De Ghiberti
minutes autographes des proclamations de Cavaignac, des lettres, des notes, des ordres militaires pendant l'insurrection. Puis les adresses de félicitations au Général expédiées de Paris, de la province, de l'étranger, en français, en italien, en arabe, en prose et en vers; des autographes de toute sorte et de toute provenance. Que sais-je encore? Un lot d'affiches du Gouvernement avec le bon à tirer signé Eug. Piot; des proclamations socialistes, des circulaires de candidats, des brochures, des extraits de journaux relatifs à l'insurrection1.
Le dossier se termine d'une façon moins tragique. Piot et Théophile Gautier adressent chacun au ministre de la Guerre une pétition pour lui demander « une concession de 99 hectares de terrain dans la vallée de Zer- Hamma, près de Philippeville, en Algérie, s'engageant à commencer, aussitôt la mise en possession, les travaux de défrichement, culture, bâtisse, que nécessite l'exploitation » ; et Piot ajoute en marge, de sa main : « M. Théophile Gautier, mon ami, est, je puis l'assurer, dans la ferme résolution de quitter le journalisme Tan prochain et d'aller se fixer en Algérie. » J'ignore si ce détail est connu, mais il a son prix et je ne devais pas le laisser perdre en chemin.
Piot n'avait pas réussi. Sa vente ajournée, sa place perdue, les affaires générales paralysées, tous ces désastres survenant coup sur coup ne pouvaient que
t. Ces pièces ont fait partie de la vente des autographes de la collection Piot, qui a eu lieu le 20 uin i8qo.
compliquer une situation depuis longtemps compromise. Déjà les créanciers montraient les dents; l'un d'eux fit même saisir et vendre son mobilier1. A bout de ressources, le malheureux amateur prit le parti de s'adresser au Louvre. Il écrivit au directeur général des Musées que « vivement pénétré de l'importance des œuvres de la sculpture florentine des xve et xvic siècles, il s'était efforcé, dans trois voyages successifs en Italie, de réunir quelques productions de cette époque dignes de figurer au Musée du Louvre ». En conséquence, il proposait le Scipion qui figure aujourd'hui dans la collection Rattier, le buste de Dietisalvi Neroni de la collection Dreyfus, une tête en marbre semi-colossale de Giuliano de Médicis par Baccio Bandinelli, et la Vierge en pied, haut-relief d'Antonio Rosellini. Il offrait le Scipion pour 3 5oo francs, les trois autres pour i 5oo francs chaque, prix dérisoires, si on les compare à la valeur actuelle de pareils chefs-d'œuvre ; mais, il y a quarante ans, le Louvre n'avait pas encore ces accès de bravoure que nous lui avons connus récemment; les nouveautés l'effarouchaient un peu. Le directeur n'osait pas se risquer seul, il demandait conseil ; « en présence d'objets de cette nature et de ce prix, il y a trop à craindre de l'hésitation ou de la témérité d'une
i. « Mon cher Eugène, je n'ai aucune espèce de moyen d'empêcher la saisie de Gillet. Je suis déjà saisi pour le compte de mon propriétaire, avec qui je suis en retard. Si tu sais quelque moyen dilatoire, employons-le de concert; les temps ne seront pas toujours aussi malheureux. Je possède en numéraire trente francs environ, ce n'est pas suffisant. Je travaille le plus que je peux, mais les billets vont plus vite que les feuilletons, et ces deux mois de suspension m'ont achevé. Si tu veux être au divan à huit heures, j'y passerai. Nous causerons de cette triste affaire.
Tout à toi.
Théophile Gautier.
seule compétence »; on ne pouvait mieux dire. Par malheur, une commission fut nommée; on sait où cela mène : la proposition fut enterrée.
Décidément, les mauvais jours étaient venus. La lutte pour la vie commençait, lutte acharnée qui devait durer près de dix ans, et pendant laquelle l'infatigable amateur allait déployer une énergie, une ténacité, une souplesse de ressources véritablement extraordinaires.
Au mois de juillet, il se met en route avec une nouvelle mission du Ministre. A partir de ce jour, les voyages succéderont aux voyages. Chaque année on le rencontre en Italie ou en Allemagne, en Sicile ou en Angleterre, en Grèce ou dans le midi de la France, Mais l'Italie est sa terre de prédilection; c'est là qu'il organise un service de recherches; ses détectives seront les employés des postes, les orfèvres, les prêtres, les libraires, les contadini de la campagne romaine, sans compter les sensali, courtiers, brocanteurs et antiquaires. Partout il fouille, flaire, étudie, compare, prend des notes, achète et photographie. Car c'est à lui, — nos contemporains Pont bien oublié, — c'est à lui que nous devons les premières publications photographiques des monuments de l'antiquité. Les Temples de la Sicile, Y Italie monumentale, Y Acropole d'Athènes et les Monuments du Midi de la France lui valurent la médaille de première classe à l'Exposition universelle de I8551. « Ces vues, disait le rapporteur, M. Benjamin Delessert, sont prises avec le goût et le discernement
1. « Une souscription de 20000 francs avait été faite par le ministre de l'Intérieur à ces publications photographiques. Je n'ai jamais pu en toucher le montant à la présentation des livraisons et elles ont été abandonnées. » (Note d'Eug. Piot.)
d'un artiste et une connaissance approfondie des monuments, ce qui ajoute un grand prix au mérite photographique de ces ouvrages... On ne peut assez louer des voyages entrepris dans un but aussi élevé'. »
Après le photographe, voici l'ingénieur. En i856, Piot adresse une lettre au comte Correr, podestat de Venise, pour « proposer à la Municipalité l'établissement sous le Grand Canal, de quatre ponts tubulaires sous-marins construits d'après .un système nouveau dont il est l'inventeur ». La municipalité se réunit, on charge l'ingénieur en chef Bianco d'étudier l'affaire : Piot raisonne avec lui l'économie de son projet, les détails delà construction, la fabrication, l'emplacement et l'immersion des tubes. Les journaux s'en mêlent, discutent le pour et le contre. Finalement la Municipalité effrayée, je pense, de la hardiesse du projet, se décide pour un ajournement.
Cependant l'intelligent chercheur n'oublie pas ses belles trouvailles et, de ce côté du moins, il a la main heureuse. A Venise, il découvre la collection des médailles de la Renaissance du comte Valmarana, et cinquante-huit portraits, études, esquisses et miniatures, conservés dans l'ancien atelier de la Rosalba. Il enlève au prix de i 200 francs, — ce qui était alors un prix d'importance, — le magnifique tondo de terre cuite, œuvre capitale de Donatello, qui va prendre une place d 'honneur au Louvre, avec le lit sculpté et doré du xvie siècle, venant de Padoue, et la tête de Michel-Ange, ce chef-d'œuvre, probablement de la main même du maître, trouvée à Bologne1.
1. Bologna, il di 17 Dicembre i858. Dal Sigr. Eugenio Piot dichiaro io sottoscritto d' avère ricevuto la somma di Franchi mille e
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La Sainte Élisabeth de Raphaël, léguée au Louvre, vient des environs de Pérouse. Son histoire est singulière et je la transcris telle qu'il me l'a contée lui-même avec sa pointe d'ironie habituelle, peu de temps avant sa mort : «J'ai trouvé, en 1857, le portrait de sainte Élisabeth dans un grenier, près de Pérouse. Il était piqué sur une des poutres, avec plusieurs autres peintures. J'ai acheté le portrait et un lot d'armes sauvages pour 5o francs. A mon arrivée à Paris, M. Benjamin Delessert est venu chez moi et m'en a offert 5 000 francs. Puis Nieuwerkerque est arrivé, il voulait l'avoir et l'a fait examiner par son conseil. J'avais dit que je le laisserais au Louvre pour 40000 francs. Par malheur, Chenavard fut appelé; c'était mon ami, il s'opposa à l'acquisition tout en se disant en lui-même : «. Cest « égal, la tête appartient à Piot et peut-être a-t-il bien « besoin de son argent. » En désespoir de cause, Nieuwerkerque fit porter la tête aux Tuileries pour la montrer à l'Empereur. « Sire, dit-il, quand l'Empereur vint « à passer, voici un Raphaël que je recommande à « Votre Majesté. » L'Empereur regarda et dit : « J'aime mieux un Wouwermans. » Le Ministre, qui était là, s'inclina et dit : « Moi aussi », et l'Empereur continua sa promenade. »
La célèbre jambe de bronze, qui appartient aujourd'hui au British Muséum, a passé par d'autres aventures. Elle fut trouvée par des paysans, dans les environs d'Anzi, près de Potenza. Un cordonnier de la ville, qui
cinquecento in acconto di Franchi 2,5 00, pre\\o convenuto di una testa in bron\o di grande^a al naturale d'antico autore, rappresen* tante Michelangelo Buonarotti, di mia proprietà... Signé : Francesco Bianchetti.
