AUX MARCHANDS, AUX MANUFACTURIERS ET AUX PROPRIÉTAIRES
{gentry) de Manchester et des environs.
« Messieurs,
« La crise qui existe dans les districts manufacturiers pèse lourdement sur les classes laborieuses de la société, et plus particulièrement sur Tinfortuné tisserand, dont le misérable sa-
(1) Les ouvriers de Stockport avaient le môme sentiment. On lit dans le rapport de la commission : « Le cri universel parmi eux est que l'Angleterre est une contrée en décadence, et que toutes les colo-
38t) ÉTUDES SUR L^ANGLETERRE.
laire, même lorsqu'il est coiistarnmi'iit occupé, suffit à peine pour lui procurer les choses les plus nécessaires à la vie, condition qu'attestent d*une manière si évidente la pauvreté de ses Têtements et la faiblesse famélique de sa complexion. Gomment sepéut-il faire, messieurs^ que, dans un temps comme celui-ci, le tisserand ne trouve pas d'emploi, et que sa femme et ses enfants alTdmés lui demandant du pain, il n*en ail pas à leur donner? Au milieu de cette détrosse, que peut-il faire, que doit-il faire? Il n*eiifreint aucune loi, il ne commet aucun désordre; mais il s'assied dans une contemplation silencieuse, couvant ses mal heurs Jusqu'à ce qu*enfin les cris de ses enfants affamés le jettent dans un transport voisin de la démence. Telle est^ messieurs, la malheureuse position de celte classe d'hommes pauvres, mais méritants, qui furent autrefois le témoignage vivant de la grandeur de TAngleterre, et dont les chaumières répandaient l'abondance autour d'eux.Et maintenant, messieurs, nous nous adressons à vous, en votre qualité d'hommes et de chrétiens, sachant que, dans d'autres occasions, nous ne vous avons pas implorés en vain. Nous espérons sincèrement que vous répondrez à cet appel de l'humanité souffrante, et que vous arracherez nos malheureux enfants à la faim ainsi qu^à la mort. »
Un an plus tard , les souffrances de la population la poussant au désespoir, dix mille hommes armés de bâtons entraient dans Manchester, arrêtaient les machines, contraignaient les ouvriers à se joindre à eux, et décrétaient une suspension générale du travail jusqu'à ce que Ton eût fait droit à leurs griefs. L'émeute resta maîtresse de la ville pendant plusieurs jours , et il fallut rappeler en toute hâte des troupes de l'Irlande pour la déloger de cette position.
nies seront des contrées ascendantes pendant quelque temps. Ils disent que Tinduslrie quitte TAngleterrp, et que les choses ne sont plus ce qu'elles étaient, ni quant au taux des salaires, ni quant à la facilité l'obtenir du travail. »
On a écrit des livres en Angleterre dans lesquels on se félicitait bien haut de ce que les ouvriers, au plus fort de la révolte, avaient respecté les machines, contre lesquels se tournait autrefois leur première fureur. Je ne conteste pas ce progrès des esprits. Les ouvriers sentent aujourd'hui que leur sort est lié à celui des inventions mécaniques ; ils voient dans ces instruments de la force non plus des concurrents, mais des compagnons de travail. Les voilà désormais réconciliés avec la puissance motrice, mais ils n'en sont que plus exigeants à l'égard des capitaux et des capitalistes qui l'emploient. Leur hostilité a changé d'objet; elle a passé des machines aux manufacturiers; y a-t-il bien là de quoi se réjouir et de quoi s'exalter dans son orgueil ?
Heureusement pour l'Angleterre, l'industrie se remet vite, dans ce pays, des catastrophes qui fondent sur elle. Ce qui serait pour un autre peuple une révolution n'est pour celui-ci qu'une secousse. La sève de la civilisation, dans ces climats nébuleux, a la même activité que la sève de la matière sous les tropiques, et , malgré tous les obstacles, elle ne tarde pas à se faire jour. Des fortunes nouvelles s'élèvent sur les ruines des fortunes renversées. Les ateliers , qui avaient été fermés , se rouvrent et se multiplient ; de nouveaux ouvriers prennent la place de ceux qui ont péri, ou qui out émigré, ou qui sont allés s'eftsevelir dans la maison de charité. On a oublié les souffraoces de la veille, on ne prévoit pas les périls du lendemain, et la Grande-Bretagne répète son cri de marche : ce Tout va bien [ail right). »
Pour une industrie douée de cette vitalité, ce qui trouble, ce qui inquiète, c'est moins la situation présente
que Tayenir. Si la manufacture de coton , si l'Angleterre, en tant que pays manufacturier , pouvait rester stationnaire, elle trouverait peut-être le moyen de régulariser les chances du travail ; mais voilà précisément ce qui lui est interdit. La grande industrie, l'industrie qui accumule les machines, les bâtiments, les capitaux et les ouvriers, Tindustrie qui destine ses produits à Texportation, n*a pas en elle-même sa limite ni sa mesure ; par une conséquence directe de sa nature, elle contemple des espaces sans bornes ; elle est organisée pour la conquête, ou tout au moins pour Tinvasion. Le capital s'accumule toujours, la population déborde; il faut donc que ]a production augmente sans cesse. La loi du progrès n'est nulle part plus impitoyable. Le jour où l'industrie aurait atteint son apogée, et où le travail n'aurait plus aucune perspective d'accroissement, ce jour-là, l'Angleterre commencerait à décliner, et devrait faire place à la fortune ascendante de quelque autre nation. C'est bien le peuple auquel on peut appliquer cet horoscope de l'ambition tiré parle maître de la tragédie :
