L1V£RP00L
la population s'élevait à 282,134 personnes; mais aussi Ton comptait 1 décès sur 30 41/100 habitants, proportion qui se rapproche, plus que celle d'aucune autre ville, de la mortalité de Manchester et de Liverpool.
Le docteur Duncan explique comment l'air de Liverpool, vicié par cette agglomération contre nature, devient une sorte de poison qui agit tantôt en engendrant des épidémies, tantôt en affaiblissant les constitutions et en les prédisposant ainsi aux maladies de toute espèce. Les cas de fièvre, y compris le typhus, sont infiniment plus nombreux dans cette ville que dans le reste du royaume ; M. Duncan calcule que 1 habitant sur 55 y paye tribut. Il meurt annuellement à Liverpool i , 800 personnes de la fièvre, et le rapport des décès, qui proviennent de cette cause, au nombre total des décès, étant à Birmingham de 4 10/100 pour 100 et à Londres de 4 83/100 pour 100, est de 6 78/100 pour 100 à Liverpool. Même résultat pour les maladies de consomption. Le nombre des personnes, qui sont emportées par ce mal terrible, est de 22,027 à Londres dans une période de trois années, ou de 13 39/100 pour 100 du nombre des décès ; à Liverpool, il est de 4,1 20 ou de 18 31/100 pour 100 du nombre des décès.
Mais le fait le plus affligeant de cette funèbre énumération, c'est la mortalité qui se déclare parmi les enfants : 53 sur 100 meurent avant d'avoir atteint leur cinquième année, et ils meurent presque tous dans les convulsions, au point que les décès provenant de cette cause sont dans la proportion de 14 79/100 pour 100 avec le nombre total. Quelle barbare imprévoyance n'y
336 ÉTUDES SUR l'angietebre.
a4-il pas à tolérer ces entassements pestilentiels des populations, qui ont pour effet nécessaire la mort d'un enr fant sur deux !
M. Duncan n'a pas de peine à établir que les classes pauvres, étant les plus mal logées et les plus agglomér rées, sont aussi celles que le poison atmosphérique épargne le moins. Ainsi, dans les rues étroites qui avoisinent la Bourse et Castle-Streety et où l'espace n'est que de 1 7 yards carrés par habitant, la fièvre en attaque 1 sur 32 ; tandis que dans le quartier de Rodney-Streçt^ où chaque habitant jouit d'un espace de 57 yards carrés, la fièvre n'en frappe que 1 sur 237. Le district de la Bourse [Exchange^Ward], considéré séparément, renferme une population de 11, 860 habitants, dont chacun n'a qu'un espace de 9 yards carrés, et qui est accumulée à raison de 657,963 habitants par mille géographique carré. C'est celui où les caves et les cours, qui servent à loger les ouyriers, sont le plus obscures et le plus humides, et où le sol est le plus mal disposé pour l'écoulement des eaux. Là aussi, le nombre des habitants attaqués de la fièvre est de 1 sur 26. Enfin, pour résumer toutes ces différences , à population égale , il meurt 177 personnes à Liverpool dans les quartiers les plus surchargés contre 1 00 personnes qui meurent dans les quartiers où les habitants sont plus clair-semés.
Le parlement a voté une loi [act) exécutoire depuis le 1*' novembre 1842, et qui a pour objet d'améliorer à Liverpool les conditions de salubrité (^). Cet acte, calqué sur celui que le parlement avait déjà rendu eir faveur
{^) An act for ifie promotion of the h$alth of the inhabitantt of £t- ,
UVERPOOL. 237
de Londres, contient quelques dispositions utiles pour l'avenir, telles que la clause qui fixe le minimum de largeur des rues, qui seraient désormais percées, à 24 pieds anglais, et la moindre largeur des cours intérieures à 15 pieds ; mais il ne remédie en aucune façon aux maux actuels. Les règles mêmes, que Tacte impose aux constructions nouYelles, devant les rendre plus coûteuses, sont une prime que Ton donne aux maisons déjà construites, et qui en augmente la valeur.
Le docteur Duncan rappelle que la mortalité, qui était, dans la ville d'York, de 1 sur 21 3/4 en 1735, descendit à 1 sur 28 1/4 en 1781 , dès que Tautorité municipale eut élargi les rues principales, en abattant de vieilles maisons qui étaient presque contiguës à leurs étages supérieurs, et qui ne permettaient ni au soleil de pénétrer ni à Tair de circuler dans les étages inférieurs ainsi que dans les rues. 11 en était de même, au commencement du dix-huitième siècle, de la Cité de Londres oii la mortalité s'élevait à 1 sur 20, dans les quartiers de l'ancienne enceinte [mthin the walls) qui renfermaient alors 140,000 âmes, et où elle a diminué de moitié avec le nombre de§ habitants. Si la corporation de Liverpool, qui prend à peine 200,000 francs par an sur ses immenses revenus, pour les travaux intérieurs d'amélioration, consacrait les 14 millions, que va lui rendre la vente des terrains communaux, à terminer les égouts, à percer de larges rues et à ouvrir de vastes squares sur l'emplacement des quartiers les plus encombrés, la ville changerait bientôt de face; mais les magistrats préféreront peut-être amortir la dette municipale, et diminuer les dépenses annuelles d'un demi-million de
238 ÉTCDES SDR l'aNGLETEBRE.
francs. Qui songe à économiser la Tie, toutes les fois qu'il peut économiser l'argent?
A défaut des habitations, Fou s'est du moins occupe des habitants. Liverpool a donné le premier exemple d'une institution qui ne demande qu'à être agrandie et généralisée pour rendre les plus grands services. II s'agit d'un établissement, qui développe et qui entretient le goût de la propreté, parmi les classes laborieuses, en leur offrant, à un prix modique, l'usage des bains chauds pour les personnes et celui d'une buanderie pour les vêtements; un bain chaud à Liverpool ne coûte que 2 pence et demi, ou 5 sous de France, à peu près ce que l'on paierait à Paris un bain dans la Seine pendant la belle saison. C'est là un avantage inappréciable, dans un pays où les gens riches eux-mêmes trouvaient difficilement à se procurer un bain, en le payant 3 à 4 shillings. Dans une seule année, 10,000 personnes ont fréquenté l'établissement de Liverpool, qui ne renferme que 18 baignoires; c'étaient principalement des fils de marchands, des commis et des journaliers. L'affluence s'y fait surtout remarquer le samedi, jour où les ouvriers reçoivent le salaire de la semaine et où ils sentent davantage le besoin de soulager les fatigues ainsi que d'effacer les sueurs du travail.
La buanderie n'est pas moins utile; pour un penny anglais ou deux sous de France, une pauvre femme peut laver son linge pendant sk heures, ayant des chaudières, de l'eau chaude et de l'eau froide à discrétion, aussi bien qu'une place au séchoir commun qui est chauffé par un appareil à la vapeur. Cette innovation a produit les meilleurs effets sur l'économie intérieure des
LIYERPOOL. 239
ménages. Blanchir est déjà une opération assez incommode pour les familles urbaines, dans des appartements où tantôt c'est l'eau qui manque et tantôt c'est l'espace. Mai^ de quels inconvénients n'est-elle pas suivie dans l'unique chambre habitée par un ménage pauvre, dont le linge à demi lavé conserve une odeur repoussante, et ajoute, quand on l'étend, son humidité à celle du climat? Au reste, l'empressement avec lequel la classe laborieuse, à Liverpool, se porte vers la buanderie publique, prouve qu'elle en reconnaît le bienfait; plus de 300,000 pièces de linge y ont été lavées dans la première année, et, pour répondre aux demandes de la population, l'on /Construit aujourd'hui un second établissement sur le même plan que le premier.
