‹ Études sur l'aménagement des forêts (volume 2)Chapitre 4 sur 121 · Montesquieu, Décadence des Romains · texte numérisé non relu

Montesquieu, Décadence des Romains

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coup connaître l’histoire pour savoir que de tout temps la décadence des nations a été déterminée par la corruption des hautes classes. On reproche au prolétariat ses convoitises matérielles! Et celles des gens qui possèdent, sontelles plus excusables et moins dangereuses?

Hélas! le matérialisme règne dans les palais comme dans les chaumières ; il est chez l’ignorant, il est chez le savant; le pauvre s’y livre sans le savoir, le riche en a fait un dogme; il est partout, résultat chez les uns d’un extrême sensualisme, résultat chez les autres de l’orgueil et de la puissance exagérée qu'ils attribuent à leur intelligence.

Quoi qu'il en soit, quand un grand peuple comme le nôtre, si grand encore malgré ses revers, a été profondément atteint dans sa fortune, il n'a qu’un moyen de se relever : supprimer toutes les dépenses de luxe et augmenter les dépenses utiles. Si, en même temps qu’il supprimerait les premières, il réduisait aussi les dernières, il consommerait infailliblement sa ruine.

Mais de toutes les dépenses, les plus utiles sont certainement celles qui ont pour objet l'amélioration du sol. I y a donc lieu d'espérer

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que la dotation accordée à l'administration des forêts, pour les travaux dont elle est chargée, au lieu d’avoir à souffrir des cruels événements que nous venons de traverser, va, au Contraire, sortir des limites trop étroites dans lesquelles on l'a enfermée jusqu’à présent, et que les louables efforts faits par cette administration, pour donner plus d'intensité à la production du sol forestier, seront encouragés davantage. Parmi ces efforts, les plus remarquables, quoique les moins remarqués, Sont ceux qui se rapportent à la conversion des taillis en futaies pleines. Ils honoreront éternellement les forestiers de notre époque et, avant tous, l'illustre fondateur de l’école: forestière, M. Lorentz, car c’est à lui sans contredit que revient l'initiative de cette grande opération. Mais il ne suffit pas de l'avoir entreprise; il faut maintenant se résigner franchement à des privations temporaires si on veut qu'elle soit efficace, et j'ai peur que, sous ce rapport, l'administration supérieure ne soit pas disposée à faire preuve de tout le désintéressement nécessaire. Il y a là un danger grave que reconnaïitront, je l'espère, ceux qui se donneront la peine de lire et de méditer la troisième étude de mon livre : si, de tous les travaux d’aména-

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gement, celui qui consiste dans la conversion d'un taillis en futaie est le plus avantageux pour l'avenir, quand il est fait dans de certaines conditions, il peut devenir, par contre, un des plus fâcheux par ses conséquences, lorsqu'on lui marchande les sacrifices sur lesquels repose son succès.

L'aménagement, quand il a pour objet de convertir un taillis en futaie, ne saurait s'accomplir sans entraîner une diminution temporaire, presque immédiate, dans la production de Ja forêt; et plus cette diminution est forte, plus rapide est la transformation. Tout cela se comprend si l’on considère qu'au fond et en définitive, la conversion d’un taillis en futaie consiste à transformer un massif composé d’un petit nombre de coupes (30 à 40) en un massif composé d’un grand nombre de coupes (100 et au delà). Cependant l'administration supérieure. tout en reconnaissant l'utilité de ces sortes d'aménagements, hésite à les faire sanctionner, dès qu'ils accusent une diminution de revenu, et ilest facile de deviner que si cette préoccu-pation de la réduction temporaire des produits empêche les agents forestiers de réaliser dans la gestion des forêts domaniales toutes les amélio-

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rations désirables, elle arrive à paralyser leur action et leur bonne volonté, relativement aux forêts qui appartiennent aux communes; car les communes sont naturellement bien moins disposées que l’État à sacrifier le présent à l'avenir.

On constate donc encore, au sujet des conversions, la même diversité de vues et de tendances que l’on a signalée tant de fois déjà, et notamment à propos de l'aliénation des forêts, entre l'administration forestière et le ministre dont elle relève, diversité de vues et de tendances qui est d’ailleurs facile à comprendre : la mission dont le ministre des finances est chargé, et qui vise surtout à maintenir entre les dépenses et les recettes de l'État un équilibre sans lequel la marche des services publics serait infailliblement compromise, est certes très-respectable; malheureusement, elle est en contradiction avec les travaux dont l'effet utile n’est pas susceptible de se produire immédiatement, et elle donne à l’esprit une Circonspection et des habitudes de parcimonie qui sont tout à fait l'opposé de la hardiesse et de la libéralité dont il faudrait être pourvu, pour aborder et résoudre d’une manière satisfaisante les questions relatives au

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développement indéfini des richesses morales et matérielles de la nation.

Les hommes qui, comme les forestiers, sont habitués à préparer des fruits dont ils ne jouiront pas; les hommes qui aiment à planter pour leurs petits neveux, sont naturellement enclins à grever le présent au profit de l'avenir. Que l'on modère ce penchant, je le comprends ; mais il ne faut pas l’annihiler, car après tout il est l'honneur des individus et le devoir des peuples. Le ministre des finances le supprimerait pourtant complétement si cela ne dépendait que de lui. et pour résumer la situation en deux mots : je dirai que le ministre des finances songe aux générations futures pour leur demander de l'argent, tandis que les forestiers au contraire cherchent les moyens de leur en procurer.

Comment le ministère des finances et l’administration forestière pourraient-ils donc s'accorder? ils ne s’accorderont jamais et on leur rendrait grand service à tous les deux en prononçant leur séparation. Tous les hommes compétents insistent sur l'utilité, sur l'urgence de cette mesure. Pourquoi leur voix n'est-elle pas écoutée? Peut-être regarde-t-on le service forestier comme un détail de peu d'importance, au

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milieu des questions politiques et administratives qui agitent aujourd’hui les esprits. On se trompe si l’on a cette pensée : une administration qui gère un domaine auquel, suivant lexpression d’un grand ministre, « les sociétés demandent des éléments de protection, de sûreté et de gloire », ne saurait être un détail de peu d'importance, et la réforme que l'on sollicite pour l’administration forestière, n’est point une de ces améliorations secondaires qui peuvent être ajournées sans inconvénient. Elle se lie évidemment à des intérêts d’un ordre trèsélevé, et il serait d'autant plus opportun de la réaliser que nos forêts, dont l'étendue a été diminuée d'au moins trois cent cinquante mille hectares par la dernière guerre, sont menacées maintenant par les projets de décentralisation administrative qui font tant de bruit depuis quelque temps, qui ont reçu un commencement d'exécution, et qui ne peuvent que favoriser la tendance de l'individu à s'approprier la chose publique. |

Cette tendance est d’ailleurs le signe distinctif de toutes les civilisations avancées. A l'origine des sociétés, l'homme ne possède d’autres moyens d'action que ceux qu’il tient de ses

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