PRÉFACE. XI
Il faut donc trouver d'autres raisons que la guerre au déboisement.
C'est la civilisation, ce sont les vices qu'elle engendre, autant au moins que les besoins qu'elle crée, qui ont été les causes principales de la diminution du sol forestier.
Je n'apprendrai assurément rien à mes lecteurs lorsque je leur dirai que c'est dans les forêts que l'homme a trouvé les premiers éléments de son bienêtre et les instruments de son émancipation. Les premiers peuples ont été des peuples chasseurs. C'est du produit de la chasse et des fruits sauvages qu'ils vivaient presque exclusivement, et ce sont les bois euxmêmes qui leur fournissaient aussi et les abris grossiers dont ils se contentaient, et les armes dont ils se servaient. Plus tard, quand ils connurent l'art de domestiquer les animaux, ils devinrent pasteurs; ils franchirent le premier degré de l'échelle delà civilisation, et ce progrès eut pour conséquence immédiate et forcée le défrichement d'une certaine portion des bois au milieu desquels ils vivaient; on dut créer des pâturages. Enfin, l'agriculture fut inventée, et à partir
XII PRÉrACE.
de ce moment, la variété et la quantité toujours croissantes des matières alimentaires favorisèrent l'augmentation de la population, provoquèrent de nouveaux besoins. Les sociétés se constituèrent d'abord en tribus, puis en corps de nation. Le sol était conquis; il fallait conquérir les eaux ; les forêts en fournirent encore les moyens. Elles suffirent à toutes les exigences; on les attaqua de tous les côtés et par tous les motifs; tantôt parce qu elles étaient un obstacle à la culture des céréales, tantôt parce qu'elles renfermaient des instruments de travail ou de transport.
Il serait bien difficile de déterminer l'effet de chacune de ces influences, et d'ailleurs cela n'est pas nécessaire : ce que je veux établir, c'est que les besoins de la civilisation ont puissamment contribué à la destruction des forêts; ce que je tiens à prouver ensuite, c'est que ces besoins ont rencontré malheureusement d'énergiques auxiliaires dans les vices que la civilisation engendre, quand elle se laisse emporter par l'orgueil des conquêtes matérielles. Parmi ces vices, je signalerai l'oubli de la solidarité humaine et l'imprévoyance qui en est la conséquence, le goût des plaisirs
PBÊFÂGE. XIII
sensuels, Tardeur pour les richesses immédiatement réalisables, le mépris de celles qu'il faut attendre.
L'homme de nos jours ne se préoccupe guère ni du passé, ni de l'avenir ; il ne se préoccupe que du présent; il ne cherche pas ses jouissances dans le respect des traditions, dans le bien-être de ses descendants ni même dans celui de ses contemporains; il les cherche dans la satisfaction de ses appétits égoïstes et matériels. De là son dédain pour les biens dont il ne peut pas immédiatement disposer; toutes ses aspirations étant concentrées dans Tamour de soi-même, on s'explique qu'il ne fasse aucun cas de ce qui est contingent, et qu'il n'attache d'importance qu'au moment actuel.
La conservation des forêts est inconciliable avec une pareille manière d'être. Sans prévoyance, sans foi dans l'avenir, sans le sentiment de la solidarité humaine, sans rmtelligence des devoirs réciproques que les générations ont à accomplir, il n'y a pas de garantie sérieuse pour cette conservation. Le profit •que la dei^mclion d'un bois poiu-ra procurer immédiatement» quelque faible qu'il soit, prévaudra
XIY PRÉFACE.
toujours siu: les avantages lointains, quelque considérables qu'on les suppose, que son maintien présenterait
Cependant, c'est l'ignorance trop généralement répandue dans laquelle on est, en France surtout, relativement à ces avantages, qui donne, — j'aime à le supposer, — aux causes de destruction que je viens d'énumérer, une force particulière, et je ne désespère pas assez de mon pays, pour croire que s'il était bien pénétré des dangers auxquels il expose son avenir par l'anéantissement de ses forêts, il continuerait à les braver avec tant d'insouciance.
La vie des hommes est attachée à celle desarbres, on l'oublie trop. Parmi les nations civilisées et rivales, ia France est déjà une de celles qui possèdent le moins de bois. C'est un motif d'infériorité plus grave qu'on ne le pense. La Provence ^e dépeuple, parce que les forêts disparaissent (1). Nous payons un tribut annuel de plus de soixante-dix millions de francs à l'étranger pour combler le déficit de notre production. Nous
{\) La Provence au point de vue des bois, des torrents, Charles
DR KiBBE.
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possédons une magnifique flotte; mais une bataille navale malheureuse peut nous l'enleyer, et nous la remplacerions difficilement. La situation mérite qu'on y prenne garde et qu'on s'occupe d'y remédier (1).
Quand on lit l'histoire des anci^is; quand on étudie leur caractère, on les voit tout pleins d'un respect religieux pour les bois. Cette histoire est remplie de traits qui m<mtrent qu'une superstition tutélaire s'attachait a^trdbis à l'existence des arbres ; ils étaient placés sous la protection spéciale de la Divinité. Nos moaurs sont bien éloignées de celles de nos pères ; notre raison impitoyable a voulu sonder tous les mystères; elle a fait tomber tous les prestîgesi et pour ce qui concerne les bois, leur conservation serait tout à fait compromise si elle ne reposait que sur la vénération doiit ils sont l'objet. On peut dire inème que» de toutes les propriétés, c'est la moins respectée. Puisqu'il en est ainsi; puisque le positivisme de notre époque a renversé les barrières que le sentiment religieux opposait jadis à l'esprit. de
(1) Je sais bien que Tadministration forestière fait dans ce but les plus louables <^oi>ts ; malheureusement, son action est très-limitée. ;
XTI PRÉFACE
destruction ; c'est dans Tinlérêt des populations qu'on doit chercher une sauvegarde qui remplace celle qui n'existe plus. Il faut faire comprendre les avantages économiques inhérents à la propriété boisée; il faut surtout enseigner les moyens d'en tirer tous les fruits désirables.
Pour les personnes étrangères à la sylviculture, la forêt vierge représente le type du beau en matière de richesse forestière : c'est l'expression la plus haute des ressources que peut fournir une masse d'arbres.
Il y a dans cette opinion une erreur grossière.
Les forêts, comme les autres biens que la Providence a répandus sur notre globe, ont besoin des soins de l'homme pour développer toute leur puissance productive : là comme ailleurs, la terre n'est féconde que pour celui qui la cultive. Le tout est de la bien cultiver, et il est en conséquence désirable qu'on en vulgarise l'art autant que possible.
C'est, poiur mon compte, ce que je viens essayer de faire. J'ai eu à remplir des attributions qui m'ont forcé d'étudier avec une attention particulière une partie de la science forestière sur laquelle il n'existe