Cette admirable organisation va s'étendre bientôt à toutes les villes de la Grande-Bretagne. Edimbourg et Glasgow se l'approprient en ce moment ; Birmingham a ouvert une souscription dans le même but; une vaste association s^est formée à Londres sous le patronage combiné du clergé et des notabilités de la haute banque, afin de créer au centre de la capitale quatre établisse-* ments organisés sur une plus vaste échelle mais sur le même plan que celui de Liverpool* A Manchester, à Leeds, à Sheffield, et généralement dans les villes manufacturières, ce système rencontrerait des facilités encore plus grandes» On y toit souvent les femmes des butriers Venir laver leur linge dans les rues^ à l'eau tiède qui s'échappe, par intervalles, des chaudièresi Cette eau précieuse, que le fabricant laisse perdre, pourrait alimenter sans peine des bains et une blanchisserie ; chaque manufacture fournirait ainsi , aux ouvriei*s
iAO ÉTDDES SUR i/aNG LE TERRE.
qu'elle emploie, le moyen de réparer leurs forces et d'entretenir leur santé.
Dans un bill présenté, le 25 février 1845, à la cham- . bre des communes, le ministre de l'intérieur, sir James Graham, propose d'instituer à Londres un conseil central de salubrité, à l'exemple de celui qui est établi à Paris. Ce collège de praticiens serait appelé à donner son avis sur toutes les questions qui intéressent la santé du peuple dans les grandes villes. Ainsi, le gouvernement, averti par la clameur universelle, veut enfin s'occuper des désordres physiques qui se manifestent au milieu de ces agglomérations. Ne sera-t-il pas touché quelque jour des désordres moraux dont eUes sont également le théâtre ; et, dans une époque où la manie des commissions, soit administratives, soit consultatives, est tellement répandue, ne désignera-t-il pas aussi quelque collège d'économistes et d'hommes d'Etat pour lui proposer des réformes ? Le trouble, qui se révèle partout dans l'ordre social et en Angleterre plus qu'ailleurs, a quelque chose qui attire, en dépit de lui-même, et qui fascine au plus haut degré l'observateur. Lorsque la contemplation aura été épuisée sous toutes ses faces, ne faudra-t-il pas enfin passer à l'action?
Les grandes villes de l'Europe ressemblent, depuis un quart de siècle, au corps d'un enfant qui aurait grandi tout d'un coup sans mesure, et qui, après cette croissance trop soudaine, resterait quelque temps faible et maladif. Mais l'enfant se remet tôt ou tard de cette secousse passagère, grâce au développement des forces vitales qui reprend son cours. En sera-t-il de même de nos populations urbaines ? sommes-nous encore dans la
jeunesse de la civilisation? va-t-eUe, après un temps d'arrêt qui ne s'est que trop prolongé, déployer de nouveau ses ailes, et balayer, dans une course victorieuse, les ulcères ainsi que les scories qui se voient à la surface de la société?
La tradition des premiers temps de la conquête porte que Guillaume, après avoir ravagé et soumis les contrées situées au nord de THumber, voulut ranger à son obéis- ^nce la région voisine de Chester, la seule qui ne reconnût pas encore la nouvelle domination. On était au cœur de rhiver, et Farmée normande rassemblée à York avait à traverser, par des chemins impraticables pour cette pesante cavalerie (^), la chaîne de montagnes qui s'étend du sud au nord dans toute la longueur de l'Angleterre^ qui en est comme Fépine dorsale {back'4)ùne)y et qui, semblable à l'Apennin en Italie, partage les eaux entre Fest et Fouest. L'arête de cette chaîne une fois franchie, Von entrait dans une contrée à demi sauvage, coupée par de nombreux torrents qui inondaient le fond des vallées, semée de marais et de tourbières, couverte de forêts im- |>énétrables, et habitée par une race d'hommes que Fin-
Ci) Histoire de la Conquête de VAngleterre par les Normands^ Uv. IV,
iM ÊTLDES SIR L'ANGLETERRE.
vasion n'avait jamais pu saisir ni dompter. Les soldats du conquérant, effrayés des périls sans gloire que leur promettait cette expédition , s^étaient mutinés avant le départ. Pendant la marche, GuiUaume mit souvent pied à terre, et paya de sa personne dans ces rudes fatigues pour encourager son armée (*).
Cette région inconnue, inaccessible, c^était la partie méridionale du Lancashire, que sillonnent aujourd'hui tant de routes, de canaux et de chemins de fer ; cette population indomptée, c^était la même qui a fondé depuis et qui a développé, avec une admiraUe audace, la puissance du système manufacturier. Par une destinée tout à fait providentielle, les accidents du sol et du climat, qui avaient élevé autant d'obstacles à la conquête, devaient être, sept cents ans plus tard, les véhicules de Tindustrie. Le travail devait soumettre ces agents naturels, et faire servir d'éléments à la production, l'indépendance des caractères aussi bien que l'énergie des moteurs. . Il n'y a peut-être pas un coin de terre où la nature ait accumulé avec la même profusion tous les instruments du travail. Voyez la Normandie ; elle abonde en moteurs hydrauliques, mais elle manque à la fois de fer et de charbon. Notre Flandre industrielle est assise sur de larges couches de houille, et de nombreux canaux lui donnent la facilité ainsi que le bon marché des transports ; mais c'est un pays bas, san^ chutes d'eau, et placé loin des grands centres de consommation. L'Alsace a le génie de l'industrie comme celui de la guerre; mais ces heureuses dispositions s'y trouvent aux prises avec
0) Past and prêtent Slate of Lancashire, by H. Ashworth.
les circonstances les plus défavorables, avec la cherté du combustible, et avec l'éloignement des débouchés ainsi que des ports d'approvisionnement. ]Même division des avantages naturels en Suisse et en Belgique : Zurich est à cent lieues de ]a houille, à deux cents lieues des ports qui reçoivent la matière première et qui expédient les produits manufacturés ; Gand, le siège le plus ancien de la population industrielle dans FOccident, se voit à une distance aussi grande des cours d'eau rapides que des gites métallurgiques et des mines de charbon.
