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Ascension de Stuhlmann

Entre les lacs Albert et Albert-Édouard, sur la rive droite de la Semliki se dresse le massif montagneux du Rouwenzori. On se rappelle encore dans quelles circonstances singulières il fut découvert. Le 24 mai 1888, Stanley s’éloignait du lac Albert; il réfléchissait tout en marchant, quand, soudain, un de ses serviteurs, les yeux fixés à l’horizon vers le sud, s’écria : « Une montagne couverte de sel ». D’abord Stanley se crut en présence d’un nuage de forme singulière, mais, après des observations répétées, il ne douta plus d’avoir devant lui une montagne couverte de neige.

Pendant des semaines, Stanley et ses officiers ne se lassèrent pas de contempler, chaque fois que le rideau de nuages s’entr’ouvrait, les cimes éclatantes du Rouwenzori. L’un d’eux, le lieutenant Stairs en tenta même l’ascension du [6 au 8 juin 1889, mais il ne dépassa pas l’altitude de 3260 mètres1.

En descendant la vallée de la Semliki, pendant leur voyage de 1891, Emin Pacha et Stuhlmann passèrent

1. Le récit de l’ascension de Stairs est inséré dans l’ouvrage de H. M. Stanley, Dans les ténèbres de l'Afrique , II, p. 255-58.

au pied du Rouwenzori. Son étude figurant sur le programme de leurs travaux scientifiques, ils s’arrêtèrent, établirent un camp dans lequel Emin s’installa et fit des observations météorologiques, pendant que Stuhlmann, accompagné de quelques hommes d’élite, gravissait les pentes du massif.

Cette ascension a été beaucoup plus fructueuse pour la science que celle de Stairs.

Pendant sa carrière africaine si courte mais si mouvementée1, Stairs a donné des preuves incontestables de son énergie et de son aptitude comme chef de cara- | vane; mais il ne se piquait pas de culture scientifique.

Le Dr Stuhlmann, au contraire, est un naturaliste devenu officier par le hasard des circonstances. Son ascension a duré du 8 au 15 juin 1891, c’est-à-dire non pas trois jours comme celle de son prédécesseur, mais huit, et il s’est élevé à 800 mètres plus haut, à 4 037 mètres.

Il n’a cependant pas réussi à atteindre les champs de neige, dont la limite inférieure s’arrêterait, d’après ses observations à la lunette, à 4 300 mètres. Le froid le contraignit à redescendre avant d’avoir goûté le plaisir original de fouler de la neige sous l’équateur. Le matin à 6 heures le thermomètre marquait 2° C., et ses hommes qui n’avaient de leur vie supporté des températures aussi basses étaient transis, en dépit des couvertures dont ils s’enveloppaient.

Le Rouwenzori est situé sur le bord oriental de la grande faille qui s’étend du lac Albert au Tanganika par la Semliki, le lac Albert, et les rivières Routchourou

1. Après avoir servi sous les ordres de Stanley, le capitaine Stairs, de l’armée britannique, entra au service de l’État indépendant du Congo. Il commanda en 1891 l’une des expéditions du Katanga et arriva à Bunkeia le 14 décembre. Il en repartit malade le 4 février 1892, et mourut à Chimie, à l’embouchure du Zambèze, le 8 juin 1S92.

LE ROUWENZORI.

et Roussisi. A l’ouest il tombe brusquement sur la vallée de la Semliki; à l’est il s’abaisse lentement vers le plateau de l’Ounyoro.

11 ne se présente pas sous la forme d’une chaîne longue et étroite, mais au contraire d’une masse puissante et trapue. Bien que son grand axe soit dirigé du nord au sud, il prend, qu’on l’observe du nord ou du sud, l’aspect d’une chaîne courant de l’est à l’ouest.

Stairs avait avancé, fort légèrement, que le Rouwenzori est un ancien volcan, et poussait même l’imprudence jusqu’à parler de « cheminée centrale », de « cônes secondaires ». Stuhlmann s’oppose nettement à cette opinion « qui n’est pas justifiée par la moindre preuve ».

Quant à l’altitude de son point culminant, il l’estime à 5 800 mètres. Mais ce chiffre reposant uniquement sur une appréciation et non sur un calcul, il ne le donne qu’avec une extrême réserve.

Une masse montagneuse d’un pareil volume et d’une telle élévation joue nécessairement un grand rôle dans l’hydrographie de la région. Les nuages battent constamment les flancs du Rouwenzori; il est entouré de longues traînées de vapeurs blanches qui se portent à la rencontre les unes des autres, s’unissent et se déchirent pour s’unir de nouveau. Ces nuées se condensent, se résolvent en pluies, qui arrosent abondamment les pentes de la montagne et la vallée de la Semliki. Stuhlmann insiste sur la fréquence des pluies. Les expressions « pluies intenses », ou bien « il pleut fort », reviennent souvent dans le courant de son récit. Au pied de la montagne, Emin avait été obligé de prendre des précautions spéciales pour protéger les bagages et les armes contre la pluie, qui, tous les jours, tombait à torrents.

Les nombreuses rivières qui coulent sur le flanc oriental de la montagne aboutissent au rivage nord-est

du lac Albert-Édouard. La Semliki étant l’émissaire du lac, le Nil bénéficie de tout ce qui se condense sur le Rouwenzori. Ce massif montagneux contribue donc, pour une part, qu’il faudra déterminer ultérieurement, à la formation du grand fleuve, dans lequel se réunissent des eaux venues les unes du Dar-Fertit, les autres du sud du lac Victoria, les autres enfin d’Abyssinie.

La vapeur d’eau dans laquelle les flancs du Rouwenzori sont constamment baignés, entretient une végétation d’une grande intensité. Après le froid, elle a été l’obstacle principal à l’ascension de Stuhlmann. Jusqu’à l’altitude de 3 000 mètres, il a rencontré des arbres dont les branches étaient couvertes de touffes d’orchidées et de mousse, et autour desquelles s’enroulaient des glycines que ses hommes étaient obligés de rompre à coups de hache. De 3 000 à 3 800, il a traversé une zone de bruyères arborescentes. Le sol est couvert d’une végétation touffue. « Telle était l'abondance des plantes rampantes et des mousses, qu’on ne savait jamais où poser le pied, et que souvent l’on croyait ma-rcher littéralement sur des jardins suspendus. » Ce tissu végétal retient l’eau et le pied enfonce dans un tapis spongieux.

La présence de ces nuages a encore eu une autre conséquence : elle a retardé la découverte du Rouwenzori. Stanley se plaît à railler sir S. Baker, Mason Bey, Emin Pacha, qui, malgré leurs voyages sur le lac Albert ou dans l’Ounyoro, n’ont même pas soupçonné son existence et il les remercie ironiquement de lui avoir laissé la gloire de la découverte. Mais il ne s’avise pas qu’il les excuse par tout son récit, et par ce surnom même de « Boi des nuages », qu’il donne au Rouwenzori.

LE ROUWENZORI.

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