‹ Études sur l'aménagement des forêts (volume 2)Chapitre 59 sur 121 · D'ASSIETTE DES COUPES · texte numérisé non relu

D'ASSIETTE DES COUPES

Les parcelles de la forêt que nous avons à aménager se trouvent dans des conditions de végétation tout à fait identiques; les essences dont elles se composent, la consistance qu’elles présentent, le sol sur lequel elles reposent, les circonstances climatériques auxquelles elles sont soumises, sont les mêmes. Elles ne diffèrent que par la contenance et par l’âge ; mais on remarque qu’en additionnant les contenances des parcelles de même âge, on obtient, pour chacun des âges que présente la suite des nombres de 4 à 20, le même total.

Cet état de choses, que je suppose constaté par le tableau d'exploitation dont j'ai donné plus haut le modèle, est-il suffisant pour constituer un état normal ?

Non, car s’il remplit deux des conditions auxquelles j'ai dit que le plan d’exploitation devait satisfaire, il n’est pas prouvé qu'il remplisse la troisième ; s’il s'accorde parfaitement avec le principe qui veut que les peuplements arrivent en tour d'exploitation à l’époque correspondante à l’âge d’exploitabilité; s’il s'accorde aussi bien avec celui qui demande que les exploitations soient distribuées dans le cours de la révolution, de manière à procurer chaque année un produit soutenu; rien ne démontre qu'il se concile avec les règles sur l'assiette des coupes, règles que voici : :

1° Dans une même série d'exploitation, les coupes doivent être assises de manière à se succéder de proche en proche, et recevoir la forme la plus régulière possible.

2° Elles doivent être disposées de manière que les bois d’une coupe en exploitation ne soient pas dans le cas d'être transportés à travers d’autres coupes précédemment exploitées.

9° Dans toute forêt ou série d'exploitation, les coupes doivent être assises de manière que celles qui sont à exploiter au commencement de la révoluton se trouvent placées du côté du nord ou de l’est. et les dernières du côté du sud ou de l’ouest.

h° En montagne, il faut couper d’abord les parties inférieures, et conserver les supérieures pour les dernières exploitations.

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1. J'emprunte ces règles au Cours de culture de MM. Lorentz et Parade.

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9° Dans tous les cas, les coupes en montagne, autant que les localités le permettront, devront être longues et étroites et présenter leur moindre largeur aux vents dangereux.

Il faut donc que notre plan d'exploitation ne contrarie pas l'application de ces règles; or, en l’examinant de près, on reconnaît qu'il s’y oppose sur plusieurs points : ainsi, une parcelle qui n’a que 5 ans est contiguë à une autre âgée de 15 ans et qui, si l’on ne modifiait pas le classement, devrait être exploitée 10 ans plus tard. Une troisième parcelle se trouve en pente immédiatement au-dessus d'une quatrième qui est moins âgée. Les parcelles les plus âgées sont situées précisément du côté du sud d’où viennent les vents les plus violents. Enfin, aucune des coupes n'offre, sous le rapport de la forme, la régularité convenable...

Que faire en présence d’une pareille situation ?

Si on maintient l’ordre des coupes fondé sur l’âge d’exploitabilité, il en résultera des inconvénients; si on le modifie pour le conformer aux prescriplions des règles d’assiette, ces inconvénients disparaîtront, mais ils seront remplacés par d’autres. Quel que soit le parti que l’on prenne, il faut d'avance se résigner à des sacrifices. Seulement, ces sacrifices peuvent être plus ou moins considérables, et c’est à les diminuer que l’on doit tendre naturellement. Je ne saurais indiquer le moyen infailible d'arriver, sous ce rapport, au but le plus désirable. La nature des choses ne le comporte pas. Je ne peux qu’ex-

poser les principes généraux qui me paraissent propres à éclairer le jugement de l'opérateur et à l’empêcher de faire fausse route

Les principales circonstances qui influent sur l’importance de l’application des règles d’assiette sont : la configuration du sol et le mode d’exploitation. | |

C’est en montagne que l'assiette des coupes réclame une attention toute particulière, parce que les accidents météoriques y sont plus nombreux et plus violents que dans la plaine, et que, d’ailleurs, la déclivité et l’escarpement du sol augmentent naturellement les difficultés de la surveillance, de l’exploitation, et de la vidange.

