PAR VICTOR GAY
La vérité historique serait-elle une utopie, un Protée insaisissable, un mythe ? On serait tenté de le croire en voyant la peine que nous avons à nous mettre d'accord sur la vérité contemporaine, sur celle d'hier, celle d'aujourd'hui. Eh quoi! nous sommes des myopes, et nous avons la prétention de voir à travers les âges; l'actualité vivante, bruyante nous échappe, et nous espérons faire parler le cadavre du passé! Encore, si nous étions moins difficiles, si nous traitions le Moyen Age librement, à l'ancienne mode. Critique, caractère, couleur locale, nos pères n'en demandaient pas tant ; Méze ray se vantait de n'avoir jamais lu les anciens textes; l'abbé Velly faisait des à peu près élégants en histoire, comme les Précieuses en amour, Mignard en peinture, d'Ablancourt dans ses traductions; et les belles infidèles couraient le monde sans se préoccuper du reste.
Mais, un jour les yeux se sont ouverts : depuis deux siècles on faisait fausse route, la croyance historique était toute à refaire, c'est le mot d'Augustin Thierry plantant le drapeau de la nouvelle école. Tâche laborieuse et de longue haleine : il s'agissait de remonter enfin aux sