‹ Études sur l'antiquité grecqueChapitre 2 sur 121 · JôÉva irw 7rpo-jÊw/.a çD.ov y.cà tticttôv ÉTaïpov · texte numérisé non relu

JôÉva irw 7rpo-jÊw/.a çD.ov y.cà tticttôv ÉTaïpov

Je crois que c'est le seul passage de Théognis où le mot J/u/7j soit employé avec un sens non homérique : est-ce une raison de le suspecter? Anacréon dit à l'objet de son amour : « Je te cherche, mais lu ne viens pas ; lu ne sais pas que lu tiens les rênes de mon àme. » {l<X-r^i>.7.'. (7£, a<j o'où xiï'.ç, o'jy. s'.ocbç oxt ty,; £[JI.-7,ç ^'-»/Y,;Y,v'.o/£Û£tç, fr.4.) Simonide place le courage dans

la. psyché {vJXoliKO) •l-j/ff^:; "/.'qu.y.-z: 77£'.0oa£VO', iV. 140). II

est inutile de citer Pindare et les poêles dramatiques.

S'il est vrai que, pour Homère, le moi est double,

il faut ajouter cependanl que ces deux moi sont loin

d'avoir la même force, la même intensité, la même

Ln CULTE DES A:NrES CHEZ LES GRECS, J

plénitude d'existence. Le moi qui persiste après la mort est un souffle, une ombre, une image impalpable, telle que la vision d'un rêve; c'est un être sans vigueur, ayant à peine conscience de lui-même, plongé dans un état de torpeur, végétant dans un lieu sans lumière et sans joie. Ce souffle-image ('}'j/y, Jca^ si'ocoÀov) existe sans doute, mais d'une existence bien inférieure à celle d'un être vivant. Peut-on croire qu'auparavant les Grecs lui aient prêté une existence supérieure, semblable à celle des dieux? Les honneurs que les héros homériques rendent aux morts, et qui sont évidemment conformes à l'usage traditionnel, n'attestent-ils pas des croyances diflerentes de celles du poète, n'ont-ils pas le caractère d'un vrai culte des morts ? M. Rohde pense qu'on l'a vainement contesté/AchilIe fait des libations à l'âme de Patrocle, il dépose une boucle de ses cheveux sur la tombe de l'ami, il lui offre des sacrifices sanglants, des brebis, des bœufs, quatre chevaux, neuf chiens de chasse, enfin douze enfants troyens. Le poète désapprouve* ce dernier sacrifice; il dit à deux reprises que c'était mal agir: il n'a donc rien inventé de tout cela, il n'a fait que respecter une tradition qui répugnait à ses sentiments déjà plus humains./De même dans VOdijssée les ombres sont évoquées par un sacrifice. Nous croyons cependant que ces sacrifices n'impliquent pas, de l'état et de la puissance des défunts, une idée supérieure à celle d'Homère. Achille ne fait pas ces offrandes pour obtenir la protection de Pa-

1. Cf. Iliade, XXIII, 176 : Kazà ce çps'jl !J.r,ScTO k'py:(. De même, XXI, 19.

b ETUDES SUR L ANTIQUITE GRECQUE.

Irocle, il n'attend rien de lui, il veut au contraire lui venir en aide. Les chevaux, les chiens, les prisonniers abattus serviront le défunt dans sa triste demeure; le sang répandu autour du bûcher le nourrira, de même qu'il nourrit les ombres évoquées par Ulysse et leur rend passagèrement l'usage de la parole et de la pensée, en leur infusant un peu de cette vie dont elles ne jouissent que très incomplètement. Ces pauvres âmes en peine d'un corps sont quelque peu soulagées par les aliments que leur fournissent les vivants; loin d'être supérieures aux vivants, elles dépendent d'eux.