Mais dans cet espace de quinze à seize lieues carrées,* qui est compris entre Tembouchure de la Ribble et celle de la Mersey, rien ne manque de ce que la nature et l'homme peuvent fournir (*). La chaîne élevée, qui le défend des vents du'nord et de l'est, y donne naissance à plusieurs rivières ou ruisseaux qui, descendant rapidement des sommets et multipliant la force du courant par la pente, font mouvoir un grand nombre d'usines. L'Irwell, à lui seul, a 900 pieds de chute, dont 800 sont utilisés; M. Baines compte 300 filatures ou teintureries établies sur ce cours d'eau. Un banc de houille inépuisable et à fleur de terre règne dans toute l'étendue des districts de Salford et de Blackburn; le fer se rencontre en abondance dans les comtés limitrophes d*York et de Stafford, ainsi que dans le pays de Galles;
(i) « Le district où ces avantages se trouvent combinés de la manière la plus favorable est la partie méridionale du Lancashire, ainsi que le sud-ouest du Yorkshire. Dans les comtés de Chester, de Derby et de Nottingham, ainsi que dans ceux de Renfrew et de Lanark en Ecosse, districts qui sont aussi le siège de la manufacture du coton, des avantages semblables se rencontrent, quoique dans une moindre proportion. » {Histoire de la manufacture du coton, par M. Baines.)
enfin Manchester est à une journée de Londres et à une heure deLiverpool.
Joignez à cela une race d'hommes incomparables, rude mais non grossière, réfléchie et patiente, inventive, entreprenante et infatigable, s'appropriant ce qu'elle n'a pas trouvé, tournée vers le côté pratique des choses, telle qu'il la fallait en un mot pour forger les armes de l'industrie. Cette population féconde a tiré de son sein, avec une égale supériorité, les ouvriers, les ingénieurs, les manufacturiers et les commerçants. L'enfantement a été prompt et complet. En moins d'un siècle, le système des manufactures, système colossal sinon harmonieux dans ses proportions, s'est trouvé construit de toutes pièces. Les États de l'Europe^ui l'ont transplanté sur leur territoire, ne doivent pas oublier que le comté de Lancastre en fut le berceau.
En 1738, un ouvrier de Bury, John Kay, invente la navette volante. En 1764, un tisserand de Blackbum, Hargreaves, imagine la jenny. En i 779, un autre tisserand, qui habitait un hameau près de Bolton, Samuel Grompton, compose l£^ mnlly métier plus parfait et qui a remplacé la jenny. La mull- jenny ^ se mouvant sans le secours de l'ouvrier [self-acting)^ inventée par l'associé d'Arkwright, M. Strutt, en 1790, est perfectionnée, en 1 825, par un mécanicien de Manchester, M. Roberts. Le principe du tissage mécanique, découvert en 1 785 par le docteur Cartwright, est amené à l'état pratique, en 1803, par M. Horrocks, fabricant de Stockport. Deux habitants de la même ville, le manufacturier RadcliflTe et l'ouvrier Johnson, parviennent, après deux années des expériences les plus laborieuses, à construire la machine
à parer, qui a rendu possible et général Femploi du tissage à la vapeur. Enfin, c'est un barbier de Preston, rhomme de génie par excellence, Arkwrigbt, qui réu- *tait le premier ces inventions éparses, qui leur donne un corps et en forme, dès Tannée 1782, la manufacture de coton. En 1792, appliquant à une de ses filatures la belle découverte de Watt, il substitue au moteur hydraulique un agent nouveau, une force sans limites, la vapeur, qui, pour employer une expression de lord Chatham, devait se jouer de l'impossible (^]. Dès ce moment, et comme Fa dit son bistorien, M. Baines, il se fait dans Findustrie une révolution immense, pareille à celle qu'avait opérée Finvention de Fimpriiperie dans le domaine des sciences çtdes arts.
L'Angleterre, on le sait, a été appelée la dernière sur ce terrain. L'industrie, venant de FOrient avec la civilisation, a marqué sa route par des étapes brillantes dont chacune a un nom dans Fhistoire : Tyr d'abord, Venise ensuite, plus tard les Pays-Bas et la France de Colbert. La Grande-Bretagne a reçu ce dépôt grossi par les contributions de tous les siècles et de tous les peuples ; mais il s'est accru entre ses mains avec une rapidité qui tient du prodige, et jusqu'à balancer, par Feffort héroïque de deux ou trois générations, les progrès accomplis depuis deux mille ans. Eh bien ! ce que l'Angleterre a fait pour l'Europe civilisée, les Lancastriens Font fait pour FAngleterre. A mesure que les arts industriels pénétraient dans cette ile, c'est à Manchester qu'ils allaient se fixer. Manchester préparait et tissait la laine^ avant
0) « Tf ample on imposiibiliiies. «
de fabriquer les étoffes de coton ; elle dispute aujourd'hui à Macclesfield la rabrication des soieries, et à Leeds, la filature du lin ; sous une forme ou sous une autre, cette ville est restée, depuis le quinzième siècle, la métropolei manufacturière du Royaume-Uni.
Les premiers précepteurs de l'industrie anglaise furent les Flamands. Edouard 111 embaucha un grand nombre de ces artisans qui vivaient misérablement au milieu des splendeurs de Gand et de Bruges, a se levant de bonne heure, dit un historien (^), se couchant tard, travaillant rudement tout le long du jour, et ne se nourrissant que de harengs et de fromage moisi. » On leur promit qu^ils auraient du mouton et du bœuf à discrétion, que leurs lits seraient bons, leurs compagnes belles, que les yeomen se disputeraient l'honneur d'épouser leurs filles : et, de fait, ils s'enrichirent en apportant à l'Angleterre une richesse inconnue, ^c Les yeomen qui les reçurent dans leurs maisons, ajoute le même historien, s'élevèrent bientôt au-dessus des gentlemen^ acquirent de grands domaines, et blasonnèrent leurs possessions. » Aujourd'hui les manufacturiers font encore fortune dans la Grande-Bretagne, et quand ils ont acquis un manoir, ils obtiennent sans plus de difficulté le rang de baronet. Mais les ouvriers s'estimeraient bien heureux, s'ils avaient toujours pour vivre la maigre pitance des Flamands du quatorzième siècle ; et, pour trouver ce festin de bœuf et de mouton, qu'Edouard III promettait aux premiers venus, ainsi qu'aux premiers nés de l'industrie, il faut qu'ils passent les mers, qu'ils aillent s*établir aux avant-
(^) FaUer'8 Churck history.
postes delà civilisation, dans le Canada, aux Etats-Unis, dans l'Australie ou dans la Nouvelle-Zélande.
