Pyth. Il
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La splendeur de ces lieux est telle que l'imagination est impuissante à la concevoir, le philosophe l'avoue, et il s'abstient de la décrire, ou bien, quand il ose aborder ce sujet, il dit ce que la béatitude suprême nest pas, plutôt que ce qu'elle est. En revanche, les supplices et les lieux de supplice offraient une facile et ample matière à la description ; la tradition poétique en fournissait les traits principaux. Les fleuves des enfers sont déjà dans l'Odyssée. Les noms de Cocyte, de Styx, et aussi, suivant l'étymologie la plus usuelle, celui d'Achéron, sont transparents ; ils peignent la tristesse et l'horreur de ces lieux. Le Pyriphlégéthon paraît énigmatique à nos savants. • M. Rohde demande s'il faut l'expliquer par l'usage de brûler les morts. M. Dieterich soupçonne qu'il se trouvait d'abord dans la région lumineuse oii la terre confine au ciel et qu'il fut abusivement transporté dans les Enfers. Ces savants se donnent vraiment trop de peine pour expliquer une fiction dont l'origine est si facile à trouver et a déjà été indiquée par les anciens. Les hommes ont jugé, et avec raison, de ce qui se cache dans les profondeurs de la terre, par ce qu'en révèlent les éruptions volcaniques, et les torrents de lave ardente ont fait naturellement supposer le fleuve igné des Enfers. Il en faut dire autant des fleuves de boue. Sans doute, la doctrine des Mystères plongeait les profanes dans la bourbe (jîopêopoç) pour les opposer aux dévots purifiés par l'initiation ; mais la fiction du p6ç>èooo(; n'est pas née de là; elle vient de l'observation d'un phénomène volcanique. Le Pyriphlégéthon a suggéré l'idée de ces
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hommes de feu, vrais diables d'enfer, qui figurent chez Platon comme bourreaux des damnés. Platon ne les a certainement pjas inventés. Lui viennent-ils directement de l'Orient? Il en parle dans l'Apocalypse d'Er le Pamphylien. Cependant, les Grecs, qui ont su peupler les monts, les bois, les eaux, d'êtres qui s'harmonisent avec la nature des lieux, ne semblent pas incapables d'avoir donné aux régions ignées les habitants fantastiques qui leur conviennent.
Entre les damnés et les élus, il y a les âmes moyennes, qui expient leurs fautes et sont récompensées du bien qu'elles ont fait dans un lieu qui leur est réservé. Ici encore, on peut croire que Platon ne fait que suivre une tradition, et voici pourquoi. Dans le mythe delà République, Platon ne daigne pas s'arrêter sur le sort des enfants morts en bas âge; il nous apprend cependant que le revenant qu'il met en scène n'avait pas négligé ce point secondaire. Cela veut dire que les théologiens en avaient parlé. On voit par là qu'ils étaient dèslors entrés en beaucoup de détails, et l'on doit supposer que leur attention s'était portée sur la classe la plus nombreuse des humains, ceux qui ne sont ni tout à fait vertueux, ni tout à fait vicieux.
Après mille ans révolus, toutes lésâmes, sauf celles qui sont entrées dans la félicité définitive du séjour supracéleste, doivent rentrer en des corps. Seuls, les plus grands criminels sont retenus au Tartare; ils s'apprêtent à le quitter comme les autres, mais au moment d'en franchir le seuil, un tonnerre souterrain les arrête; c'est ainsi qu'ils sont avertis que leur supplice n'aura pas de fin. L'honneur de cette fiction
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saisissante revient-il à Platon? On peut en douter. Nous savons en effet par Aristote ' que les Pythagoriciens prétendaient déjà que les criminels dans le Tartare étaient effrayés par le tonnerre. Pour les <iutres, une nouvelle période millénaire va s'ouvrir. Le lieu de la scène, la vue des corps célestes, l'harmonie des sphères, les déesses du Destin, qui président, la proclamation du héraut, tout est d'une grandeur solennelle. Lésâmes choisissent elles-mêmes leur corps et leur condilion ; le sort ne décide que de l'ordre suivant lequel elles sont appelées et les dernières trouvent encore un assez grand nombre de lois variés pour que le héraut puisse déclarer avec vérité : « Le choix est libre, n'accusez pas Dieu », AÎT''a £X&[X£voii- ôeb; àvai'xtoç. C'est une façon ingénieuse ■de sauver la justice de Dieu. Un vers de Pindare implique-t-il que cette fiction était déjà connue du temps de ce poète ? Cela n'est pas évident ". Platon pourrait l'avoir empruntée aux institutions d'Athènes où certains magistrats étaient nommés au moyen d'une combinaison ingénieuse du sort et du choix. Cependant, le même procédé que nous venons de rapporter d'après la République est déjà brièvement indiqué, comme une chose connue, dans le Phèdre, dialogue écrit assez longtemps avant la République.