Mais le premier besoin et le plus urgent pour lequel les vivants doivent venir en aide aux morts, c'est la sépulture. La psyché n'a pas de repos jusqu'à ce qu'on lui ait préparé cette demeure qu'elle habitera désormais, et elle n'y entre que lorsque les restes du corps y sont déposés; il existe donc encore je ne sais quel lien entre le cadavre et le souffle-image qui l'a quitté. La croyance à cette relation remonte sans doute au temps où les Hellènes enterraient encore les cadavres, usage constaté par les tombeaux de Mycènes. Cependant les poèmes homériques ne connaissent que la crémation des morts, non seulement pour les guerriers grecs, qui meurent loin de la patrie et des tombeaux de leurs pères, mais aussi pour les Troyens, qui succombent dans leur pays. Quel lien peut rattacher l'àme aux os calcinés? Cela est très mystérieux; mais les hommes y croyaient si bien qu'ils livraientdescombalsacharnéspour ne pas abandonner à l'ennemi le corps d'un ami et le priver ainsi

de sépulture. On sait que l'usage de brûler les morts se maintint dans les temps historiques, non sans exceptions, il est vrai ; mais ces exceptions sont beaucoup moins nombreuses qu'on ne le dit aujourd'hui*. Nous n'oublions pas que, dans le cas où l'on ne pouvait retrouver le corps, on se contentait d'ériger un cénotaphe, et l'on appelait l'âme, on l'évoquait, pour l'inviter à se rendre dans cette habitation ; mais c'était là un pis aller, et je ne sais si l'on était bien convaincu de l'efficacité d'une pareille mesure.

Pourquoi les Hellènes adoptèrent ils la crémation? On en a donné plusieurs explications, dont aucune ne satisfait pleinement. Voici celle de M. Rohde. L'ombre de Patrocle visite Achille pendant son sommeil et lui dit : « Donne-moi la main, carje ne reviendrai plus de la maison d'Hadès après que vous m'aurez accordé un bûchera » Il semble résulter de ces mots que, d'après les croyances de ces temps, le

1. Thucydide, VI, "l, dit des Athéniens : cruy/.o(j.tcravr£; to-jç Éa-jTôiv vî-/.po-j: -/.al ètcI -k-jochv sTrtôÉvTs:. Si, au chapitre suivant, l'historien se contente de dire des Syracusains : toÙ? c-oîtéog-j; aÙTwv vï/po'j; Ôi'WvTEç, il n'est pas permis d'en conclure, avec Hermann-Miiller [Privalalterth., p. 373, n. 1), que les Syracusains usaient d'un autre mode de sépulture. Je ne pense pas non plus que les expressions dont se sert Plutarque en parlant des lois de Solonet de Lycurgue : ol/. eïaasv a-jVTiOî'vat tiXéov tij-aTtwv Tptàiv (Salon, chap. xxi), c-jvôiTTTctv o-JSèv stai7£v, àXXà âv cpotviy.î'iît •/.où sù).).oc; ÈÀaïaç Gévtî; tô gmij.x 7Tîpis'TT£)).ov [Lyc, chap. xxvii), excluent l'idée de crémation, comme l'assure Rohde (p. 20S, n. 4). Platon {Menex., p. 2i2,E) dit des guerriers morts pour la patrie, dont les corps étaient brûlés : èv rôiSî tw u.vr|jj.aTi èTÉÔTiTav, et Archiloque (l'r. 12) serait moins affligé de la mort d'un être cher, sî y.etvo-J ■/.z-^7.1r,'i xal /apcevra [lÀX-i] "lIçatTTo; >c a 6 a p 0 t (7 1 V è v e t' ij, a a t v à \j.:}ZTZ(jvrfir^ .

2. Cf. Iliade, XXIII, 76 : Où vàcp kV a'ÎOt; | vi<To^.oi.i. il. 'AvS'/o, l7tr,v (jLî Trypô; /.c),iy r,Tî.

corps une fois brûlé, l'àme ne revenait plus, et notre auteur pense que le but de la crémation était précisément d'cmpècher les morts de revenir et d'importuner les vivants. Reste cependant à savoir si la même croyance ne s'était pas attachée autrefois à l'inhumation des corps.