Les Anglais avaient appris des Flamands à fouler, à teindre et à tisser la laine. Au dix-septième siècle les réfugiés français leur enseignèrent à tisser la soie et à imprimer sur étoffes ; au dix-huitième, ayant étendu leurs conquêtes dans l'Inde, ils commencèrent à travailler le coton. Par un phénomène bizarre, les habitants du Lancashire, qui devaient exploiter l'industrie cotpnnière avec tant de succès, efiTrayés un instant de sa croissance extraordinaire, semblèrent vouloir la repousser. L'inventeur de la navette volante, John Kay, pour échapper à la persécution qui le menaçait, alla, vers 1740, se fixer à Paris. En 1768, Hargreaves, découragé par l'indifférence de ses compatriotes, avait porté son industrie à Nottingham. En 1779, les ouvriers mutinés parcoururent les environs de Blackburn (*), démolissant les jennySj les machines à carder et toute machine mue par une force hydraulique ou par des chevaux. Les manufacturiers eux-mêmes, qui ne comprenaient pas encore Tutilité de ces grandes innovations, secondèrent l'émeute et protégèrent les coupables contre les rigueurs de la loi. Ce fut alors que le grand-père de sir Robert Peel, qui, outre la destruction de ses machines, avait couru des dangers personnels, retiré à Burton dans le comté de Staflford, éleva une filature sur la rivière de Trent; et pendant quelques années on cessa complètement de filer dans les établissements de Blackburn. Mais voici qui est plus étrange encore. Lorsque Arkwright, par une ingé-
(1) Baine's History of Cotton manufacture.
nieuse combinaison de toutes les découvertes faites dans cette période de création^ eut obtenu des produits supérieurs a ceux qui existaient sur le marché, les manufac* turiers du Lancashire se liguèrent pour en empêcher la vente. Arkwright et ses associés furent donc contraints d'étendre la sphère de leurs opérations. De filateurs qu'ils étaient, ils devinrent fabricants de tissus. Écoutons le récit d' Arkwright lui-même : a Notre premier essai fut remploi de ces filés dans le tissage des bas, et Texpérience réussit. Bientôt nous établîmes la manufacture de calicots, qui promet d'être une des premières de ce royaume ; mais une difficulté encore plus formidable se prt>senta. Les commandes que nous recevions, et qui étaient considérables, furent toutà coup contre-mandées, les employés de Y excise refusant de laisser passer nos tissus au tarif ordinaire de 3 pence par yardy et exigeant un droit additionnel de 3 pence^ parce qu'on les considérait comme des calicots, bien que fabriqués en Angleterre. En outre, les calicots imprimés se troutaiont prohibés. Grâce à ces obstacles imprévus, une grande quantité de calicots s'accumula dans nos magasins. Ons'adressavainementaux commissaires de l'ajîase, ol les propriétaires n'eurent plus d'autre parti à prendre que do saisir la législature, qui leur donna gain de cause «prt^s des dépenses considérables et malgré la vive oppolilion que les manufacturiers du Lancashire avaient dirigée contre eux. »
A cjuelques années de là, les mêmes fabricants, inj^lruils par l'expérience, disputaient à cet homme qui n'était plus le barbier de Preston, mais que l'Angleterre naluail sous le nom de sir Richard Arkwright, la pro-
priété ainsi que Tusage des inventions qui l'avaient enrichi ; et la force des choses axait dans le comté de Lancastre une manufacture que la folie des hommes en avait d'abord exilée.
Dans toute lutte entre un homme et une population, l'individu doit nécessairement succomber. Les gens de Manchester l'emportèrent donc sur Arkwright. Après quinze années de privilège, et par suite d'un double procès, les inventions dont il était l'auteur tombèrent dans le domaine public. L'équité le voulait ainsi : les hommes de génie sont le produit de leur pays et de leur temps aussi bien que de leurs propres efforts, et ce n'est pas pour leur avantage exclusif.que la Providence les a dotés de ces facultés splendides dont elle se sert pour donner l'impulsion au progrès des sociétés. Cependant on peut déplorer l'ingratitude de l'opinion publique à l'égard d' Arkwright. 11 ne fut ni aimé ni honoré dans le comté de Lancastre ; aussi, pour s'en venger, il suscita la concurrence du comté de Lanark, disant, par allusion à son premier état, « qu'il trouverait un rasoir en Ecosse pour faire la barbe à Manchester. »
La rivalité s'établit en effet ; mais il est permis de croire que l'intervention d' Arkwright ne fit qu'accélérer le cours naturel des choses. Glasgow n'avait pas pris moins de part que Manchester à la révolution industrielle. Le comté de Lanark avait produit Watt et Adam Smith, pendant que le comté de Lancastre enfantait Hargreaves, Crompton et Arkwright, c'est-à-dire que celui-ci fournissant l'action, celui-là avait donné la pensée. Quoi de plus juste que d'importer la filature au cœur de l'Ecosse, quaïid on lui empruntait, avec la vapeur, le moyen d'u-
Ulîser ces forces latentes que le sol de l'Angleterre recelait ?
Au reste, Timpopularité d'Arkwright n'était pas seulement celle qui s'attache aux débuts de tout inyenteur. Les gens du Lancashire détestaient en lui l'excès des qualités et des défauts qu'ils apportaient eux-mêmes dans le monde industriel. Arkwright était le type le plus complet, le plus absolu, le plus vrai de cette race de parvenus, qui joint une activité sans repos à une ambition sans bornes. Voilà ce qui le rendait pour les manufacturiers, ses concurrents et ses compatriotes, une sorte d'ennemi public.
« Les traitsles plus marquésdu caractère d'Arkwright, dit M. Baînes, étaient une ardeur, une énergie et une persévérance étonnantes. Il travaillait ordinairement à la direction de ses nombreuses entreprises depuis cinq heures du matin jusqu'à neuf heures du soir. Il avait déjà plus de cinquante ans, lorsqu'il s'aperçut que le défaut d'éducation devenait pour lui un grand obstacle dans la gestion de ses affaires et dans sa correspondance en particulier. Il prit aussitôt une heure sur son sommeil pour apprendre les règles de la grammaire anglaise, et une autre heure pour se perfectionner dans l'écriture ainsi que dans l'orthographe. Il supportait impatiemment tout ce qui venait l'arrêter dans la poursuite de ses desseins, et, ce qui le prouve d'une manière bien caractéristique, il se sépara de sa femme, après quelques années de mariage, parce que celle-ci, craignant qu'il ne réduisit sa famille à mendier, en travaillant à ses combinaisons au lieu de raser ses pratiques, avait détruit les modèles des machines qui servaient à ses expériences.
Arkwright économisait strictement le temps. Pour ne pas perdre un instant, il voyageait avec la plus grande vitesse dans une voiture à quatre chevaux. Le nombre et l'importance des établissements, qu'il avait entrepris dans les comtés de Derby, de Lancastre et de Lanark, montraient l'aptitude merveilleuse qu'il avait pour les affaires, ainsi que retendue d'un esprit qui embrassait tout. Dans la plupart de ces entreprises, il avait des associés ; mais il s'arrangeait toujours de manière à gagner encore lorsque ceux-ci perdaient. Telle était sa confiance illimitée dans le succès de ses machines, ainsi que dans la richesse qui devait en résulter pour l'Angleterre, qu'il attachait peu d'importance à toute discussion sur les taxes, et avait coutume de dire qu'il paierait la dette du pays. Les plans d'un pareil spéculateur devaient être vastes et hardis ; il se proposait d'entrer dans les opérations commerciales les plus étendues, et il ne rêvait rien moins que d'acheter le coton produit par le monde entier pour tirer de ce monopole d'énormes profits. »
Lorsque Arkwright formait ces projets, des projets que semblaient autoriser la grandeur et la rapidité de sa fortune, vers 1792, l'Angleterre n'importait guère annuellement que 3 à 400,000 quintaux de coton en laine ; les produits de la manufacture étaient évalués à 80 ou 100 millions de francs, et occupaient moins de 100,000 ouvriers. Le rêve était donc ambitieux, mais il ne franchissait pas les limites du possible. De nos jours^ Arkwright pourrait passer pour un spéculateur bien timide, en présence de ces capitalistes de Liverpool qui opèrent annuellement sur plus de 5 millions de quin-
i54 ÉTUDES 80a L^AMGiETERRK.
