‹ Études sur l'AngleterreChapitre 31 sur 37 · COTON FILÉ. LÂINE FILÉE. LIN FILÉ · texte numérisé non relu

COTON FILÉ. LÂINE FILÉE. LIN FILÉ

1836. 6,120»366 liv. st. 358,690 liv. st. 318J72 liy. st.

On conçoit que les autres Etats de FEurope puissent lutter avec l'Angleterre dans le bas prix des tissus ; car, la valeur des tissus dépendant surtout du taux de la main-d'œuvre, la lutte entre les ouvriers des diverses contrées devient une affaire de privations. Or, Touvrier anglais n'a pas autant de patience que d'énergie, et il ne s'imposera jamais de son propre mouvement les souffrances qu'endure l'ouvrier flamand ou l'ouvrier saxon.

(1) Gela paraît d'autant plus extraordinaire que la filature de la laine est beaucoup moins ayancée en Angleterre qu'en France, et que nous exportons en Angleterre des laines filées.

«L'ouvrier saxon, dit M. Carnot (*), est pauvre et laborieux ; il vit de privations et travaille jusqu'à seize heures sur vingt-quatre; sa nombreuse famille l'aide incessamment. C'est en produisant une masse incroyable de travail que tout ce monde parvient à se couvrir misérablement et à manger quelques pommes de terre. » Le docteur Bowring va plus loin : « Partout, dit-il, où une machine manœuvrée par un seul individu et sous le toit X de cet individu, représente le dernier progrès des arts mécaniques, l'ouvrier anglais ne peut pas entrer en concurrence avec l'ouvrier allemand. »

Mais dans la filature, comme la supériorité industrielle dépend du génie mécanique, de l'audace du spéculateur et de la puissance des capitaux, l'Angleterre doit avoir l'avantage sur les autres peuples. Aussi les Allemands, qui disputent à ses tissus les marchés extérieurs, continuent à recevoir une quantité prodigieuse de ses filés. Quant à la France, qui se défie trop de ses forces dans cette lutte, elle en est encore au moyen barbare de la prohibition. L'aggravation des droits établis sur les fils de lin a très-certainement atteint le but que s'éfctient proposé les auteurs de la loi de 1842. L'importation des filés anglais en France a diminué dans une proportion considérable ; et si j'avais pu mettre en doute le coup porté à l'industrie de Leeds, l'aspect des ateliers à moitié déserts de M. Marshall m'aurait convaincu. Malheureusement, en frappant la filature étrangère, nous avons blessé les intérêts du tissage national. Les fabriques du Calvados, de l'Orne et de la Mayenne, auxquelles on re-

(1) Lettre à M. le ministre da commerce.

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fusait ainsi la matière première de leur travail, ont dû augmenter leurs prix de vente et, par une conséquence nécessaire, perdre beaucoup de leur activité. En fait de douanes, les mesures restrictives sont des armes à deux tranchants : on ne peut pas porter un dommage à l'industrie du dehors sans nuire par contre-coup à l'industrie du dedans.

Ce qui précède suffirait, avant toute description, pour faire juger de l'état de Leeds. La manufacture de laine formant la principale industrie de la ville et plaçant les ouvriers dans une atmosphère plus favorable à la santé que la manufacture de coton, la durée quotidienne du travail étant généralement plus courte dans le West- Riding que dans le Lancashire, les ouvriers obtenant des salaires plus élevés, les fabriques employant moins de femmes et d'enfants (*), la population n'ayant pas fait des progrès aussi rapides qu'à Liverpool, qu'à Manchester ni qu'à Glasgow, et se trouvant moins mélangée d'Irlandais (^), les familles pauvres pouvant se loger à un prix modéré dans une ville où l'air et l'espace sont moins disputés (^), il semble que les classes laborieuses devraient y être plus morales et plus heureuses, et que

(1) La proporUon des femmes employées dans les manuTactures textiles est en Angleterre, suivant le recensement de 1841, de 47,70 pour 100 dans le iravail du coton ; de 50,80, dans le trayail de la soie : de 40,80 dans le travail du lin ; et de ?9 pour 100 dans le travail de la laine. La proportion des enfants au-dessous de 20 ans est de 35 pour 100, dans le travail du colon; de 29,90 pour 100, dans le travail de la sole; de 29 pour iCO,dans le travail du lin ; et de 26 pour 100, dans le travail de la lalno.