Si chaque àme habite son tombeau, comment concilier cette croyance avec le séjour commun de toutes les âmes dans la demeure d'Hadès? L'Ame de Patrocle dit encore : « Donne-moi promptement la sépulture, afin que je puisse franchir les portes d'Hadès. Les âmes, les simulacres des défunts me tiennent à distance et ne me permettent pas encore de les rejoindre au delà du fleuve; mais j'erre à l'entrée de la vaste maison d'Hadès'. « Si je comprends bien, le mort qui n'a pas de tombeau est regardé comme le vivant qui ne possède pas de maison, de foyer, comme un homme sans feu ni lieu; et les ombres domiciliées, établies, le retranchent de leur société. L'existence des morts est faite à l'image de l'existence des vivants : il ne pouvait en être autrement. Les Grecs passaient la plus grande partie de la journée en dehors de leurs maisons, sur la place publique, dans les échoppes des artisans et autres lieux de réunion, à causer, à trafiquer, à s'occuper des affaires communes; voilà pourquoi V Odyssée nous montre les défunts réunis par groupes et devisant sur le pré des

1. Iliade, XXIII, 71-74 : Qinzz \it otti -ziyia-zx, 7r-j).ai; 'Ai'Sao TV£pr|ffw. I Tr,>,£ |j.£ ei'pYO'J<n 'l'jyaù, si'SwXa xaji.ôvTwv, | rrjoi \Li itco (itTysrTÔat ÛTTip uoTafxoïo stoatv, | àX),' avtwç à)-i).r,u.ai iv eùp'jTT'jXà; "Aï2o; £ù).

asphodèles, les femmes formant un groupe à part, séparé des hommes, comme elles l'étaienl dans la vie réelle, comme elles le seront dans les Mimes de Sophron (tx?[ji.ot àvàpsToe, [j.T[xo'. yu'/y.<.xzioi) et dans les comédies d'Aristophane, que l'on pourrait aussi diviser en comédies à hommes et comédies à femmes. Mais comment le tombeau communique-t-il avec le séjour commun des ombres? Ne soyons pas trop curieux ; les choses cachées sous la terre sont mystérieuses par essence. Ce point devient plus obscur encore quand le séjour commun des morts semble, comme dans rO(/</ssee, relégué à l'extrémité du monde, loin des habitations humaines, au delà du fleuve Océan, dans lequel se couche le soleil. En effet, Ulysse trouve dans ces lieux éloignés l'entrée de la maison d'Hadès ; on dirait que les ombres habitent les ténèbres ultra-solaires, au lieu des ténèbres souterraines que leur assignait la croyance commune. Cependant, dans le même livre deïOdyssée, Ulysse promet d'olïrir un sacrifice à Tirésias et aux autres morts quand il sera de retour dans sa patrie. M. Rohde demande comment les ombres reléguées dans un lointain inaccessible pourront jouir de ces victimes immolées dans Ithaque. Il trouve cette donnée inconciliable avec la conception générale de cet épisode, et il pense que le poète, en parlant d'un pareil sacrifice, obéit à des croyances traditionnelles et toutes différentes de celles qu'il met en œuvre. La contradiction ne nous semble pas flagrante. Comme Ulysse erre dans les mers lointaines, à l'extrême occident, il était naturel, si on voulait le conduire au

10 ÉTUDES SUR 1,'aNTIOUITÉ GRECQUE.

séjour des morts, de l'y faire arriver par une enlr<''e ultra-solaire ; mais cette fiction n'exclut pas que le royaume d'Hadès ne s'étende dans la région souterraine au-dessous de nos pieds. Partout, dans Vlliade etdansrO(/f/ssee, les ombres descendent sous la terre. Cette conception n'est point abandonnée dans le XI^ livre de VOchjssée : l'ombre d'Elpénor y est descendue (xQCTYiXOîv, V. 65) chez Hadès, et Ulysse luimême descend dans ces lieux (\. 475). Si les idées d'en bas et d'au delà sont ainsi combinées, cela n'a rien de particulier; elles le sont également dans les croyances générales : tout en descendant sous terre, les ombres doivent franchir un fleuve; qu'il s'appelle Achéron ou Océan, peu importe.