taux^ et contre lesquels les fabricants de Manchester ont été réduits à se liguer en i 844 pour arrêter la hausse artificielle du ooton« Geux*€iy à leur tour, mèn^t des opérations gigantesques» et que l'iniagination peut i peine embrasser, ie sais telle filature de Manchester qui occupe 1 ,500 ouvriers. On cite une maison de oommerœ de kl même ville qui exporte annuellement 30,000 bidles de coton filé ou de tissus, et qui paye pour oe poids de 15,000 tonnes près de 800^000 francs en frais de péage jusqu'au port d'où 1^ marchandises s'eiLpédient (^)« Enfin, n'est-ce pas un manufacturier du Lancashire qui s'écriait, enivré par la contemplation de cette omnipo*tence industrielle : <x Qu'tm nous ouvre Faccès d'une autre planète, et nous nou« chax^eons d'en vêtir les ha* bâtants î »
Mais laissons là les exemples individuels. Quoi de pl«fê surprenant que les accnoissements de Manchester luimême ? Au commencement du dernier siècle, Mao* diester était une ville de petits marchands et de petits fabricants, qui achetaient des tissus écrus à Bollon et dans les villages voisins, pour les teindre et les colporter ensuite, à dos de cheval, de marché en marché. Le corn* mence alors, n'ayant pas de capitaux, se traînait dans les opératixms du détail* Les fabricants vivaient avec une extrême économie, travaillaient et mangeaient avec leurs domestiques ; une maison bâtie en brique était le Itt&e de ce temps4à. La fabrication proprement dite était dispersée dans les chaumières* Le tisserand était une espèce de manufacturier domestique, qui achetait le fil,
(1) Voir le journal Leed's Mervofy.
makchbstbr. Sr^K
quand sa lliiiiiDe ne pouvait pas le fournir, et qui yen* dait ensuite rétoflTe, sur le prix de laquelle il devait retrouver, avee ses avances, le salaire de son travail. La manufacture, à Manchester, se bornait aux opérations chimiques, à la teinture et à Tapprét ; pour tout le reste^ }e capitaliste urbain n'était, comme le fabricant de Lyon aujourd'hui, qu^un commissionnaire ou qu^un marr chand.
En 1760, la manufacture de coton, concentrée dans le Lancashire, occupait 40,000 ouvriers, tisserands pour la plupart. A vingt ans de là, malgré les iléveloppements que cette fabrication avait pris, Manchester ne comptait pas 50,000 habitants. En 1800, la force de production dans cette cité industrieuse n^était encore représentée que par 32 machines à vapeur valant 430 chevaux.
On connaît les humbles débuts de la puissance mé^ canique dans Tindustrie. Les machines, dans les manu-^ factures, étaient mues d'abord par des ânes ou par des chevaux, et manoeùvrées par des enfants. Le premier inventeur de la filature, Wyàtt, employait dix jeunes filles dans son établissement de Birmingham ; les premiers ouvriers d'Arkwright à Nottingham et à Crawford furent de jeunes enfants. La maison Peel en occupa jusqu^è 1,000 dans ses ateliers. Ces formidables engins de l'industrie, que ses historiens, cherchant des analogies dans la Fable, ont comparés aux cent bras du géant Briarée, eurent d'abord pour instruments des apprentis de l'âge de six à douze ans, que l'on allait chercher par troupes dans les maisons de charité. .Ce sont des orphelins ou des enOeints abandonnés qui ont élevé, de leurs faibles mains, le temple des manufactures, et qui ont peuplé
256 ÉTUDK8 SUB L'ANGLETERBE.
d'une foule maintenant exubérante les districts industriels.
L'acte de la (juatorzième année de George III, qui fait remise du droit additionnel de 3 pence par yard sur les calicots fabriqués en Angleterre, dit en propres termes, pour expliquer la concession, que plusieurs centaines de pauvres gens sont employés dans les établissements nouveaux. Cette population va toujours croissant, bien que chaque progrès de la mécanique ait pour effet de diminuer le nombre des ouvriers nécessaires dans chacune des opérations de Tindustrie. Un ouvrier fileur produit maintenant en un jour plus qu'il n'aurait produit autrefois en une année ; M. Baines a calculé que 150,000 fileurs dirigeant autant de mull-jennysj faisaient Fouvrage de 40 millions de lileurs travaillant au rouet. Depuis l'invention du métier self-acting et du tissage mécanique, la production tend encore à s'accroître ; car la manufacture est purement automatique, et l'homme n*a plus qu'à surveiller dans ses effets l'action de l'eau et de la vapeur.
Les progrès de la population dans le Lancashire s'expliquent par ceux de la production. Pendant que le nombre des habitants montait pour le comté de 300,000 à 1,660,000, et pour Manchester de 40,000 à 306,000, la manufacture de coton, dans le royaume, portait sa consommation annuelle de 3 millions de livres à 600 millions, et la valeur de ses produits s'élevait, malgré la réduction continuelle des prix, de 800,000 livres sterling à 36,000,000. Aujourd'hui le Lancashire possède les trois cinquièmes des établissements consacrés à la filature et au tissage du coton, et plus de œnt trente
filatures existent dans la seule ville de Manchester* Rien au monde n'est plus curieux que la topographie industrielle du comté de Lancastre. Manchester, comme une araignée diligente, est posté au centre de la tbile, étendant des chemins de fer vers ces auxiliaires de la fabrique, villages autrefois, villes aujourd'hui, qui ne forment plus que des faubourgs de la grande cité. Le chemin de Leeds met à une lieue de Manchester Oldham avec ses 60,000 habitants, Bury, Rochdale et Halifax, dont chacun compte de 24,000 à 26,000 âmes ; le chemin de Bolton rattache à cette ville Bolton, Preston et Chorley, qui ont ensemble plus de cent filatures et 114,000 habitants; sur le chemin de Sheffield, il ne faut que quelques minutes pour atteindre les établissements de Staley-Bridge, Ashton, Dukinfield et Hyde, peuplés de plus de 80,000 personnes ; le chemin de Birmingham incorpore^ pour ainsi dire, à Manchester les 50,000 habitante de Stôckport, et celui de Liverpool lui rallie Wigan et Warrington. Quinze ou seize foyers d'industrie rayonnent ainsi autour de cette grande constellation.
Une commande, partie de Liverpool le matin, est discutée entre les fabricants à la bourse de Manchester vers rheure de midi ; le soir, elle est déjà distribuée entre les manufactures des environs. En moins de huit jours, le coton filé à Manchester, à Bolton, à Oldham ou dans les environs d' Ashton, est tissé dans les ateliers de Bolton, de Staley-Bridge ou de Stôckport, est teint et imprimé à Blackburn, à Chorley ou à Preston, apprêté, aimé et empaqueté à Manchester. Par cette division du travail entre les villes, dans les villes entre les fabriques, et dans
^5ft ÉTUDES gVK L'ANGURERRE.
les fabriques entre les oayriers^ Teau, la houHle et les machines travaillent sans fm ; l'eiécution Ta presque aussi vite que la pensée ; Thonuoe participe en quelque sorte à la puissance de création, et il n'a qu*à dire : « Que les produits existent, » pour que les produits soient.