« Et monté sur le faile, il aspire à descendre. »
Après le comté de Lancastre, le district manufacturier le plus riche et le plus important de l'Angleterre est la partie occidentale {west-riding) du comté d'York. Le comté d'York figure lui-même comme une sorte de royaume dans l'empire britannique ; c'est l'abrégé (^), ou, si l'on veut, l'image du pays tout entier. Son étendue (2) l'a fait diviser en trois grandes provinces, dont chacune a un lord lieulenant et envoie deux représentants à la chambre des communes. A l'endroit où se rencontrent les limites de ces provinces, la ville d'York avec sa banlieue [city and ainsley) forme un district central assez semblable au département de la Seine ou au comté non moins microscopique de Middlesex. La réforme municipale a dépouillé York de son lord-maire, de ses huit chambellans, de sa chambre haute et de sa chambre basse, vain et vénérable simulacre de gouver-
(*) « Yorkshire présents an epitome ofthe whole kingdom» » (M'Cul* \ocW6 Statisltcal illustrations.) (') 3»669,150 statute acres.
nement ; mais, après avoir cessé d'être une métropole politique, cette ville est encore une métropole religieuse et un des quartiers généraux de l'aristocratie.
Dans le comté d'York, la nature et la société présentent les mêmes contrastes. On y trouve tous les sols et presque tous les climats. Les districts de l'ouest sont principalement industriels, ceux de l'est exclusivement agricoles : dans les premiers, chaque halte est marquée par une ville ; daris les seconds, vous ne rencontrez que des hameaux. A l'ouest et au nord, la propriété peut paraître très-divisée, eu égard au reste de l'Angleterre ; à l'est, au contraire, la terre appartient à un petit nombre de familles qui possèdent ces vastes domaines et se les transmettent de génération en génération. Plus on approche des montagnes du Lancastre, plus les hommes onl le sentiment de leur indépendance et de leur dignité ; mais dans la partie orientale du Yorkshire^ un grand propriétaire, n'accordant jamais de baux à ses fermiers, dispose absolument de leur existence : il les mène au vote, comme autrefois le baron féodal conduisait ses vassaux au combat. Pour achever le tableau, la différence est tout aussi radicale dans les cultes : les sectes dissidentes ont envahi les villes de l'ouest, tandis que la population des campagnes relève généralement de l'église établie.
Dans le comté de Lancastre, les traces des temps historiques ont disparu sous la végétation luxuriante des manufactures ; tout y est de récente formation. Ce qui dislingue au contraire le comté d'York, c'est qu'il met perpétuellement le présent en regard du passé, et les rend, pour ainsi dire, contemporains. Deux chemins de
LEEbs. 385
fer percent les remparts qui arrêtèrent Fairfax, et pénètrent avec tout leur mouvement dans cette paisible capitale, qui semblait ne devoir plus être que la terre promise des antiquaires. Au pied du château bâti par Guillaume le Conquérant, vous pouvez évoquer l'histoire de sept siècles, les invasions écossaises repoussées par des armées de prêtres, les guerres des deux roses et les dernières batailles des Stuarts, puis, quelques heures après, vous transporter à Leeds ou à Sheffield pour vivre de la vie active, au milieu des prodiges tout aussi imposants de l'industrie. Vous venez d'admirer la cathédrale d'York, cette merveille du monde chrétien, dans laquelle l'élégance et la grâce infinie des détails le disputent à la grandeur de l'ensemble, et vous vous trouvez en face de la manufacture vraiment monumentale de M. Marshall àHolbeck, ce bâtiment qui aies dimensions d'une église (*), où mille ouvriers travaillent dans une salle autour de deux mille métiers, où le mouvement est donné par deux machines de cent chevaux chacune, et où le manufacturier, prenant à cœur la sanlé des ouvriers autant que la perfection des produits, emploie une troisième machine à renouveler du matin au soir l'air que l'on respire dans son immense atelier.
La partie occidentale du comté d'York continue le Lancashire ; elle offre, bien que sur une moindre échelle, les mêmes avanlages à l'industrie. Les gîtes houillers, les cours d'eau, les moyens de communication, les capitaux, rien n'y manque de ce qui constitue les éléments essentiels du travail ; ces éléments sont mis en œuvre par
(0 65 1/2 mètres de largeur sur 120 mètres de longueur. I. 3S
3d6 ÉTUDES SUR L'ANGLETERRE.
une population nombreuse et active : en 1841, le W^est- Riding comptait 1,154,101 habitants (*)• Du reste, l'industrie dans le comté d'York tient beaucoup plus au sol que dans le comté de Lancastre. A Manchester, la matière première des manufactures est un produit exotique, le coton ; à Leeds , une partie des laines que Ton convertit en tissus est fournie par les troupeaux du Yorkshire ou du Northumberland.
