marquerait fort nettement l'intervention impériale dans les événements de 697.
(4) Gfrôrer, Gesch. Venedigs, p. 43.
(5) Sur le second duc, Marcellus, cf. Migne, LXXXIX, 527 (Jaffé, 2167) ; sur le troisième, Ursus, Migne, LXXXIX, 511 (Jaffé, 2177).
LA CniÎATION DU I.'kXAIU'.IIAT.
impériale (I). Kiifin , iiial,i;i'C la [H'otoiidiie iiHlépoiulaïK^o ipio lo,s événements de (597 assurèrent, dit-on , à Venise, toute l'iiistoire postérieure de la province atteste qu'elle demeura une possession byzantine. Daiidolo lui-mcmo raconte que les Romains, c'est-àdire les Byzantins, faisaient de là au huitième siècle de fi'équentes incursions sur le territoire lombard (2) : Paul Diacre montre , vers 735, les contingents vénitiens aidant l'exanjuc à reprendre Ravenne (3) ; Dandolo considère si peu Venise comme indépendante de Byzance , qu'il signale et vante sans cesse la fidélité et l'attachement de ses compatriotes à l'empereur d'Orient (4); enfin le Libei' pontificalis , dont le témoignage contemjjorain mérite ici une tout autre attention (pie les légendes vénitiennes, affirme qu'en 737 les gens de la Pentapole et de la Vénélie , refusant d'accepter les ordres de l'exarque, élurent eux-mêmes des ducs de leur choix (5). On peut donc croire que, s'il y eut, en 697, un changement dans l'organisation du duché de Vénétie , il ne fut point l'effet d'une révolution populaire, mais le résultat d'une réforme voulue et consentie par l'empereur.
11 faut expliquer toutefois le sens des événements de 697 : j'inclinerais à croire qu'il se passa en Vénétie quelque chose de semblable à ce que nous avons remarqué à Naples. Le duché existait depuis la fin du sixième siècle (6) ; seulement il était, suivait l'usage, tantôt gouverné par un duc et tantôt par un magister mililum ; le mot de duc devint sans doute d'un usage constant à partir de 697. De plus le nouveau gouverneur fut investi peut-être de pouvoirs plus étendus , et son autorité augmentée aux dépens
(1) Une même formule revient, en effet, pour l'élection des trois premiers ducs : « Paulutius dux laudatus est ; » après quoi : « hune ducem constituerunt » (Dandolo, 127) ; « Marcellus dux approbatus est... hune ducem clcgerunt » [ibid., 130); « Ursus dux confirmatus est... hic dux concorditer factus » (ibid., 134). La formule disparait ensuite pour les marjislri mililum élus par le parti hostile aux Byzantins, et elle reparaît aussitôt que, avec Dcusdedit, l'autorité impériale est rétablie à Venise {ibid., 138).
(2) Dandolo, p. 137. Cf. Paul Diac, VI, 51.
(3) Paul Diac, VI, 54.
(4) Dandolo, p. 97 : « A cujus imperii obedientia... nulle temporc defccerant, et contra Langobardos, rcquirentibus patritiis ab imperio missis, continuo affuerant »; p. 135 : à propos du secours donné à l'exarque, il vante : « Venetorum probitas et fides laudabiiis. » Au moment du traité de 803, il dit de Venise : « Quae in devotione imperii illibatan perstilerant », (p. 151), Cf. p. 154, et Const. Porpli., De adm., 124.
(6) Const. Porph., De adm., 125.
l'exarchat de ravenne.
de celle de l'exarque (1) ; enfin on peut admettre , avec les chroniqueurs vénitiens, que la population du duché eut quelque part à la désignation de son gouverneur. Des documents précis attestent on effet (ju'unc transformation semblable se produisit en Istrie (2) dans les derniers temps de la domination grecque, et qu'une part dans le choix de leurs magistrats fut accordée aux habitants de certaines provinces italiennes. Mais malgré ces privilèges , que l'on pouvait sans grand danger concéder à des populations d'une fidélité assurée, l'empereur se réserva toujours le droit suprême do diriger et de ratifier l'élection, et, malgré la réforme, le duché de Venise continua à faire, comme autrefois, partie intégrante de l'exarchat.
Aussi bien , si l'on cherche , dans les chroniqueurs vénitiens eux-mêmes, les raisons de cette transformation administrative, on verra qu'elles sont fort analogues à celles qui dirigent à cette époque toute la politique byzantine. Ce sont les nécessités militaires, c'est le besoin, en face des fréquentes incursions lombardes, de concentrer les éléments do la défense qui , chez Jean Diacre et chez Dandolo, apparaissent comme la cause déterminante des événements de 697 (3). C'est un semblable motif qui avait amené le gouvernement impérial à créer le duché de Calabre ; c'est la même raison qui produira les dernièies transformations politiques de l'Italie byzantine.
