L^ILIADE ET LE DROIT DES GENS
que l'auteur de cette épopée, en rapportant les sauvages horreurs de la tradition, y ajouta quelquefois des protestations el des correctifs. Tydée, après avoir tué Mélanippe, lui fend le crâne et se repaît, avant de mourir lui-même, de la cervelle de son ennemi ; à cette vue Alhéné, qui était descendue sur le champ de bataille afin de rendre Tydée immortel, se détourr avec horreur et renonce à son dessein '. h' Iliade jussi a conservé le souvenir lointain de ces mœurs sauvages de la Grèce primitive: elles ne s'y marquent que dans quelques locutions-. Ici nous voyons la poésie les reproduire dans Faction du poème, et, en même temps, les condamner par les sentiments et la conduite qu'elle prête aux dieux mêlés à cette action.
La fin de la Thébaïde avait une portée bien plus grande encore. Les chefs Argiens tués sous les murs de Thèbes et tous les guerriers tombés avec eux étaient solennellement ensevelis avec le consentement des Thébains, vainqueurs et maîtres du champ de bataille. Il serait intéressant de savoir comment ce dénouement était amené dans l'épopée. Welcker, dans le beau livre qui est l'ouvrage capital sur le Cycle épique, émettait la conjecture que le vieil Adrasle, le Nestor de la Thébaïde, un héros dont l'éloquence devint proverbiale dans la vieille Grèce, obtint cette concession par l'ascendant de sa parole. Je ne par-
1. Voir Apollodore, III, 6, 8, 5; Phérécyde chez le scho- JiasLe d'IIomèi-e, 11. V, 126 ; schol. de Pindare, Islhm. XI, 47. Slacc a conserve ce trait [Théb. VIII, fin).
2 Voir II. IV, 35 : 'OjjlÔv pegpwôo'.ç ; XXII, 347 ; XXIV, 212.
ICÏUDES SUR L ANTiyUlTK GRliCQUE.
lage pas cette opinion. Nous savons qu'après le désastre de son armée Adraste se sauva par la fuite grâce à son bon clieval Arion. D'un autre côté, Pindare nous montre le môme Adraste présidant aux funérailles de ses compagnons d'armes, et regrettant la lumière de son armée, cet Amphiaraos à la fois grand devin et vaillant guerrier '.
Les vers de Pindare indiquent, je crois, qu'Adraste regrettait de ne pouvoir rendre les derniers honneurs à ce compagnon d'armes qui avait mystérieusement disparu, englouti par la terre. Pindare emprunta ces détails (son scholiaste l'atteste) à la Thébaïde cyclique. Or il est difficile d'admettre qu'Adraste ait été obligé de se sauver précipitamment après avoir enseveli ses amis avec l'agrément des Thébains. Il faut donc croire qu'il revint ensuite accomplir ce pieux devoir, grâce à quelque intervention puissante. Si vous interrogez les poètes athéniens, ils vous diront que le roi Thésée, dont Adraste avait imploré le secours, imposa aux Thébains le respect d'un devoir religieux qui fut depuis reconnu dans toute la Grèce. C'est là le sujet des Suppliantes d'Euripide, et, avant Euripide, Eschyle avait déjà traité la même tradition dans ses Eleusiniens. Cette tradition ne remonte certainement pas à l'antique épopée ; je ne pense cependant pas non plus qu'elle soit tout entière d'invention attique. Remar(]uons qu'Adraste ne vient pas à Athènes, mais à Eleusis, et que Thésée intervient en qualité de souverain d'Eleusis ; or cette ville avait été anciennement
1. Pindare, Olymp. VI, 16. IIoôéw iTTpa-tâtç ocpôaAjAÔv è[j.à;,
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indépendante d'Athènes. Les poètes athéniens ont probablement modifié, d'après leurs idées, dans le sens du patriotisme attit[ue, une tradition qui se rapportait à l'ancienne Eleusis indépendante : avec la ville et le pays ils auront annexé ce glorieux souvenir. Encore un pas et Adraste viendra s'asseoir à l'autel de la Pitié ('EXéoj ptop.o;) dans V agora d'Athènes, de même que les Héraclides y chercheront l'asile qu'une tradition plus ancienne leur avait fait trouvera Marathon'. Les tragiques ne sont pas allés aussi loin: Euripide conserve encore à Eleusis, comme à Marathon, quelque chose de ses anciens droits. Eleusis avait la religion de Démêler et de Koré; le respect des morts, la sainteté des obligations que les vivants ont à remplir envers eux, étaient inséparables du culte de ces divinités chthoniennes. J'incline donc à croire que les princes d'Eleusis, prêtres des deux grandes déesses, jouèrent dans la vieille tradition le rôle conféré plus tard à Thésée.
D'après les Cypriaqaes, poème dont nous avons conservé un sommaire malheureusement très rapide, une trêve pour l'ensevelissement des morts fut conclue à la suite de la première grande bataille que les Grecs livrèrent dans la plaine de Troie aussitôt après leur débarquement. Les Ci/priaques sont une épopée d'une date relativement récente; il est possible que l'épisode du VH'^ livre de VIliade ait déjà existé
1. Cf. ApoUodore, Bibl. III, 7, 1, 3, et II, 8, 1, 2; Zénob., I, 30; Schol. ad DemosLh. p. 19, 25. Voir aussi Stace, Théh., XII, 481 sqq.
19*2 KTLDES SUR l'aNTIOUITÉ GRECQUE.
quand cette épopée fut composée ; il est possible aussi que, pour ce détail, les Cijpriaques aient servi de modèle au poète qui amplifia V Iliade '.
Quoi qu'il en soit, le dénouement de la Thébaïde, la sépulture accordée par l'ennemi aux guerriers tombés devant Thèbes, est un fait capital dans l'histoire des mœurs de la Grèce. La poésie dicta ou consacra par ce grand exemple les sentiments qui devinrent la loi de la nation. Je ne puis croire que l'épisode de V Iliade dans lequel cette loi n'est pas proclamée, mais supposée comme existante, comme généralement admise parla conscience publique, soit antérieur à la rédaction de la Thébaïde.
1. Eschyle parait avoir connu notre épisode, même les vers les plus suspects. Cf. Agam., 43 i : 'AvtI Se cwTôiv -vjyy\ "/-al nr^oho; s!; iy.â.vxn-j 5ô[i.ouç àcpt/.veÏTai, et 11. VII, 3.33 : 'ATap •/.aTa/.r|0[i.£v a-JTOvç..., wç y.' ôcrTÉa Tratul ëy.affxo; olV.aS' à'vr,.