La manufacture de coton règne à peu près sans par-* tage dans le Lancashire ; dans le comté d'York, si l'industrie n'atteint pas au même degré de puissance, elle varie davantage ses applications. Le West-Riding partage avec l'Ecosse la filature et le tissage mécanique du lin, avec les comtés de Gloucester, de Somerset et de Norfolk la fabrication des étoffes de laine, avec Birmingham et avec Wolwerhampton la manufacture de coutellerie, de quincaillerie et de plaqués. Chaque genre de travail se localise et a son siège particulier : ainsi, le fer et l'acier s'élaborent principalement à Sheffield ; Leeds est le centre de la filature et du tissage qui se ramifient de là, pour le lin, dans la vallée de la Nidd, vers Knaresborough et Ripley ; pour la laine, dans les vallées de l'Aire et de la Calder, vers Bradford, Huddersfield et Halifax.
(i) Voici les termes numériques de la comparaison entre le Lancashire et le Weit'Riding du Yorkshire, tels qu'ils r^ultent du recensement de 1841 :
Btei^M. laîstis. Uicuhire. f est-Btdtig. Papilaliti.
acriis . i Habitées. . . . 289.1 84 227,557 i habiteoU.
Laucasliire... 1,117,260 | Noa habitées. 23,659 1,889 I Laocashire.i. 1,667,054
j Manufac. et I , *«« « ,q- ( Weat-Ridiog. 1,622,840 I édif. publ. i "** ° '''"') West-Riding. 1,154,102
En Angleterre, comme ailleurs et plus qu'ailleurs, la manufacture de coton semble être parvenue à son apogée ; la fabrication des filés ainsi que des tissus de laine et de lin, est au contraire en voie de progrès. Ce phénomène s'explique par la nature même de la révolution qui s'est opérée dans l'industrie pendant les cinquante dernières années. Depuis la mull-jenny jusqu'au métier à tisser mu par l'eau ou par la vapeur, les grandes inventions ont eu d'abord pour objet le travail du coton, et de là, le bon marché de ces tissus qui avaient fini par supplanter tous les autres ; mais à mesure que l'on a découvert le moyen d'appliquer la puissance des machines au travail de la laine et du lin, ces deux industries ont dû reprendre leurs avantages. Le prix des toiles et des draps a été mis à la portée des plus médiocres fortunes, et, la mode s'en mêlant, ils sont devenus encore une fois d'un usage presque universel. On a vu les fabriques, jusqu'alors exclusivement consacrées aux articles de coton, s'approprier les articles de laine : en France, Mulhouse et Saint-Quentin ont substitué les mousselines de laine aux indiennes et aux mousselines de coton. A l'exemple de Manchester, Roubaix et Darnetal ont entrepris les tissus mélangés de coton et de laine. Enfin le lin et le chanvre, que l'on ne filait auparavant que dans les chaumières, ont élevé aussi leurs filatures-casernes et ont contribué à l'entassement des populations.
Le travail de la laine et du lin, étant arrivé plus tard que celui du coton à l'état manufacturier, n'a pu développer encore ni la même population ni la même richesse. En France, Reims n'approche pas de Lille, ni Elbeuf de Rouen. Dans la Grande-Bretagne, on ne sau-
rait comparer Leeds à Manchester (•), ni Bradford à Glasgow; mais précisément, parce que les manufactures du West'Riding restent encore bien loin de cette extrême opulence, elles ne connaissent pas Textrème misère. Dans les fabriques de Leeds et des environs, la moyenne du salaire est supérieure à celle des comtés de Lancastre et de Lanark, et Ton sait que de tous les tisserands à bras les plus malheureux aujourd'hui sont ceux qui s'appliquent aux étoffes de coton.
La manufacture de coton était déjà Gxée dans le Lancashire, à l'époque où les découvertes de Watt et d'Arkwright ont changé la face de cette industrie ; il s'est fait alors une révolution, mais non pas un déplacement, dans le travail. La manufacture de laine, au contraire , ainsi que la manufacture de lin, ont dû se déplacer en changeant de conditions, parce que le théâtre de leurs premières opérations était trop peu fécond ou devenait trop étroit. Ainsi, le comté de Norfolk, qui avait le monopole des tissus longue laine et de fantaisie, a vu ses fabriques décliner et s'éteindre devant la concurrence de Leeds et de Bradford, dès que la vapeur est entrée comme un élément nécessaire dans la fabrication ; car Norwich est située à une assez grande distance des mines de houille. Le comté de Gloucester était le siège principal de la manufacture de drap^; il n'a guère pu conserver que la draperie fine. La draperie de grosse
(1) La population de Leeds proprement dit était :
Ed iSOI, de S0,069 habitants.
En 1811 55,951 — ,
En 18Î1 48,605 —
En 1831 71,608 —
En 1841 87,613 -^
consommation, celle qui exporte et qui fait concurrence aux fabriques étrangères, s'est établie à Leeds et dans les environs. Selon M'CuUoch, le Yorkshire produit les trois quarts des draps manufacturés en Angleterre. Les inspecteurs des manufactures n'admettent pas complètement cette évaluation; mais sur H 02 fabriques employant 65,461 ouvriers en Angleterre pendant l'année 1834, ils en attribuaient au West-Riding 601, employant 40,890 ouvriers.
D'où vient que la fabrique de drap languit à l'ouest de l'Angleterre, tandis qu'elle prospère el qu'elle grandit au nord ? On peut l'attribuer d'abord à cette loi générale du progrès industriel qui a fait prévaloir partout, sur les usines hydrauliques, les usines mues par la vapeur. Les fabriques du comté de Gloucester étaient situées, dans le district appelé les vallées {bottoms)^ et sur les cours d'eau qui, après avoir arrosé les vallons d'Averning, de Chalford, de Rodborough etde Painswîck, se réunissent près de Stroud ; ces moteurs avaient le double inconvénient d'amener de fréquents chômages par l'irrégularité de leur action, et de fournir une force qui n'était pas susceptible de s'accroître avec les opérations de l'industrie. Dans le comté d'York, au contraire, l'abondance de la houille permet d'alimenter régulièrement les machines, et rien n'est plus facile que d'augmenter, en cas de besoin, la puissance motrice dans les établissements qui marchent à la vapeur,
La décadence de cette industrie dans le comté de Gloucester tient aussi à la conduite des manufacturiers. La manufacture de draps est de celles qui demandent la surveillance la plus active et l'expérience la plus con-
;i90 ÉTUDES SUR L'ANGLETERRE.
sommée. Elle ne se compose pas, comme la manufacture de coton y d'un petit nombre d*opérations simples incessamment répétées ; les rouages en sont nombreux et compliqués : depuis le choix des laines jusqu'à l'apprêt que reçoivent les étoffes, tout peut devenir, selon que la gestion est bonne ou mauvaise, cause de perte ou matière à proGt. Les fabricants du Yorksbire, gens laborieux et qui vivent de peu , animent constamment le travail de leur présence, se levant et prenant leurs repas aux mêmes heures que les ouvriers. Ceux du Gloucester, par suite apparemment d'une longue prospérité, s'étaient amollis et négligés ; ils abandonnaient à des gérants le soin de leurs manufactures, se mêlaient à la noblesse, en contractaient les habitudes extravagantes, et afin de devenir grands propriétaires fonciers, empruntaient à 5 pour 100, ou dérobaient à leur commerce les capitaux représentés par une terre qui rendait à peine 3 pour 100. De là, de nomt)reuses faillites. Sur 137 établissements, 58 ont été fermés en huit années, et ceux qui restent debout, se voient, faute de capital, dans la dépendance des marchands de Londres, qui les font travailler par commission et à prix réduit (*). En France les mêmes causes ont donné à la fabrique d'Elbeuf un avantage incontestable sur la fabrique voisine et rivale de Louviers.
Les circonstances, qui ont déterminé la supériorité de Leeds et du Yorkshire dans la manufacture de draps, sont indiquées par M. Hickson (^). a A Dublin, dit-il, un grand fabricant de draps m'assura que s'il avait à re-
(1) Band'laom weaverâ fêport, paailm.
(^ Repart on the condition ofhand-loom wearert.
commencer sa carrière industrielle, il s'établirait à Leeds plutôt qu'en Irlande, parce que la division du travail, dans cette ville, fait de chaque branche de la manufacture une industrie séparée, contre laquelle un manufacturier, opérant suivant l'ancien système, ne peut pas lutter sans disposer d'un capital illimité. » Pour compléter cette explication, il convient de remarquer que l'industrie de Leeds joint la puissance des capitaux accumulésaux ressources que fournit la division du travail. Par un phénomène exceptionnel, l'organisation de l'industrie y est double, et la petite manufacture coexiste avec la grande, la démocratie industrielle avec l'aristocratie. •
Dans la fabrication des tissus longue laine [worsted) , dont Bradford est le centre, les opérations se divisent à peu de chose près comme dans la manufacture de coton ; la filature a ses établissements distincts, et le manufacturier proprement dit achète la laine filée sur le marché pour la distribuer ensuite aux tisserands qui travaillent pour lui. Cette population se trouve répartie entre vingtcinq villages qui dépendent de Bradford et qui comptent ensemble près de 14,000 métiers. Souvent aussi les ouvriers sont réunis dans des fabriques pu le tissage se fait à la vapeur ; le fabricant devient alors un spéculateur que, la nécessité de rendre productif le capital représenté par les bâtiments et par les machines, contraint de soutenir le travail pendant toute l'année.
Mais à Leeds et dans les trente-trois villages qui en sont les annexes, la fabrication du drap {woollen trade) procède tout autrement. En regard de la manufacture urbaine qui concentre les diverses opérations, et où la
laine est teinte, Qlée, tissée, foulée et apprêtée sous le même toit, se place la manufacture rurale, qui est divisée entre des milliers de familles et qui combine le travail domestique avec les avantages du travail par association. Dans ce dernier système, la fabrication du drap est quelrjue chose d'analogue à celle de la rouennerie normande. Le fabricant, au moyen d'un petit capital, achète la laine pour la mettre en œuvre et pour la revendre ensuite sous forme de tissu. Communément il mène de front, avec cette industrie, l'exploitation d'une ferme de quelques acres, et passe alternativement du tissage à la culture des champs.* Toute chaumière est un atelier qui contient un, deux, trois et rarement quatre métiers à tisser. Au temps de la moisson ou de la fenaison, si l'ouvrage manque à la fois dans la ferme et au métier, , la famille entière, femmes, enfants et domestiques ou apprentis, est envoyée en quête de travail ; elle a donc pour vivre trois cordes à son arc, et descend, quand il le faut, sans se plaindre, à la condition du simple journalier.
Autrefois la chaumière du fabricant était une véritable manufacture dans laquelle la laine passait par tous les degrés de la fabrication, jusqu'à produire du drap qui n'avait plus besoin que de recevoir le lustre de l'apprêt. La concurrence des grands manufacturiers a obligé les petits à se départir de la simplicité primitive de leurs procédés : ils ont appris à s'associer et à mettre leurs forces en commun. Depuis le commencement du siècle, ils ont fondé dans chaque village des établissements publics de filature, de teinture, de foulage et de dégraissage, dont tout fabricant est actionnaire, qui sont admi-
nistrés avec une sévère économie, et qui, dégageant le travail en famille de ces opérations préparatoires, le réduisent au tissage du drap.
A mesure qu'il a terminé une pièce, le maître tisserand ou drapier [dothier) va la vendre lui-même au marché. Leeds a deux belles halles aux draps, Tune pour les tissus blancs ou écrus, l'autre pour les étoffes de couleur. « A six heures du matin en été, dit M. Adolphus (1), et à sept heures en hiver, la cloche du marché se met en branle ; aussitôt, et en quelques minutes, sans embarras, sans bruit, sans désordre, la halle se remplit, les bancs se couvrent de draps, les pièces serrées les unes contre les autres, et chaque fabricant debout, derrière la pièce qu'il a tissée. Au moment où la cloche cesse de retentir, les acheteurs et les facteurs entrent dans la halle et se promènent entre les rangées de marchandises. Quand ils ont jeté leur dévolu sur une pièce, ils se penchent vers le drapier, et engagent la négociation par un mot dit à voix basse ; chacun donne son prix, et ils tombent d'accord ou rompent le marché en un instant. Au bout d'une heure, tout est fini; on a vendu pour 12 ou 15,000 livres sterling. » Le drap fabriqué dans les villages est d'une qualité grossière et n'excède pas en moyenne une valeur de 10 à 1 1 fr. le mètre ; l'élévation des salaires, ainsi que le grand nombre des manufactures, attirent les meilleurs ouvriers à Leeds, où se fait le meilleur drap. Toutefois, les marchands de la ville achètent volontiers les étoffes apportées à la halle par les tisserands, et les livrent ensuite à l'industrie des apprê-
(1) Political ttate ofthe britùh empire^
leurs. L'apprêt est la grande spécialité de Leeds, et alimente ses ateliers les plus florissants.
Les petits fabricants du Yorkshire ne voient pas sans inquiétude le système manufacturier, cantonné d'abord dans le travail du coton, envahir déjà le travail de la laine. Toute démocratie est ombrageuse, et l'ignorance de ces hommes, demi-maîtres, demi-ouvriers, devait ajouter à leurs terreurs. Au commencement du siècle, ils adressèrent des pétitions à la chambre des communes pour faire limiter par la loi le nombre de métiers à tisser que pourrait contenir un seul bâtiment. Autant valait demander la démolition des manufactures, la destruction des machines, et le retour aux procédés grossiers importés par les Flamands sous le règne d'Edouard III. Le comité de la chambre, auquel les pétitions avaient été renvoyées, publia un rapport qui, en établissant les vrais principes de la matière, respirait le plus louable esprit de conciliation.
c( Ce qui recomniande, disait le comité, le système domestique, c'est qu'un jeune homme qui jouit d'une bonne réputation peut toujours obtenir à crédit autant de laine qu'il lui en faut pour s'établir maître fabricant. Les usines publiques qui existent maintenant dans toutes les parties de ce district industriel, et qui travaillent à loyer, pour un prix modéré, mettent à sa disposition ces machines dispendieuses et compliquées dont la construction et les réparations exigeraient un capital considérable. 11 arrive ainsi fréquemment que des hommes, qui étaient partis de bien bas, s'élèvent à une situation aisée et indépendante.