(*) Il n'y a que 5,000 Irlandais, dans le bourg parlementaire de Leeds sur 52,000 habitants.

(S) Sur 18,279 maisons, 13,603 sont d'un loyer au-dessous de 10 llv. st., et 1,272 au-dessous de 5 Uv. st.

406 ÉTUDKS SUR L'ANGtETËRRE.

la mortalité pour ainsi dire épidémique des cités manufacturières devrait se relâcher un peu dans leurs rangs.

Les circonstances administratives neutralisent en grande partie l'influence de cette organisation. Je ne connais pas de ville qu'il soit plus désagréable d'habiter ni qui ait des dehors plus sombres que Leeds. Jamais la main de l'homme n'a plus fait pour gâter la nature. I^eds est bâti dans un site qui pourrait être riant, au confluent de l'Aire et du canal qui, après avoir traversé le comté de Lancastre, unit TAîre à laMersey, et la mer du Nord à la mer d'Irlande : la ville s'élève en pente douce sur un coteau, position qui se prêterait à merveifle à l'écoulement des eaux et à la ventilation des rues ; mais l'agglomération de tant d'usines sur un espace comparativement étroit s'oppose à toute espèce d'embellissement et devient une cause permanente d'insalubrité.

Le dimanche est le seul jour à Leeds où l'on puisse apercevoir le soleil. Dans la semaine et tant que fument les cheminées des manufactures, l'air, les eaux, le sol, tout est imprégné de charbon, les rues, couvertes de cette poussière noire, ressemblent aux galeries d'une mine. La rivière épaissie n'a plus de courant pour balayer les égouts qui s'y jettent. L'atmosphère, chargée de vapeurs malfaisantes, étouffe et paralyse la végétation. Les hommes vivent ainsi sur une hauteur comme au fond d'un puits. On le comprendra sans peine, quand on saura que les seules machines à vapeur de Leeds, au nombre de 362 représentant 6,600 chevaux consument plus de 200,000 tonneaux de charbon par année (*).

(1) Sanitary condition of lahouring classes.

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La consommatipa d'ea» que fqnt les usiniss est telle que le petit ruisseau de Timblp-Briige^ qui traverse la partie la plus peuplée de la ville, passe littéralement à travers les chaudières, et que la jouissance de ces eaux, que leur chaleur acquise rend plus susceptibles de condensation, donne lieu à de nombreux propès. Enfermée d^n^ ce funèbre horizon, la population la piieux dpuée, perd bientôt le sentiment de la pâture. Un vpyag^ur allemand, M. Kohi, fait remarquer que les ouvriers anglais n'ont pas les goûts champêtres qui distinguent ceux de son pays. Ceux de Leeds ne peuvent pas même se livrer, comme les ouvriers de Spitalfields, à Tinnocent passer temps de cultiver des fleurs sur leurs fenêtres ; car ces fleurs se flétriraient en naissant.

Sheffield est la seule ville en Angleterre qui présente un aspect aussi funèbre qiie Leeds. Dans nos villes manufacturières, les rangs des usines sont beaucoup moins serrés, et, grâce à la bonne construction des foyers, les cheminées ne vomissent pas ces nuages d'une fumée noire, qui interceptent le jour. Mais les manufacturiers anglais ne ménagent pas plus le combustible que la santé des hommes. On a calculé que l'adoption d'uq appareil fumivore, pourrait procurer une économie de 10 pour 100 dans la combustion de la houille ; et quant à l'économie de vêtements, de linge et de blanchissage, qui en résulterait pour les populations industrielles, elle a été évaluée à 100,000 livres sterling pour la seule ville de Manchester.

