‹ Études sur l'aménagement des forêts (volume 2)Chapitre 21 sur 121 · DE LA PREMIÈRE ÉDITION. XXXIIT · texte numérisé non relu

DE LA PREMIÈRE ÉDITION. XXXIIT

C’est, pour mon compte, ce que je viens essayer de faire. J'ai eu à remplir des attributions qui m'ont forcé d'étudier avec une attention particulière une partie de la science forestière sur laquelle il n’existe en France qu'un très-petit nombre d’écrits. Je veux parler de l'aménagement. J’ai pensé que mon devoir était de publier le résultat de mes travaux. On n’y trouvera pas beaucoup de nouveautés : la plupart des idées exposées dans ce volume sont connues, mais il en est peu qui aient été imprimées. Je les ai recueillies; je les ai groupées aussi méthodiquement que j'ai pu : voilà mon seul mérite. Parmi les agents, et ils sont nombreux, qui auraient le droit de revendiquer comme leur appartenant plusieurs des principes et des considérations que je vais développer, je dois en citer pourtant deux :

M. Parade, directeur de l’École impériale forestière ;

M. de Buffévent, ancien conservateur des forêts.

Ces deux hommes éminents qui voulaient bien m’honorer de leur amitié, m'ont fourni beaucoup de notions, beaucoup de matériaux, soit par leurs ouvrages, soit par leurs entretiens. |

Une dernière observation : Je prie que l’on fasse attention au titre de ce volume : Études sur l’'aménagement. Je ne prétends pas publier un traité. Il y a à l'École de Nancy un professeur fort distingué, M. Nanquette, à qui je laisse ce soin, soin dont il s'occupe, mais qui demande beaucoup de temps, et dont il s'acquittera mieux que je n'aurais pu le faire !. Je publie de simples

1. Ce traité a paru avec l’entière approbation de M. Parade. Il ne pouvait avoir une meilleure recommandation.

xxxiv PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.

études, un essai, un programme, par conséquent quelque chose d’incomplet et de discutable. Qu'on veuille bien seulement me discuter, et je n’aurai pas perdu mon temps.

Paris, 1558.

L'aménagement est un travail qui consiste à régler l'exploitation d’une forêt, de facon qu’elle fournisse un rapport annuel aussi soutenu et aussi avantageux que possible *.

L'homme a des besoins incessants, dont les principaux, ceux qui intéressent son existence matérielle, réclament impérieusement une satisfaction immédiate. Pour y subvenir, il lui faut des objets de consommation constamment disponibles; de là sa

tendance à obtenir des agents de production qui sont à sa portée, une continuité de rendement. Cette tendance est surtout manifeste dans les

1. J'ai cru devoir maintenir cette définition, quoiqu'elle diffère de celle que donne le cours de culture. D’après ce cours, aménagement consiste à régler l’exploitation d’une forêt dans le plus grand intérêt du propriétaire et de la consommation. Or, la condition du rapport annuel n’est pas comprise dans cette définition, et elle est pourtant, selon moi, caractéristique de l’amé-

- + nagement.

sociétés primitives : on y vit, au Jour le jour, du produit de la pêche, de la chasse, «elc. ete. Au milieu des ressources qui l’environnent, l’homme n'y apprécie guère que celles-là, parce que ce sont presque les seules dont l'exploitation puisse se concilier avec le renouvellement journalier de ses besoins. Le sol, défriché et ensemencé, lui fournirait sans doute, au bout de l’an, dix fois plus de matière alimentaire que ne lui en procurent la chasse et la pêche. Peu lui importe ; 1l ne saurait rester un an sans manger. Mais quand, à force de persévérance, il est parvenu à réaliser quelques économies sur les menus profits de son travail, et qu'il s’est mis de cette facon à même de soutenir son existence pendant le temps nécessaire à la culture du sol, alors il a fait un grand pas dans la voie du progrès. A partir de ce moment, il lui est permis d'utiliser d’autres ressources, et de concilier avec des besoins qui se renouvellent, pour ainsi dire, à chaque instant, des cultures dont les produits ne sont réalisables que périodiquement, à des intervalles plus ou moins longs.

