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LE COFFRET DE L'ESCURIAL

de Henri II, qui mourut à vingt-trois ans1, possédait dans sa collection personnelle un grand nombre de joyaux, des vases, des anneaux, une ceinture, une salière, des chandeliers et des coffrets, le tout en cristal de roche avec monture d'or émaillé2. Ses deux filles, les infantes Isabelle-Glaire-Eugénie 3 et Catherine4, avaient à leur tour hérité de la même passion pour les bijoux, l'orfèvrerie et les matières précieuses, passion à la mode d'ailleurs, et qui régnait dans toute l'Europe.

A l'époque qui nous occupe, c'est-à-dire vers i5g2, l'infante Catherine était devenue duchesse de Savoie, par son mariage avec Charles-Emmanuel Ier ( 1 585), et résidait à Turin. Sa sœur aînée, Isabelle, n'était pas encore mariée. On connaît l'histoire de cette princesse intelligente qui faillit devenir reine de France, épousa l'archiduc Albert et mourut en 1 633 gouvernante des Pays-Bas. Il en est souvent question dans la Satire Ménippée; Brantôme nous a laissé son portrait : « une princesse de gentil esprit, qui faisoit toutes les affaires du roy son père et s'y estoit fort rompue; aussi l'y nourrissoit-il fort ». A son lit de mort, Philippe II l'appelait encore le miroir et la lumière de ses yeux. C'est elle qui, au siège d'Ostende, jura, dit-on, de ne point changer de linge qu'elle ne fût maîtresse de la place, si bien qu'avec le temps, le linge finit par prendre une couleur que l'on s'empressa galamment débaptiser de son nom, la couleur Isabelle. Mais l'anecdote est-elle bien authentique? Le siège d'Ostende est célèbre, il

2. Davillier, YOrfèvrerie en Espagne, inv. d'Elisabeth de France, page i52.

dura trois ans, trois mois et trois jours, ce qui supposerait chez la princesse un héroïsme d'une persistance inquiétante.

Après la mort de Henri III, Philippe II revendiqua la couronne de France pour Isabelle, comme étant la nièce et la plus proche héritière du feu roi. Ses agents à Paris étaient tout-puissants auprès des chefs de la Ligue ; il les fit agir en ce sens. En même temps, il projetait un mariage entre l'archiduc Ernest, fils de l'empereur Maximilien, et l'infante, qui pouvait ainsi réunir un jour deux couronnes sur sa tête.

C'est alors sans doute (i 591 -1592) que la duchesse de Savoie eut la pensée de faire un cadeau royal à celle que tout le monde désignait déjà comme la future reine de France. Connaissant les goûts de sa sœur, elle fit exécuter, par les meilleurs artistes de son temps, le coffret qui fait l'objet de cette étude.

Ce meuble magnifique mesurait om,39 de haut sur om,59 de large à la base; le soubassement renfermait une écritoire. Le bâti, en argent doré, enrichi d'écoinçons à jour, de lapis, de pierres fines et de camées montés en or émaillé servait à encadrer neuf plaques de cristal de roche admirablement gravées et d'une dimension exceptionnelle. Quatre cariatides, ornées de perles et d'émail, formant les angles, et quatre satyres accroupis servant de support, complétaient cette opulente décoration. La duchesse avait tenu à ce que son cadeau fût le dernier mot de l'art du lapidaire, du joaillier et de l'orfèvre contemporains.

On se figure sans peine la joie de l'infante en recevant ce merveilleux joyau « auprès duquel, dit un ancien poète, l'or de Tibar lui-même serait sans valeur et

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sans éclat ». Philippe II, qui s'y connaissait, voulut donner à sa manière — en amateur et en chrétien — une preuve éclatante et publique de son admiration. A l'occasion des cérémoniesdu Jeudi-Saint, « il demanda à sa fille de prêter le coffret pour y exposer le Saint- Sacrement pendant le temps qu'il demeure au tombeau, en el monument o ». Gomme on le pense bien, l'infante s'empressa d'accepter. Une fois les cérémonies terminées, quand le roi voulut rendre le coffret, « l'infante, Très Chrétienne, lui dit que ce qui avait servi à Dieu même de ciel empyrée et de trône pour s'asseoir, ne devait plus à l'avenir servir à personne; que son plaisir était bien payé; enfin, que l'on ne prête pas à Dieu, mais qu'on lui donne tout1 ».

Je suppose que le roi n'insista pas; les raisons de l'infante étaient trop conformes à ses principes personnels pour qu'il eût la pensée de les discuter. D'ailleurs, ses longues négociations allaient échouer : le projet de mariage avec l'archiduc Ernest était rompu et le Parlement de Paris venait de proclamer le maintien de la loi salique (28 juin 1593); Isabelle ne devait plus songer au trône de France. En renonçant à la couronne, ne faisait-elle pas sagement de renoncer au royal coffret destiné à l'accompagner?

C'est ainsi que « ce riche joyau de trois quartas de large sur deux de haut » fut placé dans l'église de l'Escurial « pour servir chaque année au tombeau. Le reste du temps, il est rempli de reliques des saints et figure parmi les reliquaires ».

Nous empruntons ces détails à un poème manuscrit qui appartient à M. de Goyena, de Séville. Ce précieux

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