Mais c’est dans les futaies que la dérogation aux règles d’assiette est surtout dommageable. Dans les taillis, et dans les taillis simples notamment, les deux premières règles sont, en général, les seules qu'il soit véritablement utile d'observer; en effet, les vents, dont les trois autres ont pour objet d'atténuer la violence, ne sont guère à redouter pour le sousbois qui croît à l’état serré jusqu'au moment de son abatage ; qui ne s'élève jamais beaucoup, et qui est toujours assez flexible pour plier, sans se rompre ou se déraciner, sous l'effort de la tempête.

Quant aux réserves, comme elles sont clair-plantées et qu'elles dominent le massif, la disposition des coupes ne saurait avoir, sur leur conservation, une influence appréciable.

Quels que soient, au reste, les motifs qui rendent

l'application de telle ou telle règle uüle et même nécessaire, il n’est pas indispensable, pour que cette application atteigne le but désirable, qu’elle assujettisse à la même loi toutes les coupes à faire durant la révolution. Il y a. dans le nombre des coupes dont on veut déterminer l'assiette. une limite au delà de laquelle-les avantages de certaines règles disparaissent complétement. Ainsi, lorsqu'il s'agira d'appliquer la première règle, qui demande que les coupes soient assises de manière à se succéder de proche en proche, on pourra souvent, sans renoncer à aucun des avantages d’une semblable disposition, partager la révolution en périodes, et ne réaliser l’ordre régulier que pour les coupes de chacune de ces périodes, envisagée séparément.

Les règles d’assiette ne s’accordent pas toujours entre elles. Il arrive même fréquemment que l’application de l’une met obstacle à l'application de l’autre. Cette opposition est la difficulté à laquelle il faut remédier d'abord, en choisissant entre les deux règles qui se contrarient celle qui emprunte à la configuration du sol, à la nature du climat, à l'état du peuplement la plus grande importance.

Il y à une règle, la deuxième, qui est indépendante de l'ordre des exploitations, en ce sens que, quel que soit cet ordre, elle peut être observée au moyen de travaux d'art plus ou moins coûteux. Il faudrait que ces travaux fussent bien considérables pour qu'on s’abstint de les faire, en présence des inconvénients qui résulteraient de l’inobservation

même parüelle des règles d’assiette. L'intérêt du capital que lesdits travaux nécessiteraient, comparé à la perte que subirait la production annuelle, si on laissait les choses dans le s{atu quo, servira de guide dans les appréciations de cette nature.

C’est à l’aide de ces principes que l’on se fixera sur l’ordre dans lequel il serait à souhaiter que les parcelles de la forêt à aménager se succédassent, et sur les changements qu'il y aurait lieu d’introduire en conséquence dans le classement de ces parcelles. |

Comparons maintenant les inconvénients qui résulteraient de la non-observation des règles d’assiette à ceux que leur application entrainerait.

Le plan d'exploitation ayant été établi d’après l’âge d’exploitabilité des différentes parties qui constituent la forêt, on ne saurait le modifier, d’une manière quelconque, sans reculer ou avancer, pour un ou plusieurs massifs, l’époque de l'exploitation, et, par conséquent, sans porter atteinte au produit le plus avantageux, sans amoindrir le revenu que la forêt eût été susceptible de procurer dans un temps donné.

Tel est le seul inconvénient qu’entrainerait la modification du classement fondé sur l’âge d’exploitabilité.

Quelle est sa gravité? Est-elle plus grande quand on dépasse l’âge d’exploitabililé que lorsqu'on le devance ?

On comprend que ces questions ne comportent

pas une solution rigoureusement exacte. Il serait téméraire d'y répondre d’une manière absolue, soit dans un sens, soit dans l’autre.