// On voit donc dans Homère ce qu'on peut appeler un culte des morts : sépulture, offrandes, sacrifices ; mais le point important à noter, c'est que tous ces actes sont dans l'intérêt des morts plutôt que des vivantsy^es vivants agissent sur les morts; on ne voit guère l'action des morts sur les vivants. Sans doute ces derniers sont coupables s'ils ne remplissent pas ces pieux devoirs, et, comme toute obligation demande une sanction, l'oubli du devoir expose à un châtiment. L'ombre dElpénor supplie Ulysse de lui donner la sépulture, « afin, dit-elle, que je ne devienne pas pour toi la cause de la colère des dieux* ». A en juger par ce passage, l'ombre n'agirait point directement; elle s'en remettrait pour la vengeance aux dieux infernaux. Gardons-nous cependant de cons-

1. Mr, Tot T'. Ôîwv ijir,vt[j.a '(i-nù^%<. {Odyssée, XI, 73).

LE CILTE DES AMES CHEZ LES niiECS. 11

Iruire toute une théorie sur un seul vers. L'ombre de Patrocle vient demander les honneurs funèbres à Achille ; si Achille tardait à les lui rendre, pourquoi ne reviendrait-elle pas à la charge, pourquoi ne tourmenterait-elle pas l'ami négligent? Quelle que soit la faiblesse de ces impalpables souffles-fantômes, on peut les croire capables de hanter, d'inquiéter, de tourmenter les vivants. Cette action vengeresse du mort n'implique pas que son ombre soit douée d'une puissance extraordinaire. Si l'on croyait que le meurtrier était exposé à la colère de sa victime, c'est qu'on se figurait, au témoignage de Platon, que l'ombre, remplie de crainte et dépouvante par suite du coup qui l'avait frappée, communiquait au coupable l'inquiétude qu'elle éprouvait elle-même'.

En somme, sans méconnaître ce qu'il y a de particulier dans l'image de la condition des morts que présentent les poèmes homériques, nous croyons cependant que la différence entre cette conception et celle que nous constatons plus tard ou que nous pouvons supposer antérieurement est moins profonde, moins tranchée que ne veut M. Rohde. Les lieux habités par les ombres sont pour Homère les mêmes que pour les Grecs de tous les temps ; ils ne se trouvent pas séparés du séjour des vivants par des distances infranchissables et qui excluent tout commerce entre les deux mondes. Achille et Patrocle

1. Platon, Lois, IX, p. 865, D : Aéys-ai 5k w; ô OavaTwÔîiç à'px (îiaito;,.. 6u{j.oijTa''T£ tw Spâ(7av:t vEo6vr,; wv, xal çôêo'j y.al 5£t[ji,a-o; a(j.a Sià tr|V [ït'atov 7ri6r|V a'JTo; irs7r>,yjpw[A£voç... ôît[j,atvci (lisez : SctaaTOÏ), xal rapa-TÔiJiîvo; a-jToç Tapâ—ôt xa-rà S-jva[Atv TraTav tov Spi<7avT:(.

12 ÉTUDES SUR l'aNTIQUITK GRKCQUE.

veulent reposer dans le même tombeau ; inséparables durant leur vie, ils désirent que leurs os soient réunis dans la même urne : ces deux amis sont bien convaincus qu'ils habiteront après leur mort sous le tertre que leur élèveront les Achéens. Sans doute, en dehors de quelques vers du XI' livre de ÏOclyssée, il n'est pas question dans Homère de libations ou de sacrifices offerts aux défunts après l'accomplissement des rites de la sépulture. Nous hésitons cependant à conclure de ce silence qu'Homère et les Homérides ignoraient ces offrandes réitérées et qu'à leurs yeux aucun lien, aucun rapport, n'existait plus entre le mort et les survivants une fois que ces derniers l'avaient en quelque sorte interné dans la maison d'Hadès. Ce qui est vrai, c'est qu'Homère détourne les yeux des ombres et de leur triste demeure : son imagination n'est pas hantée par leurs fantômes, et les revenants ne jouent aucun rôle dans son poème. Il n'ignore pas les dieux qui régnent sous la terre, mais il ne les fait point paraître dans l'assemblée des immortels ni intervenir dans les querelles des hommes. Les lieux qu'ilshabitent, affreux d'obscurité et de moisissure, lui sont en horreur autant qu'aux dieux de l'Olympe ; dans ses poèmes il fait grand jour, et le spectacle du monde qu'il déroule devant nous est éclairé par celte lumière sereine dont il entoure les demeures des immortels. Si l'on excepte l'apparition de l'ombre de Patrocle, les visions mêmes des songes viennent des dieux du ciel, soit qu'ils apparaissent en personne, soit qu'ils envoient des simulacres formés par eux. Ce sont ces mêmes

dieux qui créent quelquefois les vaines images par lesquelles ils abusent les hommes éveillés, et qui prennent eux-mêmes des figures différentes.

