‹ Études sur l'AngleterreChapitre 27 sur 37 · PRINCIPAUX DÉLITS CONTRE LES PROPRIÉTÉS · texte numérisé non relu

PRINCIPAUX DÉLITS CONTRE LES PROPRIÉTÉS

PréTenot.

Vais avee vlolaiiea m avoo affraetlon $tl lld

yolsatmplas lAXA t,64l^

Filouteries 285 168

Faux et fausse noionnaie 72 56

JSaeroquefiea «... « 66 33

Recel. 135 410

Gens suspeots arrêtés au moment de commettre on

TOI , ,,.,. i a,o&a 1,006

Vagabonda 872 863

Gens qui abandonnent leur famille 82 141

On voit que, si les crimes contre les personnes smit plus rares qu^à Liverpool, les délits commis contre les propriétés sont pour le moins aussi nombreux. Les malfaiteurs de profession n'affluent peut-être pas à Mandiesier comme dans les métropoles du commerce et de l'aristocratie, les lieux où se forme la richesse convenant beaucoup moins aux criminels expérimentés que les endroits où Ton se réunit pour jouir et pour dépenser; mais, en revanche, la population laborieuse y oonlrade des habitudes de fraude et de larcin qui altèrent profon-

MANCHESTBR. 27 1

dément dans les familles la notion de la probité. Le vol des matières premières se pratique uniyersellement dans les fabriqnes de Manchester, comme à Lille, à Reims et à Lyon. Ces délits, légers en apparence, mais que la répétition des mêmes actes aggrave, quand ils ne passent pas inaperçus, restent le plus souvent impunis (*). C'est là Texercice qui développe les mauvais penchants, ei avec lequel se familiarisent de bonne heure les femmea ainsi que les jeunes garçons. Aussi les filles de fabrique, à Manchester, trouvent difficilement à se placer dans le service domestique ; on leur préfère les jeunes filles de la campagne, comme ofirantdes garanties supérieures de moralité.

De 1836 à 1842, le nombre des crimes et des délits ' s'est accru, en Angleterre, dans Teffrayante proportion de 59 pour 100. L'accroissement s*est élevé à 100 pour 100 dans Ic^ comtés manufacturiers. Les femmes et les enfants y prennent, on le sait, une bien large part. Cependant Manchester, sur ce point, n'approche pas de Lîverpool.En effet, les femmes commettent, à Liverpool, 33 pour 100 des délits de toute nature, et seulement 90 pour 100 à Manchester. La différence devient encore plus sensible, si Ton s'en tient aux délits qui ont de la gravité ; les^femmes, à Liverpool, entrent pour 35 pour '400 dans les faits renvoyés devant les assises, pendant qu'elles ne figurent, à Manchester, dans la même caté^ ]gorie, qu^à raison de 28 pour 100. On observe une différence analogue entre les deux villes dans le nombre et

; (t) « Nov8 pouTOQi affirmer barciiment que 1m liitea offiolelleB n'enregistrent pas la moitié des délits de celte nature qui sont commis aujourd'hui. » {In quiry inio the stale ofmaH^fmehv^ng pûpuUUéo»^)

373 ÊTLDES SUR L'ANGLETEERE.

dans la qualité des jeunes délinquants. SuÎTant un tableau dressé par M. Rushton (^), les jeunes délinquants renyoyés devant les assises représentent, à Liverpool, 22 1/4 pour 100 du nombre total des accusés, et 13 3/4 pour 100 à Manchester; la proportion, à Londres, est de 19 à 20 pour 100. Ce magistrat fait remarquer encore que les récidives, qui sont, à Liverpool, de 36 1/2 pour 100 parmi les détenus adultes, et de 66 pour 100 parmi les jeunes détenus, sont, à Manchester, de 33 3/4 pour 100 dans la première classe, et dans la seconde, de 43 pour 100.

Si les femmes et les enfants ont plus rarement affaire aux tribunaux dans les cités industrielles,'^ cela vient de ce que leur existence est plus occupée. Dans les manufactures de coton par exemple, les femmes et les enfants représentent 57 pour 100 du nombre total des ouvriers. 11 y a des ateliers de tissage où l'on n'aperçoit pas une tête d'homme, et des ateliers d'épluchage ou de cardage où les jeunes enfants sont seuls employés. La préférence, que les manufacturiers donnent aux femmes et aux jeunes filles, a sa raison dans l'infériorité du salaire; mais le principal avantage d'un personnel ainsi composé est dans la docilité dont il fait preuve en présence de ces rigueurs salutaires ou abusives de la discipline, contre lesquelles les hommes protestent trop souvent par de formidables coalitions.

La probité chez la femme tient plus à la force des habitudes qu'à la solidité des principes; il n'est donc pas étonnant que le travail, qui la sauve des occasions de mal faire, exerce sur sa conduite une influence dont celle '^<venile delinqueney*

de l'homme se ressentira beaucoup moins. Partout où l'atelier se peuple aux dépens du foyer domestique, la famille peut souffrir, et les mœurs se relâchent ; mais la femme, qui n'a plus ni l'aiguillon du besoin ni l'excitation de Toisiveté, entre rarement en lutte avec les lois. Les comptes rendus de la police pour Tannée 1843, mettent ces faits dans une entière éyidence ; en effet, parmi les hommes arrêtés, il se rencontre au moins autant d'ouvriers occupés que d'individus sans ouvrage : le rapport est de 4,373 à 4, 1 16. On n'y trouve au contraire que 61 7 femmes occupées, contre 3,041 hors d'emploi. La proportion parait encore plus forte, quand on choisit une catégorie spéciale de délits : sur 687 vols, les femmes occupées en ont commis 94,soit 13 1/2 pour 100, et les femmes sans ouvrage 593, soit 86 1/2 pour 100.

La prostitution n'a pas, dans les villes manufacturières, la même hardiesse ni la même publicité que dans les capitales et dans les ports de mer ; pour s'afficher moins effrontément, y est-elle moins répandue ? C'est ce qu'il vaut la peine d'examiner. Les prostituées, à Liverpool, exercent très-activement la surveillance de la police. Vols, rixes, tapage, ivresse, on les retrouve dans tous les désordres, et les ennuis qu'elles donnent à la force publique paraissent très-clairement dans les rapports de la police, où leur nomT)re, leurs variétés et leurs moindres délits sont minutieusement relatés. A Manchester, ce qui montre qu'elles laissent la police assez tranquille, c'est que le nombre même de ces malheureuses créatures est à peine indiqué dans les comptes rendus, d'après lesquels on ne saurait s'en faire une idée. Ainsi, le rapport de 1840 suppose 285 mauvais

i74 ÉTUDES 9VK L'ANGLtTERRE.

BeaXy où résident 629 prostituées ; et eeloi de 1843; déjà un peu plus exact, 330 mautais lieux, avec 70i prostituées. Cependant, en parcourant, à Fentrée de la nuit, les seules rues Toisines de la t)ourse, on en rencon^ trera certainement 5 ou 600 qui rôdent cherchant fortune, à quoi il faut ajouter celles d^un ordre un peu plus élevé, qui ne descendent pas jusqu'à provoquer les passants. Un missionnaire, qui s'est livré à une enquête personnelle dans les districts manufacturiers, M. Logan (^), affirme que Manchester renferme 1 ,500 prostituées- Dans une reconnaissance nocturne dirigée par M. Beswick à travers le (piartier général de la prostitu* tion, j'ai pu remarquer que les abords en étaient généralement moins ignobles qu'ailleurs. Cela s'explique par le concours de deux circonstances qui sont décisives. En premier lieu, on comprend que les prostituées, si j'ose m*exprimer ainsi, les plus décentes accourent à Manchester, puisque Manchester est, en fait de débauche, le rendex-vous des gens comme il faut, a II n'y a pas de maison de première classe à Rochdale, dit naïvement M. Logan, parce que les gentlemen visitent Manchester.» D'un autre côté, la prostîlutîpn officielle ne pourrait que glaner dans les rangs inférieurs d'une société où la prostitution clandestine est tellement répandue, et où la chasteté, au lieu d'être la règle parmi les femmes, tend déplus en plus à devenir l'exception.

On observe des faits semblables en France. Il existe entre Mulhpuse et Strasbourg des rapports analogues à ceux de Manchester avec Liverpool. Strasbourg est en

(») An Sxpomre ùff^nah pro^tituHon,

quelque sorte le port de Mulhouse sur le Rhin ; ea outre, une garnison nombreuse y attire les femmes de mau* vaise vie ; aussi l'afflueDce des courtisanes et des filles publiques y est-elle extraordinaire, et Paris même n'en saurait donner une idée. Â Mulhouse, au contraire, dans cette ville exclusivement peuplée d?ouvriers, et où Ton ne voit pas un soldat, 40 à 50 prostituées figurent à peine sur les r^istres de la police ; encore sont-elles parquées^ en signe de mépris, dans une seule rue« En revanche, le nombre des unions illicites est considérable, et la du*rée de ces unions tout à fait éphémère ; à défaut de la prostitution, c'est le concubinage qui gagne ainsi le terrain que le mariage a perdu.

Le nombre des femmes à Manchester excède (^) notablement celui des hommes ; dans une société protestante, qui repousse les communautés religieuses, cette disproportion entre les sexes doit amener une certaine irr^ularité de mœurs. La nature a voulu que le nombre des mâles dominât dans les naissances, parce que, leschances de mortalité étant moins grandes pour les femmes, l'excédant disparaît et l'équiUbre se rétablit bientèt, grâce aux accidents ordinaires de la vie. Toute société dans laquelle les femmes sont beaucoup plus nombreuses ou beaucoup moins nombreuses que les bocnmes va donc conti» Tordre providentiel des choses, et dœt tomber dans une. infaillible dégradation. Les districts manufac^ turiers, où dominent les ferrâmes et les enfants, ne se trouvent pas dans une bien meilleure position que les

(^) « D'après ies 4l«caiaeate ofici«li« on eomm» à liâschester 15M3d fèaunes contre iW^hl homme;» icicédant, 4A)41$«o« près de 9 pour 100. »

276 ÉTUDES SIR L'ANGLKTERRE.

colonies pénales de l'Angleterre, où Ton compte deux hommes pour une femme; et la promiscuité doit y régner aussi à quelque degré.

Indépendamment de cette circonstance, le système manufacturier, tel qu^on le connaît aujourd'hui, est loin de favoriser la décence de la conduite. En rassemblant tant d'hommes, tant de femmes et tant d'enfants, sans leur proposer un autre lien que le travail, on fait naître et fermenter des passions que l'on ne cherche pas ensuite à contenir, et qui finissent par se donner un libre cours. Le mélange des sexes et la chaude atmosphère des manufactures agissant sur l'organisation comme l'ardeur du soleil dans les pays méridionaux, la puberté se déclare avant que Tâge et l'éducation aient pu développer le sentiment moral (*). Les filles de fabrique ne connaissent pas la pudeur. Leur langage est grossier et souvent obscène ; quand elles ne se marient pas de bonne heure, elles forment des liaisons illicites qui les pervertissent encore plus que ces unions prématurées. Dans les intervalles du travail, on rencontre fréquemment , aux abords de la ville ou dans les rues écartées, des couples d'ouvriers et d'ouvrières que le caprice du moment a réunis. Quelquefois ils entrent ensemble dans les cabarets et s'accoutument ainsi à une double débauche. Toutes les enquêtes publiées depuis 1832 por-

(1) « J'ai été membre da comité de Tasile {Guardian asylum) pendant vingt ans, et je crois que la moitié, ou peu s'en faut, des jeunes lilles interrogées par moi avaient dû leur chute au mélange des sexes dans les manufactures ; dans quelques cas, elles avaient été séduites aux heures du tr&vail. » (Déposition de M. J. Reade, enquête sur les manufactures.)

tentJe même témoignage de la corruption des mœurs (*). Il est vrai que dans les comtés agricoles les enfants illégitimes sont plus communs que dans les comtés manufacturiers ; mais cela ne prouve pas pour la moralité des pays de fabrique. « Il est rare, dit le docteur Samuel Smithy interrogé dans l'enquête de 1832 (^), que dans les districts ruraux des relations illicites niaient pas pour conséquence la naissance d^un enfant ; dans les districts manufacturiers, au contraire, quand ces relations sont suivies d'une naissance, je dirai que ce fait est une exception. » Le docteur Hodgkin déclare, après lui, que la fécondité des femmes diminue lorsque les relations entre les sexes commencent de bonne heure, et que ces rapports mènent à une sorte de promiscuité. Le docteur Malyn ajoute que l'ardeur déréglée, qui prend sa source dans un développement prématuré des penchants ani-

(1) Pendant la dernière crise» le nombre des prostituées s'accrut dans une proportion énorme ; quand on habite Manchester, on ne peut pas ignorer que la cause de cet accroissement était reffroyabie misère qui existait alors. Aux époques de prospérité, la débauche n'est l'industrie que des prostituées de profession que Ton distingue aisément à leur misQ et à leur tenue ; mais aux époques de détresse, les manières simples et la contenance timide dé la plupart d'entre elles prouvent, d'une manière non équivoque, que celles qui augmentent le nombre des prostituées sont des malheureuses que la nécessité de vivre a réduites à battre le pavé. Je ne crois pas que la pauvreté produise nécessairement la prostitution; mais lorsque l'atmosphère morale est empoisonnée, comme il arrive à Manchester, où même les écoles du dimanche, les églises et les chapelles présentent des exemples fréquents d'impudicité, le sentiment moral s'afiTaiblit, et un degré relativement léger de privation suffit pour conduire au vice... Un symptôme aggravant dans la débauche, c'est que la femme n'est pas toujours séduite la première; mais quoi qu'il en soit, elle devient pour l'homme une cause de séduction dix fois plus forte.

{Note du traducteur anglais.)

(') Report from the commiltee an facturiers labour régulation hill» I. 24

maux» a pour effet de nuire à la reproduction. Le révoreod Bail est du même avis, et dit avec une énergie toute biblique : « Le nombre des femmes qui s'abandonnent a h prostitution, dans les manufactures^ est si grand, qu'dksoe peuvent plus OMioe voir. Une entant qui vient à mon école le dîmancfae est déjà notoirement une proatituée. »

La licence, qui règne dans les rangs épais de cette population» est arrivée à un degré tel que la statistique est ici impuissante» et que l'observation personnelle» sans mesurer le mal dans toute son étendue» peut seule en donner une idée. Voici du moins un fait qui m'a vivement frappé, comme attestant cette froide régularité dans la débauche qui suppose l'absence du sens moral. En pénétrant dans un bouge du dernier ordre» j'aperçus une jeune fille d'une tenue assez décente, qui paraissait être employée au service de la maison. Son maintien présentait on si grand contraste avec les façonscavalières des habituées, que je voulus savoir ce qui avait pu la jeter dans un pareil lieu. Le surintendant de la police ayant en la bonté de poser les questions pour moi» nous apprîmes, à n'en pouvoir pas douter» que cette jeune ou^ Trière» après avoir travaillé pendant treise heures dans une fabrique» venait chaque soir aider la maîtresse à faire disparaître les traces de l'oi^e de la veille, et suppléer ensuite» quand il le fallait» dans leur noble métier» les Measalioes de Tendroit. Les habitudes du travail jointes à celles de la débauche ! Tordre el en quelque sorte la retenue dans le vice le plus abject ! le calcul faisant faire ce qu'excuserait à peine la passion ! il faut bien que ce soit là un trait de mœurs dans les pays de manu*

«iiircHBSTCii. 279

factures; car M. Villermé a observé les mêmes symptô- , mes à Reims et à Sedan : k Beaucoup de filles et de jeunes femmes des manufactures abandonnent 'sourent l'atelier dès six heures du soir, au lieu d'en sortir à huit^ et Yont parcourir les rues dans Tespoir de rencontrer quelque étranger, qu'elles provoquent avec une sorte d'embarras timide. Ce désordre est si bien connu que la plaisanterie, qui manque rarement che« nous de se mêler aux actions les plus réprébensibles, comme pour les excuser ou les affaiblir, a crée dans les ateliers une expression particulière pour désigner celle dont il s'agit : quand une jeune ouvrière quitte son travail le soir, avant l'heure de la sortie générale, on dit qu'elle va faire son cinquième quari de journée (^). »

On comprend que, dans une ville ou la jeunesse laborieuse a de tels commencements, les liens de famille ne soient ni bien étroits ni bien solides. Les comptes rendus de la police portent 82 personnes arrêtées en 1840, 161 dans les sept premiers mois de 1842, 39 dans les trois derniers, et 141 en 1843, pour avoir abandonné leurs enfants ou négligé de soutenir leur famille ; ce qui prouve que les hommes entrent dans le mariage sans en connaître les obligations, et qu'ils rejettent le fardeau avec la même légèreté qu'ils avaient mise à s'en charger. L'enquête parlementaire de 1 834 sur l'ivrognerie (*) cite quelques détails qui peuvent faire juger la moralité et la destinée de ces ménages, « Dans une seule filature qui comptait 1 70 ouvriers, en moins de trois ans, 24 se marièrent, savoir 13 femmes et H hommes. Parmi les

(t) De Véiat physique e$ moral des ouvriers,

(^ Report ffom the ftarliamentary committee on drunkenness.

380 ÉTUDES SUR L'AMGLBTBRRS.

femmcSy une avait eu trois enfants avant d^avoir atteint sa vingt-deuxième année, quatre avaient eu chacune deux enbnts avant cet âge, dix étaient mères ou enceintes avant de se marier. Après douze mois de mariage, quatre s'étaient déjà séparées de leurs maris. Sur les treize, une seule était en état de faire une chemise d'homme, et quatre seulement étaient capables de raccommoder le linge delà maison. Des onze ouvriers, quatre savaient signer leurs noms, et deux pouvaient faire une addition de quatre chiffres; mais ils avaient tous appris à jouer aux cartes dans les cabarets, d

L'éducation des femmes de la classe laborieuse est négligée* partout, mais elle n'a nulle part plus de lacunes qu'en Angleterre. Pour retenir l'homme au foyer, l'Allemande a son instruction et la facilité de son caractère ; l'Italienne a une imagination tournée vers le beau et les agréments extérieurs ; la Française, l'économie dans le ménage et la vivacité de l'esprit. Mais l'Anglaise, avec de la beauté et des qualités solides, ne sait ni administrer ni plaire. Elle entre ignorante et gauche en ménage, ne pouvant quelquefois ni coudre un bouton ni cuire un pain, et vit de privations là où une autre trouverait l'abondance. Comment en serait-il autrement? On n'enseigne pas aux femmes la vie domestique ; eUes grandissent rarement sous l'œil de leur mère ; on les élève, non pour la famille, mais pour les manufactures, pour être, non les compagnes, mais les rivales de l'homme, et pour lui disputer le travail. La jeune fille passe dix années de sa vie à rattacher des bouts de coton ou à surveiller les métiers que la vapeur met en mouvement. Quand arrive l'âge de se marier, la voilà formée

MAIi(€HESTER. 381

pour l'industrie, en ayant l'expérience et à la tête d'un salaire assure, mais n'ayant rien appris de ce qu'elle devrait savoir pour élever des enfants et pour mettre de, Tordre dans le ménage (*). Aussi l'homme la choisit-il principalement en vue des gains qu'elle fait, pour asso« cier les revenus plutôt que les destinées. Puis, lorsque les enfants naissent ou que les maladies se déclarent, le salaire de la femme venant à tarir, le ménage se détraque. 11 n'y a bientôt plus de foyer, il n'y a plus de famille; la femme reste chargée du fardeau, et va déployer désormais celte patiente énergie qui recommande la race anglaise dans l'infortune. Le mari s'étourdit en fréquentant les lieux publics.

La passion des liqueurs fortes ne fait pas à Manchester les mêmes ravages qu'à Liverpool ni qu'à Glasgow. Cependant les cabarets y sont innombrables, et c'est là que l'ouvrier va dissiper ses rares moments de loisir. Suivant le catalogue offlciel de 1840, Manchester compterait 1,314 cabarets, dont 502 boutiques de spiritueux [public houses) et 812 boutiques de bière [béer houses). Les échoppes des rogommistes [dramrshops) ne semblent pas être comprises dans cette énumération, non plus que 400 petits restaurateurs [ticensed victuallers). Encore faudrait-il ajouter, pour être complet, les quantités de spiritueux distillés en fraude dans les ménages irlandais, et qui échappent au contrôle de la police aussi bien qu*à l'action du fisc. Le progrès de l'ivrognerie à Manchester

(^) En 1829, on a con>pté 33 hommes sur 100 et 49 femmes 8ur 100, qui n'avaient pas pa signer leur nom sur leur acte de mariage. Cette infériorité relative des femmes s'est fait particulièrement remarquer dans le comté de Lancastre, le principal siège de l'industrie.

!282 ÉTUDES SUR L'AIIGtKTERRE.

e$t nettement indiqué, dans l'enquête de 1834, par M. Braidley, qui déclare que, si la population s'est accrue de cent pour cent, le nombre des débits de genièvre et de whîskey a quadruplé dans le même espace de temps.

H y a TÎngt ans, Pîvresse à Manchester était réputée encore un plaisir honteux. On ne pénétrait dans les cabarets qu'à la dérobée et par des portes bâtardes {private doors); pour toute enseigne à ces lieux de débauche, une chandelle placée derrière la fenêtre jetait aux passants TaTertissement de sa douteuse clarté. Aujourd'hui que IMvrognerie est entrée dans les mœurs, Thabitude a vaincu la honte, et ce qui faisait rougir les hommes n'embarrasse plus les femmeâ ni même les enfants. Peu à peu la lumière éclatante du gaz a illuminé les cabarets, les portes se sont élargies, Péchoppe est devenue une boutique, et la boutique une espèce de palais. L*attrait des jeux tolérés dans certaines maisons ne suffisant plus, on y a joint la musique, la danse et les spectacles qui peuvent plaire à un auditoire de gens dissolus. Les concerts au cabaret n'avaient d'abord lieu que dans la mauvaise saison. Aujourd'hui, c^est pendant toute l'année que Von entend, comme à Lîverpool, retentir dans les salles hautes des lieux publics l'orgue, le piano ou le violon. Une de ces maisons située non loin de la bourse et à l'entrée du pont Victoria, réunit chaque soir jusqu'à onze heures mille personnes à la fois. Le dimanche, pour diminuer le scandale, on module sur l'orgue ou sur le piano les tons plu» graves des psaumes et des hymnes religieux,

I^ goût de la musique,, qui se répand aujourd'hui «o

1IA9I€HESTBB. ^83

Angleterre ainsi qu^en France, est sans contredit un symptôme de l'adoncissement graduel des mœurs. Je voudrais que la musique fît partie de l'enseignement primaire, comme la lecture, l'écriture et le calcul. J'applaudis, de toute mon âme, à la pensée d^ouvrir, à Manchester, comme cela se Toit à Paris, dés classes de cbant pour les jeunes garçons et pour les adultes qui ont employé la journée au travail des ateliers. Je ne connais pas de récréation plus innocente que celle qu*oflre l'institut des ouvriers [mechanic^B tmtiiute) à Manchester, qui dcmne des concerts tous les samedis, devant un nombreux auditoire. Même dans les salons ou dans les cabarets, l'introduction de la musique a un effet salutaire ; car on diminue toujours la brutalité qui est propre aux plaisirs des sens, en y mêlant les jouissances de Tesprit. Bans les boutiques de gin, on ne buvait que des liqueurs spirituetises ; les boissons rafraîchissantes entrent, pour un chiffre trèfi-considérable, dans la consommation des ouvriers qui Tréquentent les concerts du pont Victoria. Cependant la débauche a beau prendre une forme moins hideuse, c'est encore la débauche; et si elle s'humanise, par compensation elle s'étend. Le salon de musique, aussi bien que l'antre du cabaretier, enlève les ouvriers à leur famille ; et si la santé y perd moins, la moralité n'y gagne pas.

Les débitants de bière, ne pouvant plus lutter à armes égales avec leurs fortunés rivaux, les débitants de liqueurs, offrent aux consommateurs, pour les rappeler dans leurs échoppes, des facilités inouïes. Pendant que Fouvrier est souvent réduit, pour s'enivrer de gin, à mettre en gage, dans 1- une des cent cinquante boutiques

de prêt que Manchester renferme, sa redingote ou le châle de sa femme, les caharets à bière le relèvent de cet embarras en recevant le payement de leur boisson en nature, en acceptant du beurre, de la farine, du sucre, et quelquefois des effets d'habillement. Les commis et les gens de la maison, quand cela ne suffit pas pour amener des chalands, vont raccoler les ouvriers à la sortie des manufactures. Enfin, et pour dernier argument, pendant que le pMic house veut être payé comptant, le heer house vend à crédit.

Un observateur déjà cité, M. Braidley, s'étant placé le soir à la porte d'un débit de liqueurs, compta dans l'intervalle de 40 minutes 112 hommes et 163 femmes qui venaient se joindre à la foule des consommateurs. Cela représente 412 personnes par heure ; il y a tel de ces repaires qui distribue son poison à 2,000 personnes par soirée. Les femmes sont peut-être plus adonnées que les hommes à cette ivresse brutale ; on voit des mères assez insensées ou assez dénaturées pour la faire partager à leurs petits enfants, qui sucent le genièvre avec le lait. La passion des liqueurs fortes achève ainsi de détruire les relations de famille, auxquelles le travail des manufactures avait déjà porté une si rude atteinte. La manufacture sépare les enfants des parents et le mari de la femme ; la journée finie, chacun va où ses passions l'appellent ; les hommes se partagent entre la bière et le genièvre ; les femmes n ont pas le choix, et cherchent le soulagement ou l'oubli dans le poison le plus violent.

Les cabarets senties dernières maisons qui se ferment et les premières qui s'ouvrent à Manchester. Dès cinq ou six heures du matin, les ouvriers des deux sexes, en se

MANCHESTER. 38eH

rendant aux filatures, entrent dans les boutiques de gin. On dirait que les manufacturiers eux-mêmes ont voulu favoriser ces déplorables habitudes; car c'est dans les cabarets que plusieurs d'entre eux distribuent aux ouvriers leur salaire de la semaine ; ajoutez que les paiements se font le samedi soir, à l'heure où les ouvriers étant de loisir cèdent plus facilement aux tentations semées sur leurs pas. Il y a mieux, les enfants employés dans certaines filatures reçoivent, de la main à la main et en surcroît de leur salaire régulier, une prime de 2 ou 3 pence, qui est aussitôt dépensée en genièvre ; comme si Ton avait à cœur de les initier avant Iç temps aux vices des hommes faits. N'est-ce pas ainsi que les peuples de l'antiquité encourageaient la dégradation des esclaves, de peur que, leur raison s'élevant, ils n'aspirassent à la liberté?

Les ouvriers ont formé depuis quelques années, avec le concours des manufacturiers, des associations ou instituts [méchantes institutes) qui leur procurent un lieu de réunion, avec la jouissance d'une bibliothèque ; quelquefois même ils payent des professeurs pour leur faire des cours d'histoire, de physique ou de chimie. Ces institutions n'existent pas seulement dans les grandes villes comme Londres, Liverpool, Manchester, Leeds et Glasgow ; le village de Darwen, entre Bolton et Blackbum, a son association d'ouvriers, qui se sont donné tout récemment le plaisir un peu aristocratique d'entendre lire par Ch. Kemble, une pièce de Shakespeare, au prix de vingt livres sterling par soirée. Malheureusement, cette ressource honnête contre l'ignorance et contre l'ennui est encore d'un usage très-limité; on ne compte jus-

i86 ÊTODKS ses L'ANGUBTEaRE.

qu'ici que neuf ou dix insfituls, et Manchester en a deux pour sa part. Le cabaret en Angleterre est pour les ou- Triers ce qu'était la place publique chez les anciens. CTestlà qu'ils se rencontrent, qu'ils s'associent entre eux et quMIs débattent leurs intérêts. Les réunions accidentelles et les régnions permanentes, les loges maçonniques, les sociétés de secours mutuels, les sociétés secrètes se tiennent au cabaret. On comptait à Manchester, en 1834, 30,000 ouTriers affiliés à ces associations, autant de consommateurs obligés de bière ou de genièTre.

Le samedi soir et le dimanche ^odI les jours de la semaine où le peuple s'eniyre. Pourquoi cet emploi de son repos ? par quelle conséquence des mœurs ou des institu* tions, le jour que la religion, après la nature, a consacré à relever Thomme du. labeur quotidien, est-il foUement abandonné en Angleterre à l'orgie ou à Toisiveté? Mettons de côté les autres causes de cette dépression morale ; il y a là un Tice inhérent à Tétat de la société moderne, vice qui se manifeste surtout de Tautre côté du détroit. Nous n'avons plus ni fêtes nationales ni fêtes religieuses. Les jeux athlétiques, auxquels nos pères avaient recours pour exercer sans fatigue les forces du corps, sont tombés en désuétude ; et les cérémonies du culte, ces pompes qui faisaient perdre terre à l'esprit, qui le faisaient planer dans les régions supérieures, n'ont pas trouvé grâce devant le sérieux de notre temps. Du moins, dans les villes catholiques, le goût des représentations seéniques a remplacé celui des spectacles religieux, et le théâtre pourrait devenir, sous l'impulsion d'un gouvernement intelligent, un puissant moyen d'éducation. Mais dans les pays protestants, où le purita-

MANCHlSSTEit. 287

nisme étroit des idées s^oppose à tout divertissement extérieur, et n'admet pas d'autre nourritare iotellectuelle que la Bible le jour du sabbat, les classes laborieuses, tenues dans une immobilité stupide, ne sauraient trouver une autre diversion à Tennui qui les ronge que Texcita* tion de la boisson. Aussi, plus les mœurs sont rigou* reuses sur l'observation du dimanche, plus s'accixMt dans les cabarets le nombre des habitués. L'Ecosse est infiniment plus puritaine que l'Angleterre; mais c'est aussi la terre classique de l'ivro^ierie.

Je ne sais rien de plus repoussant que cette physionomie roide et refrognée des sectes protestantes* Tant que l'enthousiasme les anime, elles peuvent encore faire des prosélytes en violentant toutefois les âmes, et non en les charm^uat : c'est ainsi que l'Ecosse tout entière se levait à la voix du fougueux Knox, et les succès plus récents des méthodistes s'expliquent par les mêmes procédés. Dès que cet emportement sauvage s'éteint, la société protestante est littéralen^ent coupée en deux. Placez-vous au milieu de Briggate-Slreet à Leeds, de Modajf-Street k Manchester, de lord-Slreei ou de Itofe* Street àLiverpool. Quelles sont les familles que vous voyez se diriger vers les églises en silence et avec une attitude recueillie? Il n'y a pas à s'y tromper ; elles ap^ partiennent presque exclusivement a la classe moyenne* Les ouvriers restent sur le pas de leurs portes, ou se rassemblent par groupes jusqu'à l'heure où, le service étant terminé, les cabarets devront s'ouvrir. La religion se présente à eux sous des dehors tellement sombres et •Vec des traits tellement durs ; elle affede m bien de ne parler ni aux sens, ni à l'imagination, ni au cœur, qu'il

288 ËllDES SUR L'ANGLETERRE.

ne faut pas s'étonner si elle demeure le patrimoine, le privilège du riche, et si elle fait du pauvre un paria.

Le caractère aristocratique de la société y contribue encore. Si le peuple, par un beau soleil, voulait sortir le dimanche de la ville, où irait-il? où trouverait-il de l'air et de l'espace ? Manchester n'a pas de promenades publiques ni d'avenues, pas de jardin ni même de champ communal. La population, qui chercherait à respirer un air plus pur que celui des rues, serait réduite à humer la poussière des grandes routes. Tout est clos dans les environs, tout est propriété particulière. Au milieu de ces campagnes de l'Angleterre, qui ressemblent à un perpétuel bosquet, les ouvriers de Manchester sont comme les Hébreux devant la terre promise qu'on leur laissait voir, mais où on leur défendait d'entrer. L'aristocratie s'est partagé le sol et y vit au large; mais elle semble craindre d'en abandonner une parceUe pour les délassements de ce peuple qui sert de marchepied à sa richesse et à sa puissance. Même les cimetières et les jardins de botanique sont fermés le dimanche (*). Que reste-t-il donc, sinon le divertissement brutal du cabaret (2) ?

Cette manière d'employer le jour du Seigneur n'est pas nouvelle à Manchester. En 1618, Charles P', revenant d'Ecosse et traversant le comté de Lancastre, dé-

(1) Déposition de M. Finch, Report on drunkenness, (<) Les manufacturiers de Mancliester se sont émus enfin d'un pareil état de clioses. Au mois de septembre 1844, ils ont ouvert une sooscription dont le produit est destiné à former un parc public semblable à ceux de Londres. Sir R. Peel, se souvenant de son origine, a voaia y contribuer pour 1,000 livres sterling. En février 1845, la souscripUon s'élevait à 30,000 livres sterling.

couvrit que les ouvriers, après avoir travaillé rudement durant la semaine entière, ne prenaient le dimanche aucune récréation. Ayant reconnu que les habitants des autres comtés souffraient du même fanatisme, quoique non au même degré, il publia une déclaration, remise plus tard en vigueur par Charles II, qui protestait contre la violence faite aux inclinations du peuple par les prédicateurs puritains, et qui ordonnait « qu'après le service divin les hommes et les femmes eussent la liberté de se livrer à tous les délassements licites, tels que la danse, le saut, la voltige, le tir à Tarbalète, la plantation des arbres de mai, et même, ce que les puritains devaient considérer comme un acte d'idolâtrie, que les femmes pussent décorer Téglise de fleurs et de feuillage, suivant l'usage traditionnel. .

La révolution de 1688 fit avorter cette réaction remarquable des Stuarts contre les préjugés religieux de la Grande-Bretagne, qui devint ainsi la bigote Angleterre, de la joyeuse Angleterre [merry England) qu'elle était. Lord John Manners avance, dans une brochure récente (*), que tîeorges P'' eut la pensée de restaurer les Jeux et les fêtes populaires ; mais le pli était déjà pris, et que pouvaient les intentions individuelles d'un seul homme, même lorsque cet homme était le roi, contre l'esprit de secte qui s'était incorporé aux mœurs du

Dans les comtés manufacturiers, la population laborieuse est exposée à des crises périodiques qui suspendent le travail, qui affament les familles, qui produisent

(1) A Plea for national Iwlidays,

290 ÉTUDES SUR L AHGLETERRE.

en un mot les mêmes efieto qu^une mauvaise récolte dans les districts raraui. Sans insister sur cette détresse acddentellCy il y a dans les grandes yillcfs mdtfstrieHes on fond de misère qui s'accroît d^année en ssmét. Malgré r^évation des salaires et la régularité du traT»!,- Manchester se paupérise en yieittissMit. En 1833, et àTant la réforme de la législation qui régit les secdurs poUics, le nomlnne des pauvres y avait doublé en quatre aeh nées (^), et les dépenses s'étaiefit élevées de 48^977 lit. sterl. à Sdy799. La loi des pauvres^ promtdguéeeD 1934, en apportant une plus grande sévérité dans Fadminis^ tration de la charité publique, fit réduire ce budget à 27,645 liv. sterl. ; mais rAccreisseHient ne tarda psk9 à se mamfester de nouveau s les somtttes dépensée^ en 1841 ontexcédé 40,000 liv., 44,0001iv. steri.enl 843^51 ,000 liv. steri. en 1843, et 48^000 Kv. sterL en 1844. En juillet 1843, j'ai trouvé dans la maison de charité plus de 1,200 habitants; on sait qu^ outre Cê dépôts M^n* chester comprend deux antres unions, celles de Gborlton et de Salford.

Le trait distinctif de la misère à Manchester, c& qui assimile peuVétre cette population à celle de Pai^ià, c'est la facilité avec laquelle les ouvriers se déterminent, quand la maladie les frappe, à entrer dans les h^pilanx. En 1831, 27^804 malades avaient été traités dans* tes infirmeries publiques {^) ; en 1 840, le nombre des patients fut de 42,<964, ce qui représente un sixième de la population. A Paris, le tiers de la population va mourir da^s

(1) Moral and physical condition of working classes, by D^ Kay. (*) Hemarks on the health of english manufactur9rSf by J. Roberton.

les hôpitaux ou dans les hospices ; à Manchester, c'est laque naissent plus de la moitié des enfants (^j; naître ou mourir hors de la famille et sous les auspices des institutions diaritableSy voilà deux faits qui accusent également rétat social.

Cette pauvreté extrême, dans laquelle vivent tant d'ouvriers, tient à la même cause qui assure à beaucoup d'autres une existenoe plus facile et l'emploi de leurs bras. l)lanehester, étant un grand marché pour le tra* vail, doit être aussi un grand foyer de misère; car si l'industrie, par son immense étendue, y présente plus de ressources» elle appelle aussi au plus haut degré la concurrence des travailleurs. Ceux-ci affluent de toutes les parties de TAngleterre et de l'Irlande, et ils font tomber le salaire, en se le disputant, pour peu que les temps cessent d'être prospères, au taux qui suffit pour dé^ frayer la subsistance des plus sobres ou des plus néces* siteux.

Le bas prix du travail doit avoir des effets particulièrenient funestes dans une contrée où la richesse fait partie de la civilisation. Écoutons là-dessus le docteur Kay : a L'introduction dans les manufactures d'une race non civilisée (c'est-à-dire pauvre) ne tend pas même à augmenter la puissance de production proportionnellement au bon marché du travail, et peut au contraire retarder l'acioroissement du fonds destiné à soudoyer ce travail. Une pareille race n'est utile que comme une masse d'organi* satioa animale qui consomme la plus petite somme de

(i) La moyenae des naissaDces dans les hospices de maternité à Manchester était de 4,300 pour chacune des quatre années 1828, 1829, 1830, 1831.

salaires. Le bon marché tient au petit nombre de besoins qu^éprouYent ces hommes et à leurs habitudes sauvages. Lors donc qu'Us concourent à la production de la richesse, leur barbarie et la dégradation morale qui en est la conséquence doivent former un des termes de l'équation. Ils ne sont nécessaires qu'à un état commercial incompatible avec des salaires tels que les exige la civilisation. Après quelques années, ils deviennent une charge pour la société, dont ils ont déprimé les forces physiques et morales, et ils dissipent une richesse qu'ils n'ont point accumulée (*). »

Une autre cause de cette misère est l'intempérance des travailleurs. A Manchester comme à Glasgow, l'on rencontre des familles qui dépensent en genièvre ou en whiskey plus qu'elles ne dépensent en pain. AManchester comme à Paris, les ouvriers les plus habiles ne sont pas ceux qui ont la meilleure conduite ; et comme l'économie double le revenu, il arrive souvent qu'une famille, qui a des habitudes d'ordre et de prévoyance, vit mieux avec 15 francs par semaine que telle autre avec 40 francs. Règle générale, ce n'est pas l'élévation, c'est la régularité du salaire qui porte l'aisance dans les familles. L'ouvrier, qui passe par des alternatives de hausse et de baisse, dépense tout ce qu'il gagne, quand il gagne beaucoup, et ne réserve rien pour les époques de détresse. Le commis, au contraire, qui reçoit un traitement mensuel toujours le même, trouve le moyen de vivre honorablement, et de pourvoir à l'éducation de ses jeunes enfants. Les domestiques eux-mêmes, en rai-

(>) Moral and physical condition of working clatses.

son de la âxité de leur salaire, s'habituent plus aisément à la prévoyance ; c'est surtout grâce à leurs économies que le capital des caisses d'épargne [saving banks) se grossit. Les ouvriers se trouveraient bien de la substitution des paiements mensuels aux paiements hebdomadaires, surtout si le fabricant servait l'intérêt des sommes qui leur seraient dues. Mais loin d'entrer dans cette voie , les mœurs anglaises tendent à prendre la semaine pour unité de comparaison dans toute espèce de comptes. L'ouvrier paye, tous les huit jours, son loyer et ses menues dettes, de la même manière qu'il reçoit le prix du travail.

