Après avoir décrit la cassette, le poète ajoute
« Esta arquita presiosa
La embio la Duques de Saboya
â la Infanta su hermana
Isabel Clara Eugenia
de Philippo segundo entrambas hijas
para tener las joyas de su gala.
Despues su Padre la pidio prestada
â la Infanta su hija
para poner en ella un Jueves santo
el santo Sacramento
aquel tiempo que esta en el monumento.
Y queriendo despues el Re bolverla
como cosa prestada,
la Infanta cristianissima le dijo;
que lo que al mismo Dios avia servido
del Cielo impireo, y trono en que estubiese,
no era justo que anadie le sirviese,
que su gusto quedava bien pagado,
que a Dios nada se presta, todo es dado.
Con esto se quedô esta rica prenda de très quartas en largo y dos en alto, para este ministerio dedicada, Sepulcro de Dios mismo, Arca del testamento, para servir cada ano al monumento.
Lo restante del tiempo esta en los Relicarios occupada con Reliquias de Santos
2. Le même jour, Antonio Voto livre à l'Escurial « une coupe en lapis et son couvercle de la même matière, avec cinq garnitures d'or émaillé de couleurs, faite par Jacobo de Trezzo, pour y placer des reliques; — une bague ciselée en or et émaillée de noir, avec un dia-
LE COFFRET DE L'ESCURIAL
par le garde des joyaux Antonio Voto, en présence du notaire Gregorio de Segovia. L'inventaire détaille' du coffret, rédigé par le garde des joyaux, figure à cette date sur les registres de PEscurial.
En 1 65 7, le Père F. Francisco de los Santos, auteur de la Description brève del Monasterio de S. Loren\o {Madrid, i65j), cite, parmi les reliques les plus précieuses, « la tête du valeureux roi saint Hermenegild, martyrisé par son propre père et admis dans le ciel pour une meilleure couronne et un meilleur empire. On la conserve dans un richissime coffret que la Sérénissime Infante dona Isabel-Eugenia-Clara offrit à son père le roi Philippe II » ; et l'auteur ajoute que la cassette « est bien faite pour contenir un joyau si précieux ».
Quel est l'auteur du coffret?
L'œuvre est italienne et, pour préciser davantage, milanaise. La duchesse de Savoie faisant un cadeau royal, exceptionnel, a dû s'adresser aux artistes les plus renommés du Milanais, qui étaient les premiers du monde et qu'elle avait sous la main. Or voici ce que j'ai trouvé dans un livre assez rare, la Nobiltà di Milano, dont la première édition porte la date de 1 5o,5 ; c'est précisément l'époque qui nous intéresse.
L'auteur du livre, Morigia, énumère les artistes de son temps qui ont illustré sa chère patrie dans tous les arts; il le fait en témoin contemporain, qui parle de ce
mant taillé et de bonne eau, qui avait appartenu à la reine d'Ecosse que celle d'Angleterre (fit égorger ». (Note communiquée par M. le comte de Valencia.)
i3o ÉTUDES SUR L'ART ET LA CURIOSITÉ.
qu'il sait et de ce qu'il a vu. « Les Sarachi, dit-il, étaient cinq frères, Gio. Ambrogio, Simone, Steffano, Michèle et Raffaello, dont trois sont aujourd'hui vivants, Ambrogio, Simone et Michèle. Ils excellent dans la taille et la gravure du cristal de roche et des autres pièces précieuses telles que le jaspe, l'agathe, l'améthyste, la calcédoine, la cornaline, le lapis-lazuli et les autres pierres de couleur, sur lesquelles ils travaillent en relief et en creux... Ils ont vendu divers morceaux, des vases et d'autres ouvrages de cristal de roche à Charles-Emmanuel sérénissime duc de Savoie, pour des milliers d'écus, parmi lesquels était un grandissime coq d'Inde tout entaillé en creux de figures et de feuillages, monté en or, qui fut donné par Son Altesse au roi d'Espagne, lequel en fut très satisfait... Ambrogio a quatre fils, Gabriello, Pietro Antonio, Gasparo et Costanzo, dont deux s'occupent de l'art du cristal et les deux autres de l'orfèvrerie, mais tous travaillent dans la même maison à Pornement de leurs divers ouvrages; leurs compositions originales leur font le plus grand honneur et les connaisseurs en sont émerveillés. Gabriello est le plus habile de tous; il vient de tailler en six plaques de cristal la création du monde jusqu'au sixième jour. »
Évidemment, voilà bien les artistes qui ont gravé les plaques du coffret de l'Escurial. Ces plaques figurent sans doute parmi les morceaux détachés (pe^i) achetés aux frères Sarachi par le duc de Savoie, mari de Catherine, pour des milliers d'écus, et le grandissime coq d'Inde* offert par le duc à son royal beau-frère pourrait
i. Un oiseau de ce genre, en cristal de roche, existe encore dans la collection royale, à Madrid.