On peut, cependant, poser en principe qu'il est presque toujours moins désavantageux de laisser les bois trop longtemps sur pied, que de les couper trop tôt; car, dans le premier cas, on ne perd guère que sur la quantité, tandis que, dans le second, on est exposé à perdre, à la fois, et sur la quantité et sur la qualité. On a vu, d’ailleurs, dans la théorie de l’exploitabilité, que le retärd apporté à l'exploitation d’un bois se traduit par une accumulation de produits; si cette accumulation est fâcheuse, parce qu’elle ne rend pas l’intérêt qu’on aurait pu retirer de ces produits en les réalisant et en en placant le prix, elle l’est moins toutefois que ne le serait une exploitation prématurée par laquelle on compromettrait, en même temps, son capital et son revenu.

Voilà un premier principe; en voici un second :

La perte causée par une exploitation prématurée ou tardive est en raison de la différence qui existe entre l’âge d’exploitabilité et l’âge correspondant à l’époque de cette exploitation ; d'où il suit que c’est dans les bois qui sont soumis à de longues révolutions, que les difficultés de l'espèce ont le plus de gravité.

Mais, quelle que soit la perte que puissent occasionner les modifications dont je viens de prévoir l'opportunité, il faut considérer qu'elle est subordonnée à des circonstances transitoires, destinées à dis-

paraître ordinairement après la première révolution, c’est-à-dire après le temps nécessaire pour l'établissement de l’état normal.

Les pertes qui résulteraient de la non-application des règles d’assiette tiendraient, au contraire, à des circonstances permanentes, et se reproduiraient à chaque révolution. Pour qu'il en fût autrement, il devrait s’opérer dans la configuration du sol, dans le climat et dans les autres conditions de la végétation, des changements évidemment impossibles.

Si, par exemple, l’on n’asseyait pas les coupes de proche en proche, en ayant soin de leur donner la forme la plus convenable, on se condamnerait, -pour toujours, à aggraver les difficultés de la surveillance, et les dommages inévitables causés par le couvert des arbres voisins, par l'exploitation et la vidange des produits. =

Si on ne les disposait pas de manière à ne point être obligé de transporter les bois d’une coupe en exploitation, à travers d’autres coupes récemment exploitées, chaque année verrait se renouveler et s’augmenter les dégâts ruineux occasionnés par le charroi des produits, etc.

C’est là un caractère, la permanence des causes de perte, qui est de nature à peser d’un grand poids dans la balance des inconvénients qu’entraïînent, d’une part, la dérogation aux règles d’assiette, et, de l’autre, lexploitation soit avant, soit après l’âge d’exploitabilité.

Ayant à choisir entre une perte de produits, accidentelle et temporaire, et un dommage susceptible de se renouveler indéfiniment, le choix ne saurait être douteux, et le simple bon sens veut qu’on prenne les dispositions nécessaires pour faire disparaître la cause du dommage, sauf à ménager la transition de l’état actuel à l’état désirable, de facon à répartir sur un plus grand nombre d'années, la perte de produits inhérente à une exploitation tardive ou prématurée.

On y arrivera, en ne modifiant qu'en partie la marche des coupes pour les premières révolutions.

Exemple. I s’agit d'un bois partagé en vingt coupes, situé en pente rapide, dont les exploitations ont toujours été faites, jusqu'à présent, de bas en haut, mais dans lequel, l'impossibilité de construire des chemins de vidange, impose à l’adjudicataire la nécessité de transporter les bois de la coupe en exploitation, à travers d’autres coupes précédemment exploitées.

Le maintien d’un pareil état de choses est inadmissible. Il faut renverser l’ordre des coupes; mais on ne peut songer à effectuer ce changement sans transition, puisque de la coupe exploitable on tomberait dans les bois d’un an. On prendra donc les dispositions suivantes :

Pendant la première révolution, les cinq premières coupes seront assises dans les bois âgés actuellement de 16 à 20 ans ; les cinq autres, dans les bois de 11 à 15 ans; les cinq suivantes, dans les bois de 6 à

10 ans, et les cinq dernières, dans les bois de 4 à Oo ans,

Un an après la première révolution, les cinq coupes situées à la partie supérieure de la pente, auront, en commençant par la plus élevée, de 5 ans à À an; les cinq autres coupes auront de 10 à 6 ans; les cinq suivantes, de 15 à 11 ans, et les cinq plus basses, de 20 à 16 ans.

