Voir notamment le Ricordo n
SABBA DA CASTIGL10NE.
Mais à quoi bon chercher si loin la vérité quand on l'a sous la main? Nous savons que le cheval était « de dimension colossale», qu^il représentait ranimai dans une allure véhémente et haletant, vehementer incitati et anhelantis1, qu'il était modelé en terre et dressé sur une place publique. Or, un groupe de terre fragile, de cette dimension et dans cette attitude, exposé aux ravages de la pluie et du soleil, n'en a pas pour bien longtemps quand il commence à se dégrader. Le chefd'œuvre de Léonard, déjà compromis en i5oi, était donc perdu sans retour. Alors peut-être quelques soldats avinés ont pu tirer sur ce colosse en ruines et l'achever. Quels étaient ces soldats? Français, Allemands, Espagnols, Suisses ou même Italiens, qu'importe? En cas pareil, chaque parti a bien soin de se renvoyer la balle. Nos ennemis n'ont pas manqué de nous imputer cet outrage in extremis, de l'exploiter contre nous, de le grossir outre mesure et, trente ou quarante ans plus tard, Sabba se rappelant ce que luimême avait entendu dire lorsqu'il était encore à Rhodes, ou à Rome, en tout cas fort loin de Milan, le répète à son neveu comme un souvenir douloureux des mauvais jours.
Revenons aux amateurs de tableaux. Sabba continue son énumération des peintres à la mode, sans donner des détails bien particuliers sur chacun, ce qui me dispense de traduire cette partie de son Ricordo. Il nomme, tour à tour et pêle-mêle, Filippino, Perugin, Raphaël, Jules Romain, Tarvisio (Girolamo da Trevigi), Francesco di S. Bernardo da Forli (Francesco
i. Paul Jovc.
Menzochi), Pieiro del Borgo (Pietro délia Francesca), enfin, Melo\\o da Forli.
Francesco Menzochi et Girolamo da Trevigi sont deux amis de Sabba, surtout le dernier, « qu'il chérissait, tant pour son talent rare et singulier que pour ses mœurs honnêtes, qualités qui se trouvent rarement réunies chez un peintre ». Menzochi fut chargé d'exécuter, à la Magione, le tombeau du Commandeur; j'en ai déjà parlé. Quant à Girolamo da Trevigi, Sabba lui fit peindre à fresque l'abside de la chapelle. Ces peintures existent encore et sont fort remarquables. L'ensemble représente une ordonnance architecturale laissant entrevoir un paysage dans les intervalles des colonnes. Dans la partie haute, la sainte Vierge tenant l'enfant Jésus est assise sur un trône élevé de quelques marches; on lit sur l'une des marches : Fr. Sabba, Castil. Prseceptore. Hier. Tarvis. Pict, Faciebat. a. s. mdxxxiii. A la droite de la Vierge, sainte Marie-Madeleine, légèrement appuyée sur l'épaule du Commandeur qui se tient à genoux, les mains jointes, à côté du petit saint Jean debout; à la gauche, sainte Catherine d'Alexandrie. En haut de la coupole, le Père Éternel entouré d'anges et de séraphins. M. le professeur Federigo Argnani, conservateur du musée de Faenza, auquel j'emprunte cette description1, considère cette fresque comme l'œuvre d'un peintre de premier ordre et la place parmi les plus beaux ouvrages de l'école italienne, immédiatement après le Cenacolo de Léonard, les chefs-d'œuvre de Raphaël et le plafond de la Sixtine. Le gouvernement italien Fa classée parmi les monuments nationaux.
i. Notice insérée dans l'Arte e Storia et déjà citée.
SABBA.DA CAST1GLIONE.
