‹ Études sur l'aménagement des forêtsChapitre 58 sur 71 · POUR L'AMÉLIORER EN FRANCE · texte numérisé non relu

POUR L'AMÉLIORER EN FRANCE

C onsi dévalions préliminaires.

Il a été souvent question dans ce livre de Tétai normal des forôts. Qu'est-ce que Télal normal des forêts? — C'est Télal de ces forêts quand elles sont, avec les autres éléments qui constituent notre planète, dans les conditions de dépendance réciproque, dans les conditions d'équilibre sur lesquelles repose Tharmonie générale du monde. Mais le définir ainsi, c'est dire combien nous sommes impuissants à nou& en faire une notion précise : nous comprenons que de certains rapports nécessaires doivent exister, entre les principaux règnes de la nature et les composants de ces règnes ; nous ayons le pressentiment

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que rien n'a été créé inutilement, et que les forêts ont leur raison d'être comme l'air, le feu, la terre, l'eau... Nous ne saurions, d'ailleurs, circonscrire exactement leur mission ; notre science ne va pas jusque-là. Ces forêts, ces fleuves, ces mers, ces lacs, cette atmosphère, ces innombrables quantités d'animaux, de plantes et de minéraux, qui semblent avoir été mis à notre disposition, remplissent des fonctions providentielles ; nous n'en doutons pas ; nous le sentons fermement , mais nous ne savons rien ou presque rien des lois qui régissent ces fonctions , et il en sera ainsi tant que l'infini restera un mystère pour notre intelligence.

Mais si nous ne pouvons remonter aux causes premières et pénétrer les desseins de la création, nous pouvons apprécier quelques-unes des influences du milieu qui nous entoure, sur notre bien-être; et cela devrait suffire pour que nous évitions de troubler, à notre détriment, une organisation dont nous n'aurons jamais le secret.

L'état normal, tel qu'il nous est permis de le concevoir, est donc un état secondaire et relatif : c^est l'état qui se concilie le mieux avec les besoins réels de notre vie. Toutefois, pour que cet état secondaire et relatif ne soit pas, lui aussi, au-dessus (Je notre entendement ; pour que nous soyons à même déjuger sainement des altérations qu'il aurait éprouvées, il faut que nos facultés soient parvenues à un certain degré de culture.

Au début des sociétés, obéissant à l'instinct plutôt qu'à la raison, l'homme attaque la nature étourdi-

ment, sans se préoccuper des conséquences de ses actes; seulement, comme il ne peut guère se servir que de ses mains, la nature est plus forte que lui, et lés blessures qu'elle en reçoit sont promptement guéries. Les conditions de la lutte sont tout autres dès que Thomme se civilise : il acquiert alors, par la science, des instruments très énergiques pour changer Tordre naturel des choses, et il court le risque de le bouleversera son grand préjudice, lorsqu'il néglige de demander au développement intellectuel et moral, qui est lui-même la cause de ce danger, le moyen d'y échapper. Or, Thisloire prouve, hélas! qu'il s'est plus inquiété jusqu'à présent de faire acte de son pouvoir, que d'en prévenir les abus, et qu'il n'a pas compris la nécessité qu'il y avait à modérer et à régler ses entreprises sur le milieu dans lequel il vit, s'il ne voulait les voir se retourner contre lui; aveuglement déplorable , dont l'origine est dans ce défaut que j'ai eu l'occasion de signaler si souvent, l'oubli de la solidarité.

Quelles sont les facultés qui grandissent chez l'homme avec la civilisation? — C'est d'abord l'observation ; par elle, il se rend compte de l'effet immédiat de ses actes. C'est ensuite la mémoire ; par elle, il forme ce capital précieux, l'expérience, sans lequel tous ses efforts ne donneraient que des résultats éphémères. C'est enfin la prévoyance; par elle, il juge de ce qu'il doit faire ou ne pas faire dans l'intérêt de l'avenir ; et c'est cette dernière faculté qui lui permet d'user des autres, avec la circonspection désirable. Malheureusement, la prévoyance est pré-