LE COFFRET DE L'ESCURIAL
bien avoir fait le voyage de Turin à Madrid avec la
cassette envoyée par la duchesse à sa sœur. La garniture comprend neuf plaques, savoir : Sur les façades, deux plaques (om,4o de long sur om, r 3
de haut), le Triomphe de l'Eau et le Triomphe du
Feu;
Sur les côtés, deux plaques (om,24 sur om, i3), le Triomphe de l'Air et le Triomphe de la Terre;
Sur le rampant du couvercle, quatre plaques (onî, 14SUI" om,o65,et om,io sur om,o&$, ^es Quatre saisons;
Au centre du couvercle, une plaque(om,26 sur om,i 3), Apollon sur son char.
Dans le Triomphe de la Terre, un personnage présente à la Terre, sous la figure de Cybèle, des bijoux parmi lesquels on distingue deux couronnes, l'une royale et l'autre impériale, interprétées d'une façon sommaire; faut-il voir dans ce détail une simple fantaisie de l'artiste ou une allusion aux deux couronnes attendues par l'infante1? A-t-on cherché un rapprochement entre les noms de Cybèle et d'Isabelle? Je me borne à signaler la coïncidence, en ajoutant que ces jeux d'esprit sont bien dans le goût italien de l'époque.
La gravure est supérieurement traitée, d'une main sûre d'elle-même et dressée de longue date à toutes les difficultés du métier. Chaque plaque représente un groupe ou une figure isolée, sans arabesques et sans encadrements ; c'est une suite d'académies gravées en creux, plutôt que la fantaisie décorative d'un maîtreornemaniste. Les personnages sont nus pour la plu-
1. Il convient de remarquer que la couronne royale n'est pas fermée et n'a que trois fleurons. Or, depuis François Ier, la couronne de France est fermée et généralemenl elle a cinq fleurons de lis.
i32 ÉTUDES SUR L'ART ET LA CURIOSITÉ.
port, mais d'une nudité savamment calculée pour ménager les pudeurs les plus chatouilleuses. Ce détail a son importance; trente ans plus tôt, on aurait eu moins de scrupules. Plusieurs figures accusent une imitation évidente de l'antique, avec des têtes plus petites, des formes plus allongées, des jambes plus grêles. Quelquesunes sont d'une grande élégance, mais déjà voisine de la manière, affectionnant les attitudes tourmentées^ l'anatomie exubérante et les poses théâtrales; en somme l'art italien de la fin du xvic siècle, la majestueuse décadence d'une école incomparable.
Du moment que les Sarachi ont gravé les plaques de roche, ils ont également taillé les pierres dures et les lapis qui garnissent les compartiments du fond de la cassette; nous savons que c'était une de leurs spécialités.