« Un autre avantage du système domestique consiste en ceci, qu'un temps d'arrêt dans le commerce extérieur, une faillite, une crise n'a pas pour effet nécessaire de priver de travail un grand nombre d'ouvriers. La perte s'étend à une plus grande
LËfiDS. 395
surface, elle affecte le corps entier des fabricants^ et quoique chacun d*eux puisse en souffrir, bien peu, s'il en est quelqu'un^ éprouvent une secousse assez forte pour être entièrement ruinés. Il paraît même que, dans les mauvais jours, ils ne renvoient pas leurs journaliers, et qu'ils continuent le travail en attendant des temps meilleurs.
« Cette constitution de l'industrie a pour effet d'accroître le nombre des marchands, en leur permettant de se livrer au commerce avec un capital moindre que s'ils avaient à fabriquer eux-mêmes le drap ; car il faudrait, dans le système contraire, dépenser en bâtiments et en machines des sommes que Ton ne pourrait plus recouvrer, et, ce qui est une considération encore plus décisive, s'exposer aux embarras, à la sollicitude qu'entraîne la surveillance d'un grand nombre d'ouvriers. Il faudrait faire l'avance d'articles manufacturés qu'on serait ensuite obligé, à la première variation des prix^ de garder en magasin ou de vendre à perte. Dans l'état actuel de la fabrique^ le marchand peut traiter avec le consommateur du dedans ou du dehors pour telle ou telle quantité de marchandises. Que la demande soit prévue ou soudaine, il n'a qu'à se transporter sur le marché, où il commande et fait exécuter à bref délai les articles qui lui manquent. En fait, des négociants qui disposent d'un capital considérable et d'un très-grand crédit ont continué ainsi, de génération en ginéralion, à faire leurs achats dans les halles; et non-seulement ils n'ont pas eu la pensée d'établir des manufactures, mais ils estiment encore que la plupart des manufacturiers ont peu d'attachement pour leur industrie^ et n'y persistent que pour utiliser le capital représenté par leurs établissements.
« Dans ces circonstances, la crainte de voir décliner le travail domestique peut raisonnablement nous surprendre. Cette crainte a sans doute été excitée par l'émigration de quelques maîtres fabricants qui ant quitté les environs de Leeds pour aller se fixer dans les districts ruraux.
« Les manufactures, dans une certaine mesure du moins, sont absolument nécessaires à la prospérité du système domestique; elles remplissent des fonctions auxquelles ce système,
396 ETUDES SUR L^ANGLBTERKÊ.
on doit le reconnaUre, ne semble pas naturellemcnl destine. U est évident que le petit fabricant ne peut pas, comme celui qui possède d'immenses capitaux, faire les expériences ou s'exposer aux risques et même aux perles qui sont inbérents à l'invention de nouveaux produits ou au perfectionnement des produits déjà inventés. Il ne saurait avoir une connaissance personnelle des besoins, des habitudes, des ai-ts^ de l'industrie, ni des progrès accomplis dans les pays étrangers. L'activité, l'économie et la prudence doivent former les traits distinctifs de son caractère; on n'attend de lui ni Tesprit d'invention, ni le goût, ni l'audace qui entreprend. Cependant la plupart des innovations^ quand le succès est établi, deviennent d'un usage général parmi les manufacturiers, et le fabricant domestique finit par trouver son profit au voisinage de ces manufactures qui avaient d'abord excité sa jalousie. En fait, les propriétaires des manufactures achètent souvent à la halle, par fortes parties, les draps communs fabriqués dans les campagnes, et ne s'attachent dans leurs établissements qu'aux articles de mode et de fantaisie (*). Ainsi les deux systèmes, au lieu de se faire concurrence, s'entr'aident, chacun suppléant l'autre et contribuant à sa prospérité. »
Ce jugement, porté en 1806, est encore vrai aujourd'hui. M'CuUoch fait remarquer que le nombre des petits fabricants, ainsi que la quantité de leurs produits, ont continué de s'accroître ; mais, comme l'accroissement des manufactures a été encore plus rapide, il se trouve que le système domestique, est, à tout prendre, relativement moins général qu'il ne l'était il y a quarante ans. La fabrique de Dison, en Belgique, présente quelques analogies avec cet état de choses. Là aussi, les fabricants ont recours à des établissements publics pour
(^) MM. Gott de Leeds, qui fabriquent oa achèvent 120 pièces de drap par jour, achètent les trois quarts de ces tissus aux petits fabricants ruraux.
la teinture, pour la filature et pour le foulage, et ils liront que le tissage à surveiHer. Ils ne sont guère plus grands capitalistes que les maîtres drapiers du Yorkshire, et l'argent leur manque à ce point qu'ils paient les matières premières et les ouvriers sur le prix de leurs ventes; mais ils ne mettent pas eux-mêmes la main à l'œuvre , et ils n'en sont plus à ce travail domestique qui se partage entre la navette et la charrue. C'est en Angleterre quMl faut aller pour voir, tant que l'humble édifice subsiste encore, cette ' exception toute démocratique aux progrès absorbants de la grande industrie : et il n'y a pas de temps à perdre, car aujourd'hui la république des drapiers n'existe plus que dans les environs de Leeds et de Huddersfield, ainsi que dans le nord du pays de Galles. Avec le temps, le tissage mécanique, dont l'usage commence à se généraliser dans les fabriques de Leeds et règne à peu près exclusivement dans celles de Bradford, fera disparaître, par sa concurrence meurtrière, ces derniers vestiges de l'ancienne société (*).
