TOTAL
Coups, blessures et meurtre 485
Vols qualifiés 93
Vols, recel, faux, etc 3,321
A rétat habituel de \ol ou de désordre 1,931
Vagabonds et prostituées 1 ,551
Ainsi, le délit qui amène la plupart de ces arrestations est le vol. C'est l'industrie à laquelle on dresse les enfants dès leur bas âge dans les familles perdues. « Les enfants de parents dissolus et qui vivent oisifs , dit M. Beaumont dans la première enquête sur la police de Londres, infestent les rues dans un état de dénûment et de vagabondage ; la seule instruction que ces petits malheureux reçoivent est de gagner leur vie en mendiant et en volant. J'ai vu des enfants, qui n'avaient pas plus de sept à huit ans, initiés à l'art de fouiller les poches des passants, sous l'inspection de femmes adultes qui paraissaient être leurs mères. » Quelquefois les parents ne prennent pas la peine de cette éducation, et ils mettent leurs enfants à la solde de quelque voleur expérimenté. Avant la réforme de la police métropolitaine, des bandes de petits voleurs s'assemblaient régulièrement sur les terrains vagues des faubourgs, et là le receleur qui soudoyait cette armée de filous venait tous les jours, chargé d'une immense corbeille, leur distribuer publiquement de l'argent et des provisions (*).
11 se tenait même à Londres des espèces d'écoles professionnelles, des pépinières [nurseries) de filous, où les
(1) M. Gisquet parle, dans ses mémoires, d'un voleur parisien qui avait à sa solde un grand nombre d'enfants. L*emploi de ceux-ci consistait à observer les gens qui portaient sur eux une montre ou une tabatière en or. Sur la simple désignation, le voleur donnait immédiatement 5 francs, à titre de prime et d'encouragement.
enrants allaient se rormer à l'art des Cartouche et des Mandrin. Des voleurs émérites avaient coutume de choiâr de jeunes garçons dont ils formaient une bande pour agir sous leur direction, et auxquels ils donnaient des leçons matin et soir : <& Depuis l'établissement de la nouvelle police, dit le rapport on constabulary force, ce système ne se pratique plus avec régularité. De temps en temps, lorsqu'un vieux voleur se trouve au rendez- vous des jeunes, ceux-ci s'exerçant entre eux pour montrer leur adresse, l'ancien les reprend s'ils viennent à se tromper, mais il ne cherche pas à exciter leur émulation par des récompenses. C'est là, d'ailleurs, un exercice accidentel et qui n'a guère lieu qu'une fois en huit jours. »
Suivant le rapport auquel j'ai déjà emprunté plusie\irs dtations, les jeunes délinquants débutent généralement, à Londres comme à Paris, par dérober aux étalages des fruits ou de la viande. Plus tard, ils s'enhardissent et volent des marchandises de peu de prix, qu'ils vendent ensuite pour quelques pence aux receleuses irlandaises de Saint-Giles ou de Holborn ; le produit est dépensé en friandises et en sucreries. Dans les enquêtes antérieures à 1830, on considère les petits théâtres comme l'occasion première de cette dépravation. Les enfants s'y rendent par centaines, attirés par le bas prix d'un spectacle dont ils jouissent souvent pour deux sous ; puis, n'osant plus rentrer chez leurs parents à une heure aussi avancée, ils passent la nuit pêle-mêle dans les marchés, où ils vivent d'écorces d'orange et autres débris (*).
(1) Les théâtres du boulevard exercent la même influence sur les enfants de Paris.
Mais la description la plus complète et la plus exacte des procédés au moyen desquels tant d'enfants sont détournés de la famille et de la société, se trouve dans une brochure publiée en 1831 par un observateur très-intelligent alors renfermé à Newgate, M. Gibbon Wakefield. C'est lui que je vais laisser parler.
<c Londres abonde en petites pépinières de légers délits, dirigées par des personnes de tout âge. J'ai eu l'occasion d'interroger plus de cent voleurs de l'âge de huit à quatorze ans, sur les causes qui les avaient engagés dans le vol, et, dans neuf cas sur dix, j'ai trouvé que l'enfant n'avait pas commis son premier crime spontanément, et qu'il avait été entraîné dans la carrière du mal par des personnes qui professent cette sorte de séduction.
« La plus nombreuse classe de ces séducteurs se compose de voleurs expérimentés, enfants et hommes faits, qui vont à la recherche d'enfants non criminels et qui leur représentent l'existence du voleur comme une vie de plaisir. En pareil cas, les moyens de séduction ne se bornent pas aux paroles ; on donne à manger à ceux qui ont faim, et quant à ceux qui ne manquent pas de pain, on leur offre toute espèce de jouissances. Un voleur expérimenté dépense souvent dix livres sterling (255 fr.) en quelques jours pour corrompre un jeune garçon, en le menant aux spectacles et en le laissant manger et boire dans les boutiques de pâtisserie *ou de fruits, ainsi que dans les cabarets. Lorsque l'enfant, sous l'impression de ces jouissances, témoigne du dégoût pour la vie honnête, on le considère comme préparé à recevoir sans s'alarmer les insinuations de celui qui le séduit.
9a ÉTUDES SUR L'ANGLETERRE.
« Souvent on emploie des moyens de séduction encore plus efficaces, à savoir l'excitation précoce de la passion sexuelle, ^vec Faide des femmes associées aux voleurs, et auxquelles on confie généralement le soin de faire comprendre à ces jeunes gens, dans leur ivresse, que le vol est Tunique moyen de continuer sûrement cette vie de débauche. Ce genre de séduction réussit toujours. Pour l'édification de ceux qui pourraient croire que j'exagère les faits, j'ajouterai que la plupart dés enfants au-dessus qt même au-dessous de douze ans qui sont détenus à Newgate ont eu des relations avec les femmes. On ne peut guère en douter, car ces enfants sont visités journellement par leurs maîtresses, qui se font passer pour leurs sœurs^ et leur conversation dans la prison roule le plus souvent sur leurs amours.
«Une autre classe de séducteurs se compose d'hommes et de femmes, mais principalement de vieilles femmes qui tiennent des boutiques de fruits et de petits gâteaux, afin de dissimuler leur véritable commerce, qui consiste à déterminer les enfants au vol et à receler les objets qu'ils ont dérobés. Voici la méthode suivie en pareil cas. Lorsqu'un enfant achète des fruits ou des gâteaux, on lie conversation avec lui pour gagner sa confiance. Il passe un autre jour devant la boutique sans argent^ et on l'invite à prendre à crédit. S'il cède à la première tentation, c'est fait de lui. Une fois endetté, il se laisse entraîner et se voit bientôt engagé pour une somme qu'il ne peut pas acquitter. On lui parle alors de la dureté des parents et des maîtres, on le plaint de manquer d'ar^ gent, et on lui insinue qu'il pourrait aisément payer ce qu'il ddit^ en dérobant quelque objet dans la boutique
de son maître ou dans la maison de ses parents. Le premier pas fait, il continue à voler. La receleuse reçoit les objets dérobés et ne lui donne qu'une partie de l'argent qu'elle en retire; elle lui fait connaître d'autres jeunes garçons qui suivent la même carrière, et l'enfant apprend bientôt à préférer à une vie laborieuse et frugale l'oisiveté d'une existence dissipée. Enfin, il devient un voleur accompli, laisse là sa séductrice avec laquelle il ne consent plus à partager le produit de ses vols, s'associe à une bande, prend une maîtresse, et se trouve désormais établi sur le grand chemin de Botany-Bay et des pontons.
c< D'autres pépinières de crimes, qui n'existent pas, celles-là, dans tous les quartiers, mais qui se concentrent dans certains districts, tels que Saint-Giles, les bas quartiers de Westminster et les deux extrémités de White-Chapel, sont les logements garnis tenus par des receleurs. Il en est où l'on n'admet que des enfants ; cela se fait pour éviter que les hommes les dépouillent, et afin d'assurer aux logeurs une plus grande, part du butin. Les femmes cependant ne sont pas exclues. Il serait plus exact de dire que l'on admet des jeunes filles de tout âge, depuis l'âge de dix ans (car les filles qui s'associent aux voleurs arrivent rarement à l'âge de femme), non pas pour leur propre compte, mais comme les maîtresses reconnues des jeunes garçons. On ne saurait décrire les scènes de débauche qui se passent dans ces antres, et, si on les décrivait, le public n'y croirait pas.»