Mais qui a fait la monture? Morigia n'est pas moins instructif sur ce point que sur le précédent : « Je ne puis dit-il, en aucune façon me dispenser de faire l'éloge d'un Milanais vraiment digne d'être loué et de figurer dans un livre (posto nelle stampé) pour ses rares talents qui lui méritent l'immortalité. Il s'appelle Gio. Battista, de l'antique et noble maison de Croce, et c'est un des premiers joailliers et connaisseurs en joyaux que renferme le duché de Savoie. En outre, il est fameux dans l'art de l'orfèvrerie et il excelle à imaginer ainsi qu'à exécuter tous les ouvrages de cette profession. L'Italie n'a personne qui le dépasse, non seulement dans les travaux de For ou entrent les joyaux les plus précieux, mais encore dans les travaux de l'argent, où sa main excellente fait l'admiration de tous par la rareté du travail et la merveilleuse composition. Ce
LE COFFRET DE L'ESCURIAL
Milanais du plus grand talent a servi plusieurs années le Sérénissime Emmanuel-Philibert, duc de Savoie, d'heureuse mémoire; depuis il a servi et sert encore le Sérénissime Charles, son fils, et la Sérénissime Infante Catherine, son épouse, dont il a l'affection, la faveur et l'estime. Ce serait un long récit si je voulais raconter toutes les œuvres divines et les inventions sorties de ses mains habiles... Je dirai encore comment notre Croce a un fils nommé César, véritable imitateur du talent paternel, aimé et favori de Leurs Altesses le Duc et l'Infante. »
Ainsi, Giovanni-Battista Croce était le joaillier favori de la duchesse de Savoie et nous pouvons sans hésitation lui attribuer la monture du coffret. En effet, si l'on examine les parties anciennes et la description de l'inventaire, il est facile de voir que la monture est plutôt l'œuvre d'un joaillier qui connaît l'orlèvrerie, que d'un orfèvre proprement dit. Sans doute Giovanni Croce, molto famoso et excellente nel'arte del orifice^ ne manquera pas cette occasion de montrer son savoir-faire multiple et son talent pour l'orfèvrerie, en modelant les cariatides des angles et les satyres des supports. Mais le joaillier ne perd pas ses droits : les cariatides, comme les satyres, portent sur la poitrine une pierre fine montée en or; les perles du couvercle et les lapis de la base sont sertis par la main d'un bijoutier, et les pierres comme les camées, montés en or émaillé et rapportés après coup, sont autant de bijoux délicats qu'une femme pourrait détacher et mettre à son corsage. On dirait le travail d'un joaillier superposé à celui d'un orfèvre.
Cette particularité suffirait à dater notre coffret. La
cassette du Muse'e de Naples, formée, comme la nôtre, de plaques de cristal de roche, possède une monture d'orfèvrerie pure; mais elle appartient à la première moitié' du xvie siècle. Plus tard, le goût subit une transformation complète. Le bijou d'or émaillé ou ciselé, comme l'entendaient Cellini et ses confrères, a fait son temps, la mode n'en veut plus; il lui faut des pierres précieuses ou des camées montés. Le joaillier se substitue à l'orfèvre pour tous les objets de parure et de grand luxe, et la duchesse de Savoie confie à son joaillier la monture d'un coffret qu'elle aurait confiée jadis à son orfèvre.
Le coffret de l'Escurial est parvenu jusqu'à nousT mais cruellement endommagé. Au xvin* siècle, les pierres précieuses, les appliques d'or, les cariatides et les satyres de vermeil avaient déjà disparu; plusieurs ornements étaient arrachés. Une première restauration fut jugée nécessaire et confiée à un orfèvre de Valladolid. Celui-ci se borna aux travaux les plus indispensables et déposa dans l'intérieur de la cassette les parties trop avariées, qui lui paraissaient sans doute irréparables ou d'une réparation trop dispendieuse.
Une seconde restauration fut entreprise, il y a quelques années; cette fois, le résultat fut désastreux. Les derniers ornements d'orfèvrerie, les camées et les lapis originaux qui avaient survécu, disparurent remplacés par des surmoulages en cuivre ; il est vrai que l'on prit soin de peindre les cuivres en blanc ou en bleu, suivant qu'ils devaient imiter des camées ou des lapis.
LE COFFRET DE L'ESC U R I AL
Les fragments conserve's dans le coffret furent enlevés. A la place des cariatides absentes, le réparateur mit des colonnes d'albâtre peintes en bleu, et le couvercle fut agrémenté de quatre vases provenant d'une horloge du temps de Louis XIV.
Il est facile de prévoir les résultats d'une restauration pratiquée de cette façon. Par le fait, les plaques de cristal de roche, — dont une était fendue, — le bâti du coffret, ses moulures et sa base à godrons de lapis, restaient à peu près seuls, avec l'intérieur auquel aucun restaurateur n'avait heureusement touché, pour attester la splendeur du monument primitif.
C'est alors qu'un des amateurs les plus éclairés de l'Espagne, le comte de Valencia de don Juan, qui dirige avec tant de dévouement et d'autorité la réorganisation de YArmeria Real, conçut le projet de faire faire une restauration honnête et définitive. Présentée au roi Alphonse XII par le duc de Sesto, grand maître de la cour, la proposition fut approuvée et le roi décida la reconstitution complète du monument.