La misère réagit à son tour et devient une cause d'intempérance; c'est dans les quartiers les plus pauvres de Manchester que l'on trouve le plus grand nombre de cabarets. Mais rien ne fait plus de tort au bien-être des classes laborieuses que la nature essentiellement flottante d'une partie de celte population. Les ouvriers forains de Manchester ne ressemblent point aux émigrants qi]i fréquentent le marché parisien ; ceux-ci sont des hommes et des enfants qui partent, au retour de la belle saison, de la Lorraine ou du Limousin, pour travailler pendant six à sept mois aux constructions de la capitale, en qualité de charpentiers, de maçons, de tailleurs de pierre. Ils ont un foyer et une famille aux champs, qu'ils n'abandonnent pas sans esprit de retour. Paris n'est pour eux qu'une vaste hôtellerie, où ils viennent amasser un petit pécule. Là même, ils vivent entre eux, formant une sorte de famille provinciale et ne se mêlant pas aux vagabonds qui pullulent dans les garnis. La pensée d'un établissement lointain les garde contre la dissipation et

394 ÉTUDES SUR l'angletkkre.

contre la débauche. Les émigraiits qui affluent à Manchester sont des familles entières, qui vont de Tille en ville, de filature en filature, chercher de Touvrage, et qui n'ont de domicile nulle part. Ces malheureux habitent des garnis, où plusieurs ménages sont fréquemment entassés dans une seule chambre à raison de 3 pence par lit. Un logement étroit et infect leur revient ainsi beaucoup plus cher qu'un logement salubre ne coûte à l'ouvrier domicilié. Mangeant dans les tavernes, ils ne peuvent pas se nourrir avec économie, à moins qu'ils n'adoptent le régime irlandais des pommes de terre [potatoe diet) et, pour combler la mesure, leur salaire est généralement inférieur à celui qu'obtiennent les ouvriers établis et connus. Il résulte des recherches faites par la Société de statistique (*) qu'en 1836, sur 169,000 habitants de Manchester etdeSalford, 12,500 vivaient dans les garnis, et plus de 700 couchaient dans des caves avec les locataires de ces infâmes taudis.

Ce n'est pas tout : les ouvriers s'y rencontrant avec les mendiants, avec les voleurs et avec les prostituées, de telles habitations sont également dangereuses pour leurs mœurs et pour leur santé, a Les propriétaires de ces nids à fièvre, dit le docteur Ferriar (^), placent dans chaque chambre autant de lits qu'elle en peut contenir ; ces lits sont tellement rapprochés les uns des autres, qu'un homme ne saurait passer dans l'intervalle. Le spectacle que ces endroits présentent pendant la nuit est vraiment lamentable : les lits sont remplis d'hommes, de femmes et d'enfants couchés pêle-mêle ; le plancher est couvert

(1) Heport on the condition of working classes, (•) Report on sanitary condition.

MANCtiESTKR. 295

des haillcmg dégoûtants que ces gens viennent de quitter, ainsi que de leur bagage. Les exhalaisons nauséabondes et la chaleur de Fatmosphère sont intolérables pour quelqu'un qui vient du grand air. Pendant le jour, ces appartements ne sont guère plus salubres. On y trouve généralement plusieurs personnes au lit : Tune est peut-être malade, l'autre se repose de la débauche de la nuit précédente, taudis qu'une troisième tue ainsi le temps, parce qu'elle n'a pas d'occupation, ou dort le jour parce qu'elle vit de quelque œuvre de nuit. Les fenêtres restent constamment fermées, la ventilation est totalement négligée, et l'atifiosphère viciée verse son poison aux nouveaux arrivants, que l'habitude n'a pas rendus insensibles a ses effets. I^ où les caves servent de logements garnis, c'est l'arrière-pièce qui fait office de chambre à coucher, et cette pièce, n'ayant pas de fenêlre, ne reçoit l'air et la lumière que par la porte d'entrée. Aussi les ravages de la fièvre y sont-ils plus terribles qu'ailleurs. » Les miasmes humains qu'exhale une foule condensée dans de pareils repaires sont des causes de fièvre et de contagion bien autrement formidables que la putréfac^ tion des corps morts et la puanteur des rues mal pavées ou sans égouts. Le docteur How^ard, qui est le praticien le plus expérimenté de Manchester, fait remarquer que les fièvres sévissent particulièrement en hiver dans cette ville, c'est-à-dire à l'époque de l'année où les garnis se peuplent outre mesure, et où le soleil ne darde pas cependant assez de chaleur pour décomposer les résidus d'une grande cité. En 1832, ce fut surtout dans les g«imis que le choléra se fit sentît- avec violence. Une seule*maison perdit huit personnes sur dix-huit.

296 ÉTUDES SUR l'anglsterre.

La densité de la population n'est pas aussi grande à Manchester qu'à Liverpool. La \ille couvre un plus vaste espace ('], et les maisons ont généralement peu de hauteur. Les classes laborieuses affectionnent aussi beaucoup moins les logements souterrains ; il n'y a guère plus de 1 8,000 personnes qui habitent des caves, soit les cinq sixièmes des troglodytes que renferme Liverpool {^). C'est ce qui fait que la mortalité est un peu moindre et qu'elle procède d'autres causes; la fièvre, qui amène à Liverpool 6,78/100 décès sur 100, n'en produit que 5,21/100 à Manchester.

Jusqu'à l'invasion du choléra, l'état intérieur de Manchester n'avait pas éveillé la sollicitude de ses magistrats. A cette époque, un conseil de salubrité [board ofheahh)^ organisé en toute hâte, visita les quartiers habités par les classes pauvres, et fit, sur ce qu'il avait vu, un rapport dont la substance, publiée par le docteur Kay, produisit dans toute l'Angleterre une profonde et douloureuse impression. L'enquête avait constaté que sur 687 rues 284 n'étaient point pavées, que 53 ne l'étaient qu'en partie, que 112 étaient des impasses qui n'admettaient aucune ventilation, et que 352 contenaient des amas d'immondices ainsi que des eaux croupissantes et horriblement souillées. De 6,951 maisons visitées par les

(1) M. Duncan, qui évalue le nombre des habitants de Liverpool i 138,000 par mille carré, porte la densité de Manchester à 100,000 habitants par mille carré.

(*) Le rapport de la police pour l'année 1843, constate l'existence à Manchester de 5,629 caves destinées à l'habitation, dont 4,445 étaient occupées par 18,217 personnes et ne renfermaient que 6,950 lits, 2 personnes <^/m par lit. On sait que la^juridiction de la police n'embrasse pas Manchester tout entier.

inspecteurs, 2^565 étaient infectées au pointd'exiger immédiatement un lait de chaux, 960 tombaient en ruines, 1,435 étaient humides, 452 sans ventilation possible, et 2,221 manquaient des plus indispensables moyens de propreté. La description de quelques-unes de ces rues, empruntée à la brochure du docteur Kay, montrera dans quel abime de fange et dans quelle atmosphère pestilentielle vivent les ouvriers les plus malheureux. Je choisirai les deux districts qui portent le nom de Petite-blande et de Gibraltar.

c( Une langue de terre basse, marécageuse, exposée à de fréquentes inondations et à des exhalaisons empestées, est située entre un escarpement élevé, sur lequel passe la route d'Oxford, et un bras de la rivière Medlock, dont une vanne arrête le cours. Le sol, dans ce lieu insalubre, est tellement déprimé, que les cheminées des maisons, dont quelques-unes ont trois étages, atteignent à peine à la hauteur de la route. Deux cents maisons environ, entassées dans un espace aussi étroit, sont habitées principalement par la plus misérable classe d'Irlandais. Plusieurs de ces maisons ont aussi des caves dont le sol est à peine au niveau du Medlock et se trouve souvent couvert de quelques pouces d'eau. Là se réfugient les voleurs et les bandits qui ont déclaré la guerre aux lois, et ses habitants ordinaires ressemblent à des sauvages par leurs appétits ainsi que par leurs mœurs. La Petite- Irlande est située entre deux rangées des plus vastes manufactures de Manchester, qui vomissent la fumée en nuages épais suspendus au-dessus de cette région insalubre. »

Passons maintenant à l'autre extrémité de la ville, du

IM ÉTUDES SUil L'ANGLfiTERRE.

ciAé de rirk, cette rivière auprès de laquelle la ffièTre, dans Paris, pouvait passer pour un courant d^eau pure, même avant d avoir été nettoyée. <c Au-dessous du pont Ducie, dans un creux profond et entre deux escarpements élevés, rirk envinuine un groupe de bâtiments en ruine. Le cours de la rivière est arrêté, à cet endroit, par une vanne ; une vaste tannerie, qui a huit étages d'élévation et qui expose à Pair la puanteur des pea\ix qu'elle apprête, projette son ombre sur ce labyrinthe d'habitations délabrées ; on l'appelle Gibraltar. En suivant le cours de la rivière, au delà du pont, on rencontre des tanneries, des fabriques de colle et des triperies ; ie cimetière de la paroisse est situé d'un côté du torrent, et de l'autre une succession de cours aussi étranges d'asi)ect que malsaines. On n'y pénètre que par des passages étroits et couverts qui débouchent dans la rue Lofig-Millgate, d'où il faut descendre par des gradins de pierre jusqu'au bord de l'eau. Dans la dernière de ces cours [Allen' s court), on se trouve entouré complètement d'un côté par le roc qui s'élève droit comme un mur, des deux autres par des maisons à trois étages, du quatrième côté par l'escarpement le long duquel on est descendu, et dont le sommet est surchargé encore de murs ou de maisons. Ces maisons étaient récemment habitées par des tisserands, et chacune renfermait plusieurs familles. »

Huit ans plus tard, cet état de choses n'était pas changé. M. Howard (*) le trouvait même plus triste; en efifet, dans l'espace ouvert qui forme le centre de la

(1) Report on-êaniiary condition»

MANGHESTËR. 399

Petîte^Mande, les habitants avaient eoni^ruit plusieurs étables à porcs, qui ajoutaient, s'il se peut, à Tinsalubrité du lieu. Sans doute, l'on a fait d'assez grands efforts et d'asses grandes dépenses pour assainir la ville : bien des rues ont été pavées^ bien des égoots construits, et le service de propreté est aujourd'hui beaucoup plus • régulier; mais, en dépit de ces progrès partiels, le nombre des rues à paver, de celles qui n'ont pas d'égouts et dans lesquelles le boueur n'entre jamais, est encore considérable, a A mesure que les quartiers du centre, dit encore M. Howard, ont été assainis, d'autres quartiers ont surgi dans les faubourgs, avec des rues non pavées et sans issue pour les eaux, au milieu desquelles on jette sans cérémonie les imnK)ndices pour y exhaler leurs émanations putrides, en sorte que ces rues rivaliseront bientôt avec les cloaqiues qui existaient tout récemment dans l'intérieur. » Le même praticien rap^ pelle à ce propos la description que sir Walter Scott a donnée du village de TuHy-Veolany balayé uniquement par les chiens et par les cochons, qui étaient utiles à leur manière, en dévorant les débris amassés pêle-mêle devant les portes des maisons.

Manchester n'est, en effet, selon l'expression d'un autre médecin, M. Roberton, qu'un village moifêtrneux, construit sans aucune espèce de plan. Chacun des huit cantons qui forment le bourg a sa Im de police particulière. A l'exception des quartiers du centre, sur lesquels s'étend la jisiridietion municipale, tout propriétaire peut bâtir comme il lui plaît et sans avoir aucun règlement à observer (*). On a beau adosser les masures aux masures,

(i) Le parlement vient de Voter plusieurs lois, qui ont pour objél

creuser dans les rues des mares infectes, et jeter sur la voie publique des chiens ou des chats morts, la police n'a rien à y voir.

Les autorités de Manchester consacrent annuellement 5»000 liv. st. au service de la voirie. Cette somme est insuffisante, et l'organisation essentiellement défectueuse. On nettoie les rues de première classe une fois par semaine, les rues de seconde classe une fois tous les quinze jours, et les rues de troisième classe une fois par mois. Quant aux cours intérieures, aux allées, aux cloaques habités par les classes pauvres, aucune somme n^est affectée à leur entretien. L'administration municipale, on le voit, n'est guère moins aristocratique à Maucfaester qu'à Londres ni qu'à Liverpool. Là aussi, il y a deux villes dans une seule : d'un côté, de l'air, de l'espace et des provisions de saute ; de l'autre, tout ce qui empoisonne et abrège l'existence, Fentassement des édifices et des familles, l'obscurité, l'humidité, l'infection.

Il faut donc peu s'étonner de ce que la mortaUté frappe les différentes classes d'habitants dans une proportion inégale. A Manchester, les chances de la vie sont de 38 ans pour les classes supérieures [professional persons and gentry) j de 20 ans pour les boutiquiers, qui habitent plus à l'étroit et souvent dans les mauvais quartiers, de 17 ans pour les ouvriers des manufactures et pour les journaliers. Dans la paroisse de Broughton, dépendance rurale de Manchester qu'habitent principalement les manufacturiers de cette ville, il meurt un

d'étendre l'action de la police aux divers districts dont Manchester se compose, et qui donnent à la corporation municipale un pouvoir beaucoup plus complet.

homme sur 44,44/100, et une femme sur 89,50/100; moyenne des deux sexes, 1 sur 63. Quel commentaire pourrait être plus éloquent que le simple rapprochement de ces chiffres ? et n'est-ce pas un état contre nature que celui dans lequel une classe d'hommes se réserve, pour ainsi dire, le monopole de l'existence, dans lequel un manufacturier vit quatre âges d'ouvrier, dans lequel la vie, pour le plus grand nombre, sans âge viril et sans vieillesse, s'étendant à peine jusqu'au seuil de la puberté, est perpétuée par des générations d'enfants ?

Communément, il meurt autant de personnes avant rage de 20 ans dans les districts manufacturiers de VAiigleterre, qu'il en meurt avant l'âge de 40 ans dans les autres districts, sans excepter Londres lui-même. Sur 1 ,000 enfants, qui naissent à Manchester, dans les rangs de la classe laborieuse, 570 sont emportés avant leur cinquième année. Pour ceux qui atteignent l'âge viril, la vieillesse arrive prématurément ; un fileur est hors de service à cinquante ans. Aucune ville ne renferme proportionnellement plus de veuves ni d'orphelins, et dans 435 cas de veuvage sur 1 ,000, le père de famille meurt d'une maladie qui attaque les organes de la respiration (*).

L'aspect général de la population ne dément pas ces lamentables données de la statistique locale. Les ouvriers de Manchester sont pâles et grêles, leur physionomie n'a pas cette animation qui est le signe de la force et de la

1*) Sanitary condition, gênerai report, p. 192. M. Noble, chirurgien de Manchester, s'efforce d'établir que la phthisie pulmonaire n'est pas plus commune à Manchester qu'à Paris, et que sur 19 décès, cette maladie n'en produit que 3. Le docteur Duncan évalue les décès, qui proviennent de cette canse, à 16, 17 pour centda nombre total. I. 26

302 ÉTUDES SUM L^ANQLETERRE.

santé. La beauté des femmes disparaît, et la Yigueur des hommes, qui décline, est remplacée par une àiergie fébrile* Les régiments levés dans le Lanoasbire, de Tayeu des officiers de recrutement, ne résistettit pas à la fatigue. Il est visible que la raoe s'abâtardit^ Les oiivriers eux-mêmes <mi le sentiment de cette dégradation de Fespèce; on en Urouvera la preuve dans k déposition faite en 1833 devant la commission des manufactures par un mécanicien âgé de cinquante^-un ans, et né par conséquent dans le dix^huitième siècle, M. Titus Rowbotham :

« Lorsque j'arrivai à Manchester^ en 1801^ ks eûr vriers comme moi étaient mieux nourris, mieux vélnSy plus moraux et d'une plus vigoureuse constitution^ Les enfants aujourd'hui sont nne race plus faible que n'était celle de leurs parents. Ils ne sucent pas un lait alussî nourrissant ; leurs mères n'ont ni temps ni instruction à leur donner ; ils ont des p^K^hants plus vicienx et sont plus démoralisés.

« Quand je commençai à trataiUer à la manufacture de coton, les ouvriers n'étaient pas régulièrement dres^ ses à ce travail. On prenait des menuisiers, des c^arpen^ tiers, et même des charbonniers, pour en faire des fileurs* Us recevaient des salaires élevés, bien que ce fussent les pires travailleurs que l'on enlevait aux autres nfiétiers» Ces hommes, en passairt dans l'industrie nMh nufacturière^ y amenaient des femmes qui avaient été habituées, comme eux, à travailler en plein air ( aut^ door employment). Leurs enfants, élevés dans les mafnufactures, étirent uïïe ôoristîtûtioto plusfâîbîe, et les enfants de ces enfants sont encore plus faibles maintenant.

« Les impressions de ces premiers temps sont encore vivantes dans mon esprit. J'ai devant les yeux l'image de ceux qui ont vécu, comme s'ils n'étaient pas couchés dans leur cercueil. Les hommes que je vois aujourd'hui ne leur ressemblent pas. J'ai vu trois générations d'où* vriers. Je connais maintenant des hommes qui sont de mon âge, et même plus jeunes que moi, et qui ont passé leur vie à tourner la mull-jenny. Leur Intelligence s'est affaiblie, et elle s'est desséchée comme un arbre. Ils sont devenus pareils à des enfants et ne sont plus tels que je les ai connus autrefois. Je sais plusieurs exemples d'où* vriers élevés à travailler dans les manufactures, que Ton réputait intelligents dans leur jeunesse, et dont Pintellir genceest aujourd'hui éteinte; pourtant ces hommes sont plus jeunes que moi. Les longues heures du travail, ainsi que la chaleur qui règne dans les filatures, produisent la lassitude et l'épuisement. Les ouvriers ne peuvent pas manger, et ils vont boire. Les uns boivent de la bière, et les autres des liqueurs spiritueuses. Voilà le premier pas. Us finissent par s'abandonner à l'ivrognerie et au jeu ; leur santé se détruit, et leur intelligence s'affaiblit ; en outre, ce qu'ils dépensent de cette manière ne sert pas à nourrir ni à vêtir leurs enfants. »

Ce que l'ouvrier de Manchester dit ici des générations nées sous ses yeux peut s'appliquer avec la même vérité à presque tous les grands centres d'industrie. Les wynds de Glasgow sont peuplés des mêmes hordes sauvages qui habitent sur le Mediock le cloître de la Petite-Irlande , et celui de Gilbraltar, ?u bord de l'irk. La rue des Élaques à Lille et le quartier Martainville à Rouen, présentent, quoique sur une échelle moins étendue, des

304 ÈTDDBS SUR L^ANGLRTERRE.

scènes semblables de prostitution et de misère. La race des manufactures dégénère sur le continent comme dans la Grande-Bretagne ; elle nous donne des citoyens rachitiques, impropres au métier des armes, qui agitent leur pays sans pouvoir le défendre ; c^est une serre chaude qui ne produit que des fruits avortés.