En voyant un vautour ou un aigle assis immobile au sommet d'un grand arbre et contemplant une bataille, le poète y reconnaît quelque chose de plus qu'un simple oiseau, mais jamais il n'y soupçonne l'âme d'un défunt ni un dieu infernal : c'est Apollon, c'est Athéné, qui ont pris cette figure. Cependant il ne faut pas se hâter d'affirmer que les hommes de l'âge homérique ne croyaient pas aux revenants. Homère prête aux âmes-fantômes un petit cri, une espèce de sifflement'. Oi^i a-t-il pris ce trait précis? Dans l'appendice de VOdyssée, on voit lésâmes des prétendants de Pénélope s'envoler semblables à des chauves-souris qui voltigent au fond d'une grotte en poussant précisément ce même sifflements Cette comparaison provient, si nous ne nous abusons, d'une croyance populaire : on voyait dans ces animaux étranges, que leur nom grec désigne comme nocturnes, quelque chose de mystérieux; on y soupçonnait l'apparition de revenants. Des superstitions de ce genre se rencontrent chez plus d'un peuple. Celle qui semble indirectement attestée par Homère persista longtemps en Grèce parmi les gens du peuple, si nous avons raison d'y rapporter un passage des Oiseaux d'Aristophane. On y voit Socrate

1. lliide, XXIII, 100 : Wv/jt oï v.a.-:k xôovb;, rfixc. xoctcvoç, ]

2. Odyssée, XXIV, 6 : 'û; o' otî -wyxTspt'Sî; iJ-y^w av-po-j Ôî'jtiîaîoto I Tp îijo'jo-a i TrotéovTat... wç aï rerp tY^ïa t «[x' vcav.

14 ÉTUDES SUR 1,'aNTIOUITÉ GRECQUE.

évoquer des âmes et, au lieu de celle que l'on attendait, paraître tout à coup à la lumière « Chéréphon,la chauve-souris » (Xaipsœcov v^ vjxTsûtç, v. 1564).

Le voyage d'Ulysse au pays des ombres tranche avec le reste de VOdijssée, et Ton est quelque peu étonné qu'un poète dont l'imag-ination ne se plaît que dans le monde lumineux se soit étendu sur une pareille matière. Certes, ce n'est pas le désir de décrire ces sombres lieux ou de peindre la triste existence des défunts qui dut l'y engager. Le motif de cet épisode est assez évident. Alkinoos est curieux de savoir si le héros rencontra dans les enfers ses anciens compagnons d'armes ; que les vers auxquels nous faisons allusion soient une addition postérieure ou non, ils expriment fidèlement l'intérêt que cette aventure d'Ulysse avait pour les auditeurs du poète et pour le poète lui-même. C'est le même genre d'intérêt que celui qui s'attache au voyage de Télémaque chez Nestor et chez Ménélas : compléter le poème en y introduisant les héros survivants qui avaient combattu avec Ulysse devant Troie, puis aussi ceux qui étaient morts, lui ménager une entrevue avec l'ombre de sa mère, telle est la raison de ces amplifications du plan primitif. Si l'on compare la version de la mort d'Agamemnon dans les premiers livres avec celle que donne le livre XI, on est amené à penser que les Enfers sont encore plus récents que Pylos et Lacédémone. Il est de mode aujourd'hui de considérer le XL livre de VOdyssée, ou tout au moins le noyau de ce livre, comme l'un des plus anciens éléments du poème; nous voyons

avec plaisir que M. Rohde ne partage pas cette manière de voir. II insiste avec raison sur la faiblesse du lien qui rattache cette aventure aux autres : Ulysse s'y engage afin d'apprendre de l'ombre de Tirésias le chemin à suivre pour regagner Ithaque ' . Or Tirésias ne l'en instruit que très imparlailemenl ; c'est Gircé qui lui donnera des instructions précises.