l'avait vue chez ces bonnes gens, l'indiqua à un chaudronnier qui courait le pays, cherchant des vieux cuivres pour les fondre. Celui-ci la vendit au poids, — 10 francs le rotolo, — à Barone de Naples, qui la revendit à Piot, pour i 700 francs, dans un lot d'objets divers1. Elle a été acquise par l'Angleterre pour la somme de 70000 francs. Nous connaissons de jeunes Français, qui, visitant naguère le British Muséum, ont tiré leur chapeau devant ce débris d'un chef-d'œuvre incomparable, honorant ainsi l'artiste qui l'a fait, l'amateur qui l'a découvert et le musée qui l'a royalement acheté.
Après dix ans d'efforts, Piot avait conquis son indépendance; sa fortune était refaite ou à peu près. Il pouvait enfin mettre en œuvre la masse considérable de documents qu'il emmagasinait depuis tant d'années. Le moment était bon. Pendant que le voyageur courait le monde, la curiosité française avait aussi fait du chemin. La donation Sauvageot, les premières Expositions Rétrospectives avaient ouvert les yeux; l'éducation du public était en bonne voie. Piot résolut de reprendre le Cabinet de l'Amateur, mais, cette fois, sans collaborateur; il se connaissait, il avait depuis longtemps mesuré ses épaules et se sentait détaille à mener seul la besogne jusqu'au bout.
1. M. Eugenio Piot. Scarabei, gamba di bron^o con frammenti, uno bron^o, bicchiere terracotta, anello e montatura di un vaso bron^o, per franchi millesettecento ricevuto per detta somma un biglietto a ordine, con il duplicata, pagabile a Parigi alla fine Dicembre corrente anno i856. Signé : Raffaello Barone.
La nouvelle série va de 1861 à 1 863 ; elle comprend deux parties : un article de fond et une chronique. L'auteur passe en revue la céramique ancienne et moderne, la verrerie de Venise, l'émaillerie limousine, la gravure en relief et la typographie, les ivoires du moyen âge, les armuriers de Tolède et les artistes milanais, les grands musées et les grandes collections de France et d'Angleterre, les ventes publiques d'autrefois. Il publie des recherches nouvelles sur Michel- Ange, Léonard de Vinci, Quentin de Latour, Pierre Woeriot, Oudry, Nanteuil, Gravelot, etc.
A lire ces études qui touchent à tant d'objets variés, on sent l'aisance et l'autorité du maître. Le savant, le penseur et l'écrivain sont arrivés à maturité. Nourri parmi les morts, de la moelle des maîtres, Piot a la vue large et supérieure; il aime les grands horizons de l'histoire et relève les moindres détails par l'ampleur et l'originalité des aperçus.
S'agit-il des humbles Chercheurs d'or de Sainte-Marie deCapoue, « on imaginerait volontiers, dit-il, que l'antiquité, comme un semeur infatigable, a répandu à pleines mains, dans ces champs aujourd'hui déserts, totlt ce qui pouvait servir de supplément à ses annales écrites, pour reconstituer dans l'avenir la physionomie de la société antique, l'histoire de ses usages, de son culte, de ses arts et de son industrie. C'est qu'il y eut, en effet, un terrible semeur qui a couvert pendant des siècles la terre classique de monuments précieux; un semeur qui s'appelait la guerre, l'invasion, la conquête, la revanche de la barbarie sur la civilisation; répandant à profusion dans des contrées dépeuplées, sur des champs de bataille sans fin, sous les ruines fumantes
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des villes saccagées, des trésors qu'il dédaignait même de piller, et que nous recueillons aujourd'hui au fur et à mesure que la civilisation moderne regagne ce terrain perdu ».
Ailleurs, à propos des Livres illustrés : « Qu'est-ce qu'an livre, dit-il encore, sinon le flacon où se conserve l'esprit, la coupe qui contient le vin généreux? Quelquesuns la veulent rare, précieuse, artistement ornée, cette coupe; qui pourrait les en blâmer? Tous ne sauraient la vider; mais pourquoi se refuseraient-ils à la courtoisie d'y tremper les lèvres? On n'a pas toujours des livres rares pour les lire ; on les aime comme on aime une épée, par exemple, que l'on caresse et que l'on manie sans penser à s'en servir. Le charme mystérieux qui nous séduit et nous attire vers ces deux grandes armes, le livre et l'épée, est au nombre de ceux qui se sentent bien mieux qu'ils ne s'expriment. »
Les Chroniques au jour le jour ne sont pas moins personnelles. Mais autant le savant est calme et reposé, autant le polémiste est ardent, batailleur, impitoyable- Experts qui font trop de catalogues et conservateurs qui n'en font pas assez, spéculateurs sans vergogne et marchands de Raphaëls de contrebande, collectionneurs de Delft, de Moustiers, de Rouen au perroquet, de livres du Pont-Neuf, de chinoiseries et de japonaiseries, tout ce qui lui tombe sous la dent passe un mauvais quart d'heure. On comprend ce que le malheureux a dû se faire d'ennemis!
Le Cabinet de V Amateur avait réussi ; le second volume était même commencé. Quel nouveau coup de tête détermina l'auteur à suspendre brusquement une publication qui s'annonçait brillamment? Piot était souffrant;
sa santé troublée commençait à lui donner des inquiétudes. On lui conseillait de quitter Paris. Au fond, la vie sédentaire lui était antipathique; solitaire et mystérieux, avec une pointe de misanthropie, il n'aimait que les voyages, le grand air et l'indépendance. Il se laissa facilement persuader.
Mais avant de partir pour une campagne, qui, dans sa pensée, devait durer peut-être plusieurs années, il voulut réaliser toutes ses ressources et prit le parti de livrer sa collection aux enchères.
La vente eut lieu en avril 1864: elle comprenait des bronzes, des marbres, des terres cuites, des faïences, des peintures, des antiquités et des médailles. \lHarpocrate de la collection Fould, la Sainte Elisabeth de Raphaël, la Tête de Michel-Ange, le Tondo de Donatello et la Coupe de bronze des Contarini figuraient à la vente et furent rachetés par le vendeur : YHarpocrate, 3 220 francs; la Sainte Elisabeth, 20000 francs; le Michel-Ange, 10000 francs; le Donatello, 2 5oo francs, et la Coupe, 3o5o francs.
Le sacrifice était fait; libre désormais, l'amateur pouvait se lancer encore sur les grands chemins.
De 1864k 1868, Piotva en Italie. En décembre 1868, il part pour l'Orient, visite Corfou, Athènes, Smyrne, Chypre, Beyrouth, Damas, Constantinople, et revient par Athènes et Naples. A la fin de 1869, ^ retourne en Italie par l'Allemagne. En 1 870-1 871, il est en Italie et en Sicile; en 187 1, en Suède et en Danemark; en 1872,
en Grèce et en Orient. En 1873, il se rend à Madrid et à Lisbonne; en 1873- 1874, à Stockholm, Berlin, Vienne, Constantinople et Athènes. De 1875 à 1876, il est en Italie; de 1877 à 1878, en Orient; 1879, ^80 et 1881 se passent en Italie; 1881, en Égypte; 1 883, en Italie; i885, en Belgique et en Hollande; 1886, 1887, en Angleterre; 1887 et 1888, en Italie.