Le témoignage de M. Wakefield concorde avec celui des magistrats et des officiers de police entendus dans les enquêtes parlementaires. c( Tous les enfants, dit le cha-
pelain de Ncwgatc, M. Gotton, même dans Tâge le plus tendre, font profession d'entretenir, sur le produit de leurs volSy des filles qu'ils appellent flash-girh. B..., qui est un enfant de neuf ans, a, lui aussi, une personne qu'il appelle sa femme [hisgirl). — Dans des maisons particulières à Saint-Giles, et dans des maisons publiques à While^Chapel, dit M. V. Beaumont, les jeunes garçons et les jeunes filles passent la nuit dans un état complet de promiscuité. »
En voilà bien assez pour montrer que le nombre des jeunes délinquants à Londres n'est pas encore le caractère le plus saillant de cette épidémie morale, et que le mal s'aggrave par la nature même ainsi que par l'étendue de leur dépravation. Le gamin de Paris est vagabond d'habitude et voleur par occasion ; le vice, en le marquant de son empreinte, ne lui enlève pas tout sentiment humain, et sa précocité ne va pas jusqu'à l'initier, dès la plus tendre enfance, à tous les excès de l'âge viril. A Londres, il n'y a pas d'enfance pour les malfaiteurs : un jeune voleur n'a ni les qualités ni les défauts de son âge ; à neuf ou dix ans, c'est déjà un homme fait, aussi adroit, que les filous les plus consommés, aussi' étranger à tout principe et à tout sentiment, leur émule en débauche, leur maître en sang-froid^ et, pour tout dire, un monstre avorton (*).
(1) Un voyageur allemand, M. Kohi, fait une peinture analogue des enfants de la classe marchande h Moscou. « rentrai un jour dans la boutique d'un marchand de bougies, sur Tinvitation d'un bambin de sept ans. Chez nous, à cet âge, les enfants sont timides ; en Russie, ils sont adroits, rusés et trop experts de moitié. Vêtu de son petit caftan bleu, taillé exactement comme celui des hommes, l'enfant marchand me pria d'entrer dans sa boutique, en me saluant avec la même civilité
Cette espèce de criminels se recrutait prindpaleineiit) il y a dix ans^ dans les maisons de charité. Les orphelins et les enfants des familles pauvres, abandonnés ou mal surveillés par la paroisse dès qu'ils avaient l'âge d'ap* prendre un métier, se livraient au vagabondage et for» maient des liaisons qui avaient bientôt achevé de les pervertir. Depuis que les commissaires chargés de l'ad* ministraticm des pauvres ont fondé, dans les environs de Windsor, une maison où ces enfants reçoivent une édu» cation professioimelle, les pourvoyeurs du vol sont dans la nécessité de s'adresser ailleurs. Cependant le mHnbre des jeunes délinquants, loin de diminuer à Londras, va croissant d'année en année. Il était de 11,781 ea 1837, de 14,635 en 1838, de 13,587 en 1839, et de 14,031 en 1840. L'augmentation de 1842 sur la moyenne de ces quatre années est de 25 pour 100. N'y a-lrtl pas là une progression bien menaçante pour la moralité des gêné» rations à venir ?
Avec un système d'éducation ap{»H)prfé à la r^rme des jeunes délinquants^ on en sauverait assurément im grand nombre ; mais rien n'est plus barbare ni moins efficace que le traitement qu'on leur fait subir. Un petit filou est-il surpris la main dans le sac^ il arrive souvent
obséquieuse qu'auraient pu montrer ses atnés, et quand Je loi dit que je n*avai8 pas rintention d'acheter et que je voulais seulement regarder ses mardiandises. Urne répondit complaisamment : « Obligezmoi de regarder ce qu'il vous plaira. • Il me montra ensuite tout son magasin^ ouvrant toutes les serrures avec une dextérité que je ne me lassais pas d'admirer. Non-seulement il connaissait le prix de toute espèce de l)ougie, mais il savait le chiffre du capital engagé dans le commerce^ la valeur des ventes annuelles, le prix de la vente en gros, le taux des bénéûces; en un mot, 11 paraissait un marchand accompli.» {LaAussie, par Ko6L)
06 ÉTUDES SUn L^ANGLETERRE.
que le marchand lésé lui inflige sur place une rude correction ; on le dépouille de ses yêtements, on lance un chien après lui, et on le chasse, d'une chambre à l'autre, à grands coups de fouet, jusqu'à ce qu'il tombe épuisé sur le plancher. Alors, une jatte de goudron étant apportée, on en barbouille le drôle de la tête aux pieds ; on le saupoudre ensuite d'une poussière blanche qui donne d'effroyables démangeaisons, puis on assujettit ses habits en un paquet sur sa tète, on lui lie les mains derrière le dos, et on le met dehors, portant sur ses épaules ce mot écrit en gros caractères : « Voleur. »
Les magistrats de Londres ont le même goût pour les corrections manuelles, et mettent fréquemment les jeunes prévenus en liberté après les avoir fait fustiger. Tout barbare qu'il est, ce traitement semble encore préférable au prétendu système d'éducation que l'on emploie dans les prisons. A Newgate, les jeunes prisonniers ont des communications constantes avec les détenus adultes ; à Coldbathfields, ils travaillent dans le même atelier que leshommes et sont soumis, comme eux, au régime abrutissant du tread-mill. La prison-modèle, que le gouvernement a établie pour les jeunes détenus, à Parkhurst, dans l'île de Wight, n'est encore qu'un essai informe qui combine la détention avec la déportation ; et cette maison ne renferme pas au delà de deux cents enfants. L'Angleterre n'a pas d'établissement que l'on puisse comparer à nos belles colonies de Mettray et de Fonte- \rault. Mais ce qui est encore plus barbare que le sys^ tèrae d'emprisonnement, c'est le mode de transport. Les jeunes détenus, que l'on dirige de Londres ou de Liverpool sur l'île de Wight, n'y arrivent qu'accouplés deux
à deux et les fers aux pieds. Nous avons aboli la chaîne des forçats, qui étaient du moins des adultes ; TAngleterre, au moment où ses philanthropes en sont à débattre le mérite des systèmes divers d'emprisonnement, conserve, sans que Fopinion publique se montre révoltée d'un pareil spectacle, la chaîne des enfants !
J'ai vu bien des criminels, j'étudie depuis douze ans Id race particulière d'enfants qui alimente les prisons, je l'ai observée en France, en Belgique, en Angleterre et en Ecosse ; dans toutes ou presque toutes les grandes villes, j'ai trouvé que cette existence vagabonde portait les mêmes fruits. A quelques différences près dans l'ouverture de l'angle facial, le jeune détenu de Manchester et cl'Édimbourg ressemble à celui de Paris ; mais celui de Londres ne ressemble à rien. Il est difficile d'oublier, quand on les a examinées une fois avec attention, ces physionomies pâles, muettes et dures, qui ne trahissent déjà plus aucune émotion de l'âme, et sur lesquelles on peut lire seulement la sombre résolution de persévérer dans le mal. Les geôliers de Newgate gardent précieusement une collection de plâtres qui représentent les bustes des plus fameux criminels. Ces figures ne sont que brutales. Si l'on veut des typés extraordinaires, inconnus, que ne reproduit-on, en les prenant au hasard, les traits de huit ou dix enfants parmi ceux qui sont renfermés à Newgate ? On aurait figuré les pourvoyeurs du vol, les chacals de cette étrange société.
LA GITE D£ LONDREfi
L'Angleterre a fait sa capitale à Timage de ses institutions : Londres est bien la métropole d'un peuple qui n'a ni charte ni codes, et qui ne peut montrer la constitution, pour laquelle il a livré tant de combats, qu'à travers répaisseiu* et l'obscurité d'un commentaire (*). On reconnaît, dans cet amalgame sans fin, l'empreinte d'une société qui a préféré la tradition aux principes et l'étendue à la grandeur. Et quant à l'esprit d'exclusion, qui est l'essence de toute aristocratie, il s'y trouve largement représenté par la vieille corporation qui figure encore une ville dans la ville, et presque un État dans l'État.
Londres ne s'est pas agrandi de la même manière que Paris. Ici, les progrès ont suivi une forme méthodique : à partir de la Cité, qui fut son berceau, jusqu'aux remparts que l'on vient d'élever pour recevoir le choc de
(*) Les Commentaires de Blackstone sont le code conslitutiotitiel de rAnglcterre.