« Il y en a qui choisissent pour décorer leur salles les marqueteries de Fra Giovanni di Monte-Oliveto, de Fra Raphaello da Brescia, ou d'autres maîtres marqueteurs excellents mais surtout, quand on peut se
les procurer, les ouvrages plus divins qu'humains de mon père Fra Damiano de Bergame, de Tordre des Frères prêcheurs, lequel, non seulement dans la perspective comme ces autres maîtres, mais dans les paysages, les fabriques, les lointains et, ce qui est mieux, dans les figures, fait avec le bois ce que le grand Apelle ferait à peine avec son pinceau. Voire, il me paraît que son coloris est plus vif, plus éclatant, plus tendre que celui dont se servent les peintres... et, ce qui n'est pas moins merveilleux, l'œuvre étant de pièces de rapport, l'œil a beau chercher les raccords, il ne peut les découvrir, au grand étonnement des spectateurs... »
Les plus anciennes marqueteries se composent de petits morceaux de bois blanc et noir, taillés en carrés, en triangles, en losanges, et réunis pour former une ornementation géométrique, une mosaïque de bois analogue à la mosaïque romaine 1. Plus tard, on découvrit l'art de teindre les bois au moyen d'huile bouillante et de préparations chimiques dans lesquelles entraient le soufre, le mercure et l'arsenic. Le Véronais Fra Giovanni, appliquant ce procédé à la marqueterie, exécuta de véritables tableaux de perspective, au moyen de pièces de rapport, colorées artificiellement et assemblées avec beaucoup d'adresse; quelques-uns de ses ouvrages les plus renommés existent encore, les stalles de l'ancien couvent de Monte-Oliveto à Naples, le
i. J'ai déjà décrit ce procédé de fabrication, Galette, tome XXV, 2° pér., p. 256.
cierge pascal et l'admirable sacristie de Santa-Maria in O rgano, de Vérone 1 . M. Eugène Piot a légué au Louvre plusieurs panneaux de marqueterie du même travail et probablement de la même main.
Fra Damiano de Bergame, pour lequel Sabba professe un enthousiasme qui se traduit par une grande page de texte que je nVi pas cru devoir reproduire, perfectionna les procédés de son confrère et les appliqua aux figures et aux paysages. Son chef-d'œuvre est la boiserie de San Domenico de Bologne. On raconte que Charles-Quint admirant un de ses ouvrages, la châsse de saint Dominique, ne voulut jamais croire quelle fût composée de pièces de rapport; on fut obligé, pour le convaincre, d'enlever un morceau qui depuis, en mémoire de l'événement, ne fut jamais remis en place2. Sabba fait peut-être allusion à cette historiette.
Fra Damiano est-il venu en France? Un magnifique panneau de marqueterie, jadis placé sur l'autel de la chapelle de la Bâtie en Forez, reconstruite au xvic siècle par Claude d'Urfé, porte l'inscription : Frater Damianus conversus Bergomas, ordinis Prsedicatorum, Faciebal mdxlviii. Un autre panneau de la même provenance est signé : Francisci Orlandini Veronensis opus, 1547. Ces beaux échantillons de marqueterie italienne appartiennent à M. Emile Peyre, ainsi que les autres boiseries de la chapelle de la Bâtie. Claude d'Urfé fut ambassadeur de Henri II au concile de Trente et à Rome; il a bien pu profiter de son
1. Voir Vasari, Vies de Raphaël et de Moroni. M. Gailhabaud a donné d'excellents dessins de la sacristie de Santa-Maria in Organo et du cierge pascal, dans son Architecture du Ve au XVII* siècle.
1. Sur Fra Damiano, voir Vasari, Vie de Fr. Salviati, et Vincenzo Marchese, / piii insigni artefici dell' ordine Domenicano, Firenze.
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séjour en Italie pour commander sur place la décoration de sa chapelle, et rien ne prouve que Fra Damiano soit venu l'exécuter en France.
La bibliothèque de Chantilly conserve une série de panneaux de marqueterie venant d'Écouen. Ces panneaux, qui représentent les apôtres, paraissent de la même époque que les ouvrages de Damiano; le travail en est excellent et la main française.