Piot est le Peregrinns de la Physiologie du Curieux : « Vous cherchez Peregrinus? Il est partout. On l'a vu le même jour à Païenne, à Damas, à Augsbourg et à Londres; le voici devant vous, il arrive de Florence. Il connaît les quatre coins et recoins de l'Europe; il a parcouru les Abruzzes, traverse' les gorges du Tyrol, monté les pics les plus inaccessibles, bravé les bandits de la Sicile, les fièvres des marais Pontins, la cuisine espagnole et les moustiques du Nil. Il a interrogé tous les moines de la Syrie, tous les juifs du Ghetto, tous les âniers du Caire, tous les scavatori de Rome. Il protège le libraire qui se fournit chez le pharmacien qui doit épouser la veuve qui se confesse au chanoine qui possède les dessins originaux du Polyphile italien. Il est homme à découvrir l'armure d'Annibal, un dessin d'Apelles et l'Homère de Gicéron avec son ex-libris. »
En effet, ses découvertes sont merveilleuses et la liste en serait longue. Je me borne à citer, un peu au hasard : des figures tanagréennes acquises à Athènes au moment de la trouvaille, d'une fraîcheur et d'une conservation sans pareilles; — la précieuse collection chypriote du général de Cesnola; — une cuirasse grecque venant de Naples; — un admirable enfant de bronze, trouvé à Foggia; — la belle série des antiques de M. Peretié; — les trois panneaux de marqueterie légués au Louvre, et
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le missorium d'argent payé ioooo francs à Baslini; — des bustes de la Renaissance, entre autres celui d'Octave Farnèse; — l'esquisse du plafond du Palais-Royal de Madrid, par Tiepolo; — les douze Sibylles; — le livre des dessins sur vélin, attribué à Orcagna ; les deux anges de bronze de la collection Signol ; — une série d'estampes peintes, de Fra Fiiippo Lippi; — une tête d'homme et une charmante tête de jeune fille, le plus ancien spécimen connu de la gravure sur cuivre; — des livres incomparables, sortis des presses italiennes et françaises, des verres antiques, des faïences et des médailles de la Renaissance, exemplaires d'une qualité exceptionnelle, choisis un à un par le savoir le plus clairvoyant, le goût le plus sûr et le plus délicat.
Découvrir de pareils trésors est « tout un art » ; c'est Piot lui-même qui le dit et il s'y connaissait. «Ces recherches demandent une énorme dépense d'activité... Il faut s'armer de beaucoup de patience, posséder une connaissance approfondie de la topographie artistique des lieux que Ton visite ; savoir fouiller à propos les sacristies des monastères et les mansardes d'un palais, où brillait il y a deux cents ans un tableau précieux que la mode du siècle dernier a fait reléguer dans un réduit obscur où il gît encore, couvert de poussière, inconnu au propriétaire lui-même qui demain vous en demandera un monceau d'or. Et, le tableau trouvé par un calcul assez semblable à celui d'un astronome qui mesure l'éclipsé d'une comète disparue de l'horizon depuis des siècles, et prédit son retour à époque fixe, combien ne faut-il pas de finesse pour en faire l'acquisition et de diplomatie pour lui faire franchir la frontière! Souvent on est obligé de laisser der-
rière soi l'œuvre que l'on désire et que Ton ne pourra avoir que l'an prochain, si toutefois on doit la retrouver à la même place. Il est d'autres forteresses moins cachées, mais dont il faut faire le siège en règle, et où l'homme du monde seul peut entrer, en passant sous le feu d'un troupeau de ministri et de serviteurs intéressés qui veulent manger, comme on dit en Italie. Le plus souvent c'est un sensale ignorant qui fait briller à vos yeux un chef-d'œuvre inconnu, perdu dans les montagnes où il faut le suivre même sans espoir. Vingt fois vos recherches ont été vaines, et votre homme s'est trompé ; mais qui sait si la vingt-et-unième fois vous ne serez pas récompensé de vos peines ? cela s'est vu. On attribue la découverte au hasard, c'est à la volonté qu'il faut la donner1. »
Pour compléter la physionomie si curieuse et si peu connue du savant voyageur, il faudrait encore relire sa correspondance active avec le marquis d'Adda, Otto Mundler, Laborde, de Witte, Miller, Valentin Carderera, Fortnum, Schliemann, Lenormant et Milanesi, Maspero et Gayangos. Il faudrait dépouiller les volumes de notes qu'il a recueillies en chemin ; le montrer au Parthénon, mesurant chaque pierre de ces ruines superbes, « le cœur serré comme sur un champ de bataille le lendemain du combat ; mais quels soldats sont les mutilés et les perdus !» — à Stockholm, étudiant les éditions de Marco Polo; — à Madrid, les épées légendaires ; — à Venise, la Rosalba et les typographes ; — à Milan, le Caradosso et ses contemporains; — en Danemark, la porcelaine de Copenhague ; — aux musées
i. Cabinet de l'Amateur, nouvelle série, la Galerie nationale de Londres.
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de Brunswick, de Gassel, de Berlin, de Nuremberg, relevant une foule d'indications précieuses sur les peintres et les graveurs. De Syrie, il rapporte des carnets remplis de détails sur l'art et les monuments arabes, sur les ruines de Balbeck, les faïences de Damas, le travail des métaux, la reliure et la calligraphie. D'Alexandrie, il adresse à l'Académie des Inscriptions une lettre ingénieuse et neuve sur Thèbes et la vallée des Tombeaux. Partout, il fouille les bibliothèques, les musées ; explore les archives, déchiffre les manuscrits et ne laisse rien passer sans l'inscrire sur son carnet de voyage.
Ce monceau de notes, de fragments, d'études ébauchées, de travaux commencés, repris et inachevés, forme un ensemble considérable de matériaux ; mais seul il en savait la place dans l'édifice qu'il avait conçu, qu'il voulait toujours bâtir, et dont il n'a posé que les jalons. « Je suis, dit-il quelque part, un rêveur remettant tout au lendemain ; et cette torpeur d'esprit, qui a fait le malheur de ma vie, va chaque jour en augmentant. » Il était paresseux à écrire, ou plutôt à rédiger, et sa paresse devenait maladive. Depuis la seconde série du Cabinet de l'Amateur, il n'a presque rien publié. La Galette des Beaux-Arts a donné de lui un excellent compte rendu de la sculpture à l'Exposition de 1878. Quatre ans plus tard, il écrit à l'Académie la lettre dont il est question plus haut. La notice sur le Missorium, parue dans la Galette archéologique de 1886, est son dernier ouvrage.
Depuis 1 865, Piot était associé correspondant de l'Institut archéologique de Rome, sur la proposition de Lepsius et de Witte ; en 1873, pendant son séjour à Madrid, l'Académie de Saint-Ferdinand le nomma
membre correspondant. En 1 885, mal conseillé, il se laissa présenter à l'Institut, en concurrence avec MM. Heuzey, le baron Alphonse de Rothschild, George Duplessis et Marcille ; il devait échouer.
Piot m'a fait le grand honneur de me léguer ses papiers. J'ai lu sa vie, si mystérieuse et si cachée; j'ai tenu son histoire dans mes mains, non pas une histoire apprêtée, en cravate blanche, mais l'histoire déshabillée, vivante et prise sur le fait dans ses notes et dans ses lettres les plus intimes, dans ses aveux'mêmes et ses épanchements. Car, dès que sa passion est en jeu, qu'il soit blessé au cœur ou à l'esprit, dans ses affections ou ses croyances, son âme déborde et ce silencieux prend la plume pour confier au papier le secret de ses amertumes.
Piot n'a pas eu la souplesse nécessaire pour manœuvrer sa vie. Son âme droite et hautaine dédaignait les compromis du monde et ses accommodements. Il le savait et n'était pas d'humeur à s'en cacher; Charles Yriarte, dans la notice si vive et si pittoresque qu'il lui a consacrée1, rappelle ce passage d'une de ses lettres : « j'admire profondément le tact et la condescendance pour les opinions des autres, sans pouvoir m'y rallier. On sait, et je sais moi-même si je suis insociable ; je ne serai jamais, ni par lettre, ni autrement, d'un commerce agréable ; mais je puis me flatter qu'il est sûr. »
i. Figaro du 9 février 1890.