Lorsque les manufacturiers des comtés d'York et de Gloucester créèrent des ateliers de tissage [hand-loomfactories)^ ils firent faire un progrès réel au travail. Les ouvriers, ainsi réunis, produisirent davantage et donné-' rent plus de perfection aux produits. Leur salaire s'éleva
i}) Le Ussage mécaniqao est installé dans la plupart des grands établissements. Une seule fabrique, près de Leeds, compte 200 métiers marchant à la vapeur. Quelques manufacturiers unissent le lissage méianique au tissage à la main. Dans les fabriques de Bradford et de Halifax, la révolution a été rapide. En 1836, ce district ne comptait que 2,768 métiers marcliant à la vapeur; à la fin de 1 841, il en avait 11,468 et 16.H70 à la fin de 1843; on a dû en monter S»000 de plus dans les premiers mois de 1844.
398 ÉTUDES SUR t'ANGLETERRE.
dans la même proportion ; tandU que le Inaitr^ ^i8^erian4 gagnait en moyenne 9 sb. 8 d. par semaine, et le joi^rnalier ou compagnon tisserand ti sh. 7 .1/2 d., l'ouvripr tisseur [factory weav'er) obtint 11 sh. 9 d., c'est-à-dire 20 pour 100 de plus que le premier, et 45 pour 100 de plus que le second. Cependant la concurrence des ateliers ne détruisit pas le tissage domestique. Le tisserand, Vïsont à la campagne et travaillant en famille, trouva, dans les ressources et dans le bon marché de cette existence, des compensations à Tinfériorité du salaire. Ce ne fut pas d^ ailleurs sans difficulté que Ton détermina des hommes habitués jusqu^ alors à une certaine liberté d'action, à subir la règle inflexible à laquelle sont soumis dans les manufactures les moindres mouvements de l'ouvrier. Le nouveau travail leur parut un véritable servage qui portait atteinte à leurs droits et qui les dégradait à leurs propres yeux. Ceux qui s'y résignèrent ne firent qu'obéir à une impérieuse nécessité. De ces influences diverses et même contraires, il est résulté une sorte d'équilibre qui règne encore entre les deux modes de production.
C'est ce régime de transition, cette trêve entre deux industries rivales, que l'introduction du tissage à la vapeur va infailliblement renverser. Dans la manufacture de laine comme dans la manufacture de coton, le tissage à la main ne se pratiquera plus que pour la confection des draps fins ou des étoffes à grande largeijr (*) ; et si
(1) Il parait que les iDanufacturiiers de Leed^, M. GoU entre autrisç, sont parvenus, depuis les premiers mois de 1844, à appliquer le Ussage mépanique aux draps de la plus grande largeur avec un ^vantfige sensible dans le prU de revient et dans la qualité. Un poip«r-{oom fait Fouvrage de deux hand^looms.
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quelque ouvrier, incapable de faire autre chose, ou trop attaché aux habitudes de toute sa vie, persiste à lutter avec les machines pour la fabrication des étoffes communes, ce travail ingrat îie pourra plus le nourrir. M. Hickson a rencontré à Manchester des tisserands dans la force de la jeunesèe et de la santé qui ne gagnaient que 5 sh. par semaine, et cela dans un district où le salaire du fileur s'élève en moyenne à 20 ou 24 sh., où un laboureur exercé reçoit 21 sh. pour mener la charrue, où le journalier employé aux terrassements des chemins de fer gagne 15 sh., et les femmes qui surveillent le tissage mécanique 8 à 9 sh. N'en sera-t-il pas de même à Leeds? Déjà M. Chapman assure que, dans les articles de cette manufacture qui admettent le travail à la vapeur, l'ouvrier obtient il sh. par semaine, pendant que le tisserand domestique n'en peut réaliser que 7 (*). La révolution qui a substitué, dans le tissage du coton, le métier mû par la vapeur ou par une force hydrau-' lique au métier que le bras de l'homme faisait mouvoir, n'a eu que des résultats heureux. Le travail en famille aurait disparu sans cela, vaincu par cette puissance d'attraction qui entraînait les ouvriers vers les manufactures ; ce n'est donc pas le tissage mécanique qui l'a détruit. Comme, en diminuant les frais de la production, l'on a augmenté la demande des produits, le nombre des travailleurs n'a pas pu se réduire. Enfin, l'on n'a pas supplanté une classe d'ouvriers par une autre; car, avant l'invention du tissage mécanique, les
(1) Band'loom weavers inquiry, — Report df H. Ghapmai^ on Torhshire.
femmes et les enfants étaient déjà employés à tisser le coton.
