‹ Études sur l'art et la curiositéChapitre 1 sur 56 · TRÉSOR DE BOSCO REALE · texte numérisé non relu

TRÉSOR DE BOSCO REALE

vouons-le, pour beaucoup de gens, l'amateur ou,

1~\ comme on disait autrefois, le curieux est encore un phénomène. Chose singulière! on le rencontre tous les jours en plein soleil, à la Bourse, au Théâtre, au Cercle, au Palais; on le coudoie dans la rue, il est partout; d'où vient qu'on le connaît si peu et si mal? Il est rarement jeune, et toujours amoureux, cela prête à rire; qu'il ait, par surcroît, de la fortune, c'est un homme perdu. On en fera tantôt un personnage de comédie, une façon de Jourdain millionnaire et ridicule, berné par tous les Covielles de la contrefaçon; tantôt un spéculateur sans vergogne, qui se soucie de l'art comme « un poisson d'une pomme », et ne veut qu'une chose, faire de bonnes affaires. Pour le moraliste,il sera le produit d'une civilisation ultra-faisandée; pour l'écrivain, un type de snobisme spécial à notre fin de siècle; pour le médecin, un client d'avenir; pour l'ingénieur et l'économiste, un inutile. Les plus indul-

gents veulent bien le tolérer, mais à la condition qu'il aura toutes les vertus, toutes les perfections, qu'il sera un héros; ils n'admettent que le parfait amateur et, comme Gathos et Madelon, ils rêvent un Amilcar.

Eh bien, j'ai le regret de le dire, l'amateur n'est pas un Amilcar; c'est un homme comme vous et moi, avec ses passions, ses faiblesses, — et ses qualités, s'il vous plaît. Mais voulez-vous savoir quelle est son utilité? promenez-vous au Louvre, à Cluny, à la Bibliothèque; interrogez les tableaux, les livres, les statues, les estampes, les bronzes, les marbres, les ivoires, ils vous répondront : « Moi, je suis la porte de Crémone, et c'est Vaïsse qui m'a fait entrer au musée. Moi, je suis la tête de bronze de Michel-Ange modelée par le maître lui-même; je suis la Sainte-Elisabeth, et c'est Eugène Piot qui nous a léguées au Louvre. Moi, je sors du cabinet d'His de la Salle; moi du cabinet Duchâtel; moi, de chez la marquise Visconti; moi, de chez le duc de Luynes; moi, de chez Spitzer; moi, de chez Albert Goupil. Moi, je suis la collection du Sommerard, la collection Sauvageot, la collection Davillier, la collection Timbal, la collection d'Hennin, la collection Lacaze, » que sais-je encore? hier, la collection Grandidier, aujourd'hui le trésor de Bosco Reale, offert par M. le baron Edmond de Rothschild. Et tant qu'il y aura un musée en France, les plus beaux chefs-d'œuvre se dresseront pour dire : « C'est un tel, un amateur, qui nous a donnés pour l'honneur de son pays et l'enseignement des générations futures. »

On prétend que la curiosité est née d'hier; encore une illusion dont nos contemporains devraient bien se défaire. L'origine de la curiosité se perd dans la nuit

BOSCO REALE

des temps et, sans aller plus loin, le vieux Romain qui possédait l'argenterie de Bosco Reale est un curieux dans toute l'acception moderne du mot. Il avait réuni une collection de vases purement décoratifs, échantillons d'époques et de nationalités diverses, achetés à des propriétaires différents, comme l'indiquent les noms tracés sur chaque pièce; il fait donc partie de la grande famille des collectionneurs; c'est un ancêtre, et je le salue au passsage.

Jadis, — il y a trente-quatre ans, — j'ai promené le lecteur parmi les grandes collections romaines \ chez Sylla, Lucullus, César, Pollion, Pompée, Cicéron, Atticus, Antoine, dans les jardins de Salluste et dans les galeries de Verrès, le plus terrible collectionneur de son temps.