L'homme est là tout entier.
Ni Pâme, ni la collection, ni l'œuvre n'avaient rien de vulgaire. Sous l'écorce un peu dure et résistante, les amis trouvaient toujours un cœur loyal ; les laborieux, une science ouverte et hospitalière. « Je reçus de lui l'accueil le plus large et le plus libéral, disait naguère1 M. Georges Perrot avec une éloquence émue. J'ai passé bien des heures heureuses à mettre la main dans ses vitrines et dàns ses tiroirs, à l'interroger sur les provenances, à écouter ses observations sur des questions de style et de technique ; j'ai pu photographier ou dessiner tous les objets dont il m'a convenu de donner l'image ; et ce sera pour moi un grand chagrin et une perte réelle de ne pouvoir profiter encore de ses conseils. »
On lui a reproché ses ventes. Mais ce sont elles qui lui ont permis de résister aux sollicitations étrangères et de conserver les admirables chefs-d'œuvre qu'il lègue à son pays. Est-ce bien aux héritiers de critiquer les moyens légitimes qu'il a pris pour sauvegarder leur héritage? S'il n'avait pas vendu, aurait-il la belle collection qu'il a laissée ? L'Institut et l'Académie des Beaux-Arts pourraient-ils fonder les prix, organiser les missions, dont cette collection fera les frais?
D'ailleurs, il fallait bien vendre pour vivre, dans les jours difficiles, quand le malheureux avouait au général Cavaignac que « sa situation financière ne suffisait pas même à ses plus stricts besoins ».
Et plus tard, lorsqu'il eut gagné, non pas la richesse, mais l'indépendance, Yauream mediocritatem chère au poète, il fallait vendre encore pour se remettre en
i. Discours prononcé sur la tombe d'Eugène Piot.
ig6 ÉTUDES SUR L'ART ET LA CURIOSITÉ.
route, entreprendre des voyages coûteux, apprendre et se perfectionner. Il fallait vendre pour émonder, épurer, raffiner sans cesse, remplacer le moins bon par le meilleur. L'amateur passionné ne s'arrête jamais en chemin; il cherche toujours la fleur, l'essence même du beau. Pour lui la curiosité n'est ni stationnaire, ni paralytique, mais remuante, agissante et progressive. Au besoin, il fera les plus douloureux sacrifices, car il ambitionne les belles conquêtes et sait ce qu'elles coûtent.
Depuis longtemps, la santé de Piot était gravement ébranlée; les derniers voyages ne lui avaient apporté qu'un peu de relâche. Il souffrait à la fois de son mal, de son humeur et de sa solitude; comme son ami le marquis d'Adda, il pouvait dire : « La tristesse me gagne, c'est elle qui me tue, vse soli! » Encore s'il avait pu travailler! mais il a « le dégoût d'écrire : années douloureuses, années d'épreuves, qui ont profondément faussé mon caractère, m'ont coûté la santé, et pendant lesquelles j'ai vu crouler autour de moi tous les projets de travaux qui m'étaient chers. »
Le 14 novembre 1889, il se sentit frappé à la tête et au cœur. Il m'envoya chercher : « Je suis perdu, tout me manque dans mon abandon, venez à mon secours. » Il était seul, entre une domestique à son service depuis un mois et un médecin du voisinage qu'on avait appelé à la hâte et qui ne savait même pas son nom. La chambre jonchée de papiers, qu'il arrachait un à un de
ses tiroirs, jetait à terre, remettait en place et rejetait encore : il cherchait son testament. Il me prit le bras, me conduisit lentement, avec effort, devant sa vitrine antique : « Écoutez-moi bien ; qui sait si vous m'entendrez demain ? » et il essayait de m'expliquer le secret de certaines fabrications : « Ce que je vous dis là, on ne le sait pas, je suis seul à le connaître. » Il parlait bas, en cherchant les mots, et répe'tait sans cesse : « Écoutez bien ; peut-être vous ne m'entendrez plus. » Il soupira : « Vous savez combien j'ai aimé toutes ces belles choses », et la voix sourde, étranglée, s'évapora en un sourire douloureux. Il était debout, une main déjà paralysée, la chemise entr'ouverte, les vêtements mal attachés, les pantoufles traînant sur le sol. Je me rappelai le récit de Brienne, et la vision de Mazarin mourant me passa devant les yeux.
Il se mit encore à chercher le testament. Nous ne le trouvâmes que le lendemain, non sans peine. Il fallait le modifier, le compléter; Piot fit un effort et dicta luimême d'un bout à l'autre ses volontés définitives.
Voici ce document où respirent le noble esprit de l'amateur, sa passion pour les arts et son patriotisme intelligent :
« Je dois les meilleures jouissances de ma vie, déjà longue, aux voyages, aux recherches sur l'histoire de l'art, aux études archéologiques et littéraires ; il n'est que juste de leur rendre un dernier hommage en leur consacrant tout ce qui restera de moi après ma mort, de façon à contribuer à leur développement et à l'encouragement de ceux qui les cultivent.
« J'institue pour ma légataire universelle l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres de l'Institut de
ig8 ÉTUDES SUR L'ART ET LA CURIOSITÉ.
France. Après mon décès, valeurs, meubles et immeubles et objets quelconques m'appartenant seront réalisés1, et le produit placé en rente sur l'État trois pour cent à son nom.
« Ce legs universel est fait dans le but d'ajouter à l'indépendance et à la liberté d'action de l'illustre société, pour être employé à toutes expéditions, missions, voyages, fouilles ou publications qu'elle croira devoir faire ou faire faire dans "intérêt des sciences historiques et archéologiques, soit sous sa direction personnelle par un ou plusieurs de ses membres, soit sous celle de toutes autres personnes désignées par elle.
« Je donne et lègue à titre particulier :
« i° Au Musée du Louvre :
« Mon lit italien et son couvre-lit en velours broché d'or ;
« Un bas-relief en bois peint et doré ;
« Une terre cuite de Donatello, avec son cadre ;
« Une statue de bois peint et doré, représentant saint Christophe ;
« Trois panneaux de bois marqueté ;
« Un siège forme X en bois doré;
« Le buste de Michel-Ange en bronze ;
« Un tableau de Raphaël, représentant la tête de sainte Elisabeth.
« 2° A la Bibliothèque Nationale, département des Estampes :
i. Les premières ventes ont eu lieu du 21 mai au 28 juin 1890. La vente des objets d'art et tableaux a produit 354681 fr. *
— des antiques — — 144228 fr. 5o
— des estampes — — 16 641 fr. »
— des autographes — — 1 547 fr. 5o
La vente de la Bibliothèque a eu lieu en 1891.
« Un livre in-folio, contenant des gravures sur bois de Marc- Antoine ;
« Un autre livre in-quarto, contenant une estampe de Marc-Antoine, intitulé Beruttus;
« Un autre livre contenant une petite estampe, représentant le Christ et saint Thomas d'Aquin.
« 40 A la classe des Beaux-Arts de l'Institut de France, une rente annuelle de 2000 francs, destinée à récompenser alternativement une production de peinture et de sculpture, représentant un enfant nu, de huit à quinze mois. J'ai remarqué que la représentation de ces enfants avait surtout donné à l'école florentine une grande partie de ses délicatesses et qu'il était bon d'incliner nos artistes à représenter des enfants... »
Le testament achevé, Piot fut plus calme : il avait accompli son devoir. La maladie même semblait s'apaiser et les jours passaient sans crise nouvelle. Piot savait que le dénouement était proche, il l'envisageait sans crainte; mais il se croyait maintenant de force à retarder la terrible échéance : peut-être pourrait-il finir son hiver dans le Midi, en Italie ou en Sicile !
Dans ces moments de répit, il causait volontiers. Tantôt, il reprenait ses confidences techniques ; tantôt, il évoquait ses souvenirs de jeunesse, Germolles et les vignerons du pays; le magasin de Montigneul et le cabinet de Brunet-Denon, son premier maître en curiosité; les beaux jours de l'impasse du Doyenné; les épisodes de ses voyages. Ou bien il parlait de ses amis, de Champfleury et d'Heilbuth qui venaient de mourir, de Gautier, de Godefroy Cavaignac, d'Alfred de Musset.