Manchesta*, qui tient à ses ordres, et comme aous sa main, toutes ces agglomérations industrielles, est luimdme l'agrégation la plus extracHrdinaire, la plus intéressante et, à quelques égards, la plus monstrueuse quo^ le progrès des sociétés ait improvisée. La premiàre iuK pression ne prévient pas : le site manque de relief et rhorizon dedarté. Â travers les brouillards qui s'exhft« lent de cette contrée marécageuse, et sous les nuages de fumée que vomissent les ateliers, le travail y a quelque chose de mystérieux et de semblable à Tactivité sout^rraine d'un volcan. Point de grande lignes ni de hauteurs qui guident l'œil en Taidant à mesurer ce vaste en** semble. La ville ne se distingue ni par ces contrastes qui caractérisaient les cités du moyen âge, ni par celte régularité que l'on remarque dans les métropoles de ré* eente formation. Toutes les maisons, toutes les rues se ressemblent; mais c'est Tuniformité au sein de la confusion. En y regardant de près, on découvre pourtant un certain ordre. Manchester est situé au confluent d^une petite rivière, rirwell grossie de Tlrk, et d'un ruisseau, le Medlock. L'Irwell sépare Manchester de son faubourg principal, de la vieille ville qui a donné son nom au district [hunérettj de Salford; sur la rive gauche de Medlock est une autre annexe de Manchester, Ghorlton on Meàhk^ qui u^avait que 675^ habitants en 180<, et qui
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en compte aujourd'hui 30,000. Les manufactures cl les usines forment comme une enceinte autour de la ville et suivent le cours des eaux. On les voit dresser leurs sept étages le long de rirwell et sur le bord des canaux qui, pénétrant plus avant dans Manchester, y forment une ligne intérieure de navigation. Les eaux* de Tlrk, eaux noires et puantes, servent aux tanneries et aux teintureries ; celles du Mediock, aux ateliers d'impression^ aux fabriques de machines et aux fonderies. Les bords de rirwell, qui semblent avoir été le siège primitif de cette civilisation, en demeurent aujourd'hui le centre. Les édifices municipaux sont dispersés le long de son cours. En descendant de la colline oii s'élève la mai* son des pauvres, on rencontre les bâtiments du coN lége, la vieille église (e/rf chnreh), la bourse, et de l'autre c6té de la rivière le palais de justice, ainsi que les murs de la prison. De Pendleton à la route de Lon* dres, une grande rue brisée, qui traverse la ville de Fouest à Test, étale à ses deux extrémités les boutiques auxquelles les ouvriers s'approvisionnent , et au centre, dans MarkeP-Sîreety dans Ptccadittyy les magasins ouverts au luxe , les librairies ainsi que lés ateliers des journaux. Le quartier aristocratique de Mosletf- Streety qui coupe Markel-Sêrtet à angle droit, réunit les tomptoirs où les fabricants de Manchester et des environs se mettent en contact avec le mouvement des affaires. Dans l'angle des deqx rues sont concentrés les dépôt» de matières premières et da marchandises fa^ briquées. Les chemins de fer^ comme étant les Aeiy Biers venus, s'anêteut aux points extérieurs de cette circonférence, ceux de Liverpool et de Bolton à Fouest^
260 ÉTUDES SUR l'anglbterre.
ceux de Leeds, de Sheffield et de Birmingham à Test (^).
Il résulte de œs combinaisons indifférentes en apparence une grande économie de temps et d'argent dans la production. L'on peut se plaindre de ce que Tespace n'a pas été ménagé pour les hommes, de l'absence de places publiques, de fontaines, d*arbres, de promenades et de logements aérés; mais, à coup sûr, il était difficile de rapprocher davantage les produits du marché, les machines de leurs moteurs, et la fabrication des moyens de transport. Les chemina de fer arrivent portés sur des arcades jusqu'à l'endroit où il cesse d'être incommode d'aller les chercher, et, quant aux canaux, ils passent sous les rues et se ramifient dans tous les quartiers, amenant les bateaux de charbon jusqu'à la porte des filatures ou jusqu'à la gueule des fourneaux.
Manchester ne présente ni le mouvement de Liverpool ni celui de Londres. Durant la plus grande partie de la journée, la ville est silencieuse et paraît déserte. Les transports glissent sans bruit sur les canaux, non pas au pifid des palais, comme à Venise, mais entre deux haies de matures qui se partagent l'air, l'eau et le feu. Les convois roulent sur les chemins de fer, et font voyager les multitudes aussi facilement que les individus autrefois. On n'entend que la respiration des machines s'échappant par les hautes cheminées en sifflements de
f}) Depuis le printemps de 1844, le cliemia de fer de Li^erpool à Manchester et celui de Manchester à Leeds, prolongés Tun et I autre jusqu'au confluent de Tln^ell et de l'Irk par une iigne de jonction qui traverse Salford, ont une gare commune piacée à quelques pas de la Bourse ; au moyen de cette jonction les voyageurs et les marchandises peuvent circuler, sans quitter la voie de fer, de Liverpool à HuU et de la mer d'Irlande à la mer du Mord.
flamme, et lançant, pour ainsi dire vers le ciel, en signe d^hommage, les soupirs de ce travail imposé à Thomme par Dieu.
A certaines heures de la journée, la ville s'anime. Les ouvriers, qui entrent dans les manufactures ou qui en sortent, remplissent les rues par milliers; les commis, les inspecteurs, les contre-maîtres courent affairés d'un quartier à l'autre ; ou bien c'est le moment où la bourse s'ouvre, et Ton y voit affluer 4es chefs de cette immense population de travailleurs; mais, même dans les mo* ments où les hommes donnent une libre carrière à leurs sentiments, le caractère sérieux et anguleux de Manchester ne perd rien de la roideur ^e lui communiquent les préoccupations trop exclusives de l'industrie.
Le docteur Taylor, qui a visité le Lancashire pendant la crise commerciale de 1841, et qui est un peintre un peu optimiste, quoique généralement exact, décrit dans les termes suivants les impressions que lui a laissées Manchester (i) : « C'est une viUe d'affaires, où la recherche du plaisir est inconnue et où les amusements sont à peine comptés pour une considération secondaire. Chaque personne, que vous rencontrez dans la rue, a l'air préoccupé et la démarche précipitée. On ne voit que très-peu de voitures particulières ; il n'existe qu'une seule rue qui soit bordée de riches boutiques, encore esteUe d'une date récente. Parmi quelques bâtiments d'un style monumental, un seul est consacré aux récréations des habitants; les autres appartiennent à la religion, à la charité, à la science ou aux affaires... La bourse de
(1) Notes of a tour in ihe manufacturing districts of Lancashire,
m ÉTUDE» suit L'ANOUSTBRRB.
