‹ Études sur l'antiquité grecqueChapitre 53 sur 121 · DANS LA VIEILLE GRÈCE · texte numérisé non relu

DANS LA VIEILLE GRÈCE

Rien n'est plus obscur que l'histoire du premier âge de la poésie grecque, si ce n'est une autre histoire, qui s'y rattache étroitement, celle des origines delà civilisation grecque. De tout le trésor épique de la vieille Grèce, deux épopées seulement, les plus grandes, il est vrai, et les plus belles, sont venues jusqu'à nous. Et ces deux épopées ne sont pas des œuvres homogènes, sorties toutes formées, complètes et plus que complètes, de la tète d'un homme de génie. Il est, au contraire, évident qu'elles ont dû être modifiées, amplifiées, raccordées, avant d'arriver à la forme définitive sous la(juelle les connurent Eschyle et Hérodote. Pour le contester, pour croire que la transmission de VIliade et de VOdi/ssée s'est faite comme celle de VKnéide ou de la Divine Comédie, il faudrait admettre une espèce de miracle. Ces poèmes ont eu leur histoire. Ce point admis, nous sommes jetés dans le doute sur la provenance des élé-

1. Revue de philologie, de littéraiiire et d'hislnire anciennes. 1885, p. 161 et suiv.

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ments qui les composent, mais noire science ne s'en trouve pas plus avancée. Quelle est la suite chronologique de ces éléments? sont-ils tous antérieurs aux autres épopées, celles qu'on appelle cycliques? ou bien ces dernières ont-elles réagi sur leurs aînées? Marquer d'une manière précise les traces de cette réaction, ranger dans leur ordre historique les amplifications du noyau primitif de chacun des deux grands poèmes, c'est là le difficile. Je ne vais pas entreprendre cette tâche; je me propose quelque chose de plus modeste : étudier, à ce point de vue, un épisode deVIliade qui se détache facilement et dont l'origine relativement récente est déjà reconnue par tous les critiques. Cependant ces mêmes critiques, quand ils traitent des antiquités de la Grèce, n'y regardent plus de si près : ils n'hésitent pas à se servir de cet épisode comme d'un document du siècle homérique.

On sait que les Grecs eurent à un haut degré le respect de la mort. Quelque cruelles que fussent leurs guerres, tout en étant sans pitié pour les vivants, ils considéraient comme inhumain et comme impie d'outrager le cadavre d'un ennemi vaincu. L'armée qui était restée maîtresse du champ de bataille ne refusait jamais à l'autre armée une trêve pour ensevelir ses morts, et au besoin elle les enterrait ellemême. Nous savons par des exemples nombreux épars dans les récits des historiens que c'était là un principe bien établi, reçu dans le droit des gens tel que les Grecs le pratiquaient dans les temps historiques. Mais en était-il de même dans l'âge héroïque, ou, pour parler plus exactement, à l'époque qui vit

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naître les grandes épopées? On répondra affirmativement à cette question si on s'en tient à un passage bien connu de Vlliade. Après la première journée de bataille, les Grecs et les Troyens ont, indépendamment les uns des autres, l'idée de suspendre les hostilités, afin de rendre les derniers honneurs à leurs morts ; les Troyens prennent liniliative de la demande (c'est là une satisfaction que le poète doit donner à l'amour-propre national), et Agamemnon l'accueille, en déclarant qu'on ne peut refuser une telle demande, qu'il convient, dès que l'homme est mort, de lui accorder aussitôt le bienfait du feu '.

Les vers auxquels je fais allusion se trouvent dans la seconde partie du VIP' livre de Vlliade, celle qu'on désignait du nom de Nsxpwv àvat'peT-.ç. Les critiques regardent cette rapsodie comme une des plus faibles et des plus récentes du poème. Elle contient en effet un récit maigre, souvent banal. Une foule de choses s'y trouvent brièvement indiquées; la précipitation du narrateur étonne le lecteur, et tranche avec l'allure habituelle de l'épopée homérique. Les Grecs profitent de la trêve, ainsi que du tertre qui renferme leurs morts, pour élever une muraille autour de leur camp. Ce grand ouvrage, assez extraordinaire pour exciter jusqu'à la jalousie des dieux, s'accomplit avec une rapidité inouïe, en un jour, comme par enchantement. On dirait que l'auteur de ce morceau

'Ajxcpl 6k vî/-poî<jiv, xaTay.aiéfj.Ev ouxt (jLSyaipw. où yap xtç q)£i6à) Vc/.ûwv xaTaTsQvTiù'iTwv

Y^'yvET', ÈTTSi x£ ôxvwjI, Tfjpo; \Lei\i(T'jé[i.Bv (ôxa. Iliade, VII, 408-410.