Les opérations de ce genre sont toujours délicates; elles exigent chez l'artiste une probité particulière, non pas la probité banale de l'honnête homme, — celle qui consiste à ne pas remplacer l'orfèvrerie par du cuivre; — je parle d'une vertu plus haute, la véritable probité de l'artiste qui apporte à l'œuvre sa conscience et son dévouement sans réserve; qui sait sacrifier son temps, sa peine, son intelligence pour réussir; qui ne transige jamais avec les entraînements du jour, avec les procédés économiques, les compromis et les trompe-l'œil de la fabrication moderne; qui fait abnégation de sa personnalité, loyalement, sans esprit de retour, pour dispa-
raître et s'incarner tout entier dans le vieux maître.
Le caractère et le talent de M. Alfred André' le désignaient d'avance pour un travail d'une nature aussi exceptionnelle ; ses restaurations sans rivales, répandues dans les plus célèbres cabinets de l'Europe, l'avaient depuis longtemps mis hors de pair. Son nom, proposé par le comte de Valencia, fut immédiatement accepté.
Le programme imposé à l'artiste était formel : reconstituer le coffret tel qu'il était à l'origine, en se conformant rigoureusement aux indications de l'inventaire de 1593. Heureusement le garde des joyaux de Philippe II savait son métier et son inventaire désignait avec précision la nature, la forme et la place de chaque pierre fine et de chaque camée, en ajoutant même quelques détails sur la monture. D'autre part, la décoration intérieure du coffret, encore intacte, pouvait donner des renseignements précieux ; les surmoulages de cuivre existants reproduisaient tant bien que mal les originaux en argent; enfin les traces des anciens rivets arrachés devaient fournir des points de repère. Les seules parties sur lesquelles on fût à court de documents étaient les cariatides d'angle et les satyres que l'inventaire se borne à désigner laconiquement sous le nom de « figures de relief ». Mais, en somme, si la route était semée de périls, on possédait au moins quelques jalons et l'on ne risquait pas de se perdre en chemin.
M. André se mit à l'œuvre résolument.
Dans l'atelier du maître parisien, ses collaborateurs sont ses élèves; tout se fait sur place, depuis les travaux préparatoires jusqu'à l'achèvement complet, depuis
LE COFFRET DE L'ESCURIAL. T'y
la fonte du métal jusqu'à la dorure, en passant par le repoussé, la gravure, l'émail, le sertissage, etc. Cette méthode, qui était celle du Moyen Age et de la Renaissance, donne à l'artiste une singulière variété d'aptitudes, à l'œuvre une tenue et une harmonie remarquables. Chaque partie se déduit l'une de l'autre, fait corps avec le tout et forme un ensemble homogène. La pensée et l'exécution, l'artiste et l'ouvrier, la tête et la main ne font qu'un. Grande leçon pour nos contemporains affolés de la division du travail, ce fléau de l'industrie moderne qui isole les forces et détruit la communauté de pensée et d'efforts, sans laquelle on ne crée que des œuvres^banales et sans caractère.
Rompu depuis trente ans à toutes les roueries des restaurations les plus compliquées, familiarisé avec les anciens maîtres, dont les plus beaux ouvrages ont passé par ses mains, M. André devait réussir. Repousser et ciseler l'or des appliques, émailler les guirlandes et les entourages, monter les pierres dans le goût et avec les procédés du xvie siècle, ce sont là des tours de force journaliers qu'il accomplit avec une incomparable dextérité. La question des camées était embarrassante, d'autant mieux que l'inventaire mentionnait, avec sa précision habituelle, leur couleur et le nombre des figures gravées, détail obligatoire pour le réparateur. Mais, à force de recherches, M. André est parvenu à trouver dans le commerce parisien la plupart des pierres gravées anciennes dont il avait besoin; les autres ont été refaites sur d'anciens modèles.
Restaient les cariatides des angles et les satyres de la base, qu'il fallait composer de toutes pièces. Deux solu-
i*38 ÉTUDES SUR L'ART ET LA CURIOSITÉ.
tions étaient en présence : fallait-il adopter les poses tourmentées et les exagérations de la décadence italienne; ou bien, s'autorisant de certaines estampes contemporaines, devait-on prendre un juste milieu et se rapprocher du caractère plus académique et plus reposé des personnages gravés sur les cristaux de roche ?