FEurope^ les enceintes de Paris^ aux diverses époques de son histoire, sont toutes concentriques et présentent un ensemble qui a la clarté, la rigueur et l'unité de l'esprit français. Là, au contraire, le hasard semble avoir tout fait ; au lieu de rayonner du centre, le mouvement est parti des extrémités de Fempire. Si Londres représente quelque chose, cette capitale donne Fidée d'une république bien plus que d'une monarchie.
Il n'est pas facile de déterminer les limites de Lon* dres ; comment savoir où la campagne commence et où la ville finit. Londres n'a pas d'enceinte ; ses faubourgs, à force de mêler les maisons aux champs et de convertir les champs en jardins, ont déjà rejoint les hameaux et les bourgs des environs. C'est du reste un usage reçu en Angleterre de rattacher à la population d'une grande cité tous les endroits qui en dépendent par des rapports directs, et qui ont des affinités urbaines ; en sorte que les circonscriptions légales vont toujours au delà du réel, et que pour aspit^r dans leur étendue à une rigueur impossible, elles finissent par avoir quelque chose d'arbitraire et d'idéal.
Les anciennes tables de mortalité embrassaient l'espace compris, de Fest à l'ouest, entre les paroisses de Saint- Pancras et de Chelsea; dans ces limites, la population de Londres aurait été, en 1841, de 1,713,100 habitants; en adoptant la délimitation établie en 1829 pour Fusage de la police métropolitaine, et qui s'étendait jusqu'à Brentford, on trouve 1,878,167 habitants. Les instructions du 16 décembre 1842, corrigeant ces données, ont écarté Brentford, et ont fait rentrer Woolwich dans les dépendances de la métropole; cette dernière circon-
iOO ÉTUDES SDR L' ANGLETERRE.
scriptioDy qui paraît devoir être définitive, renferme, selon M. Fletcher (*), 1,961,810 habitants, et 247,671 maisons.
Vers le milieu du seizième siècle et sous le règne d'Elisabeth, la métropole débordait à peine hors des murs de la Cité. Londres et Westminster étaient, dans ce temps-là, deux villes rivales, entre lesquelles se trouvait placé, comme un lieu de halte, le hameau de Chon rinÇy aujourd'hui le centre de la capitale, et, pour les distances extérieures, le point de départ adopté par l'administration. Des forêts couvraient, dans la vallée, l'espace intermédiaire ; et il fallait bien que ce lieu fût encore sauvage, car les habitants de la Cité, alors les seuls citoyens de Londres, avaient, en considération de leur opulence seigneuriale , obtenu le privilège d'y chasser. Insensiblement les bêtes fauves ont fait place aux hommes, et les forêts aux maisons ; une population laborieuse a comblé, par des agrégations successives, l'intervalle qui séparait le siège de la politique du centre commercial. Mais les nouveaux bourgs, qui embrassent les plus brillants quartiers, n'avaient, jusqu'à ces derniers temps, aucune existence légale. Avantrannée 1833, Westminster, la Cité de Londres et le faubourg de Southwark envoyaient seuls des députés à la chambredes communes ; les autres districts de la métropole n'étaient pas représentés. C'est l'acte de réforme qui a créé ou reconnu les cinq bourgs parlementaires de Finsbury^ de Lamheth, de Mary le BonCy de Tower-Hamlets et de Greenwichf dont chacun élit désormais deux membres
(i) Thêmetropolis, Us extents^ houndaries, and local districts, by Joseph Fletcher.
du parlement. Mais il y a là plus de dix-huit cent mille âmes qui manquent du premier élément de toute société urbaine, d'un gouvernement municipal. A l'exception de la Cité, qui ne forme plus que la moindre partie de Londres, la métropole tout entière en est encore, sous ce rapport, au même point que Içs populations rurales ; et chaque paroisse, quels que soient le nombre des habitants et l'étendue de son territoire, administre séparément ses intérêts.
Les Anglais font volontiers honneur à la force de leurs institutions du succès qui couronne depuis longtemps toutes leurs entreprises. A Dieu ne plaise que je conteste , l'influence qu'exerce naturellement sur un peuple la forme de son gouvernement ; ce ne peut pas être en vain que le système représentatif s'est régulièrement développé dans la Grande-Bretagne, plus d'un siècle avant l'époque de son apparition sur le continent de l'Europe. Un pays qui possède, à l'exclusion des contrées voisines, des armes aussi puissantes que la liberté de discussion, le crédit et les traditions administratives, doit prendre ou garder à la longue sur ses rivaux un avantage marqué. Mais quels qu'aient été pour l'Angleterre les bienfaits du régime constitutionnel, en y regardant de près, on ne tarde pas à découvrir que cette nation extraordinaire doit encore plus à ses mœurs qu'à ses lois.
Cela ressort principalement dans la conduite des affaires locales : tout ce qui s'y fait de bon, se fait le plus souvent au défaut ou même contre le vœu du législateur. Parcourez les rues de Londres ; on ne devinerait pas, à ces apparences uniformes, en voyant le soir des flots de lumière inonder partout la voie publique et le soin ap-
porté pendant le jour à l'entretien des chaussées, que la métropole de la Grande-Bretagne est administrée par plus de deux cents autorités différentes, la plupart sans lien ni rapport entre elles, imperceptibles corporations, dont chacune peut invoquer, pour raison d'existence, quelque statut émané des Tudors ou des Plantagenets ; tant l'esprit d'ordre, qui est particulier à cette race d'hommes, corrige l'anarchie du système, et suffit à prévenir les conflits ! Les Anglais ont du reste une telle expérience des affaires, qu'ils pourraient au besoin se passer de règles et de chefs ; ils sont comme ces chevaux dressés aux manœuvres régimentaires, qui vont d'eux-mêmes prendre leur rang, et qui suivent encore la charge après avoir perdu leur cavalier. Voilà les résultats de l'éducation politique : en France, nous travaillons davantage à mettre l'ordre dans les choses, ou tout au moins dans les textes, et nous donnons peu au libre arbitre de ceux qui gouvernent, nous ne craignons pas assez de gêner leur action; en Angleterre, on ne s'inquiète point du désordre qui éclate dans les règles écrites, pourvu que l'on fasse régner l'ordre dans les esprits : on aime encore mieux former les hommes que de réformer les lois.
L'esprit de centralisation, importation récente et purement française, commencée pénétrer dans l'administration de Londres. En 1829, le gouvernement a substitué à ces watchmen impotents, qui étaient la risée des malfaiteurs quand ils n'étaient pas leurs complices, une police centrale qui ne s'arrête que devant les barrières de là Cité, et dont il se réserve la direction. Les routes qm abordent la métropole dépendaient de quatorze co-
mités différents ; on a désigné, pour en surveiller l'entretien, une commission placée au-dessus des influences locales, et les vingt-sept barrières, qui interceptaient la circulation dans l'intérieur même de la ville, ont été supprimées. Enfin, l'acte de 1834 (poor law amendment aet) , en réunissant plusieurs paroisses pour la gestion des secours publics, et en donnant àla charité des règles uniformes,afait un pas vers Pégale répartition de l'impôt municipal. Néanmoins, parmi les trente-quatre unions, que renferme Londres, on en compte encore douze qui échappent au contrôle de la commission des pauvres et qui se gouvernent par des règlements particuliers. Ajoutez que le service de pavage, d'éclairage et de propreté concerne plus de cent commissions diverses, dont chacune est souveraine dans son quartier, et dont aucune ne rend de comptes, bien que la dépense annuelle excède 10 millions de francs. Le domaine souterrain, le service des égouts, est régi par des statuts qui remontent au temps d'Edouard P', sous la tutelle de sept commissions qui, nommant elles-mêmes leurs membres, les multiplient à l'infini. Onze compagnies particulières di^ribuent l'eau dans les maisons à des prix souvent très-élevés ; les pauvres gens, qui ne peuvent pas payer cette redevance, sont réduits à l'eau crue, acre et souvent impure des puits. La taxe prélevée ainsi par les compagnies sur les habitants de Londres, n'est pas inférieure à huit millions et demi de francs par année ; encore faut-il que les paroisses s'imposent pour laver et pour arroser les rues. L'instruction primaire n'est pas considérée comme faisant partie des devoirs attribués aux corporations ; on laisse à la charité, soit individuelle, soit paroissiale, le
i04 ÉTUDES SUR L'ANGLETERRE.
soin d*y pourvoir, et les indigents seuls ont droit à l'éducation qui se donne dans les maisons de charité.