« Il y en a qui ornent leur cabinet avec des estampes sur cuivre et sur bois, d'Italie et d'ailleurs, surtout avec celles qui viennent d'Allemagne et principalement celles à' Albert Durer, lequel n'est pas seulement très excellent, mais divin, dans le travail du burin, ou celles de Lucas (de Leyde), son élève, lequel se rapproche beaucoup de son grand maître. »
Voilà quelques lignes un peu sommaires sur le compte des graveurs de la Renaissance, et l'on peut s'étonnerque Castiglione ne nomme pas un seul Italien. Mais nous verrons tout à l'heure que notre Milanais, comme tous ses compatriotes plus voisins de l'Allemagne et plus germanisés que le reste de l'Italie, professe une admiration particulière pour Albert Durer. D'ailleurs, Sabba ne raconte jamais que les impressions de sa jeunesse : Durer venait alors de visiter l'Italie, Venise lui avait fait un accueil enthousiaste; les peintres de Bologne lui décernaient le titre de « prince de la peinture »/ affirmant qu'ils mourraient plus heureux maintenant qu'ils avaient vu Albert si désiré, jucundius se morituros, viso tamdiù desiderato Alberto l. Rentré dans sa ville natale, le maître de Nu-
1. Scheurl cité par Eug. Mûntz, Galette des Beaux-Arts, tome XIV, p. 52i, note.
remberg s'était consacré de plus belle à la gravure (i5i2-i52o), tempérant son accent tudesque par la grâce et le style italiens; c'est l'apogée de son talent comme graveur, l'époque de ses plus belles créations, le Chevalier de la Mort, le Saint Jérôme et la Mélancolie.
« Quelques autres parent leurs maisons avec des tentures d'Arras et des tapisseries de Flandres faites à figures, à feuillages ou à verdures; des tapis et des moquettes (moschetti) de Turquie ou de Soria [Soriani), des carpettes {carpette) et des tapisseries barbaresques; des toiles peintes de la main de bons maîtres ; des cuirs d'Espagne ingénieusement travaillés; ou d'autres tentures à la nouvelle mode, fantasques et bizarres, mais bien travaillées et venant du Levant ou de l'Allemagne, subtile inventeresse des choses belles et industrieuses. Je recommande et je loue ces décorations, parce qu'elles marquent l'esprit, la politesse, l'élégance et la civilité. Pourvu qu'il ne vous arrive pas comme à ce laid et ord personnage, lequel montrant sa maison toute parée à Diogène le Cynique, celui-ci voulant cracher, lui cracha au visage; et, comme l'autre demandait la cause d'une telle incivilité, le Cynique répondit qu'il ne trouvait aucun endroit moins orné et moins beau que sa figure pour pouvoir y cracher... »
Les anciens inventaires contiennent souvent des séries de tentures, — tapisseries, toiles peintes, tapis, étoffes, cuirs, etc. — d'un tel luxe et en si grand nombre qu'elles constituent de véritables collections. Mais, je le répète, les mots collection, curiosité sont des mots nou~ veaux créés par un besoin nouveau. Aujourd'hui nous faisons de la curiosité pour la curiosité, jadis on faisait
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de la curiosité décorative. Tel seigneur, ayant le goût des belles tapisseries, en achetait de toutes les provenances et de toutes les dimensions ; les unes servaient de tentures qu'on renouvelait suivant l'humeur du maître ou la saison ; les autres, d'un petit modèle et fixées sur des châssis, formaient des tableaux tissés de soie et d'or. Ainsi la curiosité devenait un luxe intérieur, une façon intelligente d'embellir et de varier la décoration du logis.
D'où viennent les moquettes que Sabba nomme Sortant? de Syrie, ou de Soria en Espagne? Le dictionnaire de Duez (1660) donne les deux significations. La ville de Soria était célèbre pour ses lainages, toutefois Davillier ne la cite pas parmi les fabriques espagnoles de tapisseries \
Les toiles peintes sont une spécialité française. On connaît les toiles historiées de Reims et de la Chaise- Dieu ; la collection des Médicis renfermait un grand nombre de panni dipinti alla francese2 , et le connétable de Montmorency fit faire par les ateliers de Fontainebleau, sur les dessins du Primatice, une tenture « peinte sur toile d'argent avec des couleurs claires », destinée à l'hôtel des Montmorency à Paris.
M. Eug. Piot dans le Cabinet de l'amateur et le baron Davillier dans une notice spéciale 3 ont parlé longuement des cuirs d'Espagne ou Guadamaciles .
Quant à l'historiette de Diogène, elle est connue ; Sabba nous dit lui-même que, de son temps, on l'attribuait à plusieurs personnages. On Ta mise notam-