Manchester est le parlement des lords du coton, e^est leur assemblée législative, une assemblée qui promulgue des décrets aussi immuables que ceux des Mèdes et des Perses, mais dans laquelle, au rebours de tous les parlements du monde, on agit beaucoup et Ton parle très-peu. Des transactions d*une immense importance s*opèrent par des signes de tête, par des clignements d^yeux ou des mouTements d^épaules, en comparaison desquels le laconisme des anciens Spartiates pourrait passer pour un bavardage insipide et puéril. On se sou<r vient vaguement, et comme de bien loin, d'avoir ru un jour un homme causer à la bourse ,* mais on en fait men^ tion dans les termes dont on se servirait pour raconter que la sarabande a été dansée dans Téglise de Saint* Pierre, ou qu'Arlequin a fait ses farces dans l*enc«nte vénérable d*OM Bailey.
« Ce qui caractérise rassemblée, c^est le talent et IMnlelligence appliqués aux grandes spéculations de Fm* dustrie; on n'y rencontre pas plus le génie que la stupidité. Mais si le niveau intellectuel n*est pas fort élevé, il parait très-évident qu'aucune faculté ne demeure sans emploi. Il m'est arrivé de visiter Manchester à une épo* que de prospérité et d'activité commerciales ; plus ré* comment je l'ai vu pendant la période de détresse et de stagnation. Dans la première de ces circonstances, un étranger aurait pu se croire jeté au milieu d^une de ces communautés de derviches dansants qui ont pour règle le silence et lé mouvement perpétuel. Il semblait que chacun fût incapable de rester plus de trois secondes à la même place. Tout homme de Manchester a pour principe que « rien n'est fait tant qu'il reste quelque chose
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à faire. » Donnez-lui une occasion ; il entreprendra de pourvoir tous leâ marchés entre Lima et Pékin, et il sera horriblement veié, si, par quelque distraction, il a omis un petit village qui aurait pu acheter un écheveau de ses fils ou une aune (jgard) de ses tissus,
« L'aspect de la bourse, dans cette période de détresse^ est vraiment effrayant La contenance des habitués est sombre et inquiète ; Tardeur des esprits s'est changée ea obstination. Les manufacturiers paraissent sentir que les bénéfices, siaon les capitaux, leur glissent dans les mains, et ils ont pris la détermination bien arrêtée de supporter une certaine somme de perte, mais de ne pas se laisser entraîner au delà. Que les affaires soient actives ou lourdes, la bourse ne dure guère plus d'une heure» Dès que Thorloge sonne deux heures après midi, l'assemblée s'écoule insensiblement et sans bruit ; avant trois heures, l'édifice est aussi vide et aussi abandonné qu'une des catacombes d'Egypte* »
Ces habitudes se ressentent de l'origine de la populatton^ Dans nos villes manufacturières, la fabrique s'est greSée sur un état social préexistant. Mulhouse était une ville libre et avait des traditions politiques, qui ont donné une physionomie particulière à son industrie ; on dirait une famille, ou plutôt un clan de fabricants, tant ils se soutiennent Jes uns les autres, et tant les ouvriers y sont paternellement traités. Lyon est une ville littéraire et religieuse aussi bienqu'industj^elle : la noblesse et le clergé y amX tettr* quartiers séparés, du fond desquels ils prennent part au gouvernement de la cité. Rouen appartient aux gens de toi non moins qu'aux possesseurs des manufactures et aux propriétaires fonciers. Il y a là tous les
éléments dont le concours forme ce que l'on appelle la société. Mais, à Manchester, F industrie n'a pas trouvé autre chose qu'elle-même. Tout y est semblable, et tout y est nouveau ; il n'y a que des maîtres et des ouvriers. La science, que les besoins de Tindustrie contribuent souvent à développer, commence à se fixer dans le Lancashire : Manchester a une société- de statistique, et la chimie y est en honneur ; mais la littérature et les arts y sont encore lettre morte (*). Le théâtre ne sert pas à épurer le goût, et ne fournit guère que ce qu'il faut à une foule occupée, des amusements grossiers. Dans les opinions politiques, c'est le radicalisme qui prévaut. Parmi les sectes religieuses, les plus récentes sont les mieux accueillies : Manchester renferme plus de méthodistes, de quakers et d^indépendants que de partisans de l'Eglise établie. Sur 137 temples ou chapelles, l'église anglicane en compte à peine 39. Celte ville réalise en quelque sorte l'utopie de Bentham. Tout s'y mesure en effet à la règle de l'utile ; le beau, le grand et le noble ne sortiront certainement que de cette source, s'ils y naissent jamais.
Si le luxe des voitures et des chevaux est inconnu aussi bien que toute autre recherche, cela ne vient pas seulement de l'économie ni de l'austérité que les manufacturiers font régner dans leurs ménages; cela' tient
(1) L'AthensBnm de Manchester, après avoir yu le nombre de ses membres diminuer chaque année, semble Touloir se relever aujourd'hnl. LMnfériorilé littéraire de Manchester est attestée par ces paroles que M. G. Smythe M. P. adressait à trois mille personnes réunies dans les salons de rAthenœum,le 3 octobre 1844 : « Habitants de Manchester, vous êtes nés pour faire honneur aux lettres, dans une contrée où les lettres ont été jusqu'ici fort peu en honneur. » .
aussi, cela tient surtout à l'absence des classes supérieures, qui, et la nouvelle aristocratie comme l'ancienne, ne vivent pas à Manchester. La ville proprement dite, le docteur Kay Shuttleworth l'avait remarqué avant moi (*), n'est guère habitée que par les boutiquiers et par les ouvriers. Les marchands et les manufacturiers font leur résidence hors des faubourgs, dans des villas qu'entoure un parc ou un jardin. Cette existence, bornée à rhorizon un peu étroit de la famille, exclut les relations de société ; c'est une espèce d'absentéisme local. Il arrive ainsi que, les comptoirs se fermant et les pulsations des mac|iioes s' arrêtant à la chute du jour, tout ce qui était la pensée, l'autorité, la force impulsive, l'ordre, moral dans cet immense atelier, disparaît sur l'heure. La couche supérieure de la société se replie sur les campagnes ; Manchester est abandonné jusqu'au lendemain aux ouvriers, aux cabaretiers, aux mendiants, aux malfaiteurs, aux filles de joie et à la police, qui doit faire régner dans ce pêle-mêle un peu d'ordre matériel (^).
Comment cette population va-t-elle employer les deux ou trois heures de repos et de liberté qui lui restent entre le travail de la manufacture et le sommeil ? Il semble qu'après une journée de quatorze heures, durant laquelle le mari travaillant d'un côté, la femme et les enfants de l'autre, le ménage est forcément dissous, les
(*) Moral and physical condition of the working classes, (3) Selon un recensement fait en 183G, les ouvriers représentaient à Manchester G4 pour lOO de la population totale; à Salford, 74; à Bury, 71 ; à Ashton, 81 ; à Maleybridge, 90; à Dukinâeld, près de 96. 1 e ciiiffre fixé pour Manctiester parait être au-dessous de la vérité; la populaUon ouvrière doit y représenter 70 ou 75 pour lOO du nombre des habitants.
i66 ÉTUDES sus L^ ANGLETERRE.
membres de la famille devraient être heureux de se iielrouver «t de respirer un moment ensemble ; mais le foyer domestique, par la faute des circonfitanoes autant que par la faute des habitudes, n'a pas de charmes pour Touvrier. Après un repas tait à la hâte, hommes, femmes, enfants errent dans les rues ou s'acheminent vers les cabarets. Quand on parcourt le soir les quartiers pauvres d'Angel^Meadow^ de Garden-Streei^ de iVeto- Town^ de SnifU-George-Road^ d'OUham-Roady d'iin^ ciMs-Streety et celui que Ton désigne sous le nom de Petiie^Irl^ndcy Ton aperçoit les portes des maisons ou^ vertes, et la foule vous coudoie ; si le temps est froid ou pluvieux, le cabaret se remplit et la rue se vide ; par un temps serein, c'est la voie publique qui fait tort au cabaret.