Peut-on maintenant indiquer par quels degrés les Grecs passèrent des conceptions homériques sur la condition des morts à des croyances plus consolantes? Dans VOdyssée, Ménélas, l'heureux époux de la fille de Zeus, ne subira pas la mort, mais sera transporté aux extrémités de la terre, dans les Ghamps Élysées, où il rejoindra le blond Rhadamanthe ; dans le Cycle et chez Hésiode, ce privilège s'étend peu à peu à tous les héros illustrés par la poésie épique. Mais M. Rohde soutient avec grande raison qu'en tout cela il n'y a rien qui s'écarte des conceptions homériques de manière à en préparer d'autres. Ges héros ne meurent pas, ils jouissent de l'immortalité grâce à une faveur particulière, qui n'est pas sans exemple, puisque Galypso promet aussi à Ulysse de le rendre immortel. S'ils continuent de jouir de la plénitude de la vie, c'est qu'ils conservent leur corps, et ces exceptions ne font que confirmer la règle : l'état de- misérable débilité où se trouvent réduites les âmes qui n'ont plus ni sang, ni chair, ni force.

1. Odyssée, X., 539 : '0; /.iv toi tiTZ-r^rn^i ôSôv -/.al y.i'pu /eaîûGo-j.

16 ÉTUDES SUR l'aNTIOUITÉ GRECQUE.

D'autres héros sont engloutis vivants dans les profondeurs de la terre. Les Amphiaraos, lesTrophonios et leurs semblables rendent des oracles dans les lieux souterrains qu'ils habitent et où les hommes descendent quelquefois pour les consulter. Il est très vraisemblable que ces héros ne sont que des dieux dégradés; mais n'importe, ils passèrent de bonne heure pour des hommes aimés des dieux et objets d'une faveur particulière. Cette faveur ne contredit pas non plus la règle, puisque eux aussi conservent leurs corps et sont soustraits à la mort. /y Pour trouver des ûmes de défunts douées d'une grande puissance, d'une action sensible sur les vivants, d'une nature surhumaine et voisine de celle des dieux, il faut en venir à ces êtres qui, dans les temps historiques, sont désignés par le nom de Héros et qui, dans les invocations, dans les serments, dans le culte, figurent constamment à côté des immortels. Dans les lois de Dracon, vers la fin du vu" siècle, Osol xal ■f^^Mzc, se trouvent ainsi associés ; mais ces lois ne faisaient que consacrer une tradition déjà ancienne. Chaque pays, chaque ville, avait ses Héros, dont les tombeaux étaient sacrés, que les citoyens honoraient par des sacrifices, dont ils attendaient une protection particulière, qui combattaient souvent, à ce qu'ils croyaient, présents quoique invisibles, dans leurs batailles, et les aidaient à remporter la victoire. Le culte de ces héros, il faut y insister, était attaché à leurs tombeaux ; leurs os, souvent rapportés de loin, constituaient un palladium pour la cité. Sans doute, beaucoup de ces héros sont entièrement

fictifs ; leurs noms mêmes, comme celui d'Amphictyon, ne permettent point d'en douter: mais le culte de ces faux ancêtres suppose un culte des vrais chefs de race qui lui servît de modèle. Quoique le mot Héros n'ait pris ce sens nouveau qu'après Homère, l'adoration des héros ne saurait être un fait nouveau, il faut y voir la renaissance d'un culte très ancien, antéhomérique, mais obscurci pendant quelque temps. ^

Peut-on retrouver chez Hésiode un souvenir de ce fait obscurci? On lit dans les Travaux et les Jours que les hommes de l'âge d'or et de l'âge d'argent devinrent après leur mort des génies bienheureux. M. Rohde croit reconnaître dans ce morceau une trace de l'antique culte des défunts : trace isolée, sans lien avec les croyances actuelles, car il est évident qu'aux yeux du poète les hommes de son temps seront tous, en descendant sous la terre, la proie de la triste mort. Ce système est séduisant et nous serions tout disposé à l'adopter si les vers d'Hésiode attestaient en effet un culte encore vivant alors de ces lointains ancêtres. Tout dépend ici du sens que l'on attache au mot Tta/, dans ces deux vers (1 41 et suiv.) :

