Études sur l'antiquité grecque
Les lecteurs de ces pages connaissenl sans doute M. Erwin Rohde et son beau livre sur les romans grecs : ils savent que M. Rohde n'est pas seulement un cruditqui possède la méthode des recherches scientifiques et qui sait l'appliquer en maître, mais que c'est aussi un écrivain. Le livre que nous annonçons en est une nouvelle preuve. Quelle idée les anciens Grecs se faisaient-ils de la nature de l'àmeet
1. Journal des Savants, octobre 1890, p. 621 et suiv. — Psyché, Seelencull iind Un.sferblichhellsr/laiibe der Griechen, von EH^vl^- Rohde. Ersle Ilalfle. [Culte des âmes et croyance à l'immortalité chez les Grecs, par Erwin Rohde, première partie.) Fribourg-en-Brisgau, chez J.-C.-B. Mohr, 1890. [Une seconde édition corrigée, publiée en 1898 après la mort de Rohde, mais arrant;éc par lauteur lui-même, ne difl'ère pas essentiellement de la première.]
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de l'autre vie? Voilà un sujet des plus intéressants et des plus difficiles à traiter. Ce n'est pas que les matériaux fassent défaut, ils abondent ; mais au milieu de croyances multiples, qui variaient, non seulement d'époque en époque et de pays à pays, mais aussi d'individu à individu, et qui, dans le même esprit, étaient souvent vagues et mobiles, il n'est pas facile de déterminer la croyance généralement répandue, celle qu'on peut considérer comme la croyance de la nation. Si, ensuite, on se demandi. comment ces croyances se sont formées, et comment elles se sont modifiées avec le temps, on est embarrassé par une autre difficulté. Le témoin le plus ancien que nous puissions atteindre, c'est Homère; mais les poèmes homériques n'appartiennent pas à l'âge primitif, ils représentent un âge déjà très I avancé de la poésie et de la civilisation des Grecs. Ne peut-on trouver, dans les documents postérieurs à ïlliade et à ÏOdyssée, des mythes, des traditions el aussi des croyances qui remontent plus haut qu'Homère ? Le culte des ancêtres, si cher aux Grecs comme à tant d'autres peuples, n'a pas laissé dt traces dans es épopées homériques : faut-il en conclure qu'il est d'origine plus récente? Quelques savants le pensent : à leurs yeux, la triste conceptior de l'autre vie que l'on trouve dans V Odyssée^ ceiU demi-existence des ombres dans la maison d'Hadès est la conception primitive.VL'immortalilé accordée à quelques favoris des dieux, étendue ensuite à tous les héros des grands cycles épiques, le culte des chef de race, de fondateurs de ville, des éponymes
auraient été les échelons grâce auxquels l'esprit hellénique se serait élevé enfin à l'idée de l'immortalité de toutes les âmes, aux récompenses et aux châtiments d'outre-lombe^'aulres regardent le culte des morts comme un fait très ancien et pour ainsi dire primordial : la haute idée de la puissance, de la nature surhumaine des défunts, que ce culte semble impliquer, se serait éclipsée parmi les Ioniens de l'époque homérique, en laissant cependant assez de -Taces dans les cérémonies funèbres pour reparaître plus tard et reprendre tout son éclat. Ce dernier système est celui de M. Rohde, qui prétend remonter au delà d'Homère, et cependant, en critique judicieux, prend pour point de départ l'étude des poèmes homériques.
On lit dans beaucoup de livres que, pour Homère, l'homme lui-même, l'homme véritable, c'est le corps ; et, à Tappui de cette assertion, on cite, entre autres, les premiers vers de V Iliade, dans lesquels les âmes envoyées chez Hadès sont opposées au:^ guerriers eux-mêmes livrés en pâture aux oiseaux de proie. Voilà ({ui est incontestable ; mais notre auteur fait remarquer avec justesse que, dans d'autres passages, la psyché porte le nom du vivant et continue sa personnalité. Le moi est donc double, et il faut reconnaître dans Homère une psychologie qui nous paraît bien étrange, mais qui a été constatée chez un grand nombre de peuples sur tous les points du globe. En elîet, dans VIliade et dans VOdyssée, le terme de psyché est uniquement réservé au souffle vital qui semble s'échapper avec le dernier soupir et dont le
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départ entraîne la mort. Les manifestations de la vie et les énergies vitales, les mouvements du corps et de Tame, les afïeclions et les pensées de l'homme ne dépendent pas dela/Js^/cAe; ils résident dans le corps, ils dépendent du cœur (vit^p)' du diaphragme (cpçévsç), ou de ce que la langue épique appelle Oufxôç; quand un héros réfléchit, il parle, non à sa psyché, mais à son O'jixô; ou à son cœur. Celle singulière psychologie, qui semble avoir été suggérée aux hommes par les phénomènes du sommeil, de l'extase et de certains états maladifs, combien de temps a-t-elle duré parmi les Grecs? Quand la psyché a-l-elle pris le gouvernement de l'homme vivant et éveillé? Je ne saurais le dire exactement. On lit dans le recueil de Théognis, V. 529 : « Jamaisjen'ai trahi ami ni fidèle compagnon, et dans mon âme il n'y a rien de servile. »