€isément la faculté qui a toujours le plus manqué aux hommes. Et pourquoi leur a-l-elle manqué? — Parce qu'ils ne Tont appliquée qu'à leurs inlérêls individuels, au lieu de l'appliquer à leurs intérêts collectifs; parce qu'ils ne l'ont pas étendue, complétée parle sentiment de la solidarité. Il est incontestable cependant que ce sentiment est nécessaire, pour que la prévoyance ait toute son efficacité, surtout quand il s'agit des forêts; car les suites fâcheuses d'un déboisement, qui seraient peu sensibles si on ne les appréciait que par rapport k soi, pourraient l'être beaucoup si on les appréciait par rapport à la généralité des hommes et de leurs descendants. Les éléments n'ont pas été créés pour l'homme isolée et il est rare qu'on en jouisse sans excès, quand on les attaque dans un but égoïste. Aussi, peut-on assurer qu'il n'y aura de garanties pour la conservation de notre globe dans un état normal, que le jour où la paix universelle y régnera, le jour où les mille sociétés qui l'habitent ne formeront plus qu'une seule famille; attendu que ce jour-là seulement, il sera permis d'en régler l'exploitation d'une manière profitable aux intérêts, aux besoins réels de l'humanité envisagée dans ses générations successives. Aujourd'hui, cette exploitation rationnelle est impraticable. En supposant en eCfet, que l'on parvînt à remplacer la prévoyance individuelle, qui préside trop souvent aux actes des hommes dans une nation, par la prévoyance collective dans cette nation même, on n'aurait qu'une prévoyance insuffisante, à cause du manque d'entente que la rivalité des peuples a amené entre eux. S'il

plaisait demain aux Suisses de déboiser les montagnes où le Rhône prend sa source , ce qui pourrait ne pas leur nuire à eux, toute notre prévoyance ne saurait aboutir, qu'à régulariser le régime des affluents que ce fleuve reçoit de noire pays ; elle serait donc insuffisante. Si, pendant que nous prohibons la destruction des oiseaux , parce que ces oiseaux sont utiles a Tagriculture, on continue de s'acharner à les tuer quand ils passent sur un territoire voisin, notre prévoyance non plus ne sert pas à grand'chose. Ainsi , je le répète : tant que les hommes se feront la guerre, ils seront exposés à abuser des biens que la Providence a mis à leur portée, puisqu'ils s'interdiront de prévoir les efl'ets de leur jouissance pour l'humanité tout entière.

Cette vérité-là n'est pas une vérité de sentiment, c'est une vérité de raisonnement. Les temps sont encore loin, s'ils arrivent jamais, où les hommes auront la sagesse de la pratiquer, et ce serait beaucoup déjà que, dans un seul et même pays, les habitants fussent capables de comprendre qu'il y a des objets, comme les forêts, par exemple, dont l'exploitation ne saurait être TaiTaire de quelques individus seulement, mais celle de tous.

Où en sommes-nous, en France, à l'égard des forêts? Quelles sont les atteintes évidentes que leur étal normal y a souffertes, et comment pourrait-on les réparer?

Il y a en France plusieurs millions d'hectares de landes et de friches, dont l'agriculture proprement

dite ne saurait tirer aucun parti, et qui, autrefois boisés, ne produisent guère aujourd'hui que des fièvres ' .

Il y a encore sur les bords de TOcéan, d'énormes quantités de sables que les courants marins y accumulent sans cesse, et qui, n'y rencontrant plus la barrière que les massifs boisés leur opposaient jadis, s'avancent dans l'intérieur des terres, laissant le désert derrière eux.

11 y a de vastes plaines où le cultivateur vil dans la crainte perpétuelle. d'être privé, d'un moment à l'autre, des fruits de son travail, par les intempéries climatologiques dont l'abri des forêts ne modàre plus la rigueur.

11 y a des montagnes qui, ravagées par les torrents depuis qu'elles ont été déboisées, s'en vont par lambeaux dans les vallées, qu'elles obstruent de leurs débris.

Il y a des fleuves dont les inondations, de bienfaisantes qu'elles étaient, lorsqu'il y avait encore des arbres pour diminuer la vitesse d'écoulement des eaux, sont devenues dévastatrices, à cause de leur violence et des déjections qu'elles vomissent sur les propriétés.

Il y a, dans le midi, des pays que désole la sécheresse et dont la stérilité s'aggrave pour ainsi dire à vue d'œil, depuis qu'on a livré aux moutons

1. Je n'aurai en vue, dau^ cette étude, que les forêts de la Métropole. Je ne connais pas as8ez celles des colonies, pour pouvoir en parler.

et aux chèvres, les bois qui en couronnaient les hauteurs.