L'épargne, c'est-à-dire la mise en réserve d’une certaine quantité de produits, qui permettent d’attendre, voilà donc le moyen nécessaire auquel les hommes ont dû recourir pour approprier à la satisfaction de leurs besoins, les productions intermittentes; voilà le progrès qui explique la valeur :

que l’on attribue, dans les sociétés civilisées, à des agents, à des capitaux dont les produits ne seront disponibles que dans un avenir plus ou moins éloigné. Toutefois, ce progrès n'est pas susceptible de déplacer le pivot autour duquel gravite la production, ni de modifier la condition qui sert de régulateur à cette dernière, qui la dirige après lavoir provoquée. Les besoins de l’homme n'en restent pas moins incessants, et, par une conséquence forcée, les productions réglées de la manière la plus avantageuse à ses intérêts, sont celles qui présentent le plus de continuité.

L'épargne, lorsqu'elle est sous la forme d’objets de consommation, a, d’ailleurs, deux inconvénients graves :

D'abord, elle ne se conserve pas longtemps.

Le froment, par exemple, ne tarde pas à se détériorer dans un grenier. Le bois subit le même sort, quand il est exploité depuis un certain nombre d'années. Une récolte de blé ou de bois qui n’aurait lieu que tous les vingt ans, ne vaudrait donc pas, en supposant qu'elle fût vingt fois plus considérable, celle qu’on pourrait faire chaque année.

L'autre inconvénient des produits accumulés par l'épargne, c'est de solliciter l'imprévoyance, le gaspillage, et d'entraîner, pour le moins, une consommation excessive.

Les raisons précédentes sont suffisantes pour

ll INTRODUCTION.

justifier la transformation des capitaux dont les produits se succèdent à de longs intervalles, en capitaux dont les produits sont annuels, et si le consommateur est grandement intéressé à cette transformation, le proprictaire du capital n’est pas appelé à en retirer de moindres avantages.

C’est un fait bien connu que les branches d’industrie le plus favorablement placées, au point de vue des bénéfices qu'elles offrent à ceux qui les exploitent, sont celles qui peuvent le plus facilement se plier aux fluctuations de la demande; or, entre deux forêts dont l’une, aménagée, serait susceptible d'un rapport annuel et soutenu, tandis que l’autre, non aménagée, ne serait exploitable qu'à des intervalles relativement fort longs, 1l est évident que c’est la première dont la production se subordonnera le plus aisément à ces convenances dont Je viens de parler, à ces mouvements de hausse ou de baisse dans la demande du consommateur. Ce qu'il faut, en effet, pour cela, c’est une disponibilité constante de produits exploitables ou sur le point de l'être. L'aménagement peut seul la fournir.

Au reste, ce budget annuel des dépenses et des recettes, qui est entré dans les habitudes de tous les hommes, prouve surabondamment les avantages de l’annualité, quel que soit le revenu que l’on considère. À lexpiration de l’année, chacun, l’individu comme la commune, comme l'État, chacun

INTRODUCTION. n

arrête ses dépenses, opère ses rentrées, et il en résulte que de toutes les rentrées, celles-là sont naturellement le plus désirables, qui correspondent à l’époque de ce bilan, sans lequel les règles de l’économie privée ou collective seraient fort difficiles à appliquer.

Le consommateur et le producteur sont donc tous les deux d’accord pour que les forêts soient exploitées sous la condition d’un rapport annuel et soutenu; cependant ils sont bien loin de comprendre la réalisation de ce rapport de la même manière, et la divergence de leurs sentiments, sur ce point, est importante à noter.

Le consommateur ne demande qu'une chose :

c'est que l'exploitation de toutes les forêts qui fournissent à ses besoins soit combinée de telle sorte que, chaque année, elle lui offre les mêmes ressources. Îl ne se soucie pas du règlement auquel chacune de ces forêts, considérée séparément, pourrait être assujettie. Si l’on suppose qu’elles soient au nombre de 30, qu'elles appartiennent à des propriétaires différents, et qu'elles soient exploitables à 90 ans, le consommateur admettra volontiers qu’aucune d'elles ne soit aménagée, si d’ailleurs il y a, dans leurs âges, une gradation qui empêch® que l'exploitation de l’un: ne coïncide avec celle de l’autre. Le rapport soutenu n’en existera pas moins, pour l’ensemble de ces forêts, et c’est là tout ce que le consommateur réclame.

Le producteur n’envisage pas ainsi les choses : ce qu'il veut, c’est que le rapport soutenu soit établi dans la forêt dont il est propriétaire ; ce que font ses voisins ne le touche que très-indirectement.

Le consommateur désire des produits soutenus, non-seulement en matière, mais en marchandises de telle ou telle espèce.