De temps à autre, et par fragments, il e'crivait luimême en tremblant, ou dictait ses recommandations dernières. Sa vente le préoccupait. Ses instructions sont minutieuses sur les catalogues à faire, leur forme, leurs divisions, leurs illustrations : « Mon plus grand souci, dit-il, c'est l'inventaire et la vente des collections laisse'es par moi. Tout ce qui est chez moi est le recueil de ma vie, de mes plaisirs. Ces objets, je les aimais; ils me rappelaient chacun un souvenir. Quel dommage que l'on ne puisse pas soi-même surveiller sa vente après sa mort ! »
L'accalmie dura peu. Le mal poursuivait sourdement son œuvre, envahissant le corps, la tête, et obscurcissant de jour en jour cette haute intelligence. Ni la vigilance du docteur, ni les soins dévoués de ses amis accourus au premier appel, rien ne pouvait désormais sauver le vieillard ; son heure était venue. Il expira le 17 janvier 1890, à soixante-dix-sept ans.
LETTRE A M. FORMIGÉ
Je n'ai point l'honneur de vous connaître, Monsieur, et je le regrette. J'aurais voulu vous dire en face tout le bien que je pense de votre talent. Vos deux petits palais du Champ-de-Mars, sont une trouvaille, d'un art sobre, riant, distingué, personnel et français jusqu'au bout des ongles. D'.autres, plus autorisés, vous l'on dit avant moi, mais personne avec plus de conviction et de sincérité.
Par malheur, je ne puis même vous faire mon compliment dans votre langue. Les termes de votre littérature spéciale ne me sont pas familiers, et je ne sais pas placer à point ces vocables sonores et techniques qui font si bien dans le discours. Peut-être ferez-vous peu de cas des éloges d'un homme « qui n'est pas du bâtiment »; car, hélas ! Monsieur, je ne suis pas architecte.
Je ne suis même qu'un amateur.
Connaissez-vous cette race singulière, négligée par les naturalistes ? L'amateur est un être à part qui tient à la fois du terre-neuve et du fossoyeur; sauveteur ob-
stiné comme le premier, habitant les cimetières comme le second. Pourtant il y a une nuance : le fossoyeur enterre ses morts, l'amateur déterre les siens. Autre détail : il choisit de préférence les morts de qualité.
L'exhumation opérée, les uns prennent le cadavre tel quel et le classent à son rang, avec une étiquette, dans les vitrines de leur musée. Les autres l'époussettent, le nettoient, le consolident pour qu'il ait bon air, et lui donnent une place décorative dans l'arrangement de leur cabinet. D'autres encore, quand le cadavre est incomplet, font refaire un bras, une jambe, une tête ou un torse, suivant la lacune, ce qui ne manquera pas d'embarrasser étrangement les archéologues de l'avenir.
Ce n'est pas tout : >après avoir installé ses corps glorieux, l'amateur les étudie, les compare avec les voisins, les interroge, les fait causer et finit toujours par en tirer pied ou aile, quelque histoire ou quelque vérité.
— Rien de mieux, me direz-vous; cette façon d'interviewer les morts, rattache le présent au passé et repose des soucis de l'avenir. — J'en conviens, mais il ne faut pas en abuser. Or le rétrospectivisme sévit en ce moment à l'Exposition, les cas sont nombreux et inquiétants : l'histoire de l'arme, de la musique, de la peinture, de la sculpture, de la gravure, l'histoire des moyens de transports, de l'habitation humaine, de l'imprimerie, du théâtre, des médailles, des affiches, etc. N'êtes-vous pas un peu effrayé de ce grand branle-bas archéologique ? Pour moi, je me défie des programmes de cette envergure ; ils sont admirables en théorie et sur le papier, mais après ? Voyez V Histoire de l'habitation humaine, un beau titre à coup sûr et bien fait pour séduire un esprit ingénieux; qu'en reste-
LETTRE A M. FORMIGÉ.
t-il en somme ? des bâtisses trop petites pour des habitations, trop grandes pour des maquettes; quelquesunes inventées de toutes pièces pour la circonstance et sans valeur scientifique; un luxe descriptions à côté d'hérésies bizarres, comme la prétendue maison gallo-romaine, composée de fragments provenant des Tuileries.
Si je ne me trompe, il y avait une autre histoire à faire, celle de l'architecture, et je m'étonne qu'on Tait oubliée, du moment que l'on réservait une place à l'histoire de la peinture, de la sculpture et de la gravure. Grouper chronologiquement des moulages de tous les types de construction connus et authentiques, en se bornant aux parties les plus significatives; faire saisir, d'une façon tangible, la raison des différents modes d'architecture, leur logique, leurs lois, leur enchaînement et leur déduction historique ; montrer de même, par des exemples sévèrement choisis, comment tous les siècles et tous les peuples ont utilisé la pierre, le bois, la brique, la faïence, la terre cuite et le fer ; un tel panorama, bien ordonné, ne pouvait manquer de réussir. Au besoin, on aurait semé çà et là des bars, des boutiques, un orchestre étonnant et quelques danseuses ; il faut bien amuser le public, ce grand enfant, pour lui faire digérer la leçon.
L'histoire ou plutôt le tableau de l'architecture, tel que je le comprends, est encore à faire et personne ne paraît s'en occuper, Un jeune élève de l'École des Beaux-Arts à qui je montrais les traités de nos grands architectes de la Renaissance, dans leurs belles éditions originales, m'avouait ingénument qu'il les voyait pour la première fois, qu'il n'en soupçonnait même pas
l'existence, que du reste les lectures de ce genre étaient assez mal vues à l'École. Cela est-il vrai, Monsieur, et ces nobles traités, modèles de doctrine, de bon sens et de bon langage, sont-ils dédaignés à ce point ? Mais alors, où et comment nos jeunes gens apprennent-ils l'histoire? car on m'assure que les classiques du xvneet du xviii6 siècle ne sont pas plus favorisés à TEcole que leurs confrères du xvie. A défaut des monuments incomplets, altérés ou mutilés pour la plupart, n'est-ce pas une bonne fortune de posséder le commentaire de l'auteur lui-même, d'entendre son enseignement de sa bouche, de connaître sa pensée, la genèse de son œuvre, le milieu dans lequel et pour lequel elle a été conçue ?
Aussi bien l'architecte n'est plus maître d'ignorer son histoire. Depuis un demi-siècle, les documents se sont multipliés d'une façon prodigieuse ; grâce aux photographies et aux moulages, ils ont pénétré partout et vulgarisé le passé. En France, en Angleterre, en Allemagne, une foule de savants ont étudié par le menu l'architecture de tous les temps et de tous les peuples. Sans vouloir faire de l'architecte un archéologue, on a bien le droit d'exiger qu'il connaisse au moins ses grands ancêtres, ceux de son pays, qui lui ont frayé la route et montré le chemin.
D'ailleurs, où l'École trouvera-t-elle un enseignement plus pratique et de meilleurs exemples ? Quels honnêtes gens que ces vieux maîtres ! Quelle conscience, et quel respect pour leur art ! Quelle recherche incessante et passionnée du beau ! Pardonnez mon enthousiasme, Monsieur, mais ce sont mes morts et j'ai à cœur de les défendre. Tenez ! j'ai sous les yeux Y Architec-
LETTRE A M. FORMIGÉ.
ture de Philibert de l'Orme ; rassurez-vous, je n'en retiendrai qu'un détaii, l'importance qu'il donne à la coupe des pierres et le scrupule avec lequel il indique les moindres cotes de ses profils. De son temps, on croyait encore aux profils, à leur choix, à leurs proportions, à leur distinction. Nos jeunes gens ont changé tout cela: ils tracent leurs épures de chic, à l'aventure, suivant telle ou telle recette de l'École, quand ils ne laissent pas faire l'entrepreneur. Notre siècle aime les procédés expéditifs.