Toi jiàv -JTCo/Ôoviot \j.7.y.xotç 6vrjTol (?) xaAsovTxt

L' « honneur « dont parle le poète désigne-t-il une adoration, un culte, rendu aux hommes de l'âge d'argent? Cette explication, tout en étant possible, n'est cependant rien moins que nécessaire. D'après la Théogonie, v. 399, l'honneur, la Ttav^, de Styx

18 ÉTUDES SUH l'antiquité GRECQUE.

consiste, non dans un culte, mais dans le fait que les dieux jurent par elle. Il y a plus : le vers dont nous cherchons l'interprétation se réfère évidemment au vers 126, où il est dit que les hommes de l'âge d'or sont devenus après leur mort des génies qui donnent la richesse et que c'est là leur privilège royal :

Ce qui est appelé ici yspa? s'appelle plus bas Tia/j ; ce dernier mot ne doit donc pas être pris dans le sens de culte. Le mythe des âges est un mythe tout poétique dont, à notre avis, il n'y a rien à tirer pour les idées religieuses répandues dans le peuple.

Quoi qu'il en soit, le culte des Héros ne doit pas être confondu avec le culte général des âmes de tous les défunts; les Héros, quelque considérable qu'ait été leur nombre sans cesse grossissant, n'étaient cependant qu'une petite minorité dans l'immense peuple des morts, et cette minorité avait à l'adoration des hommes des titres particuliers qui manquaient aux autres. Pour cette raison, notre auteur refuse de voir dans le culte des âmes une extension du culte des Héros. Il regarde au contraire le culte des âmes comme un fait en quelque sorte primordial, fondé sur des croyances éclipsées pendant un certain temps, mais continuant d'exister à l'état pour ainsi dire latent; et ce culte aurait été rendu aux défunts comme à des êtres transfigurés par la mort, devenus meilleurs et plus puissants ^ 11

1. 'û? PîX-rcovtov y.al y.pî'.TTÔvojv ycyovoTo)-/. Aristote, Eudème (fr. 44 Rose).

est cependant forcé d'avouer que les rites accomplis sur les tombeaux avaient pour but de soulager les morts, de subvenir à leurs besoins, et il dit très justement que le salut des âmes, leur salut matériel, dépendait, suivant les croyances grecques, de la piété des survivants. Il nous semble donc que ce culte, qui remonte, on ne saurait en douter, à l'antiquité la plus reculée, loin d'attester une croyance à la supériorité età la félicité des morts, indique, au contraire, qu'on se figurait leur condition comme impuissante et misérable. On objectera peut-être que la puissance attribuée aux ombres des chefs de races, des fondateurs de cités, des hommes remarquables par leur talent ou bien par une beauté, une force physique extraordinaires, implique l'idée que l'âme, séparée du corps, continue d'être douée d'une grande énergie vitale. Ce raisonnement serait juste si l'on pouvait supposer que, dans un état de réflexion peu avancée, les hommes se fussent formé une idée générale de la nature de l'âme et de ses qualités essentielles qui ne pussent être propres aux unes sans être communes à toutes. Le souvenir que les hommes avaient laissé dans les esprits, l'image que l'on conservait d'eux, l'existence dont ils jouissaient dans la mémoire des survivants, déterminaient la forme et le degré d'existence qu'on leur attribuait après la mort. Les rois, les puissants, les hommes supérieurs, conservaient dans le tombeau cette supériorité qu'ils gardaient dans le souvenir des hommes. C'est ainsi que, dans Eschyle, les enfants d'Agamemnon se persuadent que leur père doit être un des grands dignitaires qui

entourent les dieux souterrains, parce qu'il a étt* un grand roi sur la terre'. Les âmes des hommes vulgaires languissaient dans l'oubli, voltigeaient, comme dit Sapho, dans la maison d'Hadès, perdues parmi la foule obscure des ombres débiles ^. L'usage de donner à tous les défunts indistinctement l'épithète de bienheureux (aaxâpiot) pourrait bien dater seulement de l'époque où le sentiment de l'égalité des hommes, ou tout au moins des hommes libres, devint plus vif dans la Grèce. Chaque famille alors se figurait volontiers que les morts qui lui étaient chers jouissaient du bonheur qu'elle leur souhaitait et qu'ils rendaient aux survivants l'affection secourable que ces derniers leur témoignaient. C'est alors seulement que les rites funèbres devinrent vraiment un culte. Remarquons la forme que prend ce culte et la terminologie dont il use : pour chaque famille, le membre qu'elle a perdu devient un Héros et son tombeau s'appelle Uéroon ; les simples mortels sont exaltés par l'affection de leurs parents au rang héroïque. N'y a-t-il pas là un indice que le culte général des âmes est né par extension du culte des Héros ?