Il y a dans les agglomérations industrielles un caractère qui leur est propre ; je veux parler de cette alliance en quelque sorte contre nature entre la misère et le ti*avail, entre les excès du vice et ceux de lactivité. En général les populations ne sont pauvres que lorsqu'elles manquent d^ndustrie, et la moralité des races est en raison de leur application. Les livres de morale sont pleinsd^ axiomes destinés à mettre cette vérité en lumière ; nos lois proscrivent Toisiveté ; dans les sociétés modernes, il semble que le travail ait des autels. Je ne viens pas m'inscrire en faux contre cette doctrine. Je sais que le travail manuel n'a pas seulement le mérite de fermer la porte au mal, mais qu'il fortifie les membres, et qu'il trempe la volonté en mettant l'homme aux prises avec les éléments. Je sais que le travail est la loi même de l'existence ; cependant il ne faut pas plus abuser du travail que du loisir. L'abus du travail chez les peuples du Nord mène droit à la dégradation de l'âme et du corps, tout aussi sûrement que le far niente chez les peuples du Midi. Je pourrais puiser à pleines mains dans les enquêtes parlementaires, administratives ou locales publiées en Angleterre depuis quinze ans pour démontrer ces affligeants résultats.

Dans l'enquête relative à l'ivrognerie, plusieurs médecins ont déclaré que l'excès de la fatigue devait néces-

sairement porter les ouvriers à recourir au stimulant des liqueurs fortes. D'autres affirment que cette lassitude dispose à rechercher les plaisirs des sens. Les femmes^ partageant le travail des hommes, ne tardent pas à se jeter dans les mêmes écarts. Il y a des filatures à Manchester qui les occupent dix-sept heures par jour, sur lesquelles on compte quinze heures et demie de travail eflectif. Quant aux enfants, on les voit, en Ecosse principalement, après une semaine laborieuse, passer la journée du dimanche au lit. Il n^y a plus de devoirs ni d^éducation dans les familles. Les mères, pour n^avoir pas à s'occuper de leurs enfants pendant les heures où la mull-jenny\es réclame, leur donnent, au lieu de lait, une préparation d'opiuni ; d'autres laissent leurs nourrissons sous la garde de leurs jeunes frères ou sœurs, et c'est ainsi que sur 407 morts violentes, on a compté à Manchester 110 enfants brûlés par l'eau chaude ou par le feu. Ceux qui échappent aux accidents ne reçoivent ni principes ni culture.* On voit dans les wynds de Glasgow, et il doit s'en trouver aussi à Manchester, des enfants qui, réduits à une condition purement animale, n'ont pas même reçu de nom.

Certes, s'il existe une race au monde taillée pour le travail, c'est celle qui peuple l'Angleterre, et en particulier le comté de Lancastre. La nature lui avait prodigué dans ce but une volonté indomptable et des nerfs d'acier. Le Lancastrien est à coup sûr le meilleur ouvrier de la terre,, le meilleur fileur, le meilleur mécanicien et le meilleur terrassier. C'est lui qui apporte dans l'industrie les méthodes les plus expéditives et la plus active énergie ; mais aussi plus il travaille avec vigueuri

.lOfi ÉTrDES SDH L'AlfGLVnSRRE.

et p)u9 cette flèTre de Taction, en se prolongeant an delà des bornes, doit Ténerver. Le travail excessif, Yover^ uwrkingt est une maladie que le comté de Lancastre a inoculée à l'Angleterre, et l'Angleterre à l'Europe. Manchester en est le symbole ; malheureusement ce funeste système s'étend au pays tout entier et fait partie de sa constitution. La politique, sur ce point, Ta de pair avec l'industrie. Les membres des communes donnent le jour à leurs affaires privées, afin de consacrer la nuit à la discussion des affaires publiques. Ajoutez à cela l'étude, la correspondance, les réunions dans les clubs, et la nécessité de paraître à propos de toutes choses sur les hu»^ êingSi vi vous verrez quel gaspillage incessant un homme politique fait de la vie.

Un chef de parti est constamment sur la brèche, prodiguant ses forces à tout instant et tant qu'elles durent. Ih là peut-être ce besoin de stimulants que Pitt, Fox, Shc^ridnn et Byron ont éprouvé, bien avant les ouvriers do Manchester, a L'extrême excitation, dit M. Farr (*), qui aboutit fréquemment à l'ivrognerie en Angleterre, dans' toutes les classes de la société, n'est que le résultat du système anglais, qui porte tout à l'excès [britisk forfêM|f êïjêtem). Ce système est lui-même la conséquence do la liberté politique qui excite les hommes à déployer lo» plus grands efforts physiques et la plus grande énerglt) d*ofprit, sans observer ce repos quotidien ni ce repos ii()b(h)madairc que Dieu iui-nîéme a prescrit pour rétablir l'équilibre dans la circulation. Puis, lorsque la ciroulalion a été habituellement accélérée {3ar une conten*

^) ^nquiry info drunkénMis.

tion immodérée de corps et d'esprit, il devient nécessaire d'appeler à son aide les stimulants pour ranimer les forces qui s'épuisent. Voilà ce qui a tué le Démosthènes anglais, et le sénateur qui l'avait salué de ce titre le pr^ mier. »

C'est là une observation profonde ; mais pour être complètement vrai, il faut aller par delà la conslltution britannique ; et il ne faut pas rendre la liberté responsable des excès qui tiennent surtout au caractère anglais. L'Anglais n'est pas naturellement sobre, il ne l'est ni dans ses jugements, ni dans ses appétits, ni dans sa conduite. Arrachez-le à un excès, il se jettera dans un autre ; ses prédicateurs, qui le connaissent bien, pour le guérir de l'intempérance, lui proposent une abstinence absolue* U a besoin d'aller en toutes choses jusqu'à la satiété. Sa langue politique est, comme la boisson du peuple, brûlante et grossière, son ambition sans bornes^ et son activité sans terme. En Angleterre, l'arc est perpétuellement tendu, et de là le seul danger sérieux qui puisse menacer une telle nation.

LA MANUFACTURE RURALK,

Cette dégradation physique et morale des classes laborieuses, dont le spectacle est si affligeant à Manchester, maïs qui frappe généralement les grands centres d'industrie, préoccupe vivement les esprits en Angleterre. U y a là un scandale qui pèse à la conscience publique ;

chacun sent bien que, dans un pays où de pareilles maladies se déclarent, les hommes qui président à ]a direction de Tordre social ne sauraient échapper à toute responsabilité. Quelle que soit la forme de ses institutions, aristocratie ou démocratie, l'Angleterre se gouverne elle-même et elle s'appartient. Ses destinées ne sont pas entre les mains d'une domination étrangère ; aucun pouvoir artificiel ou absolu ne contraint le sentiment national. Les classes, que le mouvement naturel de la société a pourefiFet d'élever, exercent librement cette puissance ; et, pour la part d'action qui leur revient sur les destinées du peuple, elles doivent compte à la Providence ainsi qu'au monde du bien qu'elles n'ont pas fait, comme du mal qu'elles n'ont pas empêché.

Les souffrances de l'industrie importunent encore l'amour-propre de la nation. U est triste, quand on aspire à une renommée de richesse, de force et de moralité, de se voir montré au doigt en Europe, et de devenir pour les uns un sujet de reproche, pour les autres un objet de pitié. L'Angleterre affecte volontiers la supériorité sur les autres peuples. Elle se pose en modèle lorsqu'elle ne peut pas se draper en maître, et le monde l'a jugée longtemps sur parole, ébloui qu'il était par le prestige de ses derniers succès ; mais les doléances, dont le parlement lui-même retentit, ont rompu le charme : il n'y a pas d'enfant en Europe qui ne sache aujourd'hui qu'à côté de ces monstrueuses grandeurs il y a d'égales misères ; et la science ne consiste plus qu'à compter, qu'à sonder les ulcères qui rongent maintenant le colosse affaibli.

Enfin, l'Angleterre comprend que son avenir même est menacé. Un peuple aussi profondément attaché au

]>iANCHESTER. 309

culte de la matière doit mettre la force physique au premier rang des éléments sur lesquels repose la puissance d'un État, et il doit s'alarmer plus qu'un autre dès qu'il voit décliner, sous l'influence des privations combinées avec l'intempérance et avec l'excès du travail, la constitution des ouvriers. Consultez les, généraux anglais, et vous les entendrez attribuer leurs succès bien moins à une supériorité de tactique qu'à la vigueur physique de leurs soldats, qui leur permet de tenir pied plus longtemps. Lisez les documents parlementaires, vous y verrez avec quel soin on s'étudie à démontrer que les ouvriers anglais l'emportent par la force du corps sur les ouvriers de toutes les contrées, et que cet avantage constitue la véritable prééminence de la nation. Le peuple anglais a la prétention d'être un peuple athlétique (^). Avec la même attention que les Romains apportaient à dresser pour les jeux du cirque les diverses espèces des gladiateurs, il s'est organisé pour une sorte de lutte universelle avec le monde civilisé, qu'il défie tout ensemble dans les acquisitions de territoire et dans les conquêtes aussi peu pacifiques de l'industrie. Conâment ne tremblerait-il pas, à la seule idée d'une diminution probable dans l'efficacité des instruments avec lesquels il combat et il produit ?

Lorsque les premières atteintes du mal industriel se

(1) Dans le rapport sur Tétat sanitaire de la Grande-Bretagne, M. Chadwick invoque l'autorité de MM. Villernié et Quetelet, aOn d'étabiir que la taille moyenne est pour les Français de* 5 pieds 4 pouces anglais, pour les Belges de 5 pieds G pouces 3/jo, et pour les Anglais de 5 pieds 9 pouces 1/3. Quant au poids du corps, il serait pour les Français de 1 36 livres ^^/loo ^ vo>i' ^^ poids, pour les Beiges de 1 40 livres w/iûj, et pour les Anglais de t50 livres •8/,oo-

310 iTUDES SUR L'ANGLETERRE.

firent sentir en Angleterre, on essaya d'abord d'en détourner les yeux ; l'on en contesta la réalité. M. Baines, dans ses recherches d'ailleurs pleines d'intérêt, entreprit d'établir que le travail des manufactures n'était pas plus nuisible à la santé des ouvriers que tout autre genre d'occupations. J^e docteur Ure, renchérissant sur cette apologie, représenta les manufactures comme l' Arcadie de la civilisation et comme le palladium des travailleurs. Plus tard» le recensement de la population ayant fait connaître l'effroyable mortalité des districts manufacturiers, et la publication des tables crimindles ayant montré l'accroissement des délits, il ne fut plus possible de prolonger ces illusions. Alors la discussion se porta sur les causes du désordre nouveau qui venait de se révéler. Pendant que l'aristocratie foncière en accusait l'industrie elle-même, et ne voyait dans l'activité des ateliers que des germes de mort, l'aristocratie indu&trielle s'en prenait aux lois eta l'état de la société* Bientôt les avocats des manufactures, quittant la défensive, ont cherché à établir que la condition des populations rurales était encore inférieure à celle des ouvriers fileurs ou tisseurs ; mais tout ce qu'ils ont prouvé, en jetant sur les faits cette cruelle lumière, c'est que le mal existait des deux côtés.

Les désordres qui se manifestent dans les agglomérations industrielles sont-ils la conséquence nécessaire du système manufacturier? Faut-il les considérer comme un accident ou comme un phénomène régulier de la production? Ne peut-on filer et tisser le coton, la laine, le fil ou la soie par grandes masses et à bon marché, en développant toute la puissance des machines, qu'au prix

de cette effro|able série d'horreurs qui sont : la des^ truclion de la famille, FesclaTage, k décrépitude et la démoralisation des enfants, Tivrognerie des hommes, la fNTOstitution des femmes, la décadence uniTerselle delà moralité et de la vie ? Ou bien, n'y a-t-il là que les inévitables douleurs qui accompagnent, dans les sociétés, l'enfantement de toute révolution ?

Certes, s'il fallait acheter la richesse industrielle aux dépens de tout ce qui fait la force d'un peuple, la paiH vreté serait mille fois préférable ; car on ne peut pas abdiquer, pour un morceau de pain, les attributs essentiels de l'humanité, et, comme Fa dit un poëte latin, laisser périr^ pour vivre, le principe même de la vie.

Et propter Titam \iTendi perdere causas.

Si l'industrie, en élevant le salaire des ouvriers, devait infailliblement les corrompre et les énerver, le Standard aurait eu quelqueraison de prononcer cet anathème : « L'Angleterre serait tout aussi puissante et tout aussi heureuse, quand une immense catastrophe engloutirait dans une ruine commune les fabriques du Royaume- Uni. »

Mais je ne puis pas croire que la Providence envoie aux nations des présents aussi funestes. Il n'est pas pos^ sible que le progrès des arts industriels ait pour fin et pour résultat l'abaissement de l'espèce humaine* Quand la pensée de l'homme s'élève, par un efiTort de génie, jusqu'aux grandes combinaisons de la mé^ canique et de la vapeur ; quand il devient en quelque sorte mattre des éléments, il ne se peut pas que ces découvertes ajoutent naturellement à sa faiblesse^ Jusqu'à

ah2 ÉTUDES SUR L'ANGLETERRE.

ce jour, tous les pas faits par la cmlisation ont accru le bien-être ainsi que les lumières ; c^est la destinée du inonde que nous habitons, et cette destinée ne se démen- . lira pas. Seulement, il y a pour les peuples, il y a pour les institutions d'un pays, des époques de transition qui aont traversées par bien des misères. Le système manufiiclurier en Angleterre et ailleurs est dans cette période d*êpreuve. La rapidité même de sa croissance, Fénormité de ses proportions, tout, jusqu'à l'énergie qu'il lui a f^Uu déployer pour percer les rangs d'une société féodale tk powr s'y établir, prouve qu'il est loin encore de son ^at normal. Les forces nouvellement créées, hommes ^t choses, ont à prendre leur équilibre. La manufacture, «nimée par une concurrence sans frein, est semblable aux soldats que Cadmus fit naître en semant les dents du dragon, et qui, à peine nés, s'entre-tuèrent. Évidemment rindustrie obéit aujourd'hui à un mouvement anarchique ; elle fera tôt ou tard un meilleur usage de sa liberté.

Parmi les causes qui prolongent ce malaise temporaire, aucune n'agit plus fortement que l'agglomération ' dans les villes des usines et des ateliers. Les métropoles de l'industrie sont des foyers de corruption, au fond desquels la population ne jouit pas d'une atmosphère plus salubre ni plus morale que dans les grandes réunions formées par les institutions politiques ou par les intérêts commerciaux. Considéré de ce point de vue, Mandiester se place à peu près sur la même ligne que Londres et que Liverpool. Les cités manufacturières ont une influence pestilentielle de moins, quiestroisivetédesclasses pauvres ; en revanche, elles comptent une maladie de

plus, qui est la fermentation développée dans les rangs des ouvriers par le contact étroit des âges et des sexes pendant les longues heures du travail. On arrive ainsi aux mêmes résultats par des chemins difiFérents.

Si Ton veut comprendre à quel point les agrégations urbaines vont contre le but naturel de l'industrie, que Ton regarde les petites villes manufacturières dont Manchester est environné. Là, point de mouvement commercial, point de luxe, peu ou point de populations flottantes, rien de ce qui peut troubler l'économie ordinaire d'une cité ; cependant les désordres y sont les mêmes qu'à Manchester. A Bolton, ville de 50,000 âmes, la durée de la vie moyenne est pour les ouvriers de dix-huit ans, un an de plus qu'à Manchester, et trois ans de plus qu'à Liverpool, mais quatre ans de moins qu'à White-Chapel et six ans de moins que* dans le Strand. Preston, cette manufacture modèle, sombre comme une mine de houille, voit s'accroître d'année en année le nombre de ses malfaiteurs. A Bolton, la police, en 1841 , avait arrêté 2,583 personnes, proportion qui est exactement celle de Manchester. Dans la même ville, on compte 90 maisons de prostitution ; Leeds en renferme 175, et la petite cité de Rochdale, selon le témoignage du missionnaire Logan, réunit une centaine de prostituées du plus bas étage dans un seul district. Les excès de boissorfn'y sont pas moins communs : Bolton compte 289 cabarets à bière ou à genièvre, Leeds 908, et Ashton 117 pour ses 20,000 habitants.

Je pourrais multiplier les exemples ; mais en voilà bien assez pour montrer que l'industrie urbaine, quelques proportions qu'elle affecte, étendue ou restreinte,

314 ÉTUDES 8DE L^AlIGLRBafiE.

qu'elle réunisse 300,000 hommes ou 30,000, se trouve placée dans des conditions tout aussi désavantageuses pour la moralité des ouinriers que pour leur santé. Il faut donc, ayant toutes choses, frapper au plus épais de ces agrégations, afin de les éclaircir. La réforme doit s'attacher à diminuer le contact des ouvriers entre eux dans les manufactures, et à disséminer les manufactures qui se nuisent réciproquement par leur proximité. Les ateliers à sept étages rappellent les maisons élevées de l'ancienne Rome, que Ton comparait à des iles (tiuute), sans doute pour indiquer la nécessité d'isoler, d'environner d'air et d'espace ces bâtiments gigantesques. Le travail est comme le blé, qui, lorsqu'on le sème à l'ombre des grands arbres, vient rare, grêle et manque de vigueur.

Dans l'ordre régulier des sociétés, les villes doivent servir de rendez-vous au commerce, à la richesse, aux lumières. C'est là que viennent s'accumuler ou s'échanger les proiiuits de l'activité humaine; mais ce n'est pas là que doit s'établir l'industrie qui a besoin, pour produire, d'un certain recueillement. Les villes furent d'abord des marchés, et dans ce caractère originel se lit clairement leur destinée finale. Aux villes appartiennent les entrepôts, les magasins, les comptoirs, les banques, les musées, les bibliothèques , les grandes écoles, les clubs, les académies, les arts mécaniques et libéraux; leur lot est assez grand et assez beau, sans y joindre l'industrie.

Dans l'origine de la manufacture, au moment où le travail du coton et par suite celui de la laine cessèrent d'être une occupation domestique, les filatures, cher^

chant des moteurs, s'établissaient le long des cours d'eau, et comme la force hydraulique est le résultat de la pente donnée au courant, les nouveaux ateliers gardaient forcément entre eux une assez grande distance ; chaque fabrique, au lieu de s'agréger à un ensemble déjà formé, devenait un centre autour duquel se groupaient les travailleurs, comme autrefois les paysans sous la protection du château féodal. L'invention de la machine à vapeur a renversé, pour un temps, le cours naturel des choses. Les manufacturiers, au lieu d'aller vers la force motrice, l'ont obligée à venir à eux; et comme le charbon se trouve à peu près partout en Angleterre, ils n'ont plus considéré, pour le choix du lieu où ils devaient se fixer, que la facilité plus ou moins grande que leur ofifraient les centres commerciaux pour acheter les matières premières et pour vendre les produits fabriqués. De là, cette concentration des usines dans les villes principales ou à portée de ces villes ; de là, cet accroissement désordonné de Manchester, de Leeds et de Glasgow.

Le progrès des communications par les routes de terre, par la voie d'eau, ainsi que par les chemins de fer, rend aujourd'hui possible, autant qu'elle est à souhaiter, la décentralisation des manufactures. Une filature peut s'établir à l'orifice d'une mine de houille, sur un canal qui lui apporte le charbon, ou à cheval sur un torrent, sans perdre pour cela les avantages que procure la proximité d'un grand marché. Les fllateurs de Hyde ou de Turton sont rendus en moins d'une heure à la bourse de Manchester, tout comme s'ils habitaient la Petite-lrlande ou les bords de l'Irk. Les distances ont

disparu, récoaomie de temps devient partout facile. 11 n y a donc plus de raison pour se disputer, à prix d'or et aux dépens de la santé, quelques pieds de terrain au milieu d'un fourré impur de rues et de maisons.

