DANS LEURS RAPPORTS AVEG LES BIENS DES COMMUNES
Si on devait juger du mérite des lois et des règlements forestiers par l’état dans lequel sont les bois communaux, on en aurait une bien faible idée, car il n'y a pas une branche du service qui, DOErAN ces bois, ne soit en souffrance.
Délimilation et Bornage. — Sur plus de 1,900,000 hectares de forêt$ que possèdent les communes, y en a-t-il seulement la moitié qui aient été délimitées et abornées régulièrement? — Je ne le crois pas. -
Surveillance. — Sauf quelques forêts de l’est et du centre, la surveillance de ces forêts n’est assurée nulle part, et pour s’en convaincre, 1l n’y a qu'à voir à combien s'élève en moyenne le traitement d'un garde forestier communal. Dans les 22 conservations où il est le plus fort, il ne dépasse pas 400 francs. Dans le Midi et en Corse, il descend à des chiffres dérisoires : 150 fr., 100 fr. et au-dessous, et encore n'est-il pas toujours payé. On sait que ce sont les conseils municipaux qui fixent ce traitement, sauf l'approbation du préfet. Quand ils ne veulent pas des gardes nommés par les préfets sur la proposition des conservateurs, ils ont un moyen bien simple de se débarrasser de ces gardes, c'est de supprimer leur traitement.
Quarts en réserve. — Malgré les efforts de l’administration forestière, les quarts en réserve des forêts communales sur lesquels on comptait pour élever des arbres de fortes dimensions, des futaies, ont été généralement convertis en taillis que l’on exploite au même âge que les coupes. ordinaires, Les épargnes accumulées par les siècles, ont été ainsi dissipées au grand détriment des générations futures. Puis sont venues les délivrances par anticipation; il y a des départements, celui de la Haute- Saône entre autres où, par l'effet de cette anticipation, les taillis ne présentent plus les éléments d’un balivage convenable.
Aménagement. — Toutes les tentatives faites pour soumettre les forêts communales à des aménagements réparateurs n'ont abouti, la plupart du temps, qu à de fâchenx résultats, parce que les municipalités ont refusé les ressources nécessaires pour les rendre efficaces. Expliquons cela : rien ne semble plus utile assurément que de remplacer par exemple la méthode jardinatoire, quand d’ailleurs le climat, l’altitude, la configuration du sol, le permettent, par la méthode du réensemencement naturel et des éclaircies périodiques. La conséquence immédiate d’une transformation de ce genre est une augmentation sensibie de revenu, puisque après avoir partagé la forêt en un certain nombre d’affectations correspon-
4. Voir pour plus de détails la note sur les quarts en réserve que j'ai publiée dans les Annales forestières en 1859.
dantes à un même nombre de périodes de la révolution, au lieu de se borner comme on le faisait auparavant à jJardiner sur toute la surface, on enlève pendant la première période tout le matériel de la première affectation, tandis qu'on continue le jardinage dans les autres. Les communes acceptent dès lors avec empressement les projets de conversion dans ce sens; mais leur demande-t-on quelques fonds pour préparer, favoriser et compléter le repeuplement naturel dans l'affectation en cours de régénération, elles s’y refusent. Le sol se durcit, le repeuplement devient impossible, les arbres espacés par la coupe d’ensemencement sèchent en cime, ou sont renversés par le vent. L'aménagement au lieu d'améliorer la forêt en compromet l'existence; au lieu d'être bienfaisant il est désastreux.
S'agit-il d'un taillis composé à transformer en futaie pleine? il y a également tout d’abord augmentation de revenu, lorsque la transformation n’est pas précédée d’une révolution préparatoire et lorsqu'elle est graduelle, et les communes l’accueillent encore avec grand plaisir; mais elles ne veulent pas entendre parler des repeuplements artificiels que ces sortes de conversions rendent pourtant indispensables sous peine de manquer leur but; et, au lieu d’être transformée en futaie pleine, la forêt est transformée en taillis simple. |
Coupes, produits principaux et accessoires. — Il y a dans les forêts des exploitations qui, souvent onéreuses pour le moment, sont très-avantageuses pour
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l'avenir; ce sont les nettoiements par exemple : on les néglige complétement dans les forêts communales. Quant aux coupes principales, la distribution des produits en nature entre les habitants, ce qu’on appelle l’affouage, leur Ôte une grande partie de leur valeur et l’administration forestière n’y peut absolument rien.
C'est un fait que partout les communes abusent des menus produits : le pâturage, le panage, l’enlèvement des feuilles, et que l’appauvrissement complet de certaines forêts en a été la suite.
Moyens de vidange. — C’est un fait aussi que les moyens de vidange sont encore dans les forêts communales à l’état primitif, et d’ailleurs, il faut le reconnaître, 1l y a peu de communes qui puissent y consacrer les ressources pécuniaires que leur amélioration réclamerait. Tandis que l’on compte plus de 12,000 kilomètres de routes pour les forêts domaniales qui ne contiennent pas un million d'hectares, on n’en compte que 7,000 à peine pour plus de 4,500,000 hectares de forêts communales situées dans les départements les plus riches, et encore peut-on assurer que ces 7,000 kilomètres de routes sont à peine carrossables! or il en faudrait au moins 25 à 30 milles kilomètres. Dans les Pyrénées, dans les Alpes, en Corse, il y a un grand nombre de forêts communales qui ne rapportent rien et qui rapporteraient beaucoup si on y dépensait quelques milliers de francs pour des chemins.