Eugène Delacroix voulait qu'on lui construise un tombeau à moulures très prononcées, « contrairement, disait-il, à ce qui se pratique aujourd 'hui ». Que penserait le grand artiste, s'il pouvait voir le chemin que nous avons fait depuis sa mort ? A force d'économiser la pierre et la main-d'œuvre, on n'admet plus que les corniches méplates et camardes, les arêtes émoussées, les reliefs sans vigueur, les moulures infinitésimales. Tant de mesquinerie énerve l'architecture et substitue au caractère, à l'accent, je ne sais quelle monotonie banale et plate.
Ajoutez la voirie qui rogne impitoyablement les saillies sur la rue, la ville qui impose le grattage périodique des façades, c'est-à-dire la ruine à courte échéance de toute architecture, et puis l'ingénieur!... Dieu me garde de manquer de respect à un personnage de cette importance; mais enfin il est permis de dire qu'il se mêle beaucoup d'architecture depuis quelque temps et que ses procédés de simplication scientifique, appliqués au bâtiment, ne sont pas faits pour enrayer le mal.
A ce propos, je prendrai la liberté de vous soumettre une question : est-il vrai que la jeune école éprouve le
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besoin de créer un nouveau type, l'architecte-ingénieur ou l'ingénieur-architecte, comme il vous plaira? Je n'en vois pas la nécessite'.
L'ingénieur et l'architecte ont chacun leur tempérament. Le premier aime les exercices de force et montre volontiers son talent; il sait, à un milligramme près, ce qu'il peut porter de kilos à bras tendu. Il a ses formules en poche, calcule, simplifie et réduit tout au minimum indispensable. Pour lui, la maison est une usine, un problème scientifique. C'est un utilitaire.
L'architecte — du moins celui que j'imagine — traite la construction comme un problème esthétique. Amoureux du beau, des proportions heureuses, des formes élégantes et distinguées, il combine la solidité de l'œuvre avec l'effet décoratif et cette pointe d'inutilité qui est l'esprit, le pittoresque, la grâce et la fantaisie. Il a de l'imagination. C'est un artiste.
Les deux humeurs sont incompatibles, essayez de les marier, elles ne tarderont pas à faire mauvais ménage. L'ingénieur sacrifiera toujours l'art à la science, l'autre la science à l'art. D'ailleurs, ni concessions, ni compromis éventuels : l'un est trop despote, trop autoritaire, l'autre trop nerveux et trop susceptible. Lancer nos jeunes gens dans cette voie, demander à l'École des beaux-arts de fabriquer des êtres hybrides, des monstres à deux têtes, c'est une illusion et un péril. Le dilemme s'impose dans toute sa rigueur : ou architecte ou ingénieur, il faut opter pour l'un ou pour l'autre.
Or, on aura beau dire que les temps sont changés, que l'architecte doit subir, comme les autres, les conséquences d'une situation nouvelle, rien ne l'oblige à abdiquer, à jeter sa couronne d'artiste pour se faire
LETTRE A M. FORMIGÉ. 207
ingénieur-constructeur de bâtiments. Les temps sont également changés pour le peintre, pour le sculpteur, pour le musicien, pour l'écrivain, pour le graveur ; pourtant Gounod n'est pas devenu luthier, Gaillard imprimeur en taille-douce, Falguière marbrier, Zola typographe, Meissonier, fabricant de produits chimiques; ils sont restés ce qu'ils étaient, des artistes. L'architecte doit faire comme eux; comme eux, il se sert d'objets matériels pour formuler sa conception et lui donner un corps; depuis Ictinus jusqu'à vous, Monsieur, on n'a jamais fait autre chose. Et la toile qui exprime la pensée du peintre, la planche la pensée du graveur, le livre la pensée du poète, ont d'aussi bonnes raisons pour être solides et braver le temps, que la pierre, le bois et le fer qui expriment la pensée de l'architecte.
Donc, chacun chez soi, l'ingénieur dans son royaume et l'architecte dans le sien. Leur domaine est assez vaste et ni l'un ni l'autre n'a besoin d'empiéter sur le voisin. Que l'architecte se familiarise avec toutes les formules de l'ingénieur qui concernent le bâtiment, c'est son devoir élémentaire. Qu'il ait même recours à l'ingénieur dans certaines constructions spéciales où le fer a une importance prédominante, cela va de soi, et la Galerie des Machines montre ce que l'on peut attendre de cette alliance bien entendue. Mais, si l'ingénieur fournit le squelette, c'est l'architecte qui lui donnera l'enveloppe, la forme, la couleur et la vie.
Vous savez tout cela par cœur, Monsieur, et ce n'est pas à moi de vous l'apprendre. Vous faites ce que faisaient les grands maîtres de leur temps, ce qu'ils feraient encore s'ils revenaient au monde, de l'architecture pour les besoins et avec les matériaux contempo-
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rains. Être de son siècle, s'abstenir de bâtir une e'glise gothique ou un temple grec, une caserne ou un cottage, quand on est chargé de construire un palais pour une Exposition, le mérite n'est pas mince par le temps qui court.
J'entends dire tous les jours à vos confrères : « Que voulez-vous? c'est le public qui commande, il faut bien le servir à son goût. » Le goût public, qu'est-ce que cela? Le goût dans les arts est le privilège d'une oligarchie très étroite et le public n'y est pour rien. Qu'il impose ses convenances, son bien-être, son plan, soit; c'est à l'architecte d'imposer son goût, et l'architecte réussira toujours, pour peu qu'il ait du talent et de la volonté; vous le savez mieux que personne.
Eh bien, Monsieur, et c'est là où je désirais en venir, je voudrais voir un groupe d'architectes de talent — il n'en manque ni au Champ-de-Mars, ni à l'Esplanade — serrant les coudes, organisant un mouvement, plantant leur drapeau et l'imposant au public. Je voudrais les voir s'affirmer, reprendre leur rôle d'autrefois et leur ancienne suprématie. Comment donc ! l'architecte a sacrifié petit à petit une foule de ses attributions les plus légitimes pour les abandonner à l'entrepreneur, au tapissier, au décorateur; si bien que, chacun prenant sa part, voici l'ingénieur qui fait mine de vouloir s'emparer du reste.
Aussi, qu'est-il arrivé? Le monde voyant tant d'indifférence chez ceux qui devraient lui donner le bon exemple, se désintéresse à son tour de cet art par excellence qui passionnait nos ancêtres. Prenez au hasard un homme intelligent, bien élevé; parlez-lui d'une exposition de tableaux ou d'objets d'art, il accourt au plus
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vite et le voilà jugeant, discutant, critiquant. 11 a une opinion à lui et la défend tant bien que mal. Proposezlui d'aller voir une exposition d'architecture, il ne se dérangera pas; s'il accepte en rechignant, vous serez frappé de la banalité de ses jugements, de ses phrases toutes faites, de son impersonnalité. Rien ne le sollicite à s'occuper de ces choses. Au Palais de l'Industrie, le Salon des architectes est un désert; il n'y met jamais les pieds. Son journal, si vite informé, si abondant quand il s'agit de tableaux ou de curiosités, ne lui parle jamais d'architecture. Au cercle, il n'est pas mieux renseigné. Pour être au courant, il faut mettre la main sur les publications techniques. Prenez garde! au lieu de pénétrer dans les esprits, de se mêler à l'atmosphère, d'être un art vivant, dont tout le monde a une teinture, comme la musique ou le dessin, l'architecture risque fort de devenir une exception, une spécialité, le privilège de quelques mandarins, une langue morte.
La réforme est indispensable. Il faut que l'architecte fasse l'éducation du public, qu'il rende ses Salons annuels attrayants, qu'il entre dans l'intimité de l'homme du monde par toutes les portes de la publicité, qu'il étudie ce qui l'intéresse pour lui en parler dans sa langue. Or, ce que le monde veut connaître, ce qui le préoccupe, ce n'est pas tant la construction officielle d'une nouvelle mairie, ni même la maison de produit à six étages, que l'hôtel de tel financier, de tel artiste, de tel amameur, de telle femme à la mode, toutes choses dont on ne lui ouvre pas la bouche. A-t-on jamais signalé, par exemple, les travaux si neufs et si pleins d'ingéniosité de M. Émile Peyre pour Mme Roussel, Mmc Stern, ou M. de Gunzbourg, et le merveilleux escalier, digne de
2io ÉTUDES SUR L'ART ET LA CURIOSITÉ.