Dans une contrée déjà si médiocrement échauffée et si tristement éclairée par le soleil, ces brouillards artificiels de rindustrie sont une véritable peste. On a

formé, pour les conjurer, à Manchester, à Leeds et à Rochdale, des associations qui avaient d'abord paru obtenir l'appui de l'opinion publique. L'acte municipal de Leeds rend même obligatoire, dans les manufactures du ressort, l'emploi des appareils fumivores. Enl843, un comité du parlement proposa d'étendre l'injonction légale à tous les grands centres d'industrie (^). Mais le mouvement n'a eu que des conséquences individuelles ; et Leeds, en particulier, n'y a rien gagné.

L'acte du 16 juillet 1842 arme la corporation municipale de Leeds de pouvoirs très-ctendus. Il dépend désormais des magistrats de cette cité d'assainir la voie publique, et de veiller à la bonne construction des maisons. Toutefois, autant que j'ai pu en juger au mois de juillet 1843, l'état de la ville ne différait pas sensiblement de celui que l'auteur d'un travail inséré dans le Rapport *sur la condition sanitaire des classes laborieuses^ M. Baker, a décrit en 1841 . Selon ce rapport, sur 586 rues ou impasses que Leeds renferme, la juridiction municipale n'en embrassait que 86, dont 68 seulement étaient pavées par les autorités ; on abandonnait les autres à la police individuelle des propriétaires, qui laissaient s'accumuler les cendres de coke dans les rues, jusqu'à exhausser trèssouvent le sol de un ou deux pieds. Çà et là des mares d'une eau stagnante et fétide se formaient devant. la porte des familles pauvres, qui, soit insouciance, soit désespoir, n'élevaient aucune plainte ; ailleurs c'étaient des désordres encore plus repoussants et que notre langue se refuse à décrire ('). Dans les parties basses de la ville,

0) Report ofthe commutée on smoke prévention,

(*) « A great maoy of the privies ofthe cottages are built in smaU

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rirrégularité des bâtiments, l'étroite dimension des rues, Faccumulation des immondices, les exhalaisons putrides, rendaient ces quartiers inhabitables. Souvent l'Aire, grossie par les pluies ou par la fonte des neiges, inondait les maisons, et l'on voyait, dans les caves qui servaient de logements aux ouvriers, les familles flotter sur leurs lits ; puis, lorsque les eaux s'étaient retirées, des fièvres contagieuses se déclaraient et décimaient cette population souterraine. Les cimetières, les abattoirs, les fabriques de noir animal, étaient placés au milieu de la ville ; et, ce qui paraîtra à peine croyable, la voirie, qui ser- .vait de dépôt pour les immondices recueillies dans les rues, en attendant qu'on pût les employer comme engrais, se trouvait au centre du quartier le plus populeux, en sorte que Leeds, comme une chaumière irlandaise, était assis sur son fumier.

M. Baker attribue au changement qui s'est opéré dans la constitution chimique de l'atmosphère sous l'influence de toutes ces causes d'insalubrité, non-seulement les épidémies de 1836 et 1837, mais les maladies de poitrine qui paraissent être très-communes à Leeds. Sur 1742 chefs de famiUe décédés en 1838, 708 avaient succombé à la phthisie pulmonaire ; dans un seul district de Leeds, sur 242 enfants morts avant l'âge de seize ans, pendant les six premiers mois de 1841,1a

passages, between ciumps of houses, \vhich are différent properlies, others with the ash-intrance open to public streets ; i^hilst some streets areentirely wjthout. The inhabitants, to use the language of an otd woman, say that they do as they can, and maice use of the street itself as the common réceptacle. In three streets which countain a population of between 400 to 500 persons, there is not a useable privy for the vhole number. >