Le producteur ne recherche, en général, que le rendement en argent, quand ce producteur est dans la catégorie des particuliers. S'il s'agissait d’un État, d’une communauté quelconque, il en serait autrement, parce que leurs intérêts s’identifient plus complétement que ceux des particuliers avec les intérêts du consommateur.

Ces différences sont essentielles et soulèvent des questions sur lesquelles il y aurait certainement encore beaucoup à dire; mais les développements dans les quels je pourrais entrer à ce sujet seraient sans utilité aujourd'hui. Je me bornerai à ajouter aux principes qui découlent des considérations précédentes, que si l'établissement du rapport soutenu est une condition que les propriétaires de bois doivent, ordinairement, chercher à réaliser, il y a cependant, pour les particuliers, des cas où il ne leur convient pas de le faire. La petite étendue d’un bois peut être une raison pour qu’on ne l’exploite pas en plusieurs coupes successives, parce que ces coupes occasionneraient des frais généraux plus considérables que ceux qu'en-

irainerait l'exploitation en une seule fois, et ne seraient pas suffisamment compensés par les avantages de l’annualité.

En outre, les propriétaires sont quelquefois conduits, par des motifs d'économie domestique, à considérer un bois comme une caisse d'épargne, dans laquelle als désirent accumuler, pour une certaine époque, pour le mariage d’une fille, pour l’établissementd'un garcon, etc..etc., des valeursplus ou moins importantes. C’estencore une raison pour que ce bois ne soit pas aménagé.

Un propriétaire peut enfin être sollicité par une hausse extraordinaire du prix des bois, ou par la mécessité de faire face à des engagements, à réa- liser la superficie entière ou presque entière de la forêt qui lui appartient.

Ce sont là des exceptions; elles ne sont jamais, sauf la première, admissibles pour l’État, peur une commune ou un établissement public, pour les corps impérissables enfin, dont le devoir est de distribuer, aussi également que possible, aux générations successives dans lesquelles 1ls sont destinés à se perpétuer, les fruits et les richesses dont ils disposent.

Mais la régularisation du rendement annuel est surtout obligatoire pour les forêts de l’État; car leurs produits forment le pain quotidien d’une multitude d'industries et ne peuvent varier, sans quil en

résulte de grandes perturbations et d’incalculables souffrances. |

En présence des fluctuations auxquelles ce rendement est resté soumis Jusqu'à ce Jour, il n’y a pas d'usine employant le bois comme principal combustible, dont il soit possible d'apprécier d'une manière exacte les conditions de roulement, et une des causes principales de la situation précaire dans laquelle se trouve la métallurgie au bois et des plaintes ardentes dont elle ne cesse d’assiéger l’administralion, réside dans la variabilité des produits que celle-ci met en vente chaque année.

Les particuliers propriétaires de bois ne sont pas moins intéressés que les consommateurs à ce qu'il soit mis un terme à cet état de choses. Aujourd'hui, l'administration peut à son gré faire la baisse ou la hausse par la quantité de bois plus ou moins considérable qu’elle jette sur le marché. Tant que cette quantité ne sera pas réglée, et elle ne le sera que par l'aménagement, les particuliers seront exposés au danger permanent d’une concurrence susceptible d’avilir, à un moment inattendu, le prix de leurs coupes. Ce danger entrave leurs opérations et déprécie leurs immeubles.

L'aménagement répond, on le voit, à l’une des exigences les plus légitimes des sociétés civilisées, quand ïl a pour but d’'annualhser et de régulariser la production du sol forestier.

Mais ce résultat n’est pas le seul qu'il soit propre à procurer.

Depuis l’époque où une forêt est susceptible de se régénérer naturellement, soit par les semences, soit par les souches, elle peut donner autant de rapports soutenus différents qu'il y a d'années à courir jusqu’au moment de son dépérissement. {l suffit, en effet, pour assurer la perennité de sa production, de n’en extraire chaque année qu'une quantité de bois égale à son accroissement moyen; or, parmi ces rapports soutenus, il y en à nécessairement un qui est préférable à tous les autres : c’est celui dont l’expression, soit par contenance, soit par volume, forme ce qu'on appelle la possibilité d'une forêt. L'aménagement à pour résultat de le déterminer, et ce résultat n'est pas moins recommandable que le précédent.

Je viens de justifier le but de l’aménagement, je vais indiquer succinctement quelles sont les opérations à faire pour l’atteindre :

Quand on veut retirer d’une masse de bois un produit annuel constant et non interrompu, il faut la partager en un certain nombre de coupes annuellement et successivement exploitables, de manière que le repeuplement de l’une quelconque de ces coupes puisse devenir exploitable à son tour, dans le temps nécessaire pour régénérer les autres.