Versailles, construit par lui pour M. le baron de Hirsch? Connaît-on l'hôtel de M. le baron de Rothschild et son hall lumineux; les cheminées monumentales et les galeries célèbres de M. Spitzer ; la maison de M. Gaillard et son escalier de géants? qui s'est jamais avisé d'étudier tous ces intérieurs décorés d'une façon si pittoresque par nos amateurs, les salons de M. Gavet, l'hôtel de M. Martin Le Roy, celui de M. Edmond Foule, qui a placé dans son hall, au milieu de tapisseries, de meubles et d'objets d'art, une lucarne tout entière du château de Montai et l'admirable jubé de marbre de Pagny? Toutes ces fantaisies délicates et raffinées, modèles excellents d'architecture privée, sont perdues pour le public; personne ne pense à les lui signaler.
Vous me direz que j'en parle à mon aise, que ces messieurs n'ouvrent pas leur porte si facilement, que l'amateur parisien passe pour une manière de pontife, qui s'enferme majestueusement dans son temple, sur la hauteur, et n'admet pas les profanes à la célébration de ses augustes mystères.
N'en croyez rien, Monsieur; l'amateur ne pontifie point; c'est un homme qui sait vivre et qui n'a rien de majestueux. Il tient toujours sa porte ouverte, et quand des artistes comme vous lui font l'honneur de lui demander la façon dont il interprète les anciens à l'usage des modernes, il descend volontiers de son temple pour leur tendre la main et leur souhaiter la bienvenue.
Il vient de se produire un petit événement, bien mince en apparence, mais qui porte en soi le germe d'une grosse révolution; révolution salutaire, je m'empresse de le dire, et féconde en heureuses conséquences.
Le Salon du Champ-de-Mars a ouvert ses portes à ceux que l'on appelle les Artistes industriels. Quelquesuns ont accepté l'invitation et sont venus, pour la première fois, loger dans le même palais, s'asseoir à la même table que le peintre, le sculpteur et l'architecte, comme des enfants d'une même famille.
— Eh bien, que trouvez-vous là de si surprenant et de si révolutionnaire? — Je vais vous le dire, mais voyons d'abord comment les choses se passent aujourd'hui.
Un jeune homme cherche une carrière. S'il veut être peintre, graveur, architecte ou sculpteur, l'État le prend par la main et lui dit : « Viens avec moi ; j'entretiens à grands frais des Écoles privilégiées qui sont un honneur pour leurs élèves et une gloire pour la France. Je t'y donnerai une éducation gratuite, des professeurs choi-
sis parmi les plus illustres, des cours supérieurs, des concours publics et, finalement, un diplôme avec lequel, pour peu que tu continues, ta carrière est faite. Ce n'est pas tout : chaque année j'ouvrirai un Salon où tu pourras sans frais exposer tes œuvres devant les amateurs, les critiques et deux ou trois cent mille visiteurs. J'inventerai pour toi des récompenses exceptionnelles, des médailles, des prix, des mentions, des bourses de voyage. Seul, tu bénéficieras de mes achats et de mes commandes officielles. Seul, tu auras place au Luxembourg et au Louvre. Et plus tard, quand ta réputation sera faite, parvenu à ton apogée, tu trouveras à l'Institut la consécration suprême de ton talent et de ta renommée. »
Mais je suppose que le jeune homme veuille se faire orfèvre, émailleur, verrier, ferronnier, ciseleur, ébéniste ou décorateur : « Passe ton chemin, lui dira l'État, je n'ai rien pour toi, ni Ecoles supérieures, ni professeurs d'élite, ni diplômes officiels. Mes médailles et mes commandes ne sont pas pour toi. Si tu te présentes au Salon, on t'en fermera les portes. Quant au Luxembourg, au Louvre et à l'Institut, n'y songe pas; ils ne sont pas faits pour tes pareils. »
— « Qu'est-ce à dire? pensera le jeune homme. L'État tend les bras aux uns et les ferme pour les autres. Il se charge d'instruire, de faire connaître et de récompenser magnifiquement ceux-ci, et ne s'occupe pas de ceux-là. Il y a donc deux catégories d'arts, les arts privilégiés et les arts non privilégiés, les Beaux-Arts et... les autres. S'il- en est ainsi, et c'est l'État lui-même qui le proclame, je serais bien naïf d'aller à l'encontre d'une opinion professée par un personnage aussi compétent.
UN ART, UNE ÉCOLE. 2i3
Donc, arrière l'orfèvrerie, l'émaillerie et le reste, arts inférieurs, sans prestige, sans avenir, sans patronage officiel, sans récompenses supérieures! Ils soulèvent des préventions et ne sont pas faits pour un fils de famille qui a reçu une certaine éducation et veut faire figure dans le monde. »
Et le jeune homme aura raison. Aujourd'hui, en plein xixc siècle, l'art se partage encore en deux castes, arts libéraux ou beaux-arts d'un côté, arts serviles ou, comme on les appelle poliment, arts industriels de l'autre. On a bouleversé l'ancien monde, culbuté les trônes, enterré la tradition, brisé le vieux moule et jeté sa poussière aux quatre vents ; on a balayé le passé pour faire la place nette au présent, et la vieille formule scolastique du Moyen Age survit encore à toutes les ruines. Cent ans après la Révolution, l'Exposition universelle de 1889 vient de consacrer une fois de plus à la face de l'univers ce déplorable dualisme. Nous avons vu deux palais s'élever, le palais des Beaux-Arts et le palais des Arts libéraux , tous les deux réservés aux arts privilégiés et à leurs dépendances. Quant aux autres, les plébéiens, ils étaient relégués parmi le vulgaire, dans leurs classes respectives.
Ainsi Boulle, Palissy, Pénicaud font de l'art servile, et le premier barbouilleur venu, un peintre d'enseignes, un mouleur d'imagerie font de l'art libéral ! Ainsi quand Raphaël composait YÉcole d'Athènes et des cartons pour les tapissiers; Cellini, le Persêe et des salières; Jean Cousin, Y Amiral Chabot et des patrons de broderies ; Donatello, des statues et des marteaux de porte; Le Brun, des peintures et des bassins d'argent; quand Clouet peignait des coffres et des portraits;
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quand Houdon modelait le Voltaire et des candélabres de cheminée; Caffleri, des bureaux et des bustes, ces grands artistes pratiquaient un art différent suivant les circonstances, tantôt libéral et tantôt servile ou industriel !
Étrange aberration, qui serait puérile et prêterait à rire, si elle n'avait pas les conséquences les plus funestes.
Le dédoublement de l'art est la plaie du siècle; il a disséminé les efforts et affaibli les deux parties. Oubliant les sages traditions des vieux maîtres qui prenaient soin de se mêler à l'industrie pour l'inspirer, la tenir en main et agir par elle sur le goût public, les peintres se sont cantonnés dans les nuages, sans jamais descendre sur terre pour se retremper aux sources vives, pour s'allier à l'industrie, s'assouplir et rajeunir avec elle. Ils ont fait et refait des tableaux, travaillant pour le petit nombre qui seul peut les payer, et condamnés à piétiner sur eux-mêmes sans pouvoir élargir ni leur cadre, ni leur clientèle.
Encore s'ils étaient restés maîtres chez eux, dans leur monopole! Mais voici qu'une foule de jeunes gens du monde, pris de la démangeaison de peindre, ont envahi tout à coup les ateliers, encombrant de leur médiocrité la carrière et les Salons; cela coûte si peu d'être un méchant peintre, et l'Exposition est si tentante avec son étalage public et son livret imprimé !
Dix mille tableaux par an, tant reçus que refusés, cent mille tous les dix ans! Dans ce débordement de toiles peintes, comment attirer l'attention? Le talent ne suffit plus, il est submergé. Quelques-uns, parmi les meilleurs, ont perdu la tête et, que voulez-vous? ils ont
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tiré des pétards et des coups de pistolet pour appeler au secours.