Voilà donc à quel point les forêts des communes
sontabandonnées, sauf un petit nombre d’exceptions. Que dirai-je maintenant de celles de leurs propriétés qui sont exclusivement affectées au pâturage, et que l'administration forestière n’a point à surveiller ? C’est en y accumulant outre mesure les bestiaux qu’on y a favorisé, autant au moins que par le déboisement, les ravages des torrents. Une partie de la Provence a été amenée à un tel degré de pauvreté que les chèvres même ne trouvent plus à y vivre ‘. Rien de plus triste à voir que ces collines calcinées par un soleil ardent, où ne poussent plus que de rares cépées rabougries qu'assiégent constamment une multitude de chèvres affamées. Ces terrains ne sont pas cependant tout à fait improductifs : de temps en temps, on en retourne la couche superficielle, on la brüle et on sème ensuite des céréales; mais cette ressource, elle aussi, tend à disparaître, parce qu’elle aurait besoin comme les autres d’être ménagée et qu’elle ne l’est pas. On devrait, quand une ou deux récoltes ont été obtenues, laisser le sol en repos pendant douze à quinze ans avant de lui en demander une troisième. On devrait surtout n'écobuer que les parties plates ou en pente peu rapide. Or les habitants, si rien ne les en empêche, poursuivent la culture jusqu'à ce qu’elle ne leur rapporte plus de quoi payer leur peine, et alors, ce n'est pas seulement quinze ans qu’il faut
A. Lire à ce sujet l’instructif et saisissant ouvrage déjà cité de M. de Ribbe : La Provence au point de vue des bois, des torrents el des inondations, 1857. (Guillaumin et Ci: libraires.)
à ce sol pour produire encore quelque chose; c’est un temps indéterminé, la durée souvent de plusieurs générations. En outre, on écobue les parties en pente rapide comme les autres, et, alors, l'épuisement du sol peut devenir irrémédiable. Les municipalités le savent bien ; aussi leur est-il arrivé quelquefois, dans l'impuissance où elles sont de mettre un frein à l’avidité et à l’imprévoyance de leurs administrés, de demander la soumission au régime forestier des terrains en question, et voilà comment l'administration forestière à été chargée contrairement aux dispositions de la loi, de gérer des biens qui ne sont nullement susceptibles d'exploitation forestière régulière. La mesure n’en eût pas moins été bonne cependant si, en même temps qu'on confiait à cette administralion des terrains auxquels le régime forestier n’était pas immédiatement applicable, on lui avait laissé toute latitude pour en appliquer un autre. Malheureusement cela n’a pas eu lieu, et les communes propriétaires ont protesté, alléguant qu'en soumettant leurs biens au régime forestier, elles n'avaient pas entendu se priver à tout jamais d’en retirer aucun produit.
On voit en définitive que les communes sont en général tout à fait inhabiles à administrer avec sasesse, les biens sur lesquels on leur à laissé toute autorité ; et si elles n’ont pas non plus beaucoup à se féliciter de la situation dans laquelle sont ceux, dont la gestion a été confiée à l'administration forestière, ce n’est pas la faute de celte administration, c’est la faute de la loi et des règlements qui ne lui ont pas
donné la faculté, soit de satisfaire aux désirs légitimes des municipalités, soit de lutter contre leurs exigences et leur mauvais vouloir.
Quand les agents forestiers s'opposent à ce que les habitants d’une commune cultivent, même temporairement, des terrains soumis au régime forestier, bien que ces terrains ne soient pas boisés, ils sont certainement dans leur droit et dans leur devoir; ce n'est pas eux qui ont tort, c’est la loi. Il faudrait que la loi fût modifiée et que l'administration forestière eût toute liberté pour régler la culture des propriétés qui auraient été placées sous sa direction, de la manière la plus avantageuse pour la commune propriétaire, eu égard à ses besoins et à ses ressources {. [Il faudrait aussi ranger dans les attributions de cette administration, comme je l’ai fait observer déjà à propos des biens domaniaux, l’exploitation des pâturages communaux *. Mais cela ne suffirait pas si l’action de l'administration sur ces
1. Les cultures temporaires sont en général détestables. On peut les ranger au nombre des plus grands fléaux de la Provence. Cependant on rencontre, dans les terrains soumis au régime forestier, des vides assez étendus qui ne sont point en pente el que les communes ne peuvent reboiser artificiellement, parce qu’elles n'ont pas les ressources pécuniaires qu'exigerait cette opération. En attendant que l’on soit en mesure de rendre ces vides à la culture forestière, pourquoi ne permettrait-ôn pas aux habitants de leur demander de temps en temps une ou deux récoltes de céréales? Quel mal y verrait-on? Ici comme ailleurs, il ne saurait y avoir de règle sans exception, ou plutôt il faut des exceptions pour confirmer la règle.