Ce partage d’une forêt en coupes; la fixation de

l'ordre dans lequel lesdites coupes devront être exploitées, forment ce qu’on appelle le plan d’exæploitation. Le temps à courir afin qu'une coupe revienne une deuxième fois en tour d'exploitation, est ce qu’on nomme la révolution.

L'établissement du plan d'exploitation est l’opération essentielle de l’aménagement.

Cet établissement est subordonné à la nature des produits que l’on recherche, et à l’âge auquel il convient d’abattre les arbres pour qu’ils soient réalisés. Si l’on destine une forêt à la production des cercles, on devra certainement l’exploiter à un âge beaucoup moins avancé, dans une révolution beaucoup plus courte, que si on la destine à la production de bois propre aux constructions.

L'âge qui correspond au rapport le plus avantageux, et le plus avantageux est celui qui convient le mieux au propriétaire, est ce qu'on appelle l’âge d'exploitabilité. |

La détermination de cet âge d’exploitabilité precède donc nécessairement la formation du plan d’exploitation.

Mais l’âge d’exploitabilité d’une forêt est trèsvariable, suivant la position du propriétaire, ses besoins, les conditions tant naturelles qu'économiques dans lesquelles est placée la forêt, et ces conditions, il est indispensable de les connaître.

La reconnaissance de la forêt, sa description,

l'inventaire de toutes les circonstances qui pourraient exercer une influence sur sa conservation et son rendement, sont donc les objets dont on doit s'occuper avant tout autre, lorsqu'on entreprend un aménagement. |

La réunion des divers renseignements que ces objets comportent, constitue l'opération connue sous le nom de statistique.

La statistique,

La recherche de l’âge d’exploitabilité,

La formation du plan d'exploitation, |

Telles sont, en définitive, les opérations principales qu'exige un travail d'aménagement,

Il convient en outre d'y ajouter l’élude et la proposition de tous les travaux d'amélioration qui seraient propres à augmenter le rendement.

L'aménagement est un travail très-simple, en général, pour les bois de particuliers, difficile, quelquefois, pour ceux des communes, toujours trèscompliqué pour les forêts de l’État.

Dans toute société arrivée à un certain degré de civilisation, il s’est établi un mouvement commercial et industriel contre lequel un particulier ne saurait réagir; 1l est forcé de s’y soumettre quand il aménage ses bois. Qu'il s'agisse, par exemple, de l’écoulement à donner à leurs produits, cet écoulement est déterminé par des débouchés, par des voies qui existent déjà en vertu d’une foule de causes plus ou

moins fondées, plus ou moins légitimes, mais dont il faut bien qu'il accepte les conséquences. F y a là une première raison, raison capitale, pour que l’aménasement des bois de particuliers soit en général un travail facile à faire; il l’est en outre, parce que ces bois sont tous assujettis à de courtes révolutions et à une méthode de culture d’une application commode.

L'aménagement des bois des communes est plus embarrassant : une commune n'est pas dépourvue de toute influence sur les conditions générales dans lesquelles se meut la société dont elle fait partie; elle peut, dans une certaine mesure, réagir sur elles. D'ailleurs, ce n'est pas seulement par le produit net qu’elle se laisse guider, comme le font en général les particuliers, lorsqu'elle règle l'exploitation de ses bois; elle consulte aussi l’avantage d’un produit brut plus élevé ; elle embrasse enfin plusieurs générations et doit songer à l'intérêt de l’avenir comme à celui du présent.

Ce sont tout autant de considérations qui augmentent l'importance et les difficultés de l'aménagement des bois communaux. Ajoutons que le domaine forestier d'une commune occupant ordinairement plus détendue que celui d'un particulier, est par cela même moins aisé à meltre en ordre dans un but déterminé; que les révolutions auxquelles le premier est soumis, sont plus longues ; que le mode d’exploitation auquel il est assujetti, est plus exigeant.

Quant aux forêts domaniales, ce qui en complique l'aménagement, ce n’est pas seulement le nombre et la variété des intérêts qu'il doit concilier ; c’est encore et principalement la possibilité de modifier les conditions économiques générales dans lesquelles 1l est appelé à fonctionner.

Les routes par lesquelles se sont exportés jusqu'à ce jour, les produits de la forêt F, ne conduisent qu'à des centres de populations agricoles. S'il n'y avait pas moyen de créer d’autres débouchés à cette forêt, il serait sans objet d’y favoriser la production de bois de fortes dimensions ; mais on pourrait facilement la rattacher par un canal à un chantier de constructions navales; cette possibilité méritera d'entrer dans les considérations qui serviront à régler son aménagement.