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n'a d'autre dessein que de construire en toute hâte, en aussi peu de vers que possible, et en se servant largement d'emprunts faits aux autres parties du poème, les fortifications autour desquelles se livreront les grands combats du XIP livre. C'est dans cette intention, et pour combler ce qui pourrait sembler une lacune dans le récit, que ce morceau a été composé et inséré à la place où nous le lisons. On n'a pas besoin de partager les vues de Lachmann pour accorder ce point: il suffit de ne pas croire à VIliade une et indivisible.

Mais, comme les appréciations littéraires sont plus ou moins contestables et ne touchent pas tous les esprits, je me propose de discuter la question à un autre point de vue. .l'essaierai de démontrer l'origine relativement récente de cette partie de VIliade par des raisons tirées d'un ordre d'idées différent.

Si on fait abstraction de l'épisode du \ll' livre, le reste de VIliade nous présente une tout autre image des coutumes de la Grèce et de ce qu'on peut appeler le droit des gens à l'époque héroïque. Dès le début, le poète annonce que la colère d'Achille livra à Hadès beaucoup de vaillantes âmes de guerriers, et fit d'eux-mêmes (c'est à-dire de leurs corps) la proie des chiens et des oiseaux. Pour dire que plus d'un Troyen mordra la ])0ussière, la déesse Athéné s'écrie : « Du côté des Troyens aussi maint guerrier rassasiera les chiens et les oiseaux '. » Diomède se vante que l'ennemi (jue sa lance a touché pourrit sur le sol

]. 'H Ttç y.al 'Iptôcov /opiet •/.Ova: V|5' oIwvo-j: (VIII, 379).

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et qu'autour de lui il y a plus d'oiseaux que de femmes ' . Au milieu de la bataille, Troyens et Achéens cherchent, autant que possible, à tirer les cadavres de leur côté, afin d'ensevelir les amis et d'abandonner les ennemis aux injures des animaux de proie ; mais les vicissitudes du combat ne permettent guère de sauver beaucoup de corps amis. Ce trait capital n'est pas oublié dans la bataille, en quelque sorte typique, représentée sur le bouclier d'Achille. « Ils combattaient et se disputaient les morts les uns aux autres ^ » Souvent une lutte acharnée s'engage autour du cadavre d'un chef. Les scènes de ce genre sont très nombreuses dans VIliade; les plus connues sont les combats livrés pour la possession des corps de Sarpédon et de Patrocle ; ce dernier surpasse tous les autres par l'étendue et la beauté des développements. Les elîorls de tous les grands guerriers des deux armées se concentrent autour de ce corps inanimé ; et ce n'est pas pour se disputer l'armure du héros, Hector l'a déjà revêtue; le cadavre de Patrocle est nu, et l'on combat, on fait des prodiges de valeur, pour lui assurer ou pour lui refuser la sépulture. Enfin, le dernier livre de l'épopée ne se comprendrait pas s'il avait été d'usage de laisser l'ennemi rendre les derniers honneurs à ses morts : il faut une intervention divine, un ordre exprès de Zeus, pour qu'Achille consente à recevoir la rançon du corps d'Hector. On peut croire que cet ordre divin, les

1. IlCôetai, oîojvoî ok Tiépt TÙdze; y)È y-jvaî'y.E; (XI, 395).

2. 'Ejj.âyovTO, vcxpo-jç t' à),>,r|>,wv k'p-jov /.aTaTî8vr,wTa? (X^'II],

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belles scènes qui s'y rattachent, tout l'épilogue enfin qui couronne si noblement l'épopée, sont d'invention personnelle. Le poète raconte, conformément à la tradition, les actes de cruauté auxquels Achille se laissa entraîner par son affection pour Patrocle, mais il blâme ces excès, il les appelle des actes mauvais, indignes ' . Les sentiments plus humains qui animent le dernier livre lui appartiennent Sans doute en propre, et il est permis de croire que la vive expression qu'il sut leur donner contribua à adoucir les mœurs de la nation. Quand on proposait à Pausanias de maltraiter le cadavre de Mardonios comme Mardonios avait maltraité celui de Léonidas, le général lacédémonien repoussa avec horreur l'idée de semblables représailles : « Outrager un mort, disait-il, convient à des Barbares, non à des Hellènes ". » Mais les Hellènes n'avaient pas toujours pensé ainsi ; ils avaient été formés par leurs poètes, et il serait juste de faire honneur à Homère delà belle conduite de Pausanias. Cependant, le dernier chant de l'Iliade, tout en désapprouvant les outrages infligés à un corps inanimé, ne suppose pas encore, et ne recommande même pas le principe du droit des gens qui semble déjà familier à l'auteur de la seconde partie du VIP livre. Je crois que c'est une autre épopée qui le proclama et le consacra d'abord. La Théhaïde, anciennement attribuée à Homère, ne nous est que très imparfaitement connue ; nous voyons cependant

1. Iliade, XXII, 393; XXIII, 24 et 176: /.a/.à ôk ^ostI [at.ôsto k'pyï, àîcy.Éa \i.r^Z^■:o ïo^x.

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