Pendant la deuxième révolution, on commencera les exploitations par la coupe âgée de 15 ans, et on les continuera en descendant successivement jusqu’à la coupe inférieure, qui, alors, aura 25 ans; puis, on se portera à la partie supérieure où l’on trouvera des bois de 15 ans, et on descendra successivement jusqu’au milieu de la pente où l’on terminera l’exploitation par des bois de 25 ans.

À partir de la troisième révolution, l’ordre définitif sera suivi, et, à partir de la quatrième, chaque coupe sera exploitée à l’époque correspondant précisément à son âge d’exploitabilité. Le maximum ce la différence entre cet âge et celui où aura lieu l’exploitation, sera de 5 ans, tantôt en plus, tantôt en moins, pendant trois révolutions. Cela n’a rien d’exorbitant.

J'ai supposé un cas extrême et par conséquent très-rare. La formation du plan d’exploitation des taillis n'exige pas ordinairement ces ménagements et ces précautions, dont je viens de donner des exemples. Toutes les fois que cette formation n’impose que des transpositions de parcelles d’une faible éten-

due ou le redressement des contours des coupes, les avantages qu'on réaliserait, en appliquant à l’opération les mesures transitoires indiquées précédemment, ne vaudraient pas ceux que procurerait l’établissement immédiat de l’état définitif.

Voilà pourquoi on se borne le plus souvent, dans les aménagements de taillis, à partager la forêt en coupes parfaitement régulières qu'on exploite ensuite, de proche en proche, conformément aux règles d’assiette, en s’eflorçant, il est vrai, autant que possible, de ne pas trop s'éloigner de l’âge d’exploitabilité, mais en considérant toutefois comme secondaires, les difficultés que rencontrerait l'accomplissement de cette dernière condition. |

Dans tous les cas, et quand bien même on croirait devoir adopter un plan d'exploitation provisoire, il n’en faudrait pas moins arrêter le plan définitif, le plan normal, et c'est même la première opération à laquelle il conviendrait de procéder. Ce plan n’en serait pas moins appliqué sur le terrain, et le plan provisoire ne figurerait que sur le papier, sous Ja forme d’un état d’assiette motivé.

On connaît maintenant la plupart des obstacles qui peuvent s'opposer à l'observation des règles d’assiette, et l’on voit qu'il n’y en a pas d’insurmontables. Cependant il en est un dont je n’ai pas parlé et qui le serait : c'est celui qui consisterait dans l'existence, au milieu d’un bois exploitable à un certain âge, d’une parcelle dont l’exploitabilité serait différente et qui devrait, en conséquence, arriver en

tour d'exploitation, deux ou plusieurs fois dans le cours de la même révolution. Il est certain que cette parcelle ne pourrait être placée dans les conditions désirables de végétation, de vidange, et de surveillance. Aussi, est-ce là un motif de plus pour que l’on ne mêle pas, dans le même aménagement, des bois exploitables à des âges différents.

Je l'ai déjà dit et je le dis encore en finissant, car je crois que cela est de la plus grande importance : l'application des deux premières règles d’assiette est de rigueur. J'insiste sur ce principe, parce qu'on semble le méconnaître généralement.

Les dommages causés par le couvert des bois voisins ; ceux qui résultent de l’inefficacité de la surveillance rendue plus difficile; les frais qu'occasionne le réarpentage des coupes ou la recherche des lignes séparatives sinueuses ; les dégâts mêmes occasionnés par la vidange ; tous ces inconvénients ne paraissent pas bien graves quand on les considère séparément; 1ls passent inaperçus, et, cependant, ils se traduisent finalement par une diminution, beaucoup plus forte qu’on ne croit, du produit net.

C’est surtout en matière d'exploitation forestière qu'il n y a pas de petites économies.

ARTICLE IV

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