VIII PRÉFACE
facultés natives. Ces facultés natives font toute sa force, tout son pouvoir, tout son capital; il vit au jour le jour, n'économise pas et ne jouit exclusivement que du fruit de son travail. En dehors de lui et des objets qui servent à sa consommation, rien ne lui appartient en propre ; tout est commun et reste commun à la peuplade ou à la tribu, tant que les choses restent ellesmêmes telles que la nature les-a faites. Mais, dès que l’homme a mis son empreinte sur un objet; dès qu'il y a ajouté une valeur productive si minime qu'elle soit, l’indivision, la communauté des biens commence à lui peser, et il cherche dans l'appropriation un moyen d’augmenter sa puissance personnelle, en s’assimilant, en s'incorporant en quelque sorte des forces permanentes étrangères à son essence.
Alors les sociétés progressent rapidement. Cependant elles finiraient tôt ou tard -par se désagréger si, à côté de cette tendance de plus en plus forte de l'individu à s’accroître aux dépens de la communauté, il ne s’établissait pas un pouvoir central, un pouvoir collectif dominant tous les autres, et assez puissant pour soustraire au morcellement les biens qui, étant utiles, nécessaires à tous. ne sauraient être
PRÉFACE. IX
abandonnés aux hasards de la destinée individuelle. C’est là ce qui justifie, ce qui légitime ce qu'on appelle la centralisation. Je n'ai point à expliquer ici comment peut se constituer ce pouvoir central et supérieur au milieu des personnalités qui sembleraient en être la négation. Je constate seulement qu'il est indispensable et qu'il ne saurait être anéanti, sans que la société füt transformée aussitôt en une agglomération d'individus qui, dépourvus de toute solidarité, de tout lien, seraient exposés à se disperser à tout instant. Or, parmi les biens communs qui forment comme le ciment du corps social, 11 n'en est pas de plus précieux que les forêts; on ne doit rien négliger de ce qui peut contribuer à les sauvegarder, et voilà pourquoi il serait nécessaire, d’abord, de les affranchir de l'autorité fiscale, attendu qu’au lieu de les défendre contre les convoitises de l'individu, elle est plutôt disposée à les leur livrer.
Je pense que pour les forêts domaniales, la suppression de cette autorité fiscale qui les a exclusivement gouvernées jusqu'à présent, suffirait à garantir leur conservation. Quant aux forêts communales, il leur faudrait une autre
x PRÉFACE.
sauvegarde et je ne la vois que dans les mesures qui donneraient plus d'efficacité à la tutelle exercée par l'État sur ces forêts. Si, comme tant de gens le désirent, les forêts communales étaient remises à la libre disposition des conseils municipaux, c'en serait fait d'elles:
comment voudrait-on en elfet que les conseils municipaux pussent les protéger longtemps contre l'individualisme, puisque le gouvernement central, avec toute l'autorité dont il est investi, n'y réussit pas toujours?
J'émets là des idées qui sont contraires à ce mouvement.vers la décentralisation dont je parlais tantôt; mais ce mouvement s'est déjà traduit par une loi; il constitue un très-sérieux danger pour la conservation du peu de forêts qui nous restent; je ne saurais me dispenser de m'y arrêter un moment.
Quel est le but que poursuivent ceux qui ont mis en avant ce mot de décentralisation ? ïls veulent, disent-ils, reconstituer l'autonomie des communes et celle des départements. Sur ce point les hommes des partis les plus opposés se donnent la main. L'autonomie est la panacée qui remédiera à tous les maux de l'humanité. Examinons ce que vaut ce grand mot-là :
PRÉFACE. - ; XI
On entend par autonomie le droit de se gouverner par ses propres lois. Être autonome, c'est’ se faire sa règle à soi-même; c’est être indépendant, vivre de sa propre intelligence, de sa propre force, sans secours étranger. Mais, s’il en est ainsi, il est évident que l'autonomie de l'individu. celle de la commune, ceile du département et celle de l’État ne sauraient coexister. Formez-en une et les autres disparaissent; d’où il suit qu'aucun des éléments qui composent la société, ne saurait prétendre à une indépendance absolue, pour peu qu'il reconnaisse l'utilité de conserver les autres : toute la question est de savoir dans quelle proportion il convient que l'autorité se partage entre eux.
Remarquons d’ailleurs que ces différents pouvoirs superposés se sont {fous constitués aux dépens de la liberté individuelle; qu’ils n’ont pas de vertu propre; qu'ils n'existent que pour le bien de chacun, et qu'ils deviennent usurpateurs, dès qu'ils retiennent dans leur ensemble plus d'autorité qu'il ne leur en faudrait pour suppléer à l'insuffisance de l'individu abandonné à son initiative, ou dès que l’un d’eux en garde une portion qui pourrait être plus utile-