Notre pays est tributaire des étrangers, pour des produits ligneux dont la privation compromettrait sa sécurité, son influence au moins. Notre marine ne trouve plus dans les forêts de la France, la quantité de bois dont elle a besoin. On ne voit que des rapailles là où il y avait anciennement les plus belles forêts de chênes du monde, que la Providence semblait avoir tout exprès plantées auprès de nos grands ports maritimes, pour Tapprovisionnement de leurs chantiers.

Enfin, sur les neuf millions d'hectares de bois qui nous restent, il y en a trois qui, bien que soumis au régime forestier , sont loin de donner les produits que Ton devrait, que Ton pourrait en retirer, et cinq à six qui ne rapportent quasi rien.

Tous ces faits constituent certainement des atteintes à l'état normal de notre pays, puisque nous en souffrons ef que nos descendants en souffriront encore plus que nous-mêmes, si nous n'y remédions.

Qui oserait soutenir que si nos landes et nos friches étaient boisées, on n'y respirerait pas un air plus pur;

Que si nos dunes l'étaient aussi, leur marche envahissante ne serait pas ralentie, sinon arrêtée;

Que si les vents pluvieux qui nous viennent de la mer, rencontraient sur nos côtes des massifs d'arbres, ils ne s'y déchargeraient pas d'une partie de leur eau et n'y arroseraient pas nos cultures, au lieu de les abîmer et de tout renverser sur leur passage avant d'atteindre les montagnes;

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Que si le mistral, ce fléau de la Provence, rencontrait sur le flanc méridional du plateau central, contre lequel il va se heurter avant de fondre sur la vallée du Rhône, d'épaisses forêts, il n'y perdrait pas de sa violence ;

Que si la multitude de cours d'eau qui descendent de ce plateau, dans toutes les directions, ne pouvaient arriver dans les plaines, qu'après avoir traversé des zones forestières, ils n'auraient pas un débit plus régulier et plus abondant ;

Que si les Alpes avaient conservé leurs forêts de mélèzes et de cembros, les torrents n'y feraient pas moins de ravages ; et que les crues de la Garonne, de l'Adour, de l'Aude et des autres rivières des Pyrénées, ne seraient pas moins subites el moins funestes, si ces Pyrénées avaient conservé leurs hêtres, leurs sapins et leurs pins à crochets ;

Que si la Provence avait encore les sommets de ses collines garnis, comme ils l'étaient autrefois, de pins d'Alep et de chênes verts, la sécheresse n'y serait pas moins intense;

Qui oserait soutenir que, pour distribuer d'une manière utile, les eaux à la surface des continents, les forêts, par leur action sur la formation de la pluie, sur l'alimentation des sources, et par les torrents de vapeur aqueuse qu'elles répandent autour d'elles, ne sont pas un moyen moins coûteux et plus efficace, que les canaux d'irrigation?

Qui oserait soutenir que si la Bretagne el les Alpines recouvraient leurs belles chênaies, la puis-

sance de noire marine militaire ne serait pas mieux assurée ;

Qui joserait soutenir enfin qu'il serait sans intérêt pour la France, de tripler sa production forestière, et de s'affranchir du tribut énorme qu'elle paie à l'étranger, pour ses approvisionnements en bois.

Dans mon livre, je ne me suis occupé que de Tamélioration des forêts existantes, et encore Tai-je fait d'une façon étroite, en ne considérant les forêts que dans leurs rapports avec les circonstances en quelque sorte environnantes ; quand j'ai parlé de leur état normal, j'ai voulu parler de leur état relativement à ces circonstances.

On voit donc que l'aménagement, ainsi compris, est un petit détail à côté des travaux qui consisteraient à restaurer le domaine forestier de la France entière. Par ce petit détail , on peut cependant se se rendre compte de la marche à suivre pour arrêter le programme desdits travaux.

Mais, on ne saurait s'occuper utilement des forêts, sans s'occuper, en même temps, d'un autre domaine qui, dans les montagnes où elles sont le plus utiles, les enserre de toutes parts, et doit être regardé comme la cause principale de leur appauvrissement.

11 s'agit, on le devine, des pâturages. Ils joueront donc un rôle important dans les mesures nécessaires, pour améliorer la situation dont je viens de donner une idée.

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