1. Aristote, Anal, post., Il, 11, p. 9i^, 32. Nous devons le rapprochement à Dieterich.
2. C'est ainsi que Dieterich (p. 112) explique, avec Liibbert, les mots : 6avôv-wv àudt/aij.vot çpéveç èvôâô' aùxtc notvàç STîtaav, Pindare, 01. ii, 57. Mais la tournure plus explicite ômo TvaiJiTrav àôt'xwv é'xEtv J>-jj^âv, ib., 69, ne se prête guère à cette interprétation.
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Ce fait semble trancher la question : pour ce point encore, Platon a suivi les théologiens. Mais les exemples qu'il donne pour montrer comment les âmes choisissent chacune suivant son expérience et ses lumières lui appartiennent certainement. Le divin Platon s'amuse et amuse ses lecteurs. Ajax n'a pas oublié l'ingratitude des hommes, il ne veut pas vivre avec eux et préfère devenir un lion. Thersite s'accommode du corps d'un singe. Ulysse, qui se souvient de tous les labeurs et de tous les dangers où l'entraîna son ambition, préfère la condition obscure d'un simple particulier. Platon s'est souvenu en celte circonstance de certains vers qu'Ulysse prononçait dans le Prologue du P/nVoc/è/e d'Euripide*. Le philosophe aime à se délasser ainsi du sérieux de la grande scène qu'il vient de décrire.
Avant de s'unir de nouveau à un corps, les âmes sont envoyées dans la plaine de l'Oubli (A/,6-riç ttcoiov) et obligées de boire au fleuve Amélès, dont les eaux fuient et s'écoulent sans qu'aucun vase puisse les retenir. Rien n'est plus connu que le mythe d'après lequel les profanes sont condamnés, dans les Enfers, à verser sans cesse de l'eau en des tonneaux percés qui ne se remplissent jamais. On explique ce mythe par un jeu de mots : le labeur toujours imparfait, TrôvoçàTÉXsiToç, est imposé aux àrÉXesTot, qui ne sontpas arrivés à la perfection des initiés. Ne pourrait-on pas y voir l'image de l'infirmité d'un esprit incapable de conserver aucun souvenir? L'image est parallèle à
1. Dion Chrysostome, LIX, 1, et Euripide, Philoctète, fr. 787 Nauck.
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celle dont se sert Platon : que l'eau ait la propriété de fuir à travers tous les vases, ou que l'état des vases produise cet effet, le symbole est essentiellement le même. La mémoire est le privilège de l'initié : on Ta vu, dans les tablettes orphiques, boire à la source de Mémoire; l'oubli est la punition des profanes et des criminels. Dans un fragment récemment découvert delà Bibliothèque d'ApoUodore', le rocher auquel sont attachés Thésée et Pirithoos est appelé siège de l'Oubli, Ay,6y,ç 6pôvo?, ce qui explique (M. Dieterich en fait la remarque) les vers d'Horace- :
Xec Lethœa valet Theseus abrumpere caro Vincula Pirithoo.
Pour revenir à Platon, il rattache à sa doctrine de la réminiscence le mythe qu'il emprunte. Les âmes avisées, dit-il, ne boivent pas immodérément : elles auront moins de peine à se souvenir de ce qu'elles avaient vu dans une autre vie et à se perfectionner par la science.
Ces âmes jouissent d'un privilège légitime : la foule des âmes déchues est, après dix périodes millénaires, délivrée du cycle des renaissances, des migrations et des peines, et revient alors à la patrie céleste. Les philosophes, éprouvés dans trois incarnations successives, n'attendent pas l'accomplissement du grand cycle cosmique; ils retournent au ciel après trois périodes révolues. Pindare promettait la félicité définitive à ceux qui trois fois dans l'une et