‹ Études sur l'AfriqueChapitre 16 sur 48 · LE COMME RC E DE SIOÜTAVEC LE DARFOUR AVANT LE SOULÈVEMENT MAD III STE · texte numérisé non relu

LE COMME RC E DE SIOÜTAVEC LE DARFOUR AVANT LE SOULÈVEMENT MAD III STE

Siout passe pour la ville la plus importante de la Haute Égypte. Il est difficile de dire si le chiffre de sa population justifie cette opinion, les données du recensement opéré en 1882 étant fort sujettes à contestation; mais les apparences du moins ne la démentent pas.

La superficie de Siout est étendue; ses rues sont animées; les habitants s’y pressent en foule, et l’agent qui, par ordre du commandant de la police, nous servait de guide avait fort à faire pour nous frayer un passage; il lui fallait souvent user d’arguments très énergiques pour obliger les gens à se ranger.

De plus, si la plupart des maisons y sont construites, comme dans tous les villages d’Egypte, en briques d’argile séchées au soleil, ce qui, de loin, leur donne l’apparence de tas de boue, il s’y rencontre cependant un certain nombre de demeures particulièrement somptueuses. Entourées de jardins soignés, où des jets d’eaux rafraîchissent l’air, peintes de couleurs voyantes, déjà du dehors elles donnent l’impression de la richesse, impression qui se confirme quand on pénètre à l’intérieur. Assurément nous ne saurions louer sans réserve

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tout ce que nous y avons vu. Nos yeux d’Occidentaux étaient quelque peu choqués par les alliances de tons des soies qui recouvrent le mobilier, et les dorures ont été prodiguées de divers côtés sans aucune discrétion. Tout ce luxe révèle le goût du clinquant. D'autre part, les serviteurs nègres qui nous présentaient sucreries et sirops ont des façons qui contrastent étrangement avec la correction de nos « gens de maison ». Mais du moins il y a de la soie, des dorures, du luxe et beaucoup de serviteurs. Bref, un air d'opulence règne dans ces maisons.

C’est le commerce avec le Darfour qui a fondé la fortune de Siout. Actuellement ce commerce est anéanti. Voici douze ans qu'il a pris lin, depuis que les Mahdistes sont les maîtres du Soudan oriental. Mais, parmi les habitants de Siout, il en est encore quelques-uns qui ont participé à ce trafic. Ils se laissent facilement interroger, et parlent même avec complaisance de ce passé brillant, comme un vieillard s’étend volontiers sur son beau temps. D’autre part, rien n’a changé dans les lieux : la scène est déserte; les acteurs ont quitté le théâtre; mais les décors sont toujours en place. On peut donc assez aisément se figprer la pièce.

Chaque année il arrivait à Siout une caravane, souvent deux, et parfois trois. Elles se formaient non dans la capitale du Darfour, El-Facher, mais à Kobbé, la principale ville commerciale. Les départs avaient lieu de fin novembre à février. Le voyage s’effectuait en quarante jours, et si régulièrement que la route était nommée roule de quarante jours, du temps employé à la parcourir. Cet itinéraire était imposé par les conditions géographiques. 11 fallait de foute nécessité passer par les points d’eau, oasis ou simples puits (carte 2).

De Kobbé la caravane atteignait Sagaoui en dix jours,

Legia en huit, Sélima en six, Bérice en huit, Kargueh en deux. Elle arrivait enfin sur les crêtes de la chaîne libyque qui domine Siout et descendait les pentes de la montagne en une masse désordonnée et confuse. Sept

à huit cents chameaux avançaient lentement, balançant des ballots ou de grands coffres en bois armés de ferrures. Au milieu d’eux et de leurs guides marchaient péniblement des esclaves attachés. On apercevait quelques commis de négociants à califourchon sur des baudets, les jambes pendantes, frôlant le sol de leurs larges babouches rouges. On distinguait aussi quelques

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personnages de marque à cheval sur des bêtes spécialement dressées, habituées par un entraînement progressif à boire avec une extrême sobriété.