On distingue aisément, au milieu de ces multitudes, les ouvriers irlandais d'origine, qui sont au nombre de 35,000 à 40,000 à Manchester (^). Les Anglais vont par petits groupes ou s'isolent entre eux, a moins qu'ib n'aient à débattre un intérêt commun et du moment, tel qu'une augmentation des salaires ou une réduction dans les heures du travail. Le^ Iriandais sont perpétuelle^ ment à l'état d'agitation. Souvent ils s'assemblât par centaines au coin delà route d'Œdkam et d'AncoaU- Street. Un d'entre eux Ut à haute voix les nouvelles d'li> lande, les adresses d'O'Connell ou les circulaires de l'association ; puis le tout est commenté sans fin et à grand bruit dans les rangs pressés de cette foule. Us sont si étroitement organisés, et, pour employer un terme mi-
(1) Stir une population de i, €67 ,000 habltanls, letromté de Ltintaslre compte 21,000 Ecossais et plus de 105,000 Irlandais.
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Utâîre, ils sentent tellement leurs coudes, qu'en un clin d'oBÎl, et au premier signal, mille à deux mille siMit réimis sur un point donné.
11 y a quelques années, les ouvriers irlandais formaient la partie la plus abjecte de la population; leurs de* meures étai^ot les plus sales et les plus malsaines, et leurs enfants les plus négligés. C^était dans les caves habitées par les Irlandais que se distillaient en fraude des sfHritueux grossiers. La misère, la fièvre, Tivrognerie, la débauche et le vol y étaient en permanence. Là se retiraient de préférence les vagabonds et les malfaiteurs. Tous les jours, quelque rixe éclatait dans ces affreux quartiers, 4>u quelque crime les ensanglantait.
Ces faits, dont on trouve la trace dans toutes les en* quêtes parlementaires ou administratives publiées depuis douze ans, sont aujourd'hui notablement changés. Les prédications du père Mathieu, secondées par les efforts du clergé catholique, ont commencé à relever ces malr heureux deleurdégradation. Us s^enivrent moins, et par suite les rixes sont moins fréquentes. Le dimanche 22 juillet 1843, vingt mille d*entre eux avaient pris l'engagement de S' abstenir de liqueurs spiritueuses [taken ike pledge) ; le lundi, la police ramassait moitié moins d'ivrognes et de délinquants. Les cabaretiers [pubKeans) jetaient les hauts cris. Tel palais du gin^ qui avait coutume de réunir cinquante hommes à la fois, n*en comptait plus que quinse ou vingt. Ce qu^il y a de plus remarquable, c'est la surveillance exercée par le clergé sur réducation des enfants. Dans cette ville, où les enfants en bas âge, livrés à eux-mêmes, courent les rues pieds nus et en haillons , pendant que leurs parents
36S ÉTUDES SUR l'angleteere.
s'enivrent, et où la police en a recueilli jusqu'à dnq mille par an égarés sur la Toie publique, les prêtres catholiques tiennent le soir les chapelles ouvertes, comme une espèce d'asile où les jeunes filles et les jeunes garçons passent le temps à chanter des cantiques et à écouter la parole de leur pasteur. J'ai vu le dimanche cinq à six mille de ces enfants défiler processionnellement sous la bannière de saint Patrick, et la demi-propreté, la décence de cette foule enfantine, est le progrès le plus grand, ainsi que le plus inattendu, quMl m'ait été donné de constater. Les écrivains anglais reconnaissent euxmêmes, non sans étonnement, qu'il existe aujourd'hui parmi les Irlandais de Manchester un plus grand nom* bre d'ouvriers sachant lire et écrire, que dans la population d'origine saxonne ; les femmes irlandaises sont aussi beaucoup plus chastes et plus attachées à leurs devoirs domestiques. 11 n'y a que l'aptitude mécanique qui manque à cette race : les ouvriers irlandais comptent parmi les moins habiles; on les emploie principalement comme manœuvres ou hommes de peine, et c'est parmi eux que l'on prend les commissionnaires, les portefaix, ainsi que les porteurs d'eau.
Somme toute, l'ordre apparent a gagné à Manchester. Depuis l'établissement de la nouvelle police, les rues sont plus tranquilles, sinon plus sûres. On n'a plus besoin, comme il y a douze ans, de mettre en réquisition tons les dimanches des constables spéciaux pour tenir la voie publique libre et les mauvais sujets à distance, au moment où les familles vont entendre le service divin {*)•
CommUtee on Factorie's régulation biU, p. 327.
Une force de 390 hommes, sous la direction énergique du surintendant M. Beswick, suffit à réprimer les contraventions et les délits dans une ville dont la population excède celle de Liverpool, ce qui prouve que les mœurs à Manchester sont moins violentes et les habitants plus occupés.
En dépit de cette amélioration purement extérieure, les crimes et les délits semblent être en voie d'accroissement (*). Les tableaux publiés par le colonel Shaw, et dont on conteste, il est vrai, l'exactitude à quelqueségards, portent le chiffre des arrestations à 12,417 pour Tannée 1840, et à 13,891, pour l'année 1841 ;le compte rendu de l'année- 1843 ne présente que 12,147 arrestations. C'est, à peu de chose près, la proportion de Liverpool, et la ville de fabrique descend ainsi au niveau du port de mer.
Il faut reconnaître que Manchester joint à son caractère industriel celui d'une ville de passage; c'est une hôtellerie, un marché et en quelque sorte un port intérieur. Cent mille étrangers l'habitent; on évalue à huit raille par jour le nombre des voyageurs qui arrivent ou qui partent par les chemins de fer. Enfin, sur 27 , 1 06 personnes admises dans l'asile de nuit en 1842, 24,986 étaient des émigrants venus de l'Irlande, de l'Ecosse ou des autres comtés. Ces foules nomades doivent entrer pour beaucoup dans les désordres que la police locale est chargée de surveiller, d'enregistrer ou d'empêcher.
{}) On a remarqué un temps d'arrêt et même une diminution dans le nombre des crimes, depuis que les manufactures ont repris toute leur activité:
PRINCIPAUX DÉLITS CONTRE LES PERSONNES ET CONTRE l'oRDRE EN 1840 ET EN 184a.
Prérenas.
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Violence avec effusion de sang , lo a
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Tapage dans les rues f ,946 3,306
Tapage fait par dea proetUoéea 190 saa
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