Les revenus ne sont pas plus centralisés que les dépenses ; autant de besoins locaux, autant d'impôts ; nulle part on n'a poussé plus loin la manie de la spécialité. Il y a d'abord la taxe des pauvres [poor-rate), qui sert de base et de modèle à toutes les autres ; viennent ensuite la taxe de comté [county'rate)^ espèce de fonds départemental sur lequel on impute, comme en France, les frais de justice et d'emprisonnement ; la taxe de police [police-raté) y à laquelle l'Etat contribue à Londres dans la proportion du quart de la dépense ; la taxe dont le produit est consacré à l'entretien des églises [churchrate) ; la taxe qui défraye, le pavage et l'éclairage [paving and lighting'rate)^ la taxe des égouts {sewers-rate)^ et quelques autres moins importantes qu'il serait trop long d'énumérer. Comme si l'on voulait ajouter aux difficultés dont ce morcellement administratif est la source, cliaque administration locale dresse ses comptes pour un exercice différent. L'année financière expire, pour les unions qui font emploi de la taxe des pauvres, au 25 mars do chaque année ; pour les fabriques des paroisses, à la Noël ; pour les commissions de pavage et d'éclairage, au 29 septembre, et au 3 1 décembre pour la police de la Cité. La corporation de Londres fait mieux encore ; les comptes qu'elle présente au parlement n'ont pas de terme fixe, et prennent tantôt une saison, tantôt une autre pour point de départ de l'exercice courant. Avec des méthodes administratives aussi imparfaites, l'économie est rendue bien difficile aux administrateurs. Sans anticiper sur qp que j'ai à dire des profusions municipales dans la Cité,
LONDRES. i05
j'en veux citer un exemple : h Londrog, Tentrelien de chaque détenu dans les prisons revient à 20 livres sterling (plus de 500 fr.) par année : à Paris, où la dépense est déjà excessive, il coûte moins de 300 francs.
La Cité seule a le privilège de certaines taxes indirectes ; dans les autres districts de la métropole ainsi que dans toute l'Angleterre, les taxes locales ont le caractère d'un impôt direct. Là gît, sous le rapport municipal, la principale différence entre Paris et Londres. A Paris, les taxes indirectes, les taxes de consommation, .sont la source à peu près unique du revenu ; l'impôt direct ne figure, dans les recettes de la ville, qu'à titre d'exception et pour la modique somme d'un million de francs. Encore doit-on ajouter que cette recette est purement nominale, la ville remboursant à l'État, sur les produits de l'octroi, une somme d'environ trois millions, en échange de l'abandon fait par lui de la contribution personnelle et mobilière sur les loyers de 200 fr. et au-dessous.
Cette exemption d'impôt accordée aux familles pauvres, ou à celles qui, sans tomber dans l'extrême misère, vivent au jour le jour, est un trait commun aux deux systèmes. En Angleterre, la loi veut que l'on efface de la liste des contribuables [rate-payers] tout locataire d'une maison ou d'un appartement, qui vient déclarer devant le juge de paix qu'il est hors d'état d'acquitter l'impôt local ; l'usage sur ce point va même beaucoup plus loin que la loi, car les percepteurs ne portent pas sur leur liste les personnes qui sont présumées incapables de payer, et, par le fait, les loyers de 6 liv. sterling (153 fr.) et au-dessous échappent à toute contribution. On cal-
J06 ÉTUDES SDR L'ANGLETERRE.
cule qu'à Londres seulement plus de soixante mille mai« sons rentrent dans cette catégorie.
L'exception établie en faveur des classes laborieuses n'est pas aussi franche ni aussi complète à Paris qu'elle l'est à Londres. En efTet, quand on reporte sur l'octroi la contribution dont on décharge les petits loyers, l'octroi étant un impôt de consommation dont le journalier paye sa part aussi bien que le rentier et que le propriétaire, il y a plutôt transformation que dégrèvement d'impôt. A Londres, l'impôt ne se transforme pas, et le riche acquitte directement, en surcroît de sa contribution personnelle, celle que le pauvre ne se trouve pas en état de supporter. 11 s'établit ainsi une véritable solidarité entre les contribuables, et l'administration conserve, au milieu des complications de la société moderne, un caractère en quelque sorte patriarcal.
Le système anglais, celui qui consiste à faire de l'impôt direct le fonds auquel puisent les dépenses locales, a rinconvénient assez grave de manquer d'élasticité. Le revenu municipal, quand il affecte cette forme, ne diminue pas et ne peut pas s'élever avec la richesse publique ; c'est un fonds à niveau constant, ce n'est pas un thermomètre qui serve à régler les affaires de la cité. Au lieu de dépenser ce que l'on reçoit, on charge alors les contribuables dans la mesure des dépenses que l'on veut faire. Le budget prend pour base, non les ressources présumées, mais les besoins que l'on constate ou que l'on suppose ; selon que l'administration est économe ou prodigue, il dépend d'elle de serrer ou de lâcher le frein. En admettant que les charges restent les mêmes, il doit en résulter tout au moins que l'impôt pèse lourdement
aux époques de détresse, et que, par un temps de prospérité, Ton n'en relire pas tout ce qu'il pourrait donner»
Le système français, celui qui emprunte principalement le revenu des villes aux taxes de consommation, a des inconvénients d'une autre nature. Q^uand on modère les tarifs et quand on évite par là d'imprimer aux den* rées une cherté artificielle, la perception s'opère sans difficultés, et les produits se mesurent au bien-être des consommateurs. Personne alors n'a le droit de se plaindre ; car chacun reste maître de restreindre Oiu d'augmenter sa propre contribution. Mais comme il y a toujours quelque chose d'éventuel sinon de fortuit dans le chiffre des recettes, on s'habitue plus qu'il ne faudrait à computer sur des éventualités favorables^ à regarder ces éventualités comme un don de la fortune, et à user de ce don avec une imprévoyante libéralité.
Le système anglais rend les villes beaucoup trop ti» mides, et fait peut-être qu'elles n'entreprennent rien en dehors des besoins de diaque jour. Dans la Grande-Bretagne, les travaux d'art, d'ornement, et même de salubrité, sont l'œuvre des associations particulières ou des individus ; les corporations municipales ont rarement le pouv(Hr ou la volonté d'y songer. En revanche, le système français rend les villes trop entreprenantes ; et de la vient que nos municipalités, quand les ressources de l'impôt deviennent insuffisantes, ne craignent pas asseii de grever l'avenir par des emfa*unts. On emprunte pour bâtir des salles de spectacle, pour construire des ponts, des marchés, des abattoirs, pour élever des collèges, des églises, des palais de justice, des hôtels de ville ; on a toujours la trueUe à la main, au risque de manquer dç
J08 ÉTUDES SDR l'aNGLETERRG.
fonds pour achever ou pour entretenir les édifices. Sous prétexte que la plupart de ces dépenses sont ou doivent être productives, on les accumule jusqu'à ce qu'il devienne impossible de réduire l'impôt et impraticable de l'augmenter. Lq3 budgets locaux montent sans cesse et s'inspirent du même principe que le budget de l'État.
Le bien et le mal, que peut engendrer un pareil régime, ressortentavec la plus complète évidence du passé administratif de Paris. Les revenus de cette ville sont immenses; ils égalent ceux d'un royaume; joints aux recettes des hôpitaux et du département, ils excédaient, en 1843, 63,000,000 de francs. Le progrès de ses ressources paraîtra plus merveilleux encore que leur étendue : en l'an VÏII (1799), le revenu municipal était de 10,406,659francs, et de 45,869,779 francs en 1843; ce qui représente un accroissement, en moins d'un demisiècle, de 440 pour 100.