Ce voyage était très pénible. C’est à peine si les chameaux trouvaient ici ou là quelque maigre végétation à brouter. Les malingres n’y résistaient pas, et il n’y avait pas de caravane qui ne dût en laisser quelques-uns derrière elle. Les hommes ne souffraient pas moins. Aussi était-ce avec bonheur que leurs yeux, éblouis par la lumière implacable du désert, par les sables de couleur éclatante, blanche, jaune, orangée, se fixaient enfin sur le paysage enchanteur et reposant de la vallée du Nil : orges et blés verdoyants, champs de fèves, bouquets de palmiers ; au milieu, le. fleuve majestueux se déroulant en un long ruban argenté; tout près enfin, au pied de la montagne, Siout, masse brunâtre d’où s’élancent des minarets blancs. Spectacle maintes fois désiré, non plus entrevu dans un rêve, mais bien réel et qui signifiait pour tous ces hommes avides et rendus de fatigue : gain et repos. La caravane descendait donc le long du flâne de la montagne. Bien qu'il ne soit plus guère frayé, le sentier qu’elle suivait est encore visible aujourd'hui : sous le climat sec de l’Égypte, l’histoire ne s’efface pas du sol, où les hommes l’écrivent inconsciemment.

L’usage voulait que la caravane ne pénétrât pas dans la ville, mais contournât le pied de la montagne, longeât le cimetière et s’arrêtât dans une grande plaine sablonneuse nommée remelat. On dressait les tentes. Toute une ville nouvelle se formait, pour deux mois.

C’était dans Siout un grand événement que l’arrivée de la caravane. La date en était prévue, car, à l'oasis de Bérice, un des guides avait pris les devants pour venir l’annoncer. Toute la population était sur pied, et

les amis, heureux de se revoir, échangeaient ces saluts compliqués et ces marques démonstratives d'affection dont les Orientaux sont si prodigues. On déchargeait les chameaux, puis les marchandises étaient apportées en ville, non dans le bazar même, mais dans des entrepôts spéciaux, voisins du bazar, nommés okelles.

J’ai visité plusieurs de ces okelles. Elles se ressemblent beaucoup et c’est les décrire toutes que d’en décrire une seule. Une grande enceinte rectangulaire en maçonnerie, couverte d’un toit en bois, au milieu duquel une lanterne pentagonale laisse pénétrer la lumière. A l'intérieur, sur le pourtour, dix ou douze grosses colonnes cylindriques et massives supportent une galerie, qui court tout le long du premier étage. Sous le préau du rez-de-chaussée , sur la galerie du premier s’ouvrent de vastes pièces, fermées par de lourdes portes, armées d’énormes loquets en bois.

Les okelles sont maintenant abandonnées. C’est un lieu de débarras, où l’on jette les tonneaux et les paniers vides. Quelques pauvres diables sont assis dans des coins, ratatinés sur eux-mêmes, dans cette pose humble de gens qui semblent chercher à tenir sur terre le moins de place possible.

Mais dans ce lieu, aujourd’hui silencieux et désert, régnaient jadis le bruit et l’animation.

Des tapis étaient étendus sous le préau et sur la galerie du premier. Les négociants se tenaient devant la porte ouverte de leurs bureaux, les jambes croisées, et discutaient avec les acheteurs tout en fumant des cigarettes, et en buvant du café dans des tasses minuscules, préambule nécessaire de toute opération commerciale.

Devant chacun d’eux étaient étalées les marchandises apportées par la caravane : dents d’éléphants, cornes de rhinocéros, morceaux de bois d’ébène; plus loin les

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ballots de plumes d’autruche, ici les blanches, naguère si estimées qu’une seule plume se vendait parfois 50 ou 60 francs, là les noires et les grises, espèces moins appréciées. Certains paniers contenaient des petits pains ronds et noirâtres de fruits de tamarin, dont on fait des boissons rafraîchissantes, d’autres de la gomme, d’autres du carbonate de soude, nommé ici natron, d’autres enfin de la graine d'abrus precatorius 1 , remède efficace, prétend-on, contre les ophtalmies.