D'autres causes ont pu contribuera généraliser ce culte, à relever les âmes des morts de l'état misérable où les réduisaient les poèmes homériques. Les Mystères promettaient aux initiés une douce félicité après

1. Voir Eschyle, Choëph., 358 sqq. : Kotrà )^6ovô; è(X7tp£7î(ov | o-ejAVÔTiiAo; àvi'/.TOip | Tvpôuo/.ôç xe twv (ASyta-Ttov | )^6ovtwv èxïï t-jpàvvwv' I paaO.cu; yàp r,v oçp' s'ri.

2. Sappho, fi". 68 : 'Açàvr,; -/./iV 'Aï5a ôôjaoi; | çoiTiasti: tteS' àaaypwv vey.ywv èy.7r£7rota[j.éva.

la mort, leur donnaient des espérances qui témoignent que, dans lintervalle qui sépare l'âge épique du V siècle, des aspirations nouvelles s'étaient fait jour dans les esprits. Le grand point était de délivrer les âmes des ténèbres souterraines ; les Grecs, comme tous les hommes et plus que tous les autres, aimaient passionnément la lumière; sans lumière, point de joie; la nuit du tombeau, l'obscurité éternellement répandue sur l'empire d'Hadès, imprimaient à ces séjours une incurable tristesse, en excluaient tout bonheur. Les Mystères faisaient luire pour les initiés un soleil souterrain, leur promettaient la lumière, la joie. C'était là, il est vrai, une grâce particulière, refusée aux profanes ; mais tous les Athéniens, bientôt tous les Hellènes, pouvaient se faire initier aux mystères d'Eleusis, et les mystères orphiques, qui ne se rattachaient à aucune localité, étaient encore plus accessibles.

D'un autre côté, l'esprit de la nation mûrissait et l'observation réfléchie des penseurs modifiait profondément ridée que l'âge primitif s'était faite de la nature humaine. Cette image vaporeuse, insaisissable, qui persistait dans la mort, ombre débile et impuissante d'un corps jadis plein d'énergie vitale, commençait à être regardée comme supérieure au corps, ît cela, ce nous semble, à cause de sa ténuité, de sa [uasi-immatérialité môme. On comprit que, dansles îtres vivants, l'essentiel c'est la forme, qui persiste, jui dure pendant que la matière se renouvelle sans îesse. C'est là ce que, bien avant Platon, pensaient )u entrevoyaient déjà les philosophes et lesmystiques

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du vi'= siècle, et ce que de grands poètes enseignaient à la nation. Des croyances qui réduisaient les âmes des défunts à de tristes fantômes frayèrent ainsi la voie au spiritualisme.

La conception homérique de la condition des ombres semble se concilier difficilement avec les châtiments des impies dont il est question dans les deux épopées. Faut-il voir dans ces châtiments, non le germe de croyances qui commencent, mais le reste de vieilles croyances qui survivent? Quant aux supplices des Enfers de VOdyssée, les critiques modernes s'accordent avec les grammairiens d'Alexandrie à les considérer comme une addition postérieure : ils ont certainement raison, et cette atlîétèse prouve, pour le dire en passant, que les vers les plus beaux ne sont pas nécessairement les plus anciens. Mais la solennelle formule de serment qui figure à deux reprises dans V Iliade ' est évidemment traditionnelle; et suivant cette formule le parjure est puni après la mort soit par les Erinyes, soit par d'autres divinités infernales. 11 faut admettre que les ombres impalpables qui voltigent tristement dans la maison d'Hadès sont privées d'énergie et de joie, mais que leur torpeur ne les rend pas insensibles à la souflrance.

La croyance aux châtiments et, aussi, aux récompenses qui peuvent attendre l'homme après la mort était-elle répandue parmi le peuple dans les temps historiques ? On verra plus bas qu'elle gagnait du

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