La supériorité de la manufacture rurale sur la manufacture urbaine n^est pas une pure conception du raisonnement ; en Angleterre, si je ne me trompe, Texpérience Ta déjà démontrée. Les exemples que l'on en peut citer présentent sans contredit le caractère d'une ébauche imparfaite ou hâtive ; mais, tels qu'ils sont, les germes d'un avenir meilleur pour la classe laborieuse s'y manifestent déjà. Les propriétaires de ces établissements comptent au nombre des hommes les plus intelligents, aussi bien que parmi les plus humains, et leur conduite à l'égard des ouvriers, dans une époque traversée par tant de crises politiques et commerciales, est peut-être le fait qui honore le plus leur pays. Tout le monde en Angleterre rapprochera de cette allusion les noms de MM. Strutt, manufacturiers à Belper, de MM. Greg à BoUington et à Quarry-Bank, de M. Grant à Bury, de MM. Ashton à Hyde, et de MM. Ashworth à Turton.

Il est à remarquer que la première filature établie conjointement, en 1776, par M. Arkwright et par M. Strutt sur les bords de la Derwent, reste encore aujourd'hui un modèle d'organisation et de discipline. De l'autre côté du détroit, les traditions se conservent dans les familles industrielles aussi bien que dans celles de l'aristocratie. Les héritiers de M. Strutt, devenus riches et récompensés de leurs labeurs par un siège au parlement, tiennent à honneur de faire vivre et de mener à bien la colonie d'ouvriers qui s'était formée sous la tutelle de

leur père. Quelque chose de cette magnifique inspiration qui a créé les manufactures survit en eux et ne leur permet pas de dégénérer. La noblesse du travail a ainsi sa chevalerie comme la noblesse sortie de la guerre ; et dans une industrie où les établissements aussi bien que les ouvriers n'arrivent presque jamais à la vieillesse, une fabrique qui compte soixante années d'existence se recommande, non moins qu'un manoir qui daterait du moyen âge, à la vénération du public.

a Les manufactures de cette éminente famille, disait le docteur Ure en 1835 (^), ont fourni, pendant un demi-siècle, un travail régulier et une aisance honnête à plusieurs milliers d^ouvriers. Durant cette longue période, Thabileté, la prudence et les capitaux des propriétaires ont maintenu l'établissement dans un état de perfectionnement progressif à peu près exempt de ces fluctuations qui ont si souvent réduit à la détresse les ouvriers des champs. Telle est la haute réputation de leurs produits, qu'un ballot estampé de leur marque se vend couramment sans examen sur tous les marchés du monde. Sous leurs auspices s'est élevée la jolie ville de Belper, bâtie et pavée en pierres de taille, avec des maisons commodes^ où les familles de la classe laborieuse coulent doucement leurs jours. Les filatures, élégamment construites en pierre, ainsi que celles de Milford, situées à trois milles au-dessous, sont mises en mouvement par 18 grandes roues hydrauliques qui ont la force de 600 chevaux. Un régulateur attaché à chaque roue en modère ou en active la vitesse, selon les besoins du travail. Comme on n^emploie pas de machines à vapeur, ce village manufacturier a tout le pittoresque d'un paysage italien, avec sa rivière, avec ses rivages boisés et les collines qui ferment l'horizon.

(( Un réfectoire très-propre a été ménagé dans les bâtiments. Les ouvriers qui le désirent peuvent s'y procurer pour un sou {halfapenny) une pinte de thé chaud ou do café avec le sucre et

(^} Philo$ophy of manufactures,

348 ÉTUDES StJll L'ANGLBTERBE.

to lait. Ceux qui prennent régulièrement part à ee rafraîchissement ont droite an outre, aux oeosultatioos du médecin. Une ^\ei de dan«B est ausii ouverte pour servir à la récréatien des jeunes fl)lç^ et ^es jeunes garçons, l^ pr^anufi^cture est parf^ir tement aér^e et aussi propre que le ^lon d'une bonne maison. Les enfants sont bien constitués et travaillent avec une dextérité qui annonce leur contentement. »

Les propriétaires de cette manufacture Teillent, comme on voit, avec une grande sollicitude au bien-être et à la moralité des ouvriers. Ils ont établi de^ écoles de jour pour les plus petits enfants, des écoles du soir et du dimanche pour ceux qui sont occupés pendant la journée. Les femmeSj, avant d'entrer dans la filature, prennent des vêtements de travail, et sont tenues de garder une propreté minutieuse. Enfip, si Ton n'admet pas complètement, avec le docteur Ure, la supériorité des habitants de Belper, sous le rapport des mœurs et de la santé, il faut reconnaître que ceux qui ont vécu pendant quelques aqnées de ce régime sont plus heureux et plus moraux que les autres ouvriers.

Une autre république industrielle a été fondée par la famille Grcgà Quarry-Bank, près de Wilmslow, dans le comté de Chester. J^a maison Qreg, qui a donné aussi lin membre au parlement, tient le premier rang dans \ti manufacture. Elle consomme annuellement près de 4 millions de livres de coton, possède 5 filatures, 4,000 métiers à tisser, et emploie plus de 3,000 personnes à Bury, à BoUington, à Caton, à Lancaster ou à Wilmslow. l^a filature de Quarry-Bank a cela de particulier, que l'on y occupe principalement des apprentis tirés de la maison de charité de Livet^pod, ainsi que cela

MANCtlBSTEII. 3i9

sa pratiquait dans l'origine des manufactures et à l'exemple d'Arkwright. M. Greg avait d'abord employé des jeunes garçons ; il préfère aujourd'hui les jeunes filles, qui se laissent plus aisément diriger. La filature forme ainsi une sorte de pépinière ou de pensionnat industriel. On nourrit, on Tèt et Ton élève ces enfants, qui étaient abandonnés, et qui retrouvent une famille dans Fenceinte des travaux. On leur enseigne la lecture, Fé-* criture et Farithmétique ; les filles apprennent en outre à coudre et à s'acquitter des diverses fonctions du ménage. Chaque jour, les pupilles de M. Oreg vont prier Dieu dans une chapelle élevée par ses soins. Cette jeunesse grandit sous les yeux de ses maîtres, (|ui se partagent la surveillance, et, quand les jeunes filles sont en âge de se marier, elles épousent quelque ouvrier de la fabrique. On leur donne alors un salaire plus élevé, pour les mettre en état de couvrir les premières dépenses de leur établissement. La santé des apprentis est tellement supérieure à celle des habitants du Lancashire, que Fon compte à peine un décès sur 180; et, quant au succès des ménages sortis de la manufacture, M. Greg affirmait en 1833 que deux seulement étaient tombés à la charge de la paroisse en quarante ans.

Il est vrai que les apprentis de Quarry-^Bank gagnent bien le pain qu'on leur donne et qu'ils méritent le soin que Fon prend de leur avenir. La plupart travaillent douze heures effectives par jour. M. Robert Greg, à qui Fon demandait dans Fenquâte de 1833 si ses enfants étaient disposés, après une journée aussi bien remplie, à fréquenter Fecole du soir, et s'ils profitaient de cet enseignement, répondit ; a Nous n'avons pas d'exetnple du

contraire ; nous trouTons que les enfants sont beaucoup plus fatigués et bien moins disposés à aller à 1^ école après un jour de fête qu^après un jour de travail ; le dimanche, ils demandent toujours à se couchor plus tôt. » Le docteur Ure rend le même témoignage des apprentis employés dans les filatures de MM. Ashworth et de MM. Grant, qui se font remarquer, suivant lui, par un regard aussi clair et par un air aussi dispos que les enfants que Ton voit dans les écoles pendant le jour. La comparaison pèche par sa base. On conçoit que les apprentis d'une manufacture bien ordonnée, étant mieux nourris et mieux surveillés que les autres enfants, ne paraissent pas inférieurs à ceux-ci en force ni en intelligence, malgré la surcharge d^ un travail continu; mais qui osera dire que ces petits esclaves ne sentiraient pas s'accroître leur vigueur et s'étendre la portée de leur esprit avec une tâche moins accablante? Je plains ceux qui trouvent naturel qu'un enfant, après avoir travaillé douze heures, aille s'enfermer encore pendant deux heures dans une salle d^étude, et que son attention soit incessamment attachée à un objet ou à un autre, sans autre repos que le temps du sommeil. II me parait que celui qui envoie la rosée aux plantes a voulu qu'il y eût aussi pour l'homme, dans le travail quotidien, des intervalles consacrés à rafraîchir son imagination et à soulager son cœur.

On vient de voir ce que les frères Greg ont fait pour leur colonie d'orphelins. Examinons maintenant comment ils ont organisé le travail pour les familles. Deux lettres non signées, mais que la voix publique attribue à M. R. H. Greg, ont paru dans le n* 67 de k

Revue de Westminster. Elles renferment des renseignements d'un si haut intérêt, qu'on nie pardonnera d'en reproduire la substance, tantôt par l'analyse et tantôt par la traduction. En suivant ce récit, remarquable à tant d'égards, on croirait assister à la fondation d'une colonie en pays lointain.

ce Nous prîmes possession de cette Olature, mes frères et moi, dans rëté de 1832. Nous n'y trouvâmes que les murs, avec une vieille roue hydraulique, et environ cinquante maisons d'ouvriers (cottages). Ces chaumières étaient généralement bien construites et d'une grandeur raisonnable, mais mal entretenues et manquant d'eau^ de hangars à charbon, de placards, de toutes les choses essentielles à la propreté et au comfort. Deux ou trois familles résidaient dans ce lieu; mon premier soin fut de donner congé à ces aborigènes, et de commencer Toeuvre à nouveau.

« Les deux premières années furent presque entièrement employées en travaux d'appropriation, à bâtir, à rétablir les réservoirs et le moteur, à construire la charpente, à monter les machines, à poser les conduits pour le gaz et à rassembler le nombre nécessaire d'ouvriers. Dans cette recherche, nous jetâmes nos vues sur les familles que nous connaissions pour honnêtes ou qui passaient pour telles, et qui nous donnaient l'espoir, si nous leur procurions une certaine aisance, de rester auprès de nous et de s'attacher à l'établissement. Il s'agissait de les amener à trouver et à se créer un foyer domestique {home), de leur faire perdre graduellement ces habitudes remuantes et vagabondes qui caractérisent la population manufacturière, et qui forment le plus grand de tous les obstacles à l'amélioration de son sort. Dans cette pensée, et afin de leur donner une occupation innocente aux heures de loisir, nous fîmes l'acquisition de trois champs situés entre les chaumières et la manufacture, et nous les divisâmes par des haies d'épine de manière à attacher un jardin à chaque maison.

« Au printemps de 1834, les constructions étant à peu près

322 ÉTiJDBS sot l'arglbtsrhe.

termiDées et ane population nombreose établie sur les lieux^ je jugeai qu'il était temps d^instituer une école du dimanche pour DOS enfants. Je fis d*abord part de mes vues aux plus âgés; ceux-ci les ayant accueillies et ayant offert le^rs services, je convoquai une réunion générale des ouvriers. Le règlement fut arrêté, le comité formé, les maîtres désignés, et Técole s'ouvrit le dimanche suivant dans une cave, les enfants qui se présentaient étant en plus grand nombre que nous n'en pouvions recevoir... La classe des filles renferme aujourd'hui 160 enfants, et celle des garçons tSO. Chaque classe est sous la direction d'un surintendant et d'un certain nombre de maîtres qui remplissent gratuitement ces fonctions, se relevant de deux dimanches l'un. Les maîtres sont des hommes et de jeunes femmes attachés à la manufacture. Le surintendant, le trésorier et le secrétaire sont élus tous les ans par les maîtres assemblés, et le comité est désigné aussi par la voie de Télection. Le surintendant de récole des filles, qui dirige cet enseignement, est lui-même un apprêteur, et il travaille, durant la semaine, avec autant de lèle et d'humilité que le plus humble de ses compagnons; mais lorsque le travail de la semaine est terminé et que se lève le soleil du dimanche, qui rend l'ouvrier libre comme le maître, le digne homme se couvre du long manteau noir, qui est le signe distinctif de sa fonction, prend sa canne et son chapeau à larges bords, et, métamorphosé ainsi en ministre méthodiste, il devient l'ami, le pasteur de ses voisins, l'homme le plus important el le plus honoré de notre petite société.

a Dans l'automne de la même année, nous ouvrîmes nos classes de dessin et de musique. La classe de dessin se fait tous les samedis soirs en hiver, de six heures à sept heures et demie ; la moitié du tpmps se passe à dessiner, l'autre mojtié s'emploie en leçons d'histoire naturelle et de géographie. Je la dirige moimême ; elle se compose de 25 jeunes garçons, dont quelc[uesuns ont fait de grands progrès. Dans la semaine, ils s'occupent le soir chez eux à copier des dessins que nous leur prêtons ; cela remplit leurs heures de loisir et les attac}ie au fuyer domestique, jce qui est le principal objet que j'ai en vue. Aussitôt que la classe de dessin est terminée, la classe de musique com*

MANCaBSTEft. 323

inence et dure jusqu'à neuf heures. Cette réunion se compose de jeunes filles et déjeunes hommes, au nombre de vingt-huit. Nous nous bornons à la musique sacrée. La classe de musique est très-populaire, surtout parmi les jeunes filles, et Ton considère comme un grand privilège d'y être invité. » «

Les propriétaires de rétablîsseriient ne se contentent pas de pourroir à la culture intellectuelle et morale de la jeune population qui croit sous leurs yeux. Persuadés que l'oisiveté est la principale cause de la dépratation, et que les ouvriers ti'iraient pas au cabaret, si on leur offrait des amusenients honùêies dans leurs momèùts de repos, ils ont organisé un lieu de récréation et ont établi des jeux. Us ont voulu rendre le travail attrayant, et, après avoir poursuivi l'ignorance, combattre l'ennui.

« Nous eûmes la Jrensëe, drt M. Oreg, d'instituer des jeu* et des exercices gymnastiques. Nous réservâmes, dans cette intention, un champ situé auprès de la filature, et qui devait d'abord être partagé en jafdins, puiè, profitant d'un jour de fête et d'une belle après-midi, nous appelâmeà lè^ gardons et fi'ous nous mîmes à Fœuvre. Ott certwmença par te pâiet, fa fca4le, le jeu de cricket^ et le cheval fondu. Mais le nombre des joueurs s'augmentant, et le champ de récréation se remplissant chaque jour davantage, d'autres jeux furent introduits ; on fit des règlements pour maintenir Tordre, on assigna une place particulière à chaque jeu, ei Ton choisit un certain nombre de personnes pour y présider. Les filles prenaient un coin du champ et les garçons un autre, menant leurs jeux séparément. L'été suivant, nous établîmes une escarpolette ; on se mit à jouer aux grâces^ aux boules, à la corde roide et à la balançoire. Le palet est le jeu favori des hommes, le cerceau et la corde roide ceux des garçons, le cerceau et Pescàrpoïétte ceux des jeunes filles ; l'escarpolette est perpétuellement en réquisition. Au moyen dii cerceau, les garçons et les filles peuvent jouer ensemble, et nous encourageons cette camaraderie comme développant les

3^4 ÉTUDES StR L'ANGLETERRE.

bonnes manières, la douceur des sentiments, et la notion des convenances ainsi que des devoirs respectifs.

a Au commencement de ces jeux^ les actes de rudesse et d'inconvenance n'étaient pas rares; mais comme je me faisais un devoir d'assister aux amusements, et comme je donnais à entendre que les jeux cesseraient au moment où je me retirerais, je pus observer ceux qui s'écartaient des bonnes manières, et je parvins par degrés à les y ramener. Voici bientôt trois étés que le cbamp de récréation est ouvert, et pendant la saison actuelle je n*ai pas remarqué un seul acte d'inconvenance ni de grossièreté. Ma présence est devenue inutile ; cependant j'assiste généralement aux jeux, parce que j'en jouis autant que les ouvriers, et que c'est pour moi une excellente occasion d'entamer avec eux des relations. Le cbamp de récréation n'est ouvert que les samedis soirs et les jours de fête durant l'été, v

Mais la partie la plus remarquable de ce plan de civilisation, appliqué à la classe ouvrière, consiste dans les efforts que MM. Greg paraissent avoir faits pour rehausser les ouvriers à leurs propres yeux et pour leur doqner, avec les habitudes d'une société décente, le sentimentde leurdignité. La philanthropie, dans ses moments d'erreur, s'est quelquefois proposé d'élever les travailleurs au-dessus de leur condition ; de là, tant de positions équivoques, d'individus déplacés, d'existences manquées. MM. Greg agissent plus raisonnablement ; c'est la condition même des classes ouvrières qu'ils cherchent à élever. Ils renvtrsent la barrière qui séparait les manufacturiers de ceux que les manufacturiers emploient, et les uns déposant leur hauteur, les autres se dépouillant de leur grossièreté, le rapprochement devient possible. Ecoutons encore M. Greg. • ,

« Un des expédients les plus heureux auxquels nous ayons eu recours pour civiliser nos ouvriers a été celui de leur don-

manghestëh. 3^5

ner des soirées pendant Thiver. Nous réunissons ordinairement trente personnes, les plus âgés des jeunes filles el des jeunes garçons, en nombre égal. Ils viennent sur une invitation spéciale; Ton envoie à ciiacun d'eux une petite carte imprimée sur laquelle sont indiqués le jour et l'heure de la réunion. 11 entre dans nos plans de montrer autant d'égards qu'il est possible à ceux que j'engage ainsi à se joindre à notre société. Nous ne les invitons pas indistinctement, et parmi tant d'ouvrier^ que j'emploie, il en est nécessairement quelques-uns qui^ d'après mon système, n'ont jamais pris part à ces soirées. Nous portons sur notre liste ceux qui se distinguent de leurs camarades par le maintien et par le caractère, et ceux auxquels il n'a manqué pour se polir qu'un peu d'encouragement et la fréquentation de la bonne société. J'ai soin de n'oublier entièrement aucune famille ayant des membres en âge de participer à ce divertissement, surtout lorsqu'ils fréquentent l'école du dimanche; en sorte que, sur les trois cents ouvriers de la manufacture qui vivent dans notre colonie^ le nombre des éiigibles s'élève à cent soixante. Parmi ceux-ci, toutefois, les plus distingués, ceux qui forment l'aristocratie de l'endroit, sont invités plus fréquemment que les autres, soit parce que leur présence est absolument nécessaire pour le bon ordre et pour le succès de la réunion, soit parce que nous voulons montrer par ^es attentions particulières le cas que nous faisons d'eux.

Ces soirées se tiennent dans la salle de l'école, que j'ai disposée avec élégance, qui est garnie de bustes, de peintures, et où se trouve aussi un piano. Gomme elle est attenante à ma maison, cette proximité facilite les arrangements à prendre pour les rafraîchissements ainsi que pour les jeux. Avant l'arrivée de nos hôtes ; des livres, des magasins pittoresques ou des dessins sont placés sur les tables ; ils s'amusent à les parcourir, jusqu'à ce que l'on serve le Ihé. Le thé et le café circulent ensuite de main en main, et ils causent avec moi ou entre eux jusqu'à la fin du repas. Je vais d'une table à l'autre, et j'en trouve toujours plusieurs qui sont capables non-seulement de faire une question ou d'y répondre, mais encore de soutenir la conversation d'une manière qui vous surprendrait. Je ne I. 28

m'adresse jamais à toute la société à la fois, et j'évite, autàut que possible, toute gène, toute formalité^ les traitant comme s'ils étaient dans mon salon et comme mes amis et mes égaux. Après le thé^ nous nous mettons à nos amusements, qui consistent à réunir les fragments d'une carte de géographie ou d'une gravure, à jouer aux dames ou aux échecs, à bâtir des châteaux de cartes, à nous livrer à des expériences amusantes de physique. Ceux qui ne jouent pas lisent ou discutent les nouvelles de la semaine et la politique de la colonie. Quelquefois nous avons un peu de musique et de chant; vers la fin de la soirée, pour réveiller les esprits, nous nous rabattons sur les jeux de Noël, tels que les propos interrompus, la toilette de madame, colin-maillard, etc. Quelques minutes après neuf heures, je leur souhaite une bonne nuit, et ils se dispersent.