Je m'en tiens à cet exemple; il n’est pas nécessaire d’en donner d’autres pour prouver que lorsque l’État aménage ses forêts, il est tenu de se préoccuper des modifications qu'il conviendrait d’apporter, dans l'intérêt de leur exploitation, au milieu qui les entoure, et que ce devoir comporte des appréciations d’un.ordre élevé, très-complexes, très-délicates.

D’après les définitions que j'ai données de l’aménagement, du but qu'il poursuit et des opérations qu'il nécessite, il est facile de voir qu'il y a entre cette science et la culture proprement dite, des dif-

férences bien tranchées; que la culture puise tous les principes qui la constituent dans les faits naturels qu'elle se borne à classer d’une manière rationnelle ; tandis que l'aménagement traite des moyens d’approprier ces faits aux usages de la société; que la première est une science d'observations, tandis que la seconde est une science de combinaisons.

La théorie occupe donc une place plus grande dans l’aménagement que dans la culture, et je crains que ce ne soit pour beaucoup de gens un titre de défaveur. Qu'on me permette à ce sujet quelques courtes réflexions.

On affecte aujourd'hui de poursuivre comme inutiles, stériles sinon dangereuses, les théories scientifiques. C’est encore un effet de la tendance matérialiste de notre époque. À en croire certaines personnes, il n’y aurait de sérieux, de réel, d’utile, que la pratique. A les entendre, le dernier des gàcheurs de plâtre, des tailleurs de pierre, des cantonniers ou des bücherons, en saurait plus pour la construction des maisons, l’entretien des routes, l'amélioration et l'exploitation des bois, que les hommes qui, avant de se livrer à la pratique des arts, en ont étudié la théorie.

Ce sont là des énormités qui ne supportent pas l'examen.

S'il est vrai que la théorie soit la raison des

choses, l'explication des phénomènes de la nature et

Fénoncé des règles, des méthodes à suivre * pour faire servir ces phénomènes à la satisfaction des besoins de humanité ; s’il est vrai que la pratique ne soit au contraire que l'application de ces règles, de ces méthodes, n'y a-t-il pas, je le demande, entre la théorie et la pratique une union nécessaire, qu'il serait tout aussi difficile de rompre que de séparer la main qui agit de l'esprit qui la dirige?

Maintenant, je le reconnais, il ne suffit pas de savoir comment une opération doit se faire, pour être capable de l’exécuter. Les travaux matériels demandent une aptitude, un tact, une adresse, un tour de main dont on ne saurait contester lutilité, et qui ne s’acquièrent que par l'expérience; mais toujours est-il que cette expérience se formerait plus difficilement, plus lentement, si elle n’était guidée que par l'instinct au lieu de l’être par le raisonnement.

Il est vrai que la théorie ne pose guère que des principes généraux; qu'elle n’a pas de règles de conduite pour toute les exceptions, toutes les anoma- Les ; qu’elle ne dispense personne de faire usage de son esprit d'initiative, de sa raison, de ses observations personnelles; mais toujours est-il qu’en enseignant les lois générales qui régissent les divers ordres de faits, elle rend plus sûre la résolution des cas particuliers qu'elle ne saurait prévoir; car il n’y a pas de cas, quelque particulier qu’on le suppose,

qui soit sans aucun rapport, sans aucun lien, sans aucune analogie avec une circonstance typique.

Abandonnez la sylviculture aux simples ressources de la pratique, et vous la réduisez, comme l’ont dit MM. Lorentz et Parade dans l'introduction de leur Cours de culture, à une routine incertaine et obscure. Il ne saurait en être autrement dans un ordre de choses, où les faits mettent plus de temps à se produire que l’homme n’en met à accomplir sa destinée.

Concluons donc que si la pratique doit être considérée, en économie forestière surtout, comme un élément indispensable de succès, elle ne saurait cependant aboutir qu'à de médiocres résultats si elle n’était éclairée par la théorie.

Concluons qu’en sylviculture comme en toute autre matière, sans le secours de la théorie, le niveau des connaissances humaines ne pourrait jamais s'élever; puisque c’est à elle qu'il appartient d’étudier les phénomènes, de les grouper, d’en constater les lois, et de faire profiter ainsi une génération de l'expérience de celles qui l'ont précédée.

Page 1