L'emploi que l'on a fait de cette opulence n'a pas toujours été irréprochable ; on l'a quelquefois dissipée en largesses inutiles et en folies qui n'avaient pas toutes l'excuse de la grandeur ni de l'éclat ; c'est ainsi que les fêtes publiques et les feux d'artifice ont absorbé, de i 797 à 1840, la somme énorme de 16,000,000 de francs. Mais, à tout prendre, et en considérant le caractère particulier de cette capitale, qui résume en elle non pas seulement la France mais l'Europe, sous le triple rapport des lumières, de l'action politique et de l'industrie, aucune ville ne s'était signalée jusqu'à cette heure par des travaux aussi gigantesques ni aussi importants. Il suffit de citer les canaux de l'Ourcq, de Saint-Denis et de Saint-Martin, les quais de Paris, l'entrepôt des vins,
LONDRES. lOd
les halles, les abattoirs, la bourse, l'hôtel de ville, le palais de justice, les églises, les collèges, les écoles, les pri« sons, les égouts, lesruesmonumentalesquiontétéouyertes à travers des quartiers fétides, et les améliorations de tout genre que la voie publique a reçues depuis trente aofi.
Ces travaux appartiennent aux époques de prospérité. Dans les mauvais jours, l'intervention de la municipalité parisienne n'a pas été moins bienfaisante ; elle a payé, en 1814 et en 1815, pour sa part dans les contributions de guerre levées par l'étranger, 41 millions de francs; ce qui ne l'a pas empêchée de dépenser 16 millions en achats de grains et en secours extraordinaires, pendant la disette de 1815-1816. Après les événements de juillet 1830, une somme d'environ 6 millions fut consacrée de même à soulager la misère des ouvriers dans la tourmente politique, par des distributions et par des ateliers de secours. En tout temps, Paris fait vivre, par les améliqj^ations et par les embellissements que ses magistrats exécutent, une véritable armée de travailleurs.
J'entends beaucoup dire que la misère augmente à Pa** ris; et il est vrai que le nombre des pauvres inscrits dans les bureaux de bienfaisance va croissant depuis quelques années; mais on^ le trouvera bien faible, si on le compare à l'état de choses qui a marqué les pre-i mières années du siècle. En l'an x (1801), la liste des indigents comprenait 116,626 personnes, et 102,800 en 1813; au 31 décembre 1844, on y trouvait portés 66,148 pauvres , et la population compte environ I 200,000 âmes de plus {^)»l\ faut bien au surplus qae
{^) Voir le Journal des économistes, de janvier 1845, article de M. H. Say.
HO
rintensité de cette misère ne soit pas en rapport avec le nombre des indigents ; car le budget des secours à domicile yarie peu, et avec un revenu de 2 millions, les bureaux de bienfaisance réalisent 300,000 francs d'économie par année. Enfin, bien que la subvention accordée par la ville de Paris aux hospices soit aujourd'hui Inférieure à celle de l'an vui, l'administration des hospices n'épuise jamais ses ressources, l'excédant des recettes sur les dépenses a été de 6 millions pour les deux années 1842 et 1843.
Aucune ville, aucun empire, n^a des finances aussi florissantes ; à l'heure qu'il est, malgré la nécessité de consacrer pendant huit années encore près de 5 millions par an à l'extinction de la dette municipale, et bien que l'État prélève une somme à peu près égale pour sa part, la ville de Paris, après avoir pourvu à toutes les dépenses ordinaires, y compris l'entretien de la garde municipale qui est un corps d'armée, dispose d'un excédent annuel de 10 millionSé La dette une fois éteinte, les dépenses absorberont à peine les deux tiers du revenu* D deviendra possible alors soit d'opérer une large réduction dans les tarifs de l'impôt municipal qui frappent les articles de grande consommation, soit d'entreprendre sur une plus vaste échelle ces travaux d'assainissement qui allongent pour les habitants la durée moyenne de la vie, et qui changent la face d'une cité.
Le revenu municipal de Londres, en y joignant celui des institutions charitables et la taxe prélevée sur le comté de Middlesex, excède faiblement les recettes réu* nies du département de la Seine, des hôpitaux et de la
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VûLe même de Paris. Selon la Bevtie de Westminster (^) et suivant M. Fletcher, qui ont publié^ sur ce point jus^ que-là fort obscur, des recherches pleines d'intérêt, il s'élève approximativement à 66 millions de franes. Ces eonunes assurément très-considérables sont appliquées à des dépenses de pure administration. Les seuls travaux neufs que Ton ait entrepris à Londres, Font été au moyen d'emprunts; et les intérêts ainsi que l'amortissement de ces emprunts ont été hypothéqués sur le seul impôt inr direct de quelque importance qui entre dans les revenus de la Cité, je veux dire le droit de 1 shilling par tonne que paye la houille importée à Londres, qu'elle arrive par terre ou par eau. Aussi, malgré la gêne qui en résulte pour le commerce, bien que Tadministration de la Cité, usurpant les privilèges de l'Etat, lève de cette manière une taxe fort lourde sur la population de la métropole, et en dépit des réclamations qui assiègent chaque année le parlement, l'octroi établi sur la houille procure des ressources précieuses qui le feront maintenir.
Par une coïncidence assez curieuse, la réforme municipale, entreprise presque à la même époque dans les deux pays, a laissé également en dehors Paris et Londres (^)» La raison de cette exclusion était pourtant difierente de chaque côté du détroit. En France, le gouvernement et les chambres avaient réservé l'organisation de Paris pour une loi spéciale, dans la crainte d'élever sur une base trop large un pouvoir municipal qui eût pu devenir^
(i) Numéro de mai 1843. ^^ The corporation of london afid munieipûl reform, »
(S) La loi municipale a été promulguée en France le 91 mars 1831, Tacte de réforme pour les corporations municipales en Angleterre porte la date du 9 septembre 1835.
m ÉTUDES SUR L'ANGLETERRE.
comme au quatorzième et au dix-huitième siècle, le rival deFÉtat.En Angleterre, on ne redoute jamais Tinfluence des pouvoirs locaux ; le gouvernement eût désiré au contraire accorder à Londres les mêmes prérogatives dont les grandes cités du royaume sont en possession. Les difficultés sont venues des habitants eux-mêmes : ceux de Westminstery de Marylebone, de Finshury^ de Lambeth n'ont pas paru très-jaloux d'échanger Tisole* ment et la liberté de l'administration paroissiale contre un système municipal qui, en agrégeant les paroisses les unes aux autres, eût enlevé à chacune d'elles l'indépendance de ëes résolutions ; et quant à ceux qui peuplent la Cité, se trouvant, depuis plusieurs siècles, sous la protection de certains privilèges exclusifs, ils ont refusé de les partager avec leurs voisins immédiats.
En 1836, les habitants deSouthwarky faubourg aussi étendu et aussi peuplé que la Cité elle-même, qui appartenait au vieux Londres, en vertu d'une Charte conférée par Edouard 111, mais sur lequel la corporation avait depuis longtemps cessé d'exercer sa juridiction, adressèrent au conseil municipal [comnum couwctZ), un mémoire par lequel ils demandaient à participer aux franchises ainsi qu'au gouvernement de la Cité. En repoussant la pétition des habitants de Southv\rark, le conseil ne s'inspira probablement que de cette tendance à l'exclusion qui est le propre des corps privilégiés; mais l'opinion publique a interprété son refus comme un aveu d'impuissance : elle en a conclu que ces institutions, dont la Cité se montrait si jalouse ou si fière, n'étaient pas de nature à s'étendre ni à s'assimiler d'autres agrégations urbaines, induction légitime et que l'on pourrait
LONDRES. fl3
considérer comme un arrêt de mort chez un peuple plua généralisateur.
- Le passé ne meurt pas en Angleterre ; quand les institutions, devancées par le mouvement des esprits, ont perdu leur caractère d'utilité, il leur reste encore la vénération publique pour les défendre. La Cité n'est plus aujourd'hui que Tombre d'elle-même, un débris du vieux Londres, que les habitants du nouveau tiennent à conserver. Au moyen âge, qui possédait la Cité, possédait le royaume. En 1215, lorsque les barons révoltés voulurent s'assurer de la bonne foi de Jean Sans-terre, ils le contraignirent de remettre Londres entre leurs mains. Quatre cents ans plus tard, la capitale exerçait une influence décisive dans la lutte engagée entre Charles 1" et le parlement ; l'émeute, partie de la Cité, allait assiéger le palais de White-Hall, et les bourgeois enrôlés dans l'armée du comte d'Essex, aussi belliqueux alors que les Parisiens au dix-neuvième siècle, arrêtaient les cavaliers du prince Rupert. En 1688, Guillaume III n'osa convoquer le parlement qui devait confirmer l'autorité sur sa tête, qu'avec la sanction et qu'avec le concours du lord-maire, des aldermen et de cinquante membres du conseil municipal. Déjà, sous le règne d'Elisabeth, l'influence de Londres alarmait la royauté, et cette princesse, croyant tenir les citoyens en échec en s'opposant à l'agrandissement de la Cité, avait formellement interdit toute construction nouvelle. Jacques I«' renouvela les édits d'Elisabeth; mais comme la ville allait toujours s'étendant, en dépit des proclamations royales, il imagina d'en éloigner la noblesse, à laquelle il fut prescrit à plusieurs reprises de mener une existence pu-
tt4 iTUDSS SUB l'anglbtbrrb*
liment féodale et de résider toute Tannée dans ses
châteaux.