« J'aurais dû ajouter qu'une petite antichambre est annexée à l'école, que mes hôtes y déposent leurs bonnets ainsi que leurs chapeaux, et qu'ils y trouvent toujours un bon feu ; de sorte qu'après leur promenade du soir, ils entrent dans la salle propres et dans une tenue qui fait honneur à leur goût. Les filles et les garçons s'asseyent à des tables àifférentes pour prendre le thé ; mais, dans le cours de la soirée, les rangs sont rompus, et les deux sexes se livrent de concert à différents * jeux. Les réunions que j'ai décrites sont celles des adolescents; mais quelquefois nous avons une soirée d'enfants. €es soirées sont les plus agréables, car la réserve, qui est de mise dans une réunion moins jeune, deviendrait ici inutile et déplacée 11 y a donc beaucoup de rires, de charges comiques et de gaieté. Les réunions ont lieu toutes les trois semaines durant Thivcr, le samedi soir; ce jour-là, les classes de dessin et de musique doivent vaquer. »

Si Ton ajoute que la séparation des sexes existe dans les ateliers de M. Greg, que la plus grande politesse est exigée des contre-maîtres, et la plus rigoureuse décence des ouvriers, que Feau des chaudières est utilisée pour fournir des bains chauds aux familles, que les jeune

filles de dix-sept ou dix-huit ans qui se dislinguent par leur bonne conduite reçoivent en forme de décoration une croix d'argent qui les encourage en les honorant aux yeux de leurs compagnes, on aura une idée de ce que peut faire, pour le bien-être et pour la moralité de cinq ou six cents travailleurs, l'humanité intelligente et résolue d'un seul homme. M. Greg a commencé, selon mon humble opinion, la science que j'appellerai l'économie morale des manufactures. S'il n'en a pas donné le dernier mot, c'est d'une part qu'en prenant soin d'améliorer la condition de ses ouvriers, il n'a cependant établi entre eux et lui aucune communauté d'intérêts ; c'est d'autre part qu'il lui a manqué, pour agir plus fortement sur les esprits, ce principe d'autorité qu'aucun homme et qu'aucune classe d'hommes ne représente de nos jours. '•

Dans les établissements dirigés par les frères Ashton et par les frères Ashworth, la sollicitude du maître pour Fouvrier ne descend pas aux mêmes détails, elle est plus extérieure et ne suit guère la population hors de l'atelier; mais chacune de ces réunions industrielles a une physionomie qui lui est' propre et qui demande à être mise en relief.

La petite ville de Hyde n'était, au commencement du siècle, qu'un hameau de huit cents âmes planté sur une colline argileuse, dont le sol ne nourrissait pas ses habitants. Les frères Ashton ont peuplé et enrichi ce désert. Dix mille personnes sont aujourd'hui établies autour de leurs cinq filatures, où le salaire quotidien s'élève à 25,000 fr. par jour (7,500,000 francs par an). Le chef de cette famille, le seigneur du lieu, M. Thomas Ashton,

s'est construit une charmante villa au milieu des arbres et des fleurs ; de l'autre côté de la route, on aperçoit ses deux manufactures situées entre un torrent qui fournit l'eau pour les machines à vapeur, et deux mines de charbon qui en alimentent les foyers. M. T. Ashton emploie 1 ,500 ouvriers des deux sexes ; une salle immense, chargée de métiers à tisser, en réunit 400. Les jeunes filles sont bien vêtues et décentes ; un uniforme de travail, espèce de tablier qui descend des épaules jusqu'aux pieds, protège, comme à Belper et comme à Turton, la propreté de leurs vêtements ; la santé des hommes ne paraît pas mauvaise, mais je n'ai vu nulle part ces formes robustes ni cette fraîcheur que le docteur Ure paraît avoir remarquée huit ans plus tôt.

Les maisons habitées par les ouvriers forment de longues et larges rues. M. Ashton en a bâti 300, qu'il loue à raison de 3 shillings ou de 3 1/2 shillings par semaine (200 à 225 francs par an). Chaque maison renferme au rez-de-chaussée un parloir ou salon, une cuisine et une arrière-cour ; au premier étage, deux ou trois chambres à coucher. Sur le prix du loyer, le propriétaire prend à sa charge l'approvisionnement d'eau, les frais de réparation et les impôts locaux. Une tonne de charbon ne coûtant que 8 à 9 shillings, le chauffage est presque gratuit. A toute heure du jour, on trouve dans chaque maison de l'eau chaude et le feu allumé. Partout règne une propreté qui annonce l'ordre et l'aisance. L'ameublement, quoique très-simple, atteste le goût du comfort ; dans quelques maisons, on aperçoit une pendule, dans d'autres un sofa, dans d'autres encore un piano ; les livres ne sont pas rares, mais j'ai vu peu de Bibles, ce

qui semble attester cette indiflférence religieuse qui a été signalée parmi les ouvriers de M. Ashton.

A défaut de religion, l'on a du moins cherché à répandre l'instruction parmi eux. 11 résulte d'un tableau communiqué en 1833 à la commission des manufactures que, sur 1 ,1 75 ouvriers, 87 ne savaient ni lire ni écrire, 512 savaient lire, 576 lisaient et écrivaient couramment. La proportion des ouvriers lettrés est ici infiniment supérieure à celle que présentent les manufactures de Manchester et de Glasgow. M. Ashton a élevé une magnifique maison d'école, qui sert en même temps de chapelle, et où 700 enfants se réunissent le dimanche. Il y a en outre des classes le soir pour les plus avancés, et, dans le jour, chaque famille peut y envoyer ses petits enfants pour une rétribution modique de 2 pence (20 centimes) par semaine, M. Ashton prenant les maîtres à, ses frais. Il paraît cependant que le nombre des enfants, qui mettent cet enseignement à profit, est très-restreint ; les parents préfèrent en général les laisser vaguer dans les rues. En revanche, la musique a plus d'attraits pour cette.population ; les ouvriers ont contribué spontanément à l'érection de l'orgue jusqu'à concurrence de 160 liv. sterl.

Pour se consoler de ce que ses efforts n'obtiennent pas un succès complet, M. Ashton jette volontiers un regard sur le passé, ce J'ai vu le temps, me disait-il, où, sur trois cents personnes assemblées dans une taverne de Birmingham, une seule se trouvait en état de lire le journal aux autres. » 11 croit aussi que la moralité n'a pas fait moins de progrès que l'instruction, et cette illusion lui est permise, quand il contemple les résultats de

Tordre qu'il a établi. La population de Hyde tranche honorablement sur les autres villes manufacturières ; le genièvre n'y a pas eucore élevé ses palais ; on y voit peu d'ivrognes, et Ton n'y souffre pas de prostituées. Les naissances illégitimes sont assez près ; par une exception peu commune dans les districts industriels, les femmes mariées s'occupent généralement de leur ménage, ou, quand elles travaillent à la filature, elles payent une jeune servante pour prendre soin de leurs enfants.

Je demandais à M. Ashton si les ouvriers de ses manufactures, recevant des salaires beaucoup plus élevés que les journaliers et que les laboureurs, trouvaient le moyen de faire des économies. « Quelle est la classe en Angleterre, me répondit-il, qui fait des épargnes sur ses revenus? » En effet, nous exigeons des ouvriers des vertus dont les maîtres ne donnent pas l'exemple. On veut que les classes inférieures économisent sur leur nécessaire, dans un temps où les classes supérieures ne savent pas économiser sur leur superflu. Quel grand seigneur ne dépense pas chaque année la rente de ses terres, et souvent même n'en hypothèque à l'avance le produit? Un fabricant ou un négociant augmente sa fortune par des spéculations ; mais quand il a cessé d'acquérir, c'est tout au plus s'il conserve ce qu'il a amassé. Dans les rangs de la classe laborieuse, on épargne pour entrer en ménage ; mais la famille une fois fondée, on vit au jour le jour, et l'on s'en remet à la destinée. En France, l'habitude de l'épargne dure plus longtemps, parce que chacun vise à devenir propriétaire ; mais en Angleterre, on ne saurait se proposer un tel but. Plus un peuple est riche, moins il est économe ; il n'y a pas d'ouvriers

mieux payés ni plus dissipateurs que les ouvriers anglais. En général, l'accumulation des capitaux ne s'opère pas dans la Grande-Bretagne par le même procédé que chez nous. L'Anglais s'enrichit par ce qu'il produit, et le Français par ce qu'il épargne. Si nous avons, sous ce rapport, les vertus antiques, nous avons aussi contracté quelque chose de la stérilité de cet ordre social. Nos voisins sont moins modestes dans leurs appétits; mais, s'ils consomment beaucoup, ils créent davantage encore. Notre richesse vient principalement de l'économie et la leur delà production.

L'ouvrier des manufactures, dans la Grande-Bretagne comme en France, est à coup sûr le moins prévoyant et le moins économe de tous les ouvriers. Si Ton examine comment se répartissaient entre les comtés les 20 millions sterling qui représentaient, au 20 novembre 1842, les dépôts versés dans les caisses d'épargne de l'Angleterre, on trouvera sans doute que le comté de Lancastre y contribuait pour une somme considérable ; car sa part était alors de 1,550,430 liv. sterl. (39,435,965 fr.). Cependant il suffit de rapprocher cette somme du chiffre de la population, pour reconnaître aussitôt que la proportion des versements à Manchester et à Liverpool est bien inférieure à la moyenne des dépôts dans le royaume. La moyenne des versements en Angleterre donne un déposant par vingt-un habitants, tandis que le comté de Lancastre ne présente qu'un déposant par trente-trois habitants. Londres et les districts agricoles gardent un grand avantage sur les districts purement industriels. Ainsi, l'on compte un déposant sur quatorze habitants dans le comté de Middlesex, qui embrasse les trois quarts

de la population métropolitaine ; la cité de Londres, ville de boutiquiers, de commis et d^artisans, offre Tincroyable proportion de un déposant sur trois habitants (40,652 déposants sur 125,000 habitants) ; le comté d'York, district semi-manufacturier, semi-agricole, donne un déposant sur dix-huit habitants ; et parmi les comtés exclusivement agricoles, ceux de Kent et de Hampshire présentent un déposant sur dix-huit habitants ; celui de Salop, un déposant sur quinze habitants ; enfin, celui de Devon, un déposant sur douze habitants. Chez nous, ainsi que Ta dit M. Charles Dupin, la terre est la caisse d^épargne des populations rurales. Mais, parmi les populations urbaines, Tinfériorité des villes de fabrique, sous le rapport de l'économie et de la prévoyance, n'est pas constatée par des faits moins nombreux. Au 31 décembre 1837, les caisses d'épargne de Lyon, Saint-Étienne, Mulhouse, Reims, Lille, Rouen et Elbeuf, villes manufacturières dont la population réunie dépassait 400,000 âmes , avaient en dépôt 10,506,445 francs. A la même époque, dans les villes non industrielles de Versailles, Saint-Germain, Orléans , Fontainebleau , Corbeil , Meaux , Compiègne, Senlis, Strasbourg, Nancy, Metz, Rennes, Rayonne et Pau, dont la population réunie n'atteignait pas au chiffre de 400,000 âmes, les caisses d'épargne avaient en dépôt 14,331,766 francs. Je ne parle pas des cités maritime!^ ou commerçantes, telles que Rordeaux, Marseille, Nantes, Samt-Malo, Saint-Rrieuc, Cherbourg, Rrest et Toulon, qui, avecun nombre à peu près égal d'habitants, avaient versé 19,514,007 francs. Ls fait dominant ici, est l'influence des capitales sur les

épargnes de la nation. A la fin de 1842, les habitants de Middlesex avaient déposé dans les caisses d'épargne de l'Angleterre, 2,959,954 liv. sterl. (75,478,827fr.), le septième environ des dépôts du royaume. A la même époque, la caisse d'épargne de Paris avait reçu 95,000,000 francs, soit à peu près le tiers des dépôts.

En 1833, le parlement britannique, voulant encourager la prévoyance dans les rangs des classes laborieuses, décréta que tout individu, de l'âge de vingt à trente ans, qui déposerait 5 shil. par mois dans une caisse d'épargne, recevrait du gouvernement, à Tâge de soixante ans, une pension viagère de 20 liv. slerl. (510 fr.). Ainsi, moyennant le modique retranchement de 20 centimes par jour sur le salaire quotidien, l'ouvrier anglais peut assurer une pension de retraite, l'indépendance et le repos à sa vieillesse ; il est placé par la société sur la même ligne que les invalides de la marine et de l'armée. Néanmoins, soit que la pensée de cette belle fondation n'ait pas été comprise, soit que la loi ait devancé les mœurs, il paraît qu'un très-petit nombre d'ouvriers se présentent pour revendiquer le bénéfice de l'acte rendu en 1833 (*). En 1844, les sommes déposées dans cette intention n'excédaient pas 300,000 liv. sterl.

L'ouvrier, quand il n'est pas absorbé par les nécessités du moment porte rarement ses regards au delà des éventualités les plus prochaines. 11 prévoit la maladie, il ne prévoit pas la vieillesse ; et de là, le succès des sociétés de secours mutuels dans les grands centres d'industrie.

(1) Un comité, présidé par M. le comte Mole, est en instance auprès du gouvernement français pour obtenir une mesure semblable en fa* veur de nos ouvriers.

334 ÉTIJBCS SUR L^AfÎGLETERRE.

Sur 7,690 sociétés de secours mutuels, qui existaient^ Angleterre vers la fin de Tannée 1842, le comté de Lancastre en possédait 91 4, et le comté d'York 747, réunissant ensemble un capital d'environ 5,000,000 de francs, ou le cinquième des sommes versées. Les sociétés de secours mutuels sont de véritables compagnies d'assurance contre les maladies qui peuvent atteindre l'ouvrier, et contre les accidents du travail ; il reste à lui faire comprendre la nécessité de préparer, à ses vieux jours, une autre existence que le pain de l'aumône, et une autre retraite que la maison de charité.

La manufacture de M. T. Ashton présente un contraste parfait avec celle de M. H. Ashworth, contraste aussi grand que l'est, dans des conditions également honorables, celui de leur caractère personnel. M. Henry Ashworth est une figure austère qui allie la rigidité du quaker à l'énergie que donnent l'esprit d'entreprise et les intérêts mondains. Sa philanthropie n'est pas bornée par l'horizon de sa filature; il s'occupe d'idées générales, il est membre de la société de statistique et de la ligue qui combat les lois sur les céréales. Il tient à la règle autant qu'au progrès, et dans sa maison, tout est écrit, les devoirs du maître comme ceux de l'ouvrier. M. Thomas Ashton est, lui, un homme essentiellement pratique, qui ne refuse pas ses sympathies au bien général, mais qui songe principalement à celui qu'il peut réaliser dans sa propre sphère. Sorti de la classe laborieuse, il en a gardé la simplicité ainsi que la bonhomie. C'est un vieillard encore ingambe qui est dans toute la verdeur de son bon sens. Il n'a pas voulu de règlements écrits dans sa manufacture, les trouvant gênants pour le bien et inef-

MANCHESTËtt. 335

lîcaces contre le mal. « L'autorité du manufacturier, dit-il, doit être absolue ; c'est un gouvernement qui doit être despotique, si l'on veut qu'il soit paternel. Il faut qu'il ait le droit de fermer les yeux sur des négligences accidentelles, et, en cas d'habitude, il vaut mieux renvoyer un ouvrier que de le punir. Les amendes, dont on frappe lés femmes ou les enfants, partent d'un mauvais système, et celte retenue exercée sur les salaires aigrit le plus souvent sans corriger. »

Les deux filatures des frères Ashworth peuvent occuper cinq cents ouvriers des deux sexes, et font vivre mille personnes, hommes , femmes ou enfants. Ce sont des édifices comparativement récents et dans le site le plus romantique. La manufacture* de Turton est cachée dqns un pli du vallon, entre deux collines boisées, dont la maison de M. Henry Ashworth, d'un côté, et de l'autre les chaumières des ouvriers, couronnent les sommets. La manufacture d'Égerton, remarquable par une immense roue hydraulique de soixante pieds de diamètre, dont je n'ai vu la pareille qu'à Wesserling, occupe le fond d'une vallée plus ouverte ; et les maisons des ouvriers, comme pour donner la bienvenue aux visiteurs, sont rangées des deux côtés de la route. Je préfère, pour mon compte, les chaumières de Turton, à cause du petit jardin qui s'y trouve joint, et dans lequel on peut culti* ver des arbustes ou des fleurs. L'un et l'autre village sont construits du reste sur le même plan. Rien de plus comr mode que ces habitations, dont l'aménagement intérieur invite à l'ordre et à la propreté. Un fourneau en fonte, qui sert à cuire le pain aussi bien que les aliments, est fixé au foyer de chaque cuisine ; l'office est assez vaste

pour recevoir toute sorte d'approvisionnements ; l'étage supérieur renferme souvent quatre chambres. Mais ici l'intention bienveillante du propriétaire a devancé de trop loin les habitudes des ouvriers qu'il emploie. Les gens du peuple n'ont pas le sentiment de la pudeur assez développé pour consentir à séparer les enfants des deux sexes pendant la nuit. Il n'y a jamais que deux chambres occupées dans la chaumière ; et c'est déjà beaucoup que les parents sentent la nécessité d'étendre un rideau ou de mettre une cloison entre eux et leurs enfants.

A Turton et à Égerton, comme à Hyde, l'on n'admet dans la filature que les femmes qui ne sont pas mariées. Pour former un intérieur à leurs ouvriers, MM. Ashworth distribuent quelques travaux à domicile, et occupent les femmes qui restent chez elles à dévider ou à réparer ; cela aide, sans être lucratif. Néanmoins un ménage n'arrive à l'aisance que lorsqu'il peut associer les enfants au travail. 11 y a plaisir à voir le bon ordre de ces intérieurs avec leurs armoires remplies de linge et de vêtements de rechange, avec leurs meubles polis et leur vaisselle luisante, avec des livres partout, des livres de piété ou d'histoire, tels que la Bible et la traduction da Mémorial de Sainte-Hélène ^ des journaux hebdomadaires, et particulièrement Vanti-bread tax ctrctdar. Le loyer de chaque maison ne revient pas à plus de 200 à 250 francs par an, elles coûtent 3,000 francs a construire; c'est donc un placement à 7 ou 8 pour 100. Les ouvriers recherchent ces habitations, auxquelles rien dans les environs ne saurait se comparer (*).

(i) Quelques tentatives du même génie ont été faites en France et eu Belgique. A Verviers, M. Biolley a fait construire de peliles maisons

MM. Ashworth ont acheté une grande étendue de terrain, afin de pouvoir exclure les cabarets de leurs villages. Ils attachent une grande importance à la moralité des ouvriers, et ne reçoivent pas ceux qui sont mal notés ; plusieurs de ceux-ci demeurent fixés, depuis dix-huit ans, auprès de leurs établissements, et'M. H. Ashworth affirme qu'il a vu leurs mœurs s'améliorer d'année en année. Cependant, malgré la discipline sévère qui règne à Turton, en trois ans et demi, sur une seule filature, on a compté vingt-quatre naissances illégitimes. M. Ashworth fait remarquer que la séduction est rarement pratiquée dans la filature même, et que les séducteurs, à l'exception d'un seul, appartiennent à des établissements voisins ; mais qu'importent le nom et le lieu ? 11 faut bien que le régime des manufactures amollisse la vertu des femmes, puisqu'elles cèdent avec cette facilité.