Vers le même temps, en effet, pour protéger plus efficacement leurs possessions italo-grecques et aussi peut-être pour diminuer le pouvoir excessif des exarques de Ravenne, dont l'autorité presque illimitée pouvait créer au gouvernement central de sérieux embarras (4), les empereurs pi'irent dans la péninsule toute une série de mesures importantes. En 661 , le souverain se réserva le droit, auparavant exercé par l'exarque, de nommer le duc de Naples (5) ; en 697 le même principe fut appliqué à Venise ; au commencement du huitième siècle , le duc de Rome était également choisi directement par le prince (6). Vers la même époque, et de
(1) Dandolo, p. 127.
(2) Cf. Sickel, Acta Ludovici, n" 40, où on rappelle : « legeiii antiquam, » et Betlimanii-Hollweg-. , Ursprung , 45-47.
(3) Chron. ven., 11 : « Quoniam omuino patries fines dolebant a barbaris possideri. » Dandolo, 127 : « Longobardi absquc resistentia eorum fines pluries invaserant. »
(4) Sur les révoltes d'Eleuthcrius et d'Olympius, cf. liv. IV, ch. iv.
(5) Mon. ad Neap. duc. hist. perl., \>. 7.
(G) Lib. pontif., 183: « Marinus... <|ui roin.'nuini ducatum tenebat, a regia missus urbc, imperatore mandante. »
LA GHiiATIOM l)K I. 'e.VAIIC.II A T.
lOLitc iiKiiiiùi'e avaiil 7"27 , la |iai lio scitLciiilrioiiah! dv. l'cxarclial propromoiil dit était détachée do cette province pour l'onner, sous le nom de duché de Ferrare , un gouvernement distinct (1) : la région de Pérouse , que l'on trouve tantôt rattachée au duché de Rome (2), et tantôt h celui de Peiitapole (3), apjjaraît, vers 735, constituée on duché indépendant (4); enfin la partie méridionale du duché de Rome , c'est-à-dire la région de Gaëte et de Terracine, fut, sans doute pendant le t^oulèvement de 727, placée sous l'autorité du duc de Naples (5), dont la province était demeurée fidèle à l'autorité impériale.
Aux derniers temps de la domination byzantine, un peu avant les grandes con(]uôtes lombardes qui allaient crapoi'ter l'exarchat, la province grecque d'Italie, qui avait depuis 640 perdu la Ligurie (6), comprenait les gouvernements suivants (7) :
1° L'Istrie.
(1) La mention du duché de Ferrare se rencontre pour la première fois au milieu du huitième siècle [Lib. pontif., 256; Cod. CaroL, 51, 56), et l'on pourrait conclure de ce fait que sa création date de l'époque où le pays fut conquis par Liutprand. Je penche à croire pourtant qu'il fut organisé en duché dès l'époque byzantine, et antérieurement à l'année 727. Agnellus (c. 159) dit, en effet, que l'archevêque Sergius « a finibus Persiceti... usque ad Mensam Walani , veluti exarchus, sic omnia disponcbat ut soliti sunt modo Romani « (c'est-a-dirc les Byzantins) « facerc. » Les limites que cette phrase attribue à l'exarchat sont évidemment antérieures à 727, puisque c'est à cette date que Persiceta fut prise par Liutprand. Or, si à ce moment la limite septentrionale de la province était le P6 di Volano, il en faut conclure : ou bien que les territoires situés entre le Pô di Volano et l'Adigc, c'est-à-dire Ferrare, Hadria, Gabcllum , avaient été, avant 727, conquis par les Lombards, ce qui est tout à fait improbable ; ou bien qu'ils avaient été soustraits à l'autorité directe de l'exarque et confiés à un duc résidant à Ferrare. Il n'est pas douteux, en effet, que le duché de Ferrare comprenait plus que la ville et son territoire immédiat, puisque le roi Didier promet do restituer universum ducalum Ferrariae in integrum {Lib. pont., 25C) ; il s'agit de tout le territoire compris entre le Pô et l'Adige, que le privilège de 817 désigne ainsi (Sickel, l. L, p. 174) : « Ferrariam et Adrianisquc et Gabclum cum omnibus finibus territoriis atquc insulis terra marique ad supradictas civitatcs pertinentes. »
(2) Priv. de 817 (Sickel, 174).
(3) Lib. pontif., 223.
(4) Paul Diac, VI, 54. Cf. Lib. ponlif., 285, 308.
(5) On trouve, en effet, à Terracine, l'inscription suivante : « Mundificatus liic forus — est lempore diïi Gcorgii — consul et dux, » qui doit être rapportée à Georges, duc do Naples de 731 à 740 (M. G. II., III, 211-212; — La Blanchôre, Terracine, p. 173-174). Gregorovius (II, 185) place à tort Terracine et Gacte, dès 702, sous l'autorité du patrice de Sicile.