La puissance de Londres ne consistait pas alors uniquement, comme celle de Paris aujourd'hui, dans cette force morale qui appartient naturellement aux métro* pôles ; elle possédait un pouvoir direct et positif, des privilèges et une juridiction étendue. La Cité formait un comté à elle seule, un comté municipal ayant sa milice que commandait un lord-lieutenant. La Corporation exerçait une véritable souveraineté, à laquelle ne manquaient ni les attributs essentiels, ni les signes extérieurs du commandement : le maire prenait le titre de lord ; les aldermefiy nommés à vie, avaient rang de barons ; et la pompe, qui environnait, dans certains jours, l'autorité urbaine, le cédait à peine à celle du pouvoir royal. Cette autorité possédait des prérogatives très-réelles, entre autres le droit de rendre la justice et celui de promul^ guer des règlements pour la navigation, au-dessus et au-dessous de Londres, en fait, le domaine de la Tamise et de la Medway. La Cité avait même des possessions dans d'autres parties de l'empire ; elle avait acheté de Jacques V% pour un million de francs, les comtés de Londonderry et de Coleraine en Irlande, dont quelques districts sont encore aujourd'hui sa propriété.
La situation politique de la Cité a dû se modifier avec l'état même du pays. Le commerce, qui ne pénétrait d'abord en Angleterre que parla Tamise, s'est distribué entre divers ports de mer, et a fondé successivement Bristol, Newcastle, Liverpool et Glasgow. L'industrie manufacturière s'est créé un royaume presque fabuleux dans les comtés du nord. La population, s'élançant hors
LONDREg* il ri
da territoire, a établi des colonies dont chacune est un monde. La puissance navale de FAngleterre s'est fortifiée au point de la rendre maîtresse de la mer. La capitale elle-même a suivi et a reflété ces accroissements sans bornes ; avec la vigueur qu'emprunte la végétation au soleil des tropiques, l'arbre est devenu une forêt. On comprend que la Cité ne soit plus Londres tout entier ; elle est aujourd'hui à Londres, ce que Londres luh*méme est à l'empire.
Le premier symptôme de cette déchéance relative a été une décroissance notable dans le nombre des habitants. Au commencement du dix-huitième siècle, la Cité intérieure {within the walh) comptait 140,000 âmes, elle n'en avait plus que 54,626 en 1841 ; la population de la Cité extérieure [without the walls) était demeurée station* naire, ne gagnant que 1,382 habitants en un siècle et demi (^) ; et cela pendant que la population totale de Londres montait de 600,000 âmes à 2,000,000.
Évidemment la Cité a changé de caractère ; les comp* toirs, les magasins, les édifices publics, envahissent désormais Tespace qu'occupaient les habitations. Non-seulement le commerce en gros, mais souvent même le commerce de détail se traite en camp volant, et par des marchands domiciliés dans les faubourgs de Londres. « La Cité est à moitié déserte, dit un observateur compétent (^), et dans cette foule innombrable, qui s*y presse pendant le jour, ses habitants ne comptent même pas pour la vingtième partie. » Les intérêts qui naissent du
(1) La population était de 69,000 habitants en 1700, et de 70,382 en 1841.
(«) Norton's Commentaries.
IIU ÉTUDES Sim L'ANGLETERRE.
domicile ont fait place, comme on voity à des intérêts plus généraux. En même temps, le niveau social de cette population a sensiblement baissé. Ce qui est sorti de la Gté, ce sont les nobles (^), les gens riches, les grands capitalistes, les grands commerçants, les chefs des principales administrations ; ce qui y est resté, ce sont les classes inférieures, trafiquants au détail, revendeurs, aubergistes, gens de peine ou de confiance, artisans et ouvriers. Ainsi, les institutions que s'était données ou qu'avait obtenues une aristocratie marchande, ne s'appliquent plus aujourd'hui qu'à une démocratie à peu près sans mélange ; et il semble naturel que, les privilèges destinés à protéger l'ancien ordre de choses ayant perdu les uns de leur étendue, les autres de leur prestige, l'existence même de la corporation ne soit plus considérée que comme une anomalie. Quelques mots maintenant sur ces franchises locales, dont l'étude joint l'attrait d'une réalité encore vivante à celui des plus grands souvenirs.
Communément, une administration municipale se compose d'un conseil qui délibère, et d'un pouvoir qui exécute ; mais ces attributions, qui devraient demeurer distinctes, se confondent dans l'organisation administra* tive de la Cité, Elle comprend bien réellement deux as* semblées délibérantes ; elle a, comme certains cantons de la Suisse, son grand et son petit conseil, sa chambre haute et sa chambre basse, la cour des aldermen et le conseil cùmmuny dont la première a confisqué à son profit le droit de décider aussi bien que celui d'agir. Pendant
0) A la fin do dix-septième siècle, le duc de Buckingham et le comte de Sbaftesbury avaient encore leurs palais dans la Cilé.
des siècles, le conseil commun n'était pas même appelé au contrôle ni au vote des dépenses municipales, et n^ayait voix délibérative que sur son budget particulier (*) ; aujourd'hui encore ses décisions ne font loi qu^ après avoir « été sanctionnées par le lord-maire et par la cour dea aldermen.
Les aldenmn sont tout à la fois législateurs, officiers municipaux et juges ; en cette dernière qualité, ils prennent connaissance des causes civiles, aussi bien que des contraventions de police et des délits correctionnels. La cour des aldermen fait partie du conseil commun^ ce qui leur donne une double influence, et les rend maîtres de dicter les résolutions. Leur droit de patronage est fort étendu : ils délivrent les patentes aux cabaretiers et aux débitants de liqueurs spiritueuses ; ils nomment le Recorder^ principal juge de la cour criminelle, dont la juridiction embrasse la métropole tout entière, et une multitude d'employés de tous grades ; la surintendance des prisons leur appartient, et ils sont de droit administrateurs des hôpitaux royaux, ainsi que des établissements de charité. Les employés municipaux, qu'ils ne désignent pas eux-mêmes , prêtent serment entre leurs mains; ils n'auraient donc, pour invalider la nomination, qu'à refuser d'administrer le serment. Us ont droit de veto sur l'élection de leurs propres collègues, en sorte que les suffrages des électeurs confèrent une candidature plutôt qu'un mandat. Enfin, et pour couronner la dictature de cette oligarchie, tout aider mdn devient lordmaire à son tour pour une année, c'est-à-dire premier
{}) The corporation of London^ Westminster Review.
magistrat et représentant du pouvoir exécutif; en cette qualité, il peut dissoudre le conseil.
Les séances du conseil commun sont publiques; mais Ja cour des aldermen délibère à huis clos, et comme ils sont nommés à yie, on a pu dire, avec raison, 4e ces pairs municipaux, qu'ils n'airaient de responsabilité ni deyant l'opinion publique, ni devant leurs commettants, fl y a 26 aldermeny un par district [wari); depuis l'année 1840, le conseil commun est réduit de 240 membres à 206, et lés élections ont lieu tous les ans. La plus grande inégalité se fait remarquer entre les districts électoraux : le district du Pont [bridge ward) nomme 8 conseillers, quoiqu^il ne renferme que 198 maisons, et que le nombre des électeurs y soit encore moins élevé; tandis que le district extérieur de Farringdon, avec une population quinze fois plus nombreuse, nomme 16 conseillers seulement. En résumé, 7 districts renfermant 10,289 maisons sont représentés par 84 conseillers; 122 conseillers représentent 18 districts qui ne comptent ensemble que 6,177 maisons.