Les ouvriers de Turlon et ceux de Hyde ne sont pas étiolés au même degré que ceux de Manchester ; mais si la charpente est plus solide, l'écorce paraît aussi plus grossière. M. Ashworth reconnaît que Tintelligence n'éprouve pas dans ces lieux écartés le même frottement que dans les grandes villes; les ouvriers sont moins habiles, quoique plus appliqués et vivant mieux. J'ai lié conversation avec plusieurs d'entre eux, que j'ai trouvés rès-préoccupés du sort des ouvriers sur le continent, et

avec jardin qu'il loue à ses ouvriers, à raison de 100 francs par année. Celles que M. Davilliers a bâties sur un plan semblable, k Saint- Charles (Eure), ne coûtent que 60 fr. de loyer; les ouvriers y joignent des parcelles de terre plus étendues, qu'ils aiTerment aux propriétaires voisins. A Jonchery, près de Keims, un village nouveau s'élève autour de la filature de M. Sentis; là, chaque ouvrier a aussi sa maison d'habitation, mais 11 cultive ses légumes dans un carré pris sur le jardin commun.

338 ÉTUDES SUR L^ANGLETERll£.

curieux d'établir des points de comparaison avec leur propre condition. Un grand nombre appartiennent aux sociétés de tempérance, tout en considérant le thé comme un aliment détestable. Us sont chartistes en politique et dissidents en religion. En cela comme en toutes choses, leurs tendances ^ont prononcées pour les doctrines de nivellement ; ils n'entrent pourtant qu'avec répugnance dans les coalitions d'ouvriers [trades uni<ms)y et durant les troubles de i 841 leur probité a protégé la propriété qui les fait vivre : pas un fruit n'a été enlevé aux arbres qui couvraient le jardin de MM. Ashworlh. On trouve en Ecosse quelques manufactures dirigées d'après les mêmes principes et qui présentent de semblables résultats. Je citerai les établissements de Lanark et de Catrine : le premier, fondé par M. Owen, et longtemps admiré de l'Europe entière, berceau des salles d'asile, où la durée du travail fut d'abord réduite à dix heures par jour, et où la douceur des mœurs est encore si grande, que, sur une population de 2,000 habitants, deux délits seulement ont été commis et déférés aux tribunaux en six années; le second, dans lequel M. Buchanan ne s'est pas contenté de bâtir pour ses ouvriers des habitations commodes, mais où il a travaillé encore, en leur inspirant le goût de l'économie, à les rendre propriétaires de ces maisons. Selon le témoignage rendu par les inspecteurs des manufactures, le village de Catriiie, qui réunit 3,000 habitants, présente les meilleures conditions de salubrité ; dans les cinq années qui précédèrent 1839, la moyenne des décès avait été de un sur cinquante-quatre^ pendant qu'elle était à Glasgow de un sur trente-un.

Voilà donc les avantages qu'un peuple industriel semblerait devoir retirer de la décentralisation et de Pisolement des manufactures; la santé des ouvriers s'améliorerait, et la durée de leur existence serait plus longue, quand ils pourraient, après le travail, au sortir de cette atmosphère chaude et épaisse, respirer un air pur et vivifiant, et se reposer auprès de leur famille dans un logement commode, salubre et spacieux. Les mœurs n'y gagneraient pas moins; car, aux tentations que fait naître le contact des sexes dans des ateliers communs, ne viendraient pas s'ajouter les occasions de mal taire et les incitations du dehors. En outre, la population, contractant des mœurs sédentaires, perdrait le caractère d'une horde de nomades, pour prendre les allures d'une société civilisée. Il se passerait quelque chose d'analogue à l'établissement des barbares dans l'empire romain, et Tordre social, un moment troublé par ce déplacement perpétuel des existences qui se fait dans l'industrie, retrouverait bientôt son équilibre et son aplomb.

Mais il ne faut pas croire qu'une transformation purement extérieure puisse remédier à tous les maux. Le travail des manufactures a ses conséquences nécessaires comme le travail des champs. L'homme, quand il applique ses forces à la culture du sol, étant exposé aux variations de la température, succombe quelquefois dans cette lutte contre les éléments, qui doit cependant le fortifier et l'endurcir. Une industrie exercée à couvert le garantit des maladies soudaines et violentes ; mais elle énerve aussi et détend sa constitution. Bien que l'on ait introduit dan$ les manufactures une ventilation plus parfaite, le corps humain ne s'accommodera jamais de

3iO ÉTUDES SI'R L'ANGLETERRE.

cette réclusion prolongée pendant quatorze ou quinze heures par jour, et si l'occupation devient héréditaire, la race finira toujours par s'affaiblir. Joignez à cela que l'industrie manufacturière, dans toute brancha du travail, renferme certaines opérations qui affectent directement et immédiatement la santé des travailleurs. Les ouvriers employés au cardage du coton doivent changer fréquemment d'atelier et d'emploi, sous peine de tomber en peu de temps dans le marasme et la phthisie. Il en est de même des opérations de blanchissage et de teinture, ainsi que de la préparation des métaux. Certains travaux agissent comme un empoisonnement à jour fixe, et quand un ouvrier les entreprend, on pourrait marquer à l'avance le terme de sa vie. A Sheffield, un émouleur [dry grinder), quelle que soit la vigueur de sa constitution, ne dépasse jamais l'âge fatal de trente-cinq ans. On a fait des idylles charmantes sur l'intérieur des manufactures. M. Baines et M. Ure après lui ont prétendu que le travail dans une filature, au lieu de fatiguer l'ouvrier, était éminemment léger et facile. « C'est la vapeur, disent-ils, ce sont les machines qui travaillent; l'homme n'a qu'à leur fournir les matières premières, qu'à surveiller leurs mouvements , et qu'à transporter les produits d'une mécanique à une autre, à mesure que la confeclion en est terminée. Les manufactures de laine présentent les travaux les plus pénibles ; elles ont cependant les plus robustes ouvriers. » 11 est vrai que l'industrie n'exige pas généralement un grand déploiement de force musculaire ; mais faut-il féliciter Touvrier de ce changement dans sa condition? J'en appelle à M. Baines lui-même. Il reconnaît que les ouvriers en laine, qui

exercent davanlage leurs muscles, jouissent d'une santé meilleure que les ouvriers en coton. Les ouvriers des fwges à leur tour sont plus robustes que les ouvriers en laine. D'où vient cela, si ce n'est de la nature même de leur occupation? Ce qui fatigue le corps humain, ce n'est pas la grandeur, c'est la permanence de l'efifort. Nous avons besoin de lutter contre les éléments, de triompher de la résistance de la matière, d'agir en un mol sur la nature et sur nous-mêmes, pour tenir nos forces en équilibre, et au besoin pour les développer. Les anciens, à défaut des travaux corporels, se livraient aux exercices violents de la gymnastique ; ils savaient que la fatigue entre dans l'hygiène, mais à la condition des intervalles et du repos.

Les travaux des champs sont rudes. Creuser la terre avec la piQche et avec la bêche ou la retourner avec la charrue, voilà une occupation qui exerce tout ensemble les jambes et les bras; mais après un vigoureux coup de collier, bêtes et gens reprennent haleine, l'homme se donne le temps d'essuyer la sueur qui coule de son front. Dans le travail industriel, il n'y a pas un instant de relâche. Au lieu de commander aux machines, ainsi qu'on Ta dit, l'homme les sert. L'ouvrier est un esclave obligé de régler ses mouvements sur ceux de la machine à laquelle il est attaché, avançant quand elle avance et reculant quand elle recule, luttant avec elle de vitesse, et ne pouvant pas plus qu'elle s'arrêter. Les officiers expérimentés déclarent qu'un soldat ne resterait pas sans inconvénient sous les armes plus de six à huit heures par jour. Que sera-ce d'un fileur, qui doit tous les jours nonseulement se tenir debout, mais aller d'une machine à

l'autre durant treize ou quatorze heures, et dont Fattention doit rester constamment fixée, aussi bien que les muscles se roidir? Il parcourt de cette manière, avec l'enfant qui fait le métier de rattacheur, huit milles (trois lieues) en douze heures selon M. Greg, et vingt milles (huit lieues) suivant lord Ashley (*). La fatigue, ainsi portée à l'excès, n'a certainement rien de salutaire. Le travail des manufactures sera funeste à la santé tant qu'on n'en aura pas abrégé la durée. Il faudra donner aux ouvriers le temps de se livrer aux exercices du corps et à ceux de l'esprit, si l'on veut que cette race puisse marcher de pair avec la population rurale. Mais la réduction des heures du travail n'est pas un problème simple ni que la volonté d'un peuple suffise à résoudre. C'est une question européenne, une question de concurrence entre les nations.

Quant à l'influence morale des manufactures, on doit comprendre aussi que la réforme ne saurait être profonde. Le travail en commun, le travail par bandes, a changé la face de l'état social ; il a développé de nouvelles vertus et de nouveaux vices. On peut épurer ces tendances, on peut même les agrandir ; mais ce serait folie que de songer à la restauration de Tordre qui existait encore il y a soixante ans. L'industrie a eu son âge d'or, qui était le travail en famille. A l'époque où l'ouvrier, vivant principalement de la culture des champs, ne considérait la filature ou le tissage que comme une ressource supplémentaire, qui apportait l'aisance dans un ménage où le nécessaire se trouvait déjà, il jouissait

f) Chambre des communes, séance du 15 mars 1844.

d'une indépendance qui tenait moins à son caractère qu'à sa position. Son existence était purement domestique, et ses idées ne s'étendaient pas au delà de cet horizon ; elles étaient aussi bornées que ses besoins. Au reste, une vie sédentaire, ayant peu de tentations, rendait la vertu facile; des hommes enfermés pour ainsi dire dans la sphère des affections n'étaient dangereux ni pour les classes supérieures ni pour le gouvernement.

L'atelier a fait brèche à la famille ; pour élargir un cercle désormais trop étroit, on a commencé par le briser. 11 faut en prendre son parti, la vie, pour les ouvriers comme pour les maîtres, aura deux faces à l'avenir, le foyer domestique et la société. Quoi que nous fassions, nous ne rendrons pas, aux liens qui existent entre la femme et le mari, entre le fils et le père, toute la force qui leur appartenait quand les hommes n'avaient guère d'autres devoirs. D'autres associations se sont formées aujourd'hui, qui absorbent et qui doivent absorber une piartie des sentiments. Les ouvriers, se rencontrant dans les manufactures, ont appris à mettre en commun leurs opinions et leurs intérêts. De là, les sociétés de secours mutuels, les coalitions, les sociétés secrètes. Les femmes ont leurs clubs en Angleterre aussi bien que les hommes, et prétendent avoir part aux privilèges de ceux dont elles partagent les travaux. Manchester, qui réunit le plus grand nombre d'ouvriers, est le chef-lieu de ces associations ; c'est là que réside leur Grand Orient (*).

(^) « Il y a plusieurs sociétés différentes dans ce royaume, connues fious le nom de Vieux Compagnons (OU Fellows). 11 y a V Unité de Londres, VUnité de Leeds, l'Unité de Sheffleld et VUnité de Ballon. V Unité de Manchester, qui est la plus vaste, comprend 3,059 loges et embrasse 230,000 personnes. » {Inquiry into ihe state of Stockport),

344 ÉTUDES SDR L' ANGLETERRE.

L'atelier déprave, mais il ouvre aux travailleurs tout un monde d'idées. Aiguillonnés tantôt par le besoin et tantôt parla richesse même du salaire, ils veulent monter plus haut et sentent la nécessité de cultiver leur esprit. Le Lancashire est le comté qui achète le plus de livres. Le Magazine publié fSiT MM. Chambers à Edimbourg, et qui circule à 85,000 exemplaires dans la Grande-Bretagne, est surtout lu dans les districts manufacturiers ; le Lancashire en reçoit 20,000 exemplaires. Les ouvriers de Manchester ont un goût très-prononcé pour des études qui semblent s'exclure, pour les mathématiques et pour la poésie. Une légion de poëtes vient d'éclore à l'ombre des filatures. Ces bardes nouveaux n'ont qu'une corde à leur harpe j leurs chants sont des plaintes sur la condition des travailleurs, et d'énergiques appels à la réforme, que Ton récite, coipme autrefois ceux des rhapsodes, dans les lieux publics. Le peuple industriel a déjà sa littérature : tout ce monde cherche, tous ces esprits fermentent; nulle part la société ne s'agite davantage pour tendre vers un meUleur avenir.

Les ouvriers du comté de Lancaslre cherchent vainement à s'organiser. Toute organisation suppose une hiérarchie, et, dans leurs projets chimériques, ils commencent toujours par s'isoler, excluant de parti pris les chefs naturels de la société. Les manufacturiers, de leur côté, ne sont guère plus sensés. On dirait qu'ils ont adopté la devise brutale : « tout pour le peuple et rien par le peuple ; » tant ils tiennent les ouvriers à distance, stipulant avec le pouvoir et parlant à l'opinion publique en leur propre et privé nom, comme s'ils n'avaient sous leurs ordres que des automates humains.

La manufacture rurale, telle que je la conçois, devrait être une véritable communauté industrielle, une association étroite et permanente entre le maître et les ouvriers. Je n'entends proposer ici rien qui ressemble à ces plans radicaux de réforme mis en avant par les socialistes modernes ; je prends la société telle qu'elle est, j'observe ses tendances, et je croirais avoir assez fait si j'en indiquais la véritable direction. Je désire encore moins revenir au passé et rejeter l'industrie dans l'immobilité des corporations ou dans la paix artificielle des cloîtres. La liberté aujourd'hui est la condition vitale du travail, et c'est au souffle même de la société qu'il doit s'animer.

Le clergé se livre de nos jours en France à des tentatives plus ou moins heureuses pour attirer à lui Tindustrie. Comme il n'est pas sans intérêt de comparer ces essais, qui ont un caractère très-tranché, aux ébauches d'organisation dont le comté de Lancastre m'a fourni des exemples, je crois pouvoir dire quelques mots des saintes familles fondées dans les départements du Rhône et de la Loire par les frères Pousset. Les renseignements, que l'on va lire, m'ont été adressés par un honorable député de la Loire, qui a jugé cet institut avec une parfaite liberté d'esprit.

« Ces deux ecclésiastiques ont pour toute fortune un domaine de médiocre valeur, que leur père leur a laissé dans la commune de Cordelle, située sur la rive gauche de la Loire, à dix kilomètres sud de Roanne. L'aîné est curé de l'église des Chartreux, à Lyon. 11 a commencé son œuvre par recueillir quelques pauvres filles enlevées à la misère et au vice ; leur travail était à peu près la seule ressource de Tasile qu'il leur ouvrait, et quand il y a organisé un atelier, il ne songeait guère à toutes les conséquences économiques que cette institution pouvait avoir.

:U6 ÉTUDES SUR l/ ANGLETERRE.

« Il existe aujourd'hui quatre maisons de saintes familles^ une à Lyon, une autre à Beaujeu (Rhône), une troisième à Cordelle (Loire)^ et une quatrième à Mornand (Rhône). La première a quinze ans d^existence, et la troisième en a six ; celle de Mornand est récente. Je n'ai vu que la maison de Cordelle, qui renfermait 53 personnes au mois de septembre dernier.

a Celte maison est située dans un lieu élevé ; elle est entourée d'un vaste jardin, où les filles qui l'habitent cultivent des fleurs pour leur amusement. La nature de leurs travaux ne permet pas qu'elles se livrent à une culture plus rude ni plus fatigante. Le bâtiment a été construit pour sa destination.

« La cuisine, le blanchissage, la couture et la réparation du linge ainsi que des vêlements, enfin le service de propreté regarde les filles de la maison ; elles s'y livrent, suivant la nature de ces occupations, tour à tour ou en commun. Le travail rétribué consiste dans le dévidage de la soie teinte et dans le tissage des étoiTes de satin pour la fabrique de Lyon. Les négociants de Lyon envoient la soie en éche veaux, on leur rend le satin en pièces. Le travail est toujours fait avec le plus grand soin, et les correspondants de la maison ont la certitude de recevoir le poids qu'ils ont donné; avec les ouvriers qui travaillent en chambre, ils ont souvent la certitude contraire.

a Sur les vingt-quatre heures de la journée, huit sont données au sommeil, douze au travail, et quatre se partagent entre la prière, les repas, la récréation, les soins de propreté ; mais les heures du travail sont coupées par quatre intervalles différents. Le régime alimentaire est sain, abondant et fortifiant. Le linge de corps et la literie sont proprement tenus. Le travail se fait dans un atelier commun; il y a des heures auxquelles le silence est prescrit, d'autres pendant lesquelles la conversation est pern^ise, d'autres consacrées à chanter des cantiques en chœur.

(( Les résultats économiques ne paraissent pas à dédaigner. Ces filles sont mieux nourries, mieux logées que les ouvrières libres. On a dit que Tabbé Poussct faisait des btinéficcs énormes; je crois, pour ma part, qu'il fait une bonne œuvre sur laquelle

il ne perd pas, et les bonnes œuvres qui s'alimentent ellesmêmes sont les seules qui durent.

« L'abbé Pousset ne m'a point communiqué sa comptabilité, quoique je loi aie fait quelques questions qui le mettaient sur la voie de me l'offrir. Il parait que chaque fille a un compte ouvert, sur lequel on porte ce qu'elle gagne par son travail, et ce qu'elle coûte^ soit pour sa part dans les dépenses communes, soit pour ses besoins particuliers ; à la fin de Tannée, on lui remet l'excédant. Cet excédant, m'a-t-on dit, s'est élevé pour quelques-unes à 125 francs par an ; il est rarement inférieur à 50 francs. Aucune ouvrière libre n'obtient, dans le même métier, un semblable résultat, et ce résultat tient bien moins aux avantages de la vie commune qu'à l'éloignement de toutes les distractions coûteuses ou corruptrices.

« La première pensée des fondateurs avait été, en recueillant de pauvres filles, de leur apprendre un métier et de les rendre ensuite à la société avec un moyen honnête de gagner leur pain, lis supposaient qu'une rotation assez rapide s'établirait ainsi dans le personnel de la maison ; celte prévision ne s'est point réalisée. En contractant des habitudes d'ordre, de propreté et de bien-être, en apprenant à se respecter elles-mêmes, les réfugiées prennent en répugnance la vie grossière de leurs proches et ne veulent plus retourner auprès d'eux. Leur ambition est de devenir sœurs, c'est-à-dire de faire des vœux triennaux qui les attachent définitivement aux saintes familles. Quoique le seul lien qui les retienne consiste en ce que celle qui quitterait la maison ne pourrait plus y rentrer, quoique, sous cette condition, la porte principale en soit toujours ouverte ; depuis six ans pas une seule de ces filles n'est sortie de l'établissement, pas une seule ne s'est mariée. Cela tient peut-être à la position du lieu, à son isolement, et dans une ville les choses se seraient autrement passées ; mais cette circonstance, jointe à Tair de calme et de contentement qui se lit sur tous ces visages, prouve au moins que, sous le rapport du bonheur individuel, les fa^ milles de l'abbé Pousset atteignant leur but. »

Les saintes familles des frères Pousset ne sont pas un

fait isolé dans les départements du Rhône et de la Loire. Dans ces contrées éminemment catholiques, les communautés de femmes se multiplient depuis quelques années, et la vie que l'on y mène est religieuse et laborieuse à la fois. L'industrie de la soie, jointe aux ouvrages de broderie, alimente sans peine le travail de ces établissements, qui font partout, avec avantage, concurrence au travail libre. S'ils venaient à se développer sur une plus grande échelle, ils affecteraient certainement, d'une manière grave, le prix de la main-d'œuvre ; car leur organisation leur permet de réduire le salaire bien au-dessous de la limite à laquelle peut descendre l'ouvrier libre, qui a toujours, outre la charge de sa propre subsistance, quelque autre fardeau à supporter. Le couvent industriel, c'est l'individu faisant concurrence à la famille, concurrence redoutable, mais immorale, et qui va directement contre les fins de l'ordre social.

