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Fragment cité par le marquis d'Adda et par J.-P. Richter

3o ÉTUDES SUR L'ART ET LA CURIOSITÉ.

jeté là un peu à l'aventure, en quelques traits, pour la silhouette; c'est un homme nu, un guerrier quelconque, un Romain de fantaisie1. Mais où sont ses études pour la statue du héros, pour sa tête, pour son geste, pour son attitude, pour son armure? A coup sûr, le personnage méritait au moins autant d'esquisses, de recherches, de tâtonnements que le cheval, et Léonard n'était pas homme à le traiter en accessoire.

Si je ne me trompe, Léonard a seulement proposé de faire le cheval et l'a modelé en terre, se réservant de fournir plus tard, quand le moment serait venu, un projet pour le cavalier. En procédant de la sorte, en divisant l'opération en deux étapes, il trouvait l'avantage de ne pas effrayer le duc par un devis excessif, et ménageait ses finances déjà bien embarrassées. Dans cette hypothèse, tout s'expliquerait aisément : les hésitations du More à faire couler en bronze un modèle incomplet, le silence unanime des contemporains sur le cavalier, l'absence d'études de la main de Léonard pour son personnage principal et, par suite, le désaccord des critiques modernes cherchant à reconstituer une figure qui n'aurait jamais existé2.

Cette méthode de partager l'entreprise d'une statue équestre en deux parties distinctes, de commencer d'abord par traiter le cheval isolément, pour lui-même, laissant de côté le cavalier qui viendra plus tard, est d'ailleurs conforme aux habitudes des maîtres de la Renaissance, sollicités de faire des statues de ce genre,

i . Voir les dessins publiés par J.-P. Richter.

2. S'il en est ainsi, le dessin de la bibliothèque de Munich, si heureusement découvert par M. Courajod, pourrait être un des projets pour l'achèvement ultérieur du monument.

SABBA DA C ASTIGLIONE.

préoccupés de l'anatomie du cheval, et ne trouvant dans l'antiquité qu'un très petit nombre de types à consulter. Avant d'entreprendre le Colleone, Verocchio commence par modeler à part et termine complètement le cheval, si bien que la seigneurie de Venise a l'idée de vouloir confier le cavalier à un autre artiste, à Vellanode Padoue. De même le duc de Ferrare, voulant avoir sa statue équestre, le sculpteur s'occupe d'abord de modeler le cheval séparément. De même encore, Donatello exécute en bois le modèle d'un cheval seul et l'expose en public. Pourquoi Léonard n'aurait-il pas procédé de la même façon? Je sais que ma conjecture a contre elle une opinion consacrée, et c'est avec une extrême réserve que je m'aventure sur un terrain que d'autres ont fouillé patiemment, jusqu'au tuf. Léonard de Vinci a ses spécialistes, comme la plupart des grands maîtres de la Renaissance; il leur appartient de décider une question que je ne puis que poser ici, sans la résoudre.

Maintenant qu'y a-t-il de fondé dans le prétendu vandalisme de nos soldats? Déjà M. le marquis Campori, en publiant la lettre du duc de Ferrare citée plus haut, a fait justice d'une bonne partie de la légende. Cette lettre porte la date de septembre i5oi; or Louis XII ayant fait son entrée à Milan en 1499, ses soldats n'ont pu « mettre totalement en pièces » un monument qui existait encore en i5o l . Ainsi tombent du même coup l'assertion de Vasari et les commentaires de Perkins.

Reste l'affirmation de Sabba; il est le premier qui ait mis en circulation l'historiette des arbalétriers gascons, mais sans préciser de date; il se pourrait donc, à la rigueur, que le fait se soit produit plus tard, après i5oi, puisque l'évacuation définitive du Milanais

ne date guère que de i525. Soit dit en passant, le Castiglione ne parle pas en « témoin oculaire », comme on l'a prétendu; il se borne à écrire à son neveu io pi ricordo, je vous le rappelle, dans le sens de ne Voublk\ pas; c'est une façon d'insister, d'accentuer une proposition. Mais que dit son récit ? que « l'ignorance et l'incurie de certaines gens, lesquels, faute de connaître le talent, le tiennent en nulle estime, ont laissé tomber en ruines le cheval de Milan », assertion confirmée d'ailleurs par le duc de Ferrare, écrivant que « ledit modèle se délabre tous les jours, faute de soins ». Par ces mots « de certaines gens, de alcnni », Sabba veutil désigner les Français? Sans aucun doute; dans un autre Ricordo1, parlant du sac de Pavie par nos troupes, il se sert d'expressions à peu près identiques. Au fond et malgré ses réticences, Sabba ne nous aime guère2; il est trop bon patriote pour nous pardonner nos conquêtes; nous sommes donc à l'aise pour discuter, sans lui faire injure, l'impartialité de ses souvenirs politiques. Dans cette période de vingt-cinq ans où le Milanais passe de mains en mains, tour à tour repris et perdu par les Français, par le More, par l'Empereur et par les Italiens, comment déterminer à coup sûr les responsabilités de chacun? En ce qui nous concerne, le cardinal de Rouen, gouverneur de Milan, dont parlait tout à l'heure le duc de Ferrare, était alors Georges d'Amboise, et le nom seul de cet illustre amateur, de ce protecteur intelligent et passionné des arts, suffit pour nous défendre contre les rancunes patriotiques du Castiglione et ses accusations « d'ignorance et d'incurie »

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