Le droit d'élection n'est pas mieux réglé et ne donne pas plus de garanties que les circonscriptions électorales. Avant 1833, il fallait être enrôlé dans une des 89 corporations d'arts et métiers qui existent encore dans la Cité, être de la livrée, liverymanj pour concourir à Téleotion des membres du parlement. L'acte de réforme a conféré le vote parlementaire à tout citoyen qui occupe une maison dont le loyer représente une valeur de 10 livres sterling (255 fr.). Les 16,000 maisons de la Cité donnent ainsi 12 à 13000 électeurs. Mais par une anomalie que l'histoire explique seule, la franchise locale est
beaucoup plus restreinte que la franchise politique ; on compte à peine 6,000 électeurs municipaux.
Depuis la réforme des corporations municipales, le principe de la constitution britannique, qui veut que tout contribuable ait part au gouvernement (^), est observé dans toutes les grandes villes du Royaume-Uni; pour être inscrit sur la liste des électeurs communaux, il suffit de payer une contribution quelconque et de résider depuis trois ans. Mais la Cité n'admet dans le corps électoral que ceux qui possèdent la franchise, les bourgeois ou par extension les hommes libres, les freemen. Autrefois, on n'obtenait ce privilège qu'en s'agrégeant à quelqu'une des corporations d'arts et métiers [trading com^ panies)', mais aujourd'hui, et aux termes d'une décision assez récente, la franchise s'acquiert en payant directement, entre les mains du trésorier municipal, un prix d'admission qui, fixé dans l'origine à 1 shilling, s'éleva ensuite jusqu'à 40 liv. sterling (1050 fr.), pour redescendre à 12 liv. sterfing (315 fr.), somme exigée aujourd'hui. On sait que le célèbre Watt, ne pouvant pas payer cette taxe municipale, qui conférait, outre le droit de suffrage, celui d'exercer une industrie, fût réduit à quitter la Cité pour aller s'établir à Birmingham.
Pour concourir à la nomination des membres du conseil communy il faut donc être freeman et résider dans la Cité. On est freeman de trois manières : par servitude, en portant la livrée des compagnies; par droit de naissance, comme fils d'un freeman; ou par rachat j en acquittant le prix de la franchise; Or, il n'y a guère plus que les dé-
0) « Représentation mustbe coiBqual with taxation. »
liO ÉTUDES SUR L'ANGLETERRE.
taillants et les petits marchands qui accomplissent cette dernière formalité ; les négociants en gros, les banquiers, les spéculateurs restent en dehors, abandonnant ainsi au menu peuple les honneurs, les privilèges et les charges de la Corporation. Frappé de la décadence dont le menaçait la retraite volontaire de l'aristocratie commerciale, le conseil a récemment agité quelques projets de réforme. Une commission prise dans son sein lui proposa, par un rapport présenté en novembre 1843, d'appeler au vote tous les habitants de la Cité qui contribueraient aux taxes locales ; mais ces conclusions, combattues par les compagnies privilégiées et par la cour des aUermefiy furent rejetées après un débat public.
La Corporation n'a refusé d'étendre gratuitement sa franchise à tous les contribuables que pour la leur faire acheter. Ce n'est pas le nombre des électeurs qui l'effraye; mais elle craint de modifier le principe même de son existence, de renoncer aux errements du moyen âge, et de mettre en un mot, à la place du privilège, cette simple chose, le droit commun. Pour le prouver, la Corporation vient de commencer une instance contre les commerçants qui n'ont pas demandé la franchise, afin de les contraindre à lui rendre cet hommage, à payer le prix de cette rançon qui est tout à la fois une patente d'industriel et d'électeur. Le haut commerce résiste, et déjà, au mois de janvier 1845, trois mille assignations avaient été lancées. En supposant que la prétention de la Cité soit admise, la taxe frapperait immédiatement 12,000 personnes et rapporterait 144,000 liv. sterling (3,672,000 fr.). Mais si la chambre des lords la repousse, il n'y a plus de Corporation, il n'y a plus de charte muni-
cipale , là Cité desœndra du haut rang qu'elle veut conserver, et sera réduite à supplier lord John Russel de reprendre, devant le parlement, le projet de réforme contre lequel l'alderman Humphery invoquait naguère^ à Guildhall, Tappui de sir Robert Peel (*).
Dans ce corps privilégié des freemen, les membres des compagnies, les liverymen ont des privilèges spéciaux et qu'ils ne partagent avec personne. Non-seulement, ils concourent à la nomination des conseillers et des (Udermeny mais ils nomment seuls les shérifs et le chambellan ou trésorier de la Cité, les administrateurs de certaines propriétés municipales, ainsi que les inspecteurs des tavernes et des cabarets ; ils ont de plus le droit de veto sur l'élection du lord-maire, droit qu'ils exercent dans Foccasion en désignant deux aldermeny entre lesquels les électeurs doivent nécessairement choisir.
La plupart de ces compagnies d'arts et métiers sont très-riches et très-puissantes; les fondations charitables qu'eUes administrent donnent, indépendamment de leurs autres ressources, un revenu de 85,685 livres sterling (2,199,967 fr.). On jugera de leur importance par ce seul fait : c'est à la compagnie des merciers qu'est due principalement la reconstruction de la Bourse, qui a coûté près de 4,000,000 de francs. Autrefois, les corpo-
(f) « Je me réjouis d'entendre le très-honorable gentleman (sir R. Peel) dire qu'il attache le plus haut prix aux privilèges de la Cité j et j'espère que nous le trouverons toujours prêt à les défendre, à re- . vendiquer les droits de ses concitoyens. Si dans le cours de la prochaine session, une proposition était faite pour réformer la Corporation de Londres, j'ai la confiance que nous pourrions compter sur son appui pour conserver tout ce qui est bon, et pour ne détruire que ce qui est mauvais. » (Discours de l'alderman Humphery, au banquet du lord-maire, novembre 1843.)
122 ÉTUDES SDR L'ANGLETERRE.
rations d'arts et métiers poursuivaient rigoureusement tout marchand ou artisan qui négligeait ou qui refusait l'affiliation. Aujourd'hui^ellescherchent^ au contraire, à restreindre le cercle des affiliés, afin de concentrer dans un petit nombre de familles la disposition de leurs immenses revenus. Quelques-unes ont porté le prix d'admission au-dessus de 100 livres sterling.
Les corporations d'arts et métiers ont été abolies en 1835 dans toute l'Angleterre ; elles ne subsistent plus que dans la Cité, où elles gênent encore l'industrie par les règlements qu'elles ont le privilège de promulguer, et qui ont pour objet de conserver dans leurs mains le monopole de certains travaux. La plupart ont le droit d'inspecter les marchandises que Ton met en vente et de détruire celles qui ne leur sembleraient pas bien confectionnées; ce droit, que plusieurs compagnies ont laissé tomber en désuétude, est exercé avec la plus grande rigueur par la compagnie des selliers. La compagnie des orfèvres a les mêmes privilèges que le fisc en France ; elle peut frapper d'une amende de 50 livres sterling (1 ,262 fr. 50 c.) toute personne qui vendrait un bijou d'or ou d'argent non revêtu de son estampille ; la peine prononcée va jusqu'à l'emprisonnement, lorsque l'or ou l'argent n'est pas au titre prescrit. Des pouvoirs analogues sont conférés aux compagnies des fondeurs, des plombiers, des arquebusiers et des charpentiers. La compagnie des papetiers ou libraires (stationers) a droit à un exemplaire de chaque ouvrage qui se publie, et elle prélève sur les auteurs certains honoraires pour enre^ gistrer leurs noms et pour leur donner ainsi un titre positif à poursuivre la contrefaçon. Enfin^ la compagnie
LONDRBS. 123
des apothicaires fait subir des examens et accorde des brevets, sans lesquels on ne peut exercer ni dans la Cité ni dans le reste de TAngleterre. Il faut encore ajouter à cette liste les corporations de camionneurs, de portefaix et de mariniers, à qui la corporation municipale adjuge le monopole des transports, et qui lèyent par le fait un véritable impôt sur le public.