(6) Paul Diac, IV, 45.
(7) Martens (Rom. Frage, p. 15) explique, au début de son livre, l'état des
l'exarchat de ravenne.
2° Le duché de Venise.
3° Le duché de Ferrare.
4° L'exarchat proprement dit.
5° Le duché de Pentapole. 6" Le duché de Pérousc.
7° Le duché de Rome.
8" Le duché de Naples.
9" Le duché de Calabre.
La dissolution de l'exarchal.
En même temps que s'accomplissaient dans la pi'ovince d'Italie les transformations provinciales et administratives dont nous venons de faire l'histoire, la Sicile traversait une semblable évolution. Réorganisée par Jusliiiien au lendemain de la conquête , d'une manière analogue à l'Italie sa voisine (I), elle aussi avait vu le régime civil céder lentement la place à l'autorité militaire et le praetor ou praefeclus (2), qui [l'avait d'abord administrée, remplacé dès le début du septième siècle par un gouverneur militaire. Au milieu du siècle , elle formait, plus exactement encore que l'Italie, un véritable thème dont le chef portait le titre ordinairement donné aux fonctionnaires provinciaux du nouveau système administratif, celui de patrice et stratège (3). Aussi,
possessions byzantines au huitième siècle d'une façon peu exacte. .Te n'insiste pas sur ce qu'il y a d'étrange à y comprendre, à l'avènement d'Etienne II, c'est-à-dire à la date du 26 mars 752 (Jaffé, p. 271), l'exarchat et la Pentapole conquises par les Lombards en 751 : Martens lui-même mentionne, quelques lignes plus loin, l'invasion d'Aistulf. Mais, en laissant de côté cette inadvertance, il semble imjjossible de constituer un gouvernement spécial avec Amalfi, qui api)artient au duché de Naples (t'od. CaroL, 82, Amalphitanos ducatus Neapolitani), et Gaéte, qui n'a pas encore de ducs particuliers (Cf. Federici, Degli anlichi duchi... di Gaeta, p. 12), et fait partie, en 752, du duché de Rome ou du duché de Naples (Cod. Cavol., 62). Dans l'Apulie, il no restait rien aux Grecs, et l'on no voit point pourquoi Martens omet la Calabre. Enfin, si la Corse et la Sardaigne ont été, peutêtre après la chute de l'exarchat d'Afrique, rattachées au gouvernement d'Italie , à coup sùr la Sicile n'a jamais dépendu de l'exarque de Ravenne.
(1) Nov. 75.
(2) Jaffé, Rey. 103G. Greg. M., Ep., 1,2,11; III, .38, 62; V, 32; IX, 21 ; X, 31 ; XI , 8.
(3) Le iireniicr est mentionné en 653 (Mignc , LXXXVII, 113) comme re-
LA CRÉATION DE l'eXARCHAT.
quand, eu 751, la conquête lombarde eut détruit l'exarchat (I), et qu'en 754 la donation de Pépin eut ôté aux Byzantins toutesi)oir d'une reprise immédiate , le thème de Sicile se trouva tout i)rct pour recueillir les débris du gouvernement d'Italie disparu. Ce l'ut la dernière transformation provinciale de l'exarchat de Ravenne. Pendant que l'Islrio se rattachait au thème de Dalmatie , que le duché de Vénétie, maintenant soustrait au contrôle trop voisin de l'exarque, devenait, sous la protection de Byzance, un état vassal de l'empereur plutôt qu'une province de l'empire, pendant que l'exarchat, et avec lui les duchés de Ferrare, de Pentapole, de Pérouse et de Rome passaient entre les mains des papes, ce qui restait aux Grecs dans l'Italie méridionale, c'est-à-dire le duché de Naples avec Terracine et Gaëte (2), et le duché de Ga!abre furent incorporés au gouvernement byzantin le plus considérable qui subsistait dans cette région et placés sous l'autorité du patrice de Sicile (3). Ce sont ces provinces qui, plus tard, quand la Sicile aura passé aux mains des Arabes, formeront, au dixième siècle, les thèmes de Calabre et de Longobardie (4).
venu à Constantinoplc de sa province. Cf., en 708, Lib. ponlif., 172 ; en 717, Théoph., 398; en 731, Lib. ponlif., 193.
(1) La conquête est peut-être même antérieure. On lit, dans le prologue des lois d'Aistulf (750) : « Modo nobis a Domino traditum populum romanum. »
(2) Const. Porph., De adm., 121.
(3) Cod. CaroL, 62, 66, 85, 86.
(4) Const. Porph., De adm., 118; De them., 58-60.