XII INTRODUCTION
cette intolérance native : un défaut très-réel de sociabilité, et le sentiment exagéré que tout Anglais a de sa supériorité sur les autres hommes, soit comme membre de la nation britannique, soit aussi comme individu. Depuis la paix, les Anglais voyagent et résident sur le continent, en grand nombre ; bien peu y forment des relations étroites et de solides attachements. Cette atmosphère d'étiquette et d'orgueil, qu'ils portent partout avec eux, tient les étrangers les plus bienveillants à distance ; les mêmes nneurs qui divisent l'Angleterre en castes, la séparent des peuples le plus évidemment assis au même degré de civilisation. Ajoutez qu'il y a dans le cœur de ces hommes une part de réserve et de solitude qu'ils ne livrent pas dans les épanchements les plus intimes; vous apercevez constamment entre eux et vous une barrière qui ne s'abaisse jamais : et comment se dévouer pour quelqu'un que l'on ne connaît pas tout entier ?
L'Anglais se console d'avoir des supérieurs, auxquels il doit le respect et l'obéissance, pourvu qu'il ait des inférieurs qui le respectent à leur tour; et quand il ne voit rien au-dessous de lui dans son propre pays, il s'exalte par comparaison avec l'Europe. Tout homme né dans la Grande-Bretagne croit appartenir à une race privilégiée ; il sent que cette race a reçu en partage ou qu'elle a conquis la
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force, la beauté, la richesse, la tradition, Fintelligence, l'ordre, Thabileté pratique, des rqutes, des canaux, des chemins de fer, des docks, des vaisseaux, des colonies sans bornes, des institutions de crédit, un gouvernement puissant et libre, et il dit dans son cœur : « Il n'y a rien à me comparer sous le soleil. »
Les succès extraordinaires et inespérés, que le gouvernement britannique a recueillis dans sa lutte de vingt-cinq ans contre la France et contre la révolution, ont encore ajouté à ce sentiment de confiance. L'Anglais estime que tout est bien chez lui, et que tout va mal ailleurs; l'ordre qu'il trouve établi dans sa patrie lui parait seul conforme à la nature des choses : les constitutions, l'état social et les mœurs à l'étranger offensent partout son jugement par quelque côté ; il ne peut s'empêcher de les regarder d'un œil de pitié ou de dédain; et il croirait volontiers, qu'excepté le peuple britannique, qui lui parait être arrivé à l'âge d'homme, tous les autres sont des peuples enfants.
Les nations, qui n'ont que de la vanité, conçoivent une haute opinion d'elles-mêmes ; les nations qui ont de l'orgueil sont plutôt disposées à concevoir une mauvaise opinion des autres. Voilà ce qui distingue principalement l'Angleterre; ce mépris de 'étranger est le sentiment que les gens éclairés ont I. b
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de la peine à déguiser sous les formes banales de la politesse^ et que les classes inférieures expriment avec la dernière brutalité. La littérature en rend témoignage, depuis Shakespeare jusqu'à Byron. Les paroles que Shakespeare met dans la bouche du duc de Lancastre, répondaient et répondent encore au sentiment universel dans une contrée où le patriotisme va jusqu à Tidolâtrie (*).
Ce tour particulier d'esprit peut servir les desseins d'une nation qui aspire à la grandeur ; car l'opinion que l'on a de soi est une partie de la force, et les peuples les plus entreprenants sont toujours ceux qui s'exagèrent leur supériorité. Mais, dans l'ordre pacifique, il devient un obstacle aux rapprochements et aux alliances; car, en partant de ce point de vue,
(*) cç This royal throne of kings, this sceptered isle, This earth of majesly^ this seal of Mars^ This olher Eden, demi-paradise ; This fortress, built by nature for herself, Against infection and thehand of war; This happy breed of men, this liltle Mrorld ; This precious stone set in the $ilver sea, VVhich serves it in the ofûce of a wall, Or as a moat défensive to a house, Against the envy of less happier lands; This blessed spot, tliiscarth, this realm, this England... This land of such dear soûls, this dear^ dcar land, Dcar for hcr repulation Ihrcugh the world... ThatËDgland, that was wonl toconquer others... »
(Shakespear's Richard 11^.)
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Ton ne doit comprendre ni les autres pays ni le sien. Les Anglais s'admirent trop pour se juger, et ils n'estiment pas assez le dehors pour le bien voir ; l'impartialité, ce principe élémentaire de tout examen, leur manque : les qualités qu'ils portent dans l'action sont précisément celles qui les rendent impropres à la théorie.
On a déjà fait remarquer que le premier publiciste, qui analysa et qui décrivit la constitution anglaise, n'appartenait pas à l'Angleterre; Blackstone s'inspira de Montesquieu. Cette constitution, bien ou mal comprise, est la mesure à laquelle tout citoyen du Royaume-Uni rapporte les lois étrangères. Burkenous eût pardonné la révolution française, s'il avait dû en sortir quelque chose de semblable au parlement britannique, une autre chambre des communes et une autre chambre des lords. Mais, parce que le progrès de Tordre social affectait en France une forme démocratique, il lança ses anathèmes contre nous, comprenant bien que l'Angleterre ne pouvait pas imiter les peuples du continent, mais ne comprenant pas à quel point il était impossible aux peuples du continent d'imiter l'Angleterre (*).
(*) « I wish my countrymen rather to recommend to our nelghbours Ihc cxample of thc biitish constitution than to take rao-