Il est encore un corps privilégié qui partage l'admi* nistration de la Cité avec le maire, avec les aldermen, avec le conseil commun et avec les compagnies ; je veux parler des gouverneurs des cinq hospices royaux, qui sont au nombre de 406 pour le seul hospice du Christ. L'administration des étid)lissements charitables est fort recherchée en raison du patronage considérable cpii en dépend ; et comme il suffit de faire une donation de quelque valeur (^) pour prendre rang parmi les gouverneurs, procédé auquel les familles riches ont Volontiers recours, on peut dire que ces fonctions sont vénales, et que ni la capacité ni la probité n'est un titre pour les remplh*. Les revenus annuels des hospices s'élèvent à 128,000 livres sterling, (environ 3,000,000 de francs). Ces établissements ont de plus le droit de présentation à diverses cures ou bénéfices, à Londres et dans les comtés, sans parler de la redevance que leur paye la compagnie des camionneurs, redevance analogue à celle q\ie doivent les théâtres de Paris à l'administration des hospices, mais qui pèse sur une industrie de première nécessité.
Une administration, enchevêtrée à ce pomt dans les monopoles, et à laquelle mettent la main divers corps
(*) Cette somme est de 400 llYres sterling (10,500 fr.), pour Thosplce da Christ.
124 ÉTUDES SUR L'AISGLETERRE.
plus OU moins irresponsables^ ne peut pas^ quand il lui serait donné de le vouloir, gérer avec économie et simplicité les intérêts qui lui sont confiés. 11 n'appartient pas à l'homme de faire du chaos Tordre ni la lumière ; en tout cas, le lord-maire et les aldermen n'en ont pas jusqu'à présent trouvé le secret. L'administration de la Cité a le double défaut de maintenir des impôts qui, ne lui étant plus nécessaires, deviennent autant d'entraves dans les rapports commerciaux, et de ne savoir ni retirer de ses propriétés les revenus que celles-ci devraient produire (*), ni retrancher de son budget les dépenses superflues.
L'octroi établi sur les charbons rapporte annuellement plus de 156,000 livres sterling (près de 4,000,000 de francs) ; il serait certainement possible de le réduire à 4 deniers par tonne, de manière à ne pas faire supporter au commerce une charge plus forte que celle qu'exige l'amortissement des sommes consacrées à l'embellissement de la Cité. L'octroi qui frappe le blé, sous le faux nom de droit de mesura ge, produit plusde 50,000 livres sterling : Londres est la seule ville en Europe où l'on ne craigne pas de taxer la nourriture du peuple, et d'augmenter le prix du pain, que l'administration parisienne cherche au contraire à diminuer, dans les années de disette, en faveur des ouvriers et des indigents. Le sel, les huîtres, le vin, l'huile et les spiritueux, sont encore assujettis à des droits, qui rendent peu de chose à la Cité, et dont le produit ne sert qu'à alimenter des sinécures. Une administration vigilante hésiterait d'autant
(1) M. Hickson pense que les propriétés de la corporation, mieux administrées, produiraient un revenu de 500,000 liYres sterling.
moins à supprimer tout cet attirail de petites taxes et de grandes vexations, que les ressources générales sont de beaucoup supérieures aux besoins.
Le revenu de la Cité s^élève à plus de 20 millions de francs. En voici les détails, tels que les donne, en nombres ronds, M. Hickson, dans les remarquables et con* sciencieux articles que la Revue de Westminster a publiés.
Revenu des propriétés et des fondations charitables. . . 360,000 1. st ,
Prodnits des taxes locales [loealentes) 230,000
Qctroi sur la hoaille, etc. ; droits de place dans les marchés, etc 200,000
Amendes, honoraires, etc 50,000
Port de Londres et navigation de la Tamise 60,000
(22,960,000 fr.) ^00,OOoT. st.
La paroisse de Marylebone, plus peuplée que la Cité et deux fois plus vaste, suffit à toutes ses dépenses avec un revenu de 145,000 livres sterling (3,587,500 francs). 11 semble donc que la Cité, disposant d'un revenu de 360,000 livres sterling, auquel s'ajoute, pour 230,000 livres sterling, le produit des taxes locales, pourrait amplement doter sur ces deux fonds tous les services publics, et faire même plus qu'elle ne fait pour les institutions de bienfaisance, ainsi que pour les établissements d'éducation. 11 serait facile d'abolir les octrois communaux avec les sinécures et avec les monopoles qui en dépendent, pour peu que l'on voulût mesurer les dépenses aux besoins réels. Mais la Corporation n'a pas cette modestie d'allures ; elle ne se pique pas de donner le gouvernement à bon marché. La Cité est administrée, non comme une ville, mais comme un royaume ; et le magistrat qui la représente s'environne d'un faste prin-
126 inruDBS sur l'Angleterre,
cier. Le lord-maire habite le palais de Guildhall, non moins célèbre que Tancien palais des rois White-Hall ; on solennise sa fête comme celle du monarque; et sa liste civile ne s^élère pas à moins de 25,000 liv. sterling. (637,000 fr.) par année; encore y met-il quelquefois du sien.
Ce faste officiel a-t-il un côté utile? Est-il nécessaire que le premier magistrat de la Cité marche de pair avec le lord chancelier d'Angleterre, qu'il reçoive, à certains jours, avec une hospitalité royale, les ministres, les ambassadeurs, les membres du parlement, et qu'un échange banal de compliments s'ét£d)lisse, dans ces occasions, entre les grands dignitaires de l'État? Quel intérêt sérieux s'attache à ces processions, dans lesquelles le pouvoir municipal se montre, au milieu des hérauts d'armes, escorté par des portefaix déguisés en chevaliers, précédé par un porte-glaive et annoncé par des clairons? Envisagées au point de vue de l'économie sociale, toutes ces cérémonies ne paraîtront pas très-raisonnables ; une administration qui prodigue ainsi l'argent ne peut pas être dirigée dans l'intérêt du plus grand nombre, et ceux qui l'exploitent sont probablement les seuls qui y trouvent leur profit. Mais il ne faut pas juger le présent en Angleterre, en le séparant du passé. Malgré ses innombrables abus et dans sa forme surannée, l'existence de la Corporation est chère au peuple de Londres. Si jamais on la réforme, le parlement lui-même ne la réduira pas aux dimensions d'une autorité locale,* et voudra lui conserver ce caractère plus général qui en fait l'image, la représentation du commerce anglais.
Au fond, la Cité est quelque chose de pltis qu'un
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district de Londres. En perdant de son importance matérieiley elle a conservé son importance morale. Elle demeure le centre du mouvement, dans lequel tourbilbnnent en quantités infinies, les affaires, le crédit, les capitaux. Toute cette richesse, toute cette activité aspire à prendre un corps, il lui faut un symbole; et chez un peuple aristocratique, les symboles les plus anciens paraissent toujours les meilleurs (^] : à côté du parti des économistes, il y a le parti des antiquaires, qui ne com« prendra jamais Londres sans la Cité, la Cité sans les magnificences de Guildhall, ni la corporation municipale sans les privilèges par lesquels y dominent les corps d'arts et métiers. Cette Corporation, après tout, n'est qu'une assise de l'édifice féodal, qui reste encore entier dans la Grande-Bretagne après tant de réformes. Com* ment le peuple anglais s'indignerait*il de voir Tadmi* nistration d'une cité reposer sur quelques monopoles, lui qui s'accommode encore d'une justice ambulatoire comme aux temps de Charlemagne, et qui ne s'étonne
(1) « Dans cette contrée où nous avons le bonheur de vivre, ont grandi, avec la monarchie, diverses institutions qui ont servi, quand il l'a fallu, de frein aux abus du pouvoir, de boulevard à la liberté civile, et qui constituent aujourd'hui de puissants moyens de gouvernement. Parmi ces institutions, il n'en est pas de plus remarquable par sa vénérable antiquité, par sa position locale, par son haut caractère^ par Tinfluence qu'elle a exercée sur l'histoire de notre pays, que la Cité de Londres considérée en tant que corporation. Il est de la plus grande importance, pour la prospérité de notre métropole et dans 1* intérêt de la société tout entière, que Ton voie régner entre les serviteurs de la couronne et les principales autorités de la Cité de Londres, cette bonne intelligence, cette entente cordiale et cette coopération dans les a£Paires publiques qui, par bonheur, sont compatibles avec la différence des opinions. »
(Discours de sir Robert Pcei, au banquet du Lord-maire, novembre t848.)
I2B ÉTCDES SUR L'ANGLETERRE.
pas en entendant donner aux lois la sanction royale dans Fidiome français importé par les Normands?