Ni le prêtre catholique, ni le manufacturier protestant n'ont l'intelligence des conditions normales du travail. L'un, n'ayant ni famille ni patrie et s' exilant dans son caractèi'e comme dans une solitude, cherche perpétuellement à détacher du monde ceux qui viennent à lui ; l'autre, placé au centre même du mouvement général et tenant à tous les intérêts, semble vouloir rendre ces positions inaccessibles et s'y retrancher contre ses inférieurs. Dans les deux cas, on procède par voie d'exclusion. La maison de Cordelle procure aux jeunes femmes qui l'habitent tout le bonheur qu'on peut goûter dansTisolement ; les petites villes de Hyde dans le comté de Chester et de Lowel aux Etats-Unis montrent les ouvriers aussi heureux qu'ils peuvent l'être dans un état de choses

qui maintient la séparation des classes ; mais le bonheur complet, le bonheur de Findividu au sein de la famille et de la famille au sein de la société, ne peut naître que d'une étroite association entre les inférieurs et les supérieurs.

La position du manufacturier à l'égard des ouvriers qu'il emploie est, sauf la différence des époques, ce qu'était la position du baron féodal en présence de ses vassaux. 11 y a pour l'ouvrier la protection de moins, je n'ose pas affirmer qu'il y ait la liberté de plus. Dans l'état actuel de l'Angleterre, la dépendance des travailleurs se resserre de jour en jour. Non-seulement l'offre de la main-d'œu^e en excède communément la demande, mais tous les progrès de l'industrie tendent à donner la supériorité au capital sur le travail. Les petits capitalistes sont une classe inconnue, les capitalistes moyens disparaissent peu à peu ; les grands capitalistes résistent seuls à la violence de la lutte, et il se fait autour d'eux comme un désert. Ils transportent le travail de l'homme à la femme, et des femmes aux enfants ; au besoin, la perfection des machines dispense de l'habileté acquise par l'ouvrier.

Tels sont les effets de l'antagonisme qui s'établit entre l'ouvrier et le maître. Si l'on veut que l'harmonie règne dans la production, il faut réconcilipr ces deux grands intérêts ; il faut que le maître associe l'ouvrier à sa destinée. Cette nécessité d'une association entre les capitalistes et les travailleurs est apparue aux meilleurs esprits. M. Babbage, dans son Économie des manufactures, met en avant un système qui consisterait, non pas à intéresser les maîtres à la bonne conduite des ouvriers et les ouvriers

350 ÉTUDB8 SUR L'aNGLETERRE.

au succès des maitres, mais à confondre le capital avec le travail, et à faire des ouvriers autant de petits fabricants. Uauteur de cette utopie part de deux données également inexactes. 11 suppose d'abord que les ouvriers ont des épargnes, et que^ plusieurs se réunissant, ils pourraient former un fonds suffisant pour entreprendre une industrie j or, les ouvriers pris en masse ne font pas d'économies, et l'épargne est un phénomène individuel dont on ne peut tirer aucune induction de quelque étendue. M. Babbage veut ensuite que chacun des ouvriers compris dans sa brigade de petits fabricants ne touche, à titre de salaire, que la moitié du prix que son travail obtiendrait sur le marché, sauf à recevoir une part proportionnelle dans les bénéfices de Tannée. C'est vraiment demander l'impossible, car le salaire excède rarement les besoins des classes laborieuses, et l'ouvrier ne consentira jamais à se mettre, lui et sa famille, à la demi- ration pendant une année entière, dans l'espoir d'un bénéfice éventuel.

Il faut se défier de tous les plans, quelque séduisants qu'ils soient, qui ont pour objet de substituer, dans la direction de l'industrie, l'intérêt collectif à l'intérêt de l'individu* L'industrie est un champ de bataille, et, dans une armée d'ouvriers comme dans une armée de soldats, ce n'est pas la multitude qui peut commander ni déférer le commandements L'élection, en pareil cas, détruirait la responsabilité et produirait l'anarchie. La manufacture a ses chefs naturels, qui ne relèvent que d'euxmêmes; elle ne saurait être organisée en république, car aucune monarchie n'exige plus d'unité ni plus de vigueur dans l'action. Prenons donc le système industriel

tel qu'il existe, ne cherchons pas à lui enlever l'individualité des intérêts qui fait sa force ; bornons-nous à souhaiter qu'il emploie les hommes autrement que les machines, et que l'ouvrier soit intéressé au succès du maître dont il demeure aujourd'hui séparé par sa position non moins que par ses préjugés. Au reste, l'expérience a prononcé ; le plan de M. Babbage est demeuré à l'état de théorie.

C'est dans la pratique des nations qu'il faut chercher les bases du nouveau contrat. En l'interrogeant avec soin, l'on y trouvera des indications précieuses. Dans la pêche au filet, sur les côtes méridionales de l'Angleterre, la moitié du produit appartient au propriétaire du bateau et du filet, l'autre moitié appartient aux pêcheurs qui montent le bâtiment. Une répartition semblable des profits s'opère entre les armateurs et les équipages des vaisseaux envoyés à Terre-Neuve, ainsi que des navires baleiniers. Toute maison de commerce ou de banque, qui veut exciter le zèle de ses employés, leur attribue un intérêt dans ses affaires. Les fabricants, qui cherchent à diminuer le déchet des matières premières, allouent à leurs ouvriers la moitié de l'économie obtenue par leurs soins/A^aris, un peintre en bâtiments, M. Leclaire, a eu la bonne pensée d'associer ses ouvriers à la répartition des bénéfices faits dans son établissement, et l'établissement prospère.

Le même principe peut s'appliquer aux grandes manufactures; je dirai comment. 11 n'en est pas en Angleterre du manufacturier comme du propriétaire foncier. Celui-ci n'est qu'un capitaliste, qui, ayant placé son capital en fonds de terre, en reçoit l'intérêt des mains du

fermier; mais c'est le fermier qui possède les instruments du travail et qui exploite le sol. Le manufacturier, au contraire, réunit en lui la double qualité de propriétaire et de fermier. Le capital d'exploitation ou fonds de roulement lui appartient, aussi bien que le capital représenté par l'usine, par les machines qu'elle renferme, et par le sol sur lequel s'élèvent les bâtiments ; tout cela n'a de valeur que par son industrie. Les filateurs du Lancashire, pour se rendre compte des résultats de leurs opérations, mettent d'abord en ligne de compte l'intérêt et l'amortissement de leur capital, ainsi que les sommes dépensées pour l'achat des matières premières, pour le salaire des ouvriers, pour l'entretien et pour la réparation des machines ; ce qui reste, après ces diverses attributions, des sommes réalisées par la vente des produits, constitue leurs bénéfices.

Dans une association qui mettrait en présence, d'un côté le manufacturier, et de l'autre le corps des employés attachés à son établissement, la répartition devrait naturellement se modifier. Onposerait d'abord en principe que toute fonction doit être rétribuée, et le manufacturier s'allouerait un traitement, de même qu'il paye aux ouvriers un salaire ; le salaire, étant une marchandise, se réglerait selon les cours admis sur le marché. Viendraient ensuite les dépenses d'entretien, de réparation et d'amélioration. L'intérêt du capital ne serait prélevé que pendant la durée de l'amortissement. Quant aux bénéfices, après avoir mis à part un cinquième pour le fonds de réserve, on les partagerait par égales moitiés, entre le maître et le corps des ouvriers. 11 va sans dire que j'entends ce partage comme une concession volontiire, à

.laquelle chaque manufacturier apporteraitses conditions. On comprend encore que tous les ouvriers ne devraient pas y être indistinctement admis. Une certaine résidence ferait titre, si d'ailleurs la bonne conduite du copartagéant ne s'était pas démentie. Le fabricant n'aurait point à produire ses livres, il serait cru sur parole. Il conserverait aussi le droit d'indiquer l'emploi d'une partie de cette libéralité, et d'exiger par exemple que chaque ouvrier versât une certaine somme à la caisse d'épargne, afin de s'assurer une pension viagère pour ses vieux jours.

J'ai la ferme conviction que le premier fabricant, qui aura le courage d'appeler ceux qu'il emploie au partage de son gain annuel, ne fera pas en résultat, un sacrifice. 11 est clair que cette concession attirera auprès de lui les meilleurs ouvriers, que le travail s'accomplira avec plus de soin et de zèle, et que les produits gagneront en . quantité ainsi qu'en qualité. Il s'établira de cette manière entre les ouvriers et les maîtres une solidarité intime, à l'épreuve du temps et des circonstances. Ceux qui auront partagé la bonne fortune de la maison s'associeront plus volontiers à ses revers, et le poids des mauvais jours s'allégera lorsque chacun en voudra prendre sa part. Les coalitions cesseront du côté des maîtres comme du côté des ouvriers, car elles n'auront plus d'objet. La cheminée de la manufacture deviendra comme le clocher de la nouvelle communauté, et les bohémiens de la civilisation industrielle auront enfin une patrie, un foyer.

Le partage des bénéfices entre le maître et les ouvriers mettrait fin aux abus du système de troc ou d'échange ( truck-systemj cottage System ) au moyen duquel des

3fii ÉTUDES SUR L^ANGLETERRE.

manufacturiers peu scrupuleux réduisent indirectement le taux des salaires, et contre lequel le parlement britannique a fulminé en vain jusqu'à trente-sept statuts. Dans ce système, le fabricant se constitue le fournisseur général de tous les objets dont les ouvriers peuvent avoir besoin, et il paye leur travail en marchandises au lieu de le payer en argent ; ou bien il les amène, tantôt par un accord réciproque, tantôt en abusant de son influence ou de son autorité, à dépenser leur salaire en tout ou en partie dans les boutiques qu'il a établies. Sans doute, si le manufacturier n'avait pas d'autre but que de procurer à $0$ ouvriers des marchandises de bonne qualité et à bas prix, un tel arrangement aurait pour eux de grands avantages. II y a plus, la position d'une usine située loin des villes et des marchés peut rendre cette combinaison nécessaire ; il peut entrer dans les devoirs du fabricant de fournir à la population groupée autour de lui le logement, les aliments et les vêtements qu'elle ne trouverait pas ailleurs. C'est la nature des choses qui a donné naissance au système; mais il n'y en a pas dont il soit plus facile d'abuser. Dans les crises commerciales, le maître éprouve une tentation trop vive de réduire le prix réel des salaires, dont il laisse subsister le prix nominal, en augmentant la valeur, ou, ce qui revient au même, en altérant la qualité des marchandises qu'il vend aux ouvriers. M. Ferrand en a cité, devant la Chambre des communes, des exemples (*) dont une enquête subséquente a établi l'authenticité (2).

Le système de troc est d'un usage à peu près uni-

(1) Séance du 19 avril 1842.

{}) R$port on payment of toages.

versel en Angleterre : les forges et les poteries du Staffordshire le pratiquent, aussi bien que les mines du pays de Galles et du comté de Durham ; il est employé dans les fermes de l'Ecosse et du Northumberland comme dans les manufactures du Lancastre, et pour reproduire une observation de sir Robert Peel, le gouvernement y a lui-même recours, puisqu'il habille et nourrit les soldats ainsi que les matelots. En Ecosse, les propriétaires reçoivent une partie du fermage en nature ; le prix est stipulé moitié en argent, moitié en blé. Les bergers des monts Cheviots sont payés en gruau, en farine et en autres denrées. Dans certaines manufactures, les ouvriers qui demandent à recevoir leur salaire en monnaie et non en farine, en viande ou en épiceries, sont à rinstant renvoyés. On pointe Jeurs noms sur un livre noir qui circule parmi les fabricants confédérés, et s'ils veulent trouver de l'ouvrage, il faut quMls changent de district. Dans quelques mines du Staffordshire, les ouvriers ne sont payés que tous les mois ; en attendant le payement, on leur donne des bons au moyen desquels ils obtiennent les choses nécessaires à la vie en les achetant 25 pour 100 au-dessus du cours (*). D'autres manufacturiers prennent à bail un certain nombre de petites maisons ou cottages, qu'ils obligent ensuite les ouvriers à sous-louer, en réalisant sur ces marchés un bénéfice annuelle de 50 à 75 pour 100. Quelquefois les fabricants

(1) Nous n'allons pas aussi loin en France ; il existe pourtant, à Rouen et dans quelques autres yilles de fabrique, un usage que Ton ne saurait trop sévèrement condamner. Les manufacturiers payent les ouvriers en monnaie de cuivre ou en bons de sous que les boulangers et les épiciers, [souvent même le maître ^lui-même, escomptent à 5 pour 100 de perte pour l'ouvrier.

ne craignent pas de traiter avec la faim de leurs ouvriers, comme les usuriers parisiens traitent avec la prodigalité des fils de famille. A Sheffield, un fabricant fut condamné à l'amende par les magistrats pour avoir contraint un ouvrier à recevoir en payement, à raison de 35 shillings le yard^ une pièce de drap qui valait 1 1 shillings. D'autres, quand leurs employés demandent des avances, les font à raison de 5 pour 100 par semaine. On en a vu qui fournissaient les cercueils à la mort des ouvriers, et qui trouvaient dans cette ignoble spéculation matière à bénéfice. Dans le district des poteries, les maîtres allaient jusqu'à désigner aux ouvriers les places que ceux-ci devaient occuper dans les chapelles, et déduisaient le prix de ces places du salaire qui devait leur revenir. Ces abus sont récents ; mais ils n'approchent pas de l'état de choses qui existait il y a vingt-cinq ans dans certaines industries. c< Dans nos villes, dit une des personnes interrogées par le comité d'enquête sur la bonneterie, les paiements en argent étaient devenus si rares, que plusieurs de mes voisins ont dû payer en marchandises l'achat d'autres marchandises ; par exemple, ils ont payé en sucre les drogues qu'ils achetaient chez le pharmacien et les étoffes qu'ils achetaient chez le marchand de drap. En général, pour tout paiement, on était contraint de négocier perpétuellement des échanges. Je sais de bonne source qu'une personne a été obligée de payer une demi 'livre de sucre, plus un penny ^ pour se faire arracher une dent. Un de mes voisins m'a même dit que le fossoyeur avait reçu son paiement en sucre et en thé pour avoir creusé une fosse; et comme je savais, avant de venir à Londres, que je serais interrogé sur ce

sujet, j'ai prié ce voisin de demander au fossoyeur si le fait était vrai. Celui-ci hésita pendant quelque temps , craignant de nuire à la personne qui l'avait payé ; enfin il dit : c( J'ai reçu plusieurs fois mon paiement de cette « manière ; et je sais que plusieurs de mes camarades a ont été payés de même dans d'autres villes. » Le système , porté à ce point d'exagération , ramenait les hommes à l'enfance de la société; il n'y avait plus de moyen universel d'échange, la monnaie était supprimée, et les villes manufacturières de la Grande-Bretagne , au milieu des merveilles de l'industrie, descendaient au-dessous de la civilisation propre aux peuplades sauvages, qui reconnaissent du moins dans leur commerce, à défaut d'argent, quelque grossière unité de la valeur.

Le système de troc semble inhérent à la manufacture rurale. Quel est le moyen d'empêcher qu'il n'en résulte pour l'ouvrier une véritable oppression, dans les temps cil la misère le livre sans défense à la cupidité du fabricant? Sir John Graham et sir Robert Peel, les chefs du gouvernement en un mot , ne conçoivent d'autre frein à ces indignes procédés que la libre concurrence, qui est aujourd'hui dans le régime intérieur des peuples , la loi du monde industriel. Mais la libre concurrence existe en Angleterre depuis plus d'un demi-siècle, et si elle n'a pas prévenu jusqu'ici les excès dont on se plaint, je ne vois pas comment elle pourrait être plus efficace à l'avenir. Tant que la population devancera , dans ses progrès, le développement du travail, ou que la répartition de la richesse produite aura pour effet d'aggraver l'inégalité entre les hommes , il y aura toujours des ou-

vriers prêts à accepter les conditions des maîtres, cjuelque dur que soit ce traité.

M. Babbage donne pour correctif à Vavidité des maîtres l'association des ouvriers. « Quand un grand nombre d'ouvriers, dit cet auteur, se trouve fixé sur le même point, il serait bien à désirer qu'ils pussent se réunir et nommer un agent qui serait chargé d'acheter en gros le thé, le sucre, le lard et autres objets nécessaires, et qui les leur vendrait en détail à des prix tels qu'ils pussent couvrir le prix d'achat en gros et le salaire de l'agent employé. Si cette opération pouvait être dirigée par une commission nommée par les ouvriers et aidée de l'avis du maître ; et si, de plus, l'agent se trouvait intéressé, par le mode de rétribution, à acheter des marchandises de bonne qualité, une combinaison semblable serait avantageuse. » La combinaisoij, que propose M. Babbage, a été essayée à Belper dans l'établissement de M. Strutt, en observant les principes qu'il établit ; voici, selon le docteur Ure, quels en ont été les effets : a 11 y a quelques années, plusieurs ouvriers formèrent une société coopérative dans le but d'acheter en gros les provisions ainsi que les étoffes qui leur étaient nécessaires, et de s'approprier de cette manière les bénéfices faits par le détaillant. L'association reçut le concours des propriétaires, dont l'un voulut même entrer dans le comité d'administration. Pendant quelque temps, le succès parut certain : les marchandises étaient achetées au comptant et en apparence au plus bas prix, on les distribuait entre les sociétaires selon leurs désirs et dans la proportion de leur ressources, les bénéfices étaient répartis entre eux à la fin de l'annéej et couvraient souvent pour cha-

cun d'eux ses frais de loyer ; mais bientôt des abus, que Ton n'avait pas prévus, commencèrent à se révéler. Des marchands, qui voyageaient pour obtenir des commandes, trouvèrent leur avantage à donner un pot de vin au secrétaire ou au trésorier pour obtenir la préférence dans la vente des articles. Des soupçons et des différends ne tardèrent pas à s'élever. Le comité, bien qu'il fût choisi librement parmi les ouvriers, se recrutait naturellement parmi les plus capables, tels que les contre-maîtres de la manufacture, et ses pouvoirs étaient prorogés d'année en année. 11 arriva ainsi que plusieurs se mirent à étudier leur intérêt personnel bien plus que celui de l'association ; en fait, les marchés à contracter pour l'association ou pour eux-mêmes commencèrent à occuper leur pensée au détriment des devoirs de chaque jour. Cependant la conséquence la plus fâcheuse de ce système fut qu'il fit perdre aux ouvriers l'habitude de disposer de l'argent qu'ils devaient recevoir pour leur salaire, ce salaire étant absorbé, à mesure qu'il devenait exigible, par la boutique coopérative, où Ton prenait des articles qui n'étaient pas strictement nécessaires, et que Ton aurait certainement laissés de côté, s'il avait fallu les payer en espèces. Les ouvriers les plus intelligents, ayant reconnu le mal et sentant que leur indépendance d'action était pour ainsi dire annulée, résolurent de mettre fin à l'association, qui fut de la sorte abandonnée volontairement après une expérience de treize ans. »

Le contre-poids nécessaire à la prépondérance des maîtres dans l'industrie n'est donc ni la concurrence des capitalistes ni l'association des ouvriers entre eux. Les abus naissent de la séparation des intérêts ; ils ne cesse^

ronl que par un traité d'union entre les deux classes qui concourent au travail. La participation des ouvriers aux bénéfices de la manufacture simplifie les difficultés, devant lesquelles est venue se briser la puissance législative ; c'est le moyen de faire tourner à Tavantage des ouvriers ce qui pourrait aller à leur détriment (*). Néanmoins, en supposant que l'on assure par là l'ordre intérieur et la paix des fabriques, il reste encore à mesurer la portée des commotions qui viennent du dehors.

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