Heureusement, les sculpteurs ont tenu bon; savezvous pourquoi ? parce que leur art n'est pas aussi commode que l'autre, il exige tout un attirail. Épargnés par l'invasion, ils sont restés le petit nombre qui se tient et se sent les coudes.
Quant à l'industrie, hélas! épouse divorcée de l'art qui seul la féconde et l'anoblit, nous l'avons vue naguère errant à l'aventure, sans pilote et sans boussole, cherchant savoie dans les ténèbres sans pouvoir la trouver, jusqu'au jour où elle a fini par se jeter dans les bras du premier venu. Sans doute les yeux se sont ouverts; on a fait des efforts, des progrès. A Paris, en province, on a réorganisé l'enseignement, fondé des écoles nouvelles, remanié les anciennes ; bref, on a enrayé le mal. On ne l'a pas guéri.
« Je ne connais pas, disait de Laborde il y a quarante ans, je ne connais pas de fléau plus malfaisant que cette malheureuse et fausse opinion qui consiste à trouver deux arts, quand le bon Dieu n'en a employé qu'un seul dans toute la création, quand les nations les plus heureusement douées n'en ont eu qu'un. » Et depuis lors, l'Union centrale s'est fondée pour soutenir et propager le dogme de l'unité de l'art; les docteurs de tous les pays l'ont proclamé dans deux congrès célèbres, à Bruxelles et à Paris. On a organisé des expositions, écrit des volumes, multiplié les conférences; partout on a prêché la grande croisade du bon sens contre la plus dangereuse des hérésies. Et tous tant que nous sommes, nous avons bataillé les uns avec la plume, les autres avec la parole, pour terrasser l'hydre à deux têtes.
2i6 ÉTUDES SUR L'ART ET LA CURIOSITÉ.
Faut-il donc se remettre en campagne pour démontrer cette vérité rebattue depuis l'antiquité, que l'art est un; que la matière, la forme et la destination sont indifférentes; que le même art s'exprime aussi bien sur la toile, la pierre, le bronze, le fer ou le bois ; que l'artiste seul fait l'objet d'art et le fait comme bon lui semble? Cathédrale grandiose, élégant dressoir, assiette de Sèvres ou d'émail, candélabre servant à l'éclairage, statue inutile et superbe qui décore la galerie, sont des manifestations multiples d'un même art, infini dans ses expressions, un dans son essence.
L'art est un, comme la sève qui produit le bois, l'écorce, la feuille et les fleurs. Il est un, comme la source qui fait la goutte d'eau étincelant au soleil, le ruisseau qui court dans la prairie, la chute intelligente qui met l'usine en mouvement, et le torrent fameux qui étonne le monde de sa majestueuse inutilité.
Si l'art est un, s'il n'y a qu'un dieu, il ne doit y avoir qu'un temple.
La Société du Champ-de-Mars l'a compris; elle ouvre la porte à l'art dit industriel. La première enceinte est entamée et les occupants ne sont pas gens à lâcher la place ; soyez sûr qu'ils reviendront en nombre l'année prochaine et que la Bastille ne tiendra guère. C'est la Révolution qui commence.
Mais allons plus avant : Du moment que le polythéisme de l'art disparaît, que tous les artistes, ceux du ciseau, du burin, du pinceau, de la gouge, de l'aiguille
et du marteau, adorent le même dieu et desservent la même église ; du moment que la foi est une, le culte doit être un. D'où la conséquence qu'il faut unifier aussi l'enseignement.
La tâche est-elle impossible ? Un homme qui connaissait de longue main notre tempérament et les aptitudes de notre génie l'a essayé jadis ; il a réussi et, grâce à lui, la France a donné, pendant plus d'un siècle, le ton à l'Europe entière.
Le 6 juin 1662, Colbert achetait au nom du roi l'hôtel des Gobelins pour y installer, non seulement une manufacture de tapisseries, mais la Manufacture Royale des Meubles de la Couronne.
Le but de l'institution, clairement défini dans le préambule de l'édit de 1667, consistait à « rechercher les peintres de la plus grande réputation, des tapissiers, des sculpteurs, orphèvres, ébénistes et autres ouvriers plus habiles en toutes sortes d'arts et métiers, les loger, donner des appointements à chacun d'eux, et leur accorder divers privilèges et avantages ». Une « Académie de dessin d'après l'antique et le modèle vivant, dirigée par trois membres de l'Académie », était jointe à la Manufacture.
Soixante enfants devaient y être entretenus sous les ordres d'un « maître-peintre chargé de leur éducation et instruction, pour être ensuite distribués par le directeur et par lui mis en apprentissage chez les maîtres de chacun des arts et métiers, selon qu'il les jugerait propres et capables. Après six ans d'apprentissage et quatre ans de service, lesdits enfants passeraient maîtres de leur communauté. »
Dès l'origine, la Manufacture comptait des peintres
comme Van der Meulen, Baptiste Monnoyer et Fontenay; des sculpteurs comme Tuby et Goysevox; des ciseleurs comme Caffleri ; des mosaïstes venus de Florence, comme les Megliorini ; des ébénistes comme Domenico Cucci ; des brodeurs comme Balland et Fayette; des graveurs comme Audran et Sébastien Leclerc ; des orfèvres comme les de Villers et Alexis Loir; des serruriers, des décorateurs, des horlogers, des fondeurs, des tapissiers parmi les plus habiles et les plus renommés.
« C'est de la Manufacture royale des Gobelins que sont sortis, disait Savary en 1724, tant d'excellents ouvrages en tous genres, qui servent d'ornement à Versailles et à Marly, ces maisons royales qui feront toujours l'admiration des étrangers, et qui seront un des plus beaux monuments de la magnificence du puissant roi pour qui elles ont été bâties, meublées et embellies. C'est aussi dans cet hôtel que se sont instruits et perfectionnés tant d'habiles ouvriers qui, depuis son établissement, se sont répandus dans le royaume et surtout dans la capitale, où ils ont poussé les beaux-arts au point de ne plus guère faire envier ni regretter par les Français les admirables ouvrages des Grecs et des Romains. »
Il fallut la guerre, les embarras sans cesse croissants du Trésor royal, une succession d'administrateurs incapables, pour désorganiser ce noble établissement. La Révolution lui porta le coup de grâce : elle ferma l'Académie de dessin, licencia les derniers ouvriers, et ne conserva qu'un petit nombre de tapissiers.
La Manufacture des meubles de la Couronne avait vécu ; mais l'idée première était bonne en soi, franche-
ment nationale et faite à notre mesure; elle ne pouvait manquer d'être reprise tôt ou tard.
Le 26 nivôse an VIII (16 janvier 1800), un homme que Ton ne s'attend guère à rencontrer ici, François Talma, le grand tragédien, proposait au gouvernement d'établir une Ecole nationale des arts mécaniques dans V emplacement des Gobelins. La Révolution avait ruiné les ouvriers parisiens, surtout ceux qui s'occupaient des arts mécaniques, c'est-à-dire industriels, et le Directoire cherchait les moyens de leur donner du travail. C'est alors que Talma forma le projet de son école; il en prépara l'organisation technique avec le peintre-architecte Charles Moreau et le sculpteur Régnier, et présenta sa demande au ministre1.
Le pétitionnaire explique que « l'utile établissement qu'il propose n'est que l'exécution ou plutôt la perfection de celui que Colbert avait fondé à l'Hôtel des Gobelins ». Il a pour objet : «i° de procurer aux artistes et ouvriers célèbres qui sont sans travaux les moyens de faire subsister leur famille ; 20 d'employer ces mêmes artistes et ouvriers à l'enseignement des jeunes élèves, et de les mettre en état de porter dans leurs départements respectifs, après cinq années d'apprentissage, les talents qu'ils auront acquis dans l'Ecole nationale; 3° d'élever ainsi au plus haut degré de perfection tous les objets de luxe et d'utilité destinés à l'ameublement et à la décoration des bâtiments. »
« Ceux qui se livrent aux arts libéraux, dit-il encore, sont soutenus, encouragés, récompensés par TEtat; pourquoi n'accorderait-on pas à ceux qui s'attachent aux arts mécaniques une protection particulière, des