Après bien des tâtonnements et des hésitations, M. André s'est arrêté à ce dernier parti. A l'aide des nombreux documents qu'il possède dans son atelier, il a composé ses modèles tels que le vieux Croce luimême aurait pu les imaginer en se rappelant sa jeunesse. Les saillies générales et les profils ont été savamment calculés pour épouser les lignes architecturales de la construction, et chaque maquette remaniée, corrigée, retouchée, mise au point, n'a pris sa place que le jour où l'intimité des parties nouvelles avec les parties anciennes a été définitive.
La même conscience sévère et passionnée a présidé à toutes les phases de la restauration; et le jour où, l'œuvre étant terminée, M. André a convoqué chez lui les amateurs les plus difficiles et les critiques les plus autorisés, l'admiration a été unanime; le coffret de l'Escurial ressuscitait dans toute sa splendeur.
M. André a voulu porter lui-même à Madrid le précieux joyau, et la Reine, émerveillée d'une aussi complète réussite, lui a remis de sa main la croix de chevalier de l'Ordre de Charles III, témoignage personnel de son admiration pour l'œuvre et de son estime pour l'artiste.
L'inscription suivante est gravée dans l'intérieur du coffret, d'après la volonté de la Reine qui a tenu à
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s'effacer tout entière devant la mémoire de son royal époux :
S. M. kl Rey Don Alfonso XII (Q. G. H.)
encargô la restauration de esta Caja â Monsieur Alfred André de Paris el ano de
Il s'appelait Richelieu, le plus grand nom de ministre que la France puisse inscrire à son livre d'or; il était cardinal, duc et pair, commandeur de l'Ordre du Saint- Esprit, général de trois ordres monastiques, grandmaître et surintendant de la Marine et du Commerce, lieutenant-général de Bretagne et premier ministre du Royaume. Malade, il traversait la France dans un appareil royal, et les villes pratiquaient des brèches à leurs murailles pour ouvrir un passage à sa litière, portée par dix-huit gardes marchant tête nue; le peuple l'avait surnommé le roi du roi. Et le jour où son œuvre fut achevée, quand il eut écrasé la noblesse, désarmé les protestants, abaissé la maison d'Autriche, fondé l'Académie Française, relevé la Sorbonne, bâti le Palais- Cardinal et le château de Richelieu, les deux premiers musées du xvne siècle ; quand il eut rétabli nos finances, créé notre marine, donné à la France le Canada, Saint- Domingue, la Guyane et le Sénégal, il se coucha dans sa gloire et s'endormit, épuisé, sous les caveaux de la Sorbonne.
Or un jour, — il y a de cela trente-cinq ans, — le maire cTun petit village de Bretagne se présenta devant l'Empereur Napoléon III. Il portait une cassette sous le bras ; il en fit l'ouverture, en tira délicatement un paquet enveloppé, le découvrit : c'était un masque humain, la peau desséchée et fripée, de grands yeux profondément enfoncés dans leurs orbites énormes, la bouche contractée, les dents intactes, la barbe, les moustaches, les cils, quelques cheveux encore adhérents ; le tout recouvert d'un vernis jaunâtre comme une pièce anatomique. « Voilà, Sire, dit-il, tout ce qui reste aujourd'hui de Richelieu. »
Par quelles aventures cette relique était-elle venue entre ses mains ?
En décembre 93, les citoyens Dubois, Hébert et Graincourt, avec le concours d'un bonnetier du voisinage nommé Cheval, un des plus ardents patriotes de la section des Thermes, furent chargés de fouiller les tombeaux de la ci-devant église de la Sorbonne. L'opération dura cinq jours1; les tombeaux ouverts, on retira les ossements qui furent jetés pêle-mêle sur le sol. Or, pendant le cours des travaux, l'église fut envahie par les soldats qui menaçaient de détruire le célèbre mausolée du cardinal, lorsque Alexandre Lenoir intervint et réussit non sans peine, — il fut blessé d'un coup de baïonnette, — à sauver le chefd'œuvre de Girardon. Un des soldats s'introduisit dans le caveau ; la tombe du cardinal venait d'être ouverte; la tête, sciée après la mort pour faciliter l'embaumement, et rajustée dans l'origine sur la moitié