410 ÉTUDS8 8CR L'ANaLBTEURK.

phthisieen avait emporté 78 (^). Au surplus, la mortalité dans la ville se proportionne exactement à la salubrité ou à rinsalubrité de chaque quartier et à la profession exercée par chaque habitant. Dans les quartiers du nord et du nord-est, où la population est trèsagglomérée, il meurt 1 habitant sur 23 ; dans ceux de l'est et du sudy 1 habitant sur 30 ; et 1 sur 36, dans les quartiers de Touest et du nord-ouest, vers lesquels se porte la classe aisée. Si l'on répartit les décès eqtr^ les diverses professions, on trouvera que les classes supérieures perdent annuellement 1 personne sur 44 ; les commerçants et les fermiers, i sur 29 ; les ouvriers enfin, 1 sur 19, résultat inférieur à ceux que présente Londres, mais un peu meilleur que ceux que l'on observe à Manchester et à Liverpool.

Dans les manufactures, le travail du lin parait être particulièrement funeste : on y occupe beaucoup plus de femmes et d'enfants que le travail de la laine n'en emploie, et cette circonstance eu rend les effets plus meurtriers. c( Les enfants employés à sérancer le )in, dit un médecin de Leeds, M. Craven (^), souffrent extrêmement de la poussière qui remplit l'air ; il en est de même des jeunes femmes occupées au cardage. Les uns et les

(i) Voici, d'après le rapport sur la salubrité des ytUes {health of towns) la proportion des décès qui proviennent de la pbthisie pulmo- Daire et des convulsions au nombre total des décès dans les grandes villes.

PHTBISIB PULMOICAIBB. CORVULglOVS.

Birmingham.... (7 74 poar cent. 5 72 pour cent.

Londres 15 39 — 7 29 —

Leeds 17 50 — 12 24 —

Manchester.... 16 30 — 15 69 —

Liverpool 17 94 — 14 95 —

(*) Inquiry on trades and manufactures.

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autres sont fréqueriimêftt atteints de maladies de poitrine et meurent de consomption. Les plus jeunes sont attaqués d'une inflammation des btôhches, que je crois particulière aux enfants qui travaillent dans les filatures de lin. i> Les ouvriers de ces établissemetits parviennent rarement à rage dé cinquante ans. Encore la mortalité serait-elle plus terrible, sans les fréquentes migrations des travailleurs, qui s'empressent d'abandonner cette occupation aussitôt qu'ils trouvent un autre emploi.

A ÎVewcîistle, on compte 9 habitants par maison, à Londres 7, et à Leeds un peu plus de 4 seulement. La proportion des décès étant plus forte à Leeds qu'à Londres et qu'à Newcastle, il faut en conclure que ce n'est pas l'encombrement dé la ville qui en fait l'insalubrité. On rencontrerait pourtant dans les bas quartiers des scènes de confusion et de détresse assez semblables à celles que présentent Manchester et Liverpool. La moitié des familles n'ont pas plus de deux chambres, l'une qui sert de cuisine et de parloir, l'autre de chambre à coucher; celle-ci se nomme le logement [lodging-rootn). M. Baker parle d'un garni qui renfermait deux chambres, dans chaque chambre six lits, et dans chaque lit deux ou trois personnes ; en 1838, le typhus s'y déclara et fit quatre victimes en peu de jours. Dans une impasse, qui doit avoir hébergé une colonie de cordonniers et qui porte encore le nom caractéristique de cour du Soun lier [Shoe-Yard], 34 maisons comprenants? chambres étalent habitées par 340 personnes, ce qui donne par chambre plus de 6 habitants. Leeds a aussi ses caveslogemélitsy dans lesquelles vivent surtout les tisserands irlandais. Telle est l'influence d'une habitation misé-