L'application de la vapeur au tissage de la laine aura de tout autres conséquences ; sans aller plus loin, il en résultera infailliblement une réduction dans les salaires et un déplacement du travail. Jusqu'à présent, le salaire des ouvriers drapiers excède notablement celui des ouvriers en coton et en fil, souvent même celui des ouvriers en soie. Un tisserand dans les manufactures de Leeds gagne presque autant qu'un fîleur dans celles de Manchester (*). Là supériorité des fabriques de draps, sous le rapport du salaire, est la même en France. M. Grandin déclarait, dans l'enquête de 1834, que la journée de treize heures effectives rendait aux tisserands d'Elbeuf 3 à 4 francs par jour ; et un tilateur de laine établi à Paris, M. Griolet, affirmait, que ses ouvriers obtenaient, selon leur habileté et leur application, depuis 3 francs jusqu'à 10 francs par jour.
On se rendra aisément compte de ce fait, si l'on considère que le travail, dans les tissus de laine, exige un déploiement de force musculaire qui en écarte les femmes et les enfants. Le métier a généralement plus de largeur, et il est beaucoup plus lourd que celui qui s'applique au tissage des étoffes étroites en soie ou en coton. c( Le tissage du drap est un ouvrage d'homme, » disait un fabricant de Leeds à M. Chapman. Or, il est d'expérience que le salaire, tout en exprimant le rapport qui existe entre l'offre et la demande du travail, se me-
(0 La moyenne du salaire dans la maison Bramley est de 18 ah. 9 d. par semaine.
sure aux besoins de la classe la plus iafime des travailleurs. Le simple journalier se trouvant en France au bas de cette échelle, c'est le prix de sa journée qui détermine le taux des salaires. En Angleterre, la classe des tisserands à bras, étant la plus malheureuse, doit donner le niveau. Dans toutes les industries où les femmes et les enfants sont en concurrence avec les hommes, si Tenfant faille travail de l'homme, le travail ne rend que le salaire d'un enfant (*), Toutes les fois, au contraire, qu'une industrie est de nature à repousser l'intervention des enfants et des femmes, ou que la volonté des hommes les exclut, le salaire se maintient à un taux qui suffit pour nourrir la famille de l'ouvrier.
On comprend maintenant quel immense changement le tissage à la vapeur va opérer dans l'industrie de Leeds. Le travail des hommes, qui était le principal, deviendra l'accessoire ; celui des femmes et des enfants finira par y dominer comme il domine partout. Les ouvriers adultes et valides devront, dans plusieurs cas, chercher un autre emploi ; les femmes remplaceront les hommes, les enfants nourriront les pères, la société tout entière se trouvera matériellement et moralement abaissée. Je suis loin d'en conclure que l'on doive reculer devant un progrès mécanique, qui n'est lui-même que la conséquence des progrès antérieurs ; mais en insistant sur les souffrances qui en peuvent sortir, je crois expliquer l'effroi profond avec lequel les ouvriers envisagent la perspective de ces innovations, et les recommander à toute la sollicitude des chefs de l'industrie, auxquels il appartient
(1) « Child^s wages prevaiL » Chapman's Report.
peut-être d'adoucir la transition de l'état ancien à l'état nouveau.
Les fabriques du West-Riding et de Leeds en particulier se sont remises plus lentement que celles du comté de Lancastre de la crise qui avait frappé l'Angleterre en 1840, et parmi les établissements de Leeds, les manufactures de draps sont celles qui ont le plus souffert. Au mois de juin 1841, l'inspecteur de ce district, M. Saunders, annonçait que le nombre des ouvriers s'était accru dans les fabriques de mérinos, de stuffs et de casimirs, tissus vers lesquels inclinait la mode, mais qu'il avait diminué d'un sixième dans les fabriques de draps (*).
La manufacture de drap, bien qu'étant une industrie indigène et qui dépend moins de l'exportation que la manufacture de coton, n'a pas cependant la même solidité. A la prendre année par année, on la trouve sujette à d'assez grandes fluctuations ; elle paraîtra stationnaire, si l'on envisage des périodes plus étendues. Depuis dix ans, les exportations de l'Angleterre en articles de laine se maintiennent à une limite moyenne de 8 millions sterling. En décomposant les chiff'res généraux, l'on reconnaît cependant que la valeur des tissus exportés a éprouvé une certaine diminution, mais que celle des filés s'est régulièrement accrue.
Au reste, il ne faut pas restreindre cette observation à la manufacture de laine ; les faits prouvent qu'elle doit s'étendre également au travail du fil et du coton. Dans
(1) Selon ce rapport, les seules fabriques de laine, de coton et de lin dans le MTest-Rldlng renfermaient, en 1843, Hè^ikh. oatrièrs.
ces branchés diverses de l'industrie, l'Angleterre, iiiàlgré lesplus grands efforts, n'a pasconservé toits les déboucUés otiverts à ses tissus ; mais, en revanche, elle a peu à peii inondé de ses filés les deux continents. En sept années, le progrès de ses exportations a été, pour les filés de coton, de 26 pour 100, pour les filés de laine de 80 pour 100 (*), et de plus de 300 pour 100, pour les filés dé lin. L'année 1843, année de crise pour toute fabrique, a vu s'accroître encore Texportatioh des filés de laine, pendant que celles des filés de lin et de coton subissaient un mouvement rétrograde. Voici le tableau de cet accroissement :