« Je nie, disait Cicéron, que dans toute la Sicile, dans cette province si riche, si ancienne, parmi tant de cités et de familles opulentes, il y ait un seul vase d'argent, un seul bronze de Corinthe ou de Délos, une seule pierre précieuse, une seule perle, un seul ouvrage en or et en ivoire, une seule statue de bronze, de marbre ou d'ivoire; je nie qu'il y ait une seule peinture, une seule tapisserie que Verrès n'ait recherchée, qu'il n'ait examinée, un seul objet qu'il n'ait enlevé, quand il lui a plu. ))

Pourne parler que de l'argenterie, celle de Verrès était unique au monde : vasques à reliefs d'or, surtouts décorés de figures en argent d'une perfection exquise, plats énormes, vases, patères, aiguières, brûle-parfums, le tout signé par les plus grands maîtres. Aussi bien, quand le préteur convoitait une pièce, il n'admettait

i. Les Collectionneurs de V ancienne Rome, Aubry, Paris, 1867.

pas qu'on lui refusât. L'orfèvrerie silicienne était célèbre et nombreuse; chaque famille un peu aisée possédait quelque échantillon précieux, soit pour les cérémonies religieuses, soit pour la décoration de la table. « Verrès passe-t-il par une ville, aussitôt il mande un des principaux personnages et lui donne l'ordre de faire apporter toutes les pièces ciselées qui s'y trouvent. Il examine chaque morceau un à un, choisit les meilleurs, en détache les ornements, et rend le reste en offrant une indemnité. Souvent il fait encore pis : à la table même des riches Siciliens qui l'invitaient, et sous les yeux des convives, il enlevait les reliefs des plus belles pièces et les emportait avec lui1.

« Quand il eut réuni tous ces ornements détachés, Verrès ouvrit en plein Syracuse, dans le palais des Rois, un vaste atelier. Les orfèvres et les ciseleurs siciliens les plus distingués eurent l'ordre de s'y rendre, et pendant huit mois entiers, ces reliefs furent réappliqués sur des vases et des coupes d'or, avec une précision et un goût admirables. Verrès lui-même dirigeait le travail de chaque ouvrier; tout se faisait sous ses yeux. Il passait la meilleure partie du jour dans ses ateliers, en négligé, c'est-à-dire sans toge et en manteau grec, dit Cicéron, qui se serait cru déshonoré de s'habiller à lamode de ces petits Grecs. »

« Aussi la réputation de Verrès était faite. Le matin même de son procès, au moment où le plus redoutable orateur du temps allait plaider contre lui et conclure à une restitution énorme, il allait voir quelques pièces rares d'argenterie chez son ami Sisenna. Il s'ap-

i. Cicér., 2e et 4e Vërrines, Coll. de l'anc. Rome, p. 20.

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prochait des dressoirs étincelants, prenait délicatement chaque objet, l'examinait d'un œil passionné. Cependant les esclaves de la maison ne le perdaient pas de vue et épiaient chacun de ses mouvements l. »

Pour l'aider dans ses recherches, Verrès avait choisi deux artistes, l'un modeleur en cire, Tautre peintre. « On dirait deux limiers flairant et furetant partout, toujours sur la piste; menaces, promesses, esclaves, enfants, amis, ennemis, tout moyen leur est bon pour dénicher quelque chose. . . S'ils découvrent quelque pièce de valeur, ils la rapportent pleins de joie; quand la chasse est moins heureuse, ils ne laisseront pas de revenir avec quelque menue pièce de gibier, telle que plats, patères, brûle-parfums. » C'est Cicéron luimême qui nous donne ces curieux détails 2.

Comme Verrès, et comme tous les amateurs de son temps, César recherchait les belles pièces d'ancienne argenterie. Sans parler de la statuette d'argent de « sa grand'mère » Vénus, qu'il promenait toujours avec lui dans ses campagnes, nous savons par Suétone qu'il achetait avec une ardeur extrême les pierres gravées, les vases d^rgent ciselés, les statues et les peintures antiques, gemmas, toreumata, signa, tabulas operis antiqui animosissime comparasse2.

Antoine aimait l'orfèvrerie au point de « se servir de vases d'or pour les usages les plus impurs, inconvenance dont eût rougi Cléopâtre elle-même », nous dit le vieux Pline4. Or, un certain jour que le fils d'Antoine était à table, en l'absence de son père, avec son méde-

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