Plusieurs de ces matières premières étaient travaillées dans les échoppes voisines. On fabriquait avec l'ivoire des manches de cannes et de chasse-mouches, des damiers, des trictracs, des lume-cigarettes ; avec la corne de rhinocéros, des manches de poignards et des tasses à café; avec l’ébène, de grosses cannes lourdes.

C’était aussi dans les okelles qu’étaient réunies les marchandises que la caravane emportait au retour : colliers en perles de verre de toutes couleurs, colliers en grains d’ambre jaune, étoffes de coton teintes à Siout même, étoffes de soie, toiles de lin, quincaillerie, gros bracelets d’argent, armes, parfums, sucre, riz, café. L’arrivée de la caravane provoquait aussi des transactions en dehors de l’enceinte des okelles. Comme on élève beaucoup de chameaux au Darfour, et qu’un petit nombre suffisait à rapporter les marchandises de retour, la majeure partie de ceux qui figuraient dans chaque caravane était vendue à Siout.

Les esclaves donnaient également lieu à un important trafic. Les nègres étaient exposés ou bien sous des tentes, dans le campement môme de la caravane, ou bien à l’intérieur de la ville, dans les locaux spéciaux,

\. L’infusion est employée contrôles maladies d’yeux depuis un temps immémorial, car on trouve cette petite graine rouge à huile noire dans les cercueils des momies.

qui appartenaient aux grands négociants. Les femmes étaient représentées par une proportion de quatre sur cinq. Musulmans et Coptes se livraient en toute tranquillité de conscience à ce trafic de bétail humain, qui n’a pas médiocrement contribué à fonder la fortune de Siout.

Les rapports commerciaux entre le Darfour et Siout, tels que nous avons tenté de les décrire, ont existé pendant des siècles. Ils commencèrent à se modifier, voici une vingtaine d’années, au moment où le khédive Ismaïl s’emparait du Darfour, et, se rendant sans enthousiasme à de pressantes sollicitations, sévissait contre les marchands d’esclaves. Un procès qui leur fut intenté, et se termina par leur condamnation, arrêta même subitement le commerce.

En 1879, Rodolphe Slatin, devenu gouverneur du Darfour, tenta de renouer ces relations commerciales, source de grands profits pour le pays. Il réussit à faire partir une caravane de 800 chameaux, d'où les esclaves étaient éliminés. Mais le soulèvement du Madhi et les graves événements dont le Soudan fut peu après le théâtre, empêchèrent le renouvellement de cet essai.

Comme nous le disons plus haut, ce commerce est actuellement anéanti. C’est à peine si quelques hommes isolés réussissent de temps à autre, et non sans risques, à traverser le désert. Les jeunes hommes de Siout ne connaissent plus ce passé que par ouï-dire. Seuls les vieillards peuvent en parler d’expérience, mais ils disparaissent rapidement. Justement l’un d’eux venait de mourir, peu de temps avant mon arrivée à Siout. Le hasard voulut qu’un jour, ayant gravi les premières pentes de la montagne, par ce même sentier que les caravanes suivaient naguère, j’aperçus, dans le cimetière, les parentes du mort venues, selon l’usage musulman, se

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lamenter sur sa tombe. Assis à l’ombre d’un petit mastaba, qui me garantissait contre le soleil ardent de cette après-midi de janvier, je les voyais, vêtues de leurs longues robes noires, s’avancer lentement en procession. Tout autour régnait un grand silence. Seul le cantique funèbre parvenait jusqu’à moi : une mélopée traînante et monotone, d’où pointaient des cris suraigus, sortis d’une voix fraîche de jeune femme. Il faut donc se hâter de recueillir les témoignages de ces vieux commerçants soudanais avant que tous n’aient été rejoindre leurs ancêtres dans la tombe.

Assouan, février 1896.

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