443 ÉTUDES^ SUR L'ANGLETEBRE.

rable et malsaine sur les mœurs de ceux qui Foccupent, que ces familles, bien que gagnant communément 30 shillings par semaine ou près de 2,000 francs par année, présentent le spectacle du dénûment le plus hideux. Dans ces antres obscurs, dont les murs ne sont jamais blanchis, ni le sol nettoyé, les hommes et les animaux domestiques couchent péle-méle. Le métier à tisser remplit un coin du taudis, un porc l'autre, et la famille s^accroupit de son mieux sur un tas de baillons. Tout ce monde ne change jamais de vêtements, et ce qui reste de leur salaire, après les fréquentes visites qu'ils font au cabaret, sert à les nourrir de pain et de café.

Quelle règle de décence, quel sentiment de morale pourrait trouver place dans de pareils lieux? En vivant comme des animaux immondes, les hommes ne doiventils pas contracter à la longue les mœurs de la bestialité ? Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il se forme trop souvent au fond de cette fange des relations dont la nature a horreur. Il n'y a pas longtemps qu'un père et sa fille comparurent devant le jury de Leeds, accusés d'avoir celé la naissance d'un enfant qui était le produit de leur commerce incestueux. M. Baker fait mention d'une autre circonstance dans laquelle un homme se partageait entre la mère et sa fille à* peine âgée de seize ans. Le soir dans les rues, à l'heure où les ouvriers se couchent, on peut voir les sœurs se déshabiller devant les frères, et la mère se montrer demi-nue à ses fils déjà hommes faits. Il est bien rare qu'un rideau tiré entre deux lits serve de barrière entre les sexes. Déplorable état de société où la pudeur semble devenir, conmie la richesse, le privilège des classes élevées !

Les témoignages officiels ne s'accordent pas sur la situation morale de Leeds. M. Chapman, qui a étudié dans cette ville en 1839 la condition des tisserands, en parle en assez bons termes. « Quand on parcourt, la nuit, les rues de Manchester , Fivresse , la prostitution et le désordre vous arrêtent à chaque pas ; à Leeds , tout est bon ordre et tranquillité pendant la nuit. Les rues ne présentent aucune de ces scènes dégoûtantes qui sont si communes dans les autres grandes cités.... Les tisserands sont sobres, et ceux qui s'adonnent à l'ivrognerie forment bientôt une classe à part. » En 1841, M. Symons, autre commissaire du gouvernement, a publié des renseignements qui rembrunissent un peu ce tableau (^). Les membres du clergé et les inspecteurs de police entendus par M. Symons sont unanimes pour déclarer que l'ivrognerie, à Leeds, est en voie d'accroissement (^).

(i] Children employment commission , Trades and Manufactures, (<) Un homme de mérite, un Français, m'adresse de Leeds les observations suivantes, qui tendent à réconcilier Topinion de M. Symons avec celle de M. Ghapman : « On doit coneldérer l'état moral de Leeds par rapport à deux classes distinctes d'ouvriers, hommes et femmes, qui vivent sous le régime flottant de l'industrie. La première race est celle des individus régulièrement employés, qui forment une classe rangée, tranquille et en général respectable; ceux-là n'ont besoin ni de fêtes, ni de bals, ni de lundis, et ne recherchent aucune distraction : ils sont réguliers comme les machines quMis dirigent, depuis le ]«r janvier jusqu'au 3i décembre, lis acceptent leur destinée sans regarder plus haut, et ils s'en contentent. S'ils ont une faiblesse, c'est celle de s'enivrer le soir après le travail, et cela au meilleur marché possible, ce qui ne les empêche pas d'être sur pied le lendemain dès cinq heures du malin. Il est une autre race d'ouvriers, inolAs habiles ou moins rangés, qui ne trouvent d'ouvrage que dans rétat prospère du commerce, et qui vivent au jour le jour. Voilà ceux qui remplissent les prisons et les maisons de charité. Parmi eux se concentrent l'ivrognerie la pins avilissante et la prostitution la pins éhontée. Je doute que Ton puisse trouver dans nos villes manufactu-

kit ÉTCBBS SDR l'ANGLETEBBF.

Le docteur Thackrah a calculé que, les jours de mafcliéy chaque cabaret ét^it fréquenté par près de detix mille personnes en quatre heures de temps. M. Symons a visité lui-même ces lieux de débauche , à l'heure où les ouvriers s'y rendent après les travaux de la journée ; et il a trouvé, dans chaque boutique de bière ou de genièvre, une trentaine de personnes rangées sur des bancs le long des murs. Partout les ouvriers s'y rencontraient , sans paraître choqués de cette société avec les voleurs et avec les prostituées du plus bas étage. Un langage obscène et des attitudes lubriques formaient , avec la boisson, le principal délassement des habitués. A Fappui de ces observations, il est à propos de rappeler que les prédications du père Matthew ont obtenu à Leeds moins de succès qu'à York et qu'à Bradford. J'ai vu le cortège de l'apôtre irlandais défiler dans Briggaêe ; il ne se composait pas de plus de 1,200 à 1,500 adeptes , que leurs drapeaux verts elles emblèmes de la religion catholique faisaient reconnaître pour des enfants d'Erin.

Les crimes et les délits sont proportionnellement moins communs à Leeds qu'à Manchester : en 1841 , Ton n'a compté qu'une arrestation sur 50 habitants ; mais à Leeds comme à Manchester , c'est surtout parmi les enfants que la dépravation fait de^ progrès. La police amène fréquemment devant les magistrats des enfants de sept, huit ou neuf ans ; et , pour emprunter les termes d'un rapport municipal , « les premières années de la vie fournissent le plus grand nombre de crimi-

rières du même genre un état de dégradation pareil. IL me semble que l'ouvrier français est soutenu moralement, dans sa plus grande misère, par u(| sentiment d'bonaeur et de dignité que je crois inconnu à l'ouvrier anglais. »

LËEDS. 415

nels. » Bien que les ouvriers de Leeds dépendent génét*alenient beaucoup moins (Jue ceux des districte cotonniers du salaire de leurs enfants , le secours que ceux-ci apportent à la famille est une circonstance qui tend à les affranchir de la tutelle paternelle et à leur faire perdre tout sentiment de respect ainsi que de subordination. Il n'est nulle part plus vrai qu'en Angleterre tjue le pouvoir appartient à celui qui tient les cordons de la bourse. Aussi les parents n'ont-ils aucune autorité. Les enfants employés dans les fabriques affectent la même indépendance que les fils de famille; conime eux* ils boivent, fument, jouent, ont dés maîtresses, et, ne pouvant pas s'élever jusqu'à la manie aristocratique des courses de chevaux, ils font battre des chiens. «Le dimanche, dit le révérend Clarke (1), le quartier est envahi par des troupes d'enfants couverts de leurs vêtements de travail, qui ne songent pas à fréquenter les églises. Ils font battre des chiens. Chacun d'eux a son chien, dont la place dans la maison est marquée sous le lit, et cela que les parents le veuillent ou qu'ils ne le veuillent pas.» Dans les cabarets, on rencontre des enfants qui, selon l'expression de l'inspecteur Child, ne sont pas plus hauts que la table. Us se cotisent [club together) quatre ou cinq pour payer une pinte de bière ; ei, comme à Manchester, il y a des maisons où les enfants seuls sont reçus. Bientôt l'âge et l'habitude de la licence développent en eux d'autres passions, et le cabaret ne leur suffît plus. Alors ils fréquentent les petits théâtres et les bals publics [dancinç^ rooms)^ où les prostituées les initient à la débau-

(M Tra(U$ and Manufacturet.

che [i). Les rapports sexuels commencent dès l'âge de quatorze ans, quelquefois avant que la puberté se déclare. Les manufactures de laine présentent le mén^e caractère en France, à Tindocilité près des enfants. Linconduite des ouvriers à Elbeuf est notoire, et leur contact a corrompu les mœurs dans les campagnes environnantes. Reims et Sedan sont des villes paisibles, où le libertinage ne fait pas de bruit, mais où il s'étend partout. Selon M. Villermé, la ville de Reims est infectée de prostitution, et des jeunes filles, dont la taille n^annonce pas plus de douze à treize ans s^ offrent le soir aux passants, dans les rues désertes. M. Parent-Ducbâtelet avait déjà fait connaître que Reims était, dans les environs de Paris, la ville qui fournissait à la capitale le plus grand nombre de prostituées.

Les fabricants de Sedan, prenant une honorable initiative, sont parvenus à détruire parmi leurs ouvriers rbabitude, sinon la passion de Fivrognerie. Un des notables de cette manufacture, M. D. Bacot, donnant l'exemple d'une solidarité trop peu comprise, a organisé, dans ses ateliers, une caisse de secours à laquelle tout le monde contribue, depuis le maître lui-même jusqu^au dernier des manœuvres. Pourquoi les chefs de l'industrie hésiteraient-ils à déployer, contre la prostitution publique ou clandestine la même sollicitude et la même énergie de volonté? C'est parce que l'exemple des bonnes mœurs ne vient pas d'en haut, que la licence règne encore dans les régions inférieures de l'ordre social.

(') c Boys and girls, old people and mariied of both sexes so up two by two, as Ihey can agrée, to hâve connexion. » {Trades and jtfanufactures.)

KEEDS. ^j7

L^AGRIGULTUÏIE MANUFACTURIÈRE.

Quoique les enquêtes parlementaires et les publications administratives niaient pas marqué Leeds d^une teinte aussi sombre que Manchester nique Glasgow, c'est du comté d'York que sont parties les réclamations les plus vives. L'éditeur du journal le plus répandu dans les districts manufacturiers, le LeetT Mercury^ l'infatigable M. Baines, a reparu sur la brèche, et il a cherché à prouver (*) que les comtés manufacturiers, supérieurs aux comtés agricoles en instruction et en intelligence, l'emportaient également par la moralité. Avant lui M. Hickson (*), raisonnant sur une hypothèse chimérique, avait déjà prétendu qu'il serait mieux pour un pays de n'avoir pas d'agriculture que de n'avoir pas de manufactures, doctrine curieuse et dont je fais mention pour montrer que l'industrie manufacturière obtient dans les esprits, en Angleterre, un rang au moins égal à la place qu'elle occupe dans les intérêts.

Pénétrons plus avant dans cette question, qui s'est déjà présentée sous notre plume et qui s'impose à toute recherche sur l'état de la société.

Sur le continent, le débat est vidé depuis longtemps, et la moralité relative des populations agricoles ne fait

(1) Baines, On manufaeiuring districtt.

(S) Handrloom weavers report^ p. 42.

plus question ; mais en Angleterre, où la taxe des pauvres a depuis longtemps dégradé les mœurs des campagnes, on conçoit qu'il y ail lieu de douter, de batailler même sur les termes de la comparaison. Si Ton ne considère que les actes qui sont frappés par la loi pénale, les districts agricoles auront certainement Tavanlage sur les districts manufacturiers. Les tables officielles mettent en regard treize comtés exclusivement adonnés à l'agriculture, et treize comtés principalement livrés à l'industrie (*). Dans les premiers, l'accroissement des crimes et délits justiciables des cours d'assises a été de 22 pour 100 pendant la période triennale de 1840, 1841 et 1842; il a été, dans les seconds, de 31 ^ pour 100. Voici, pour chaque comté, le rapport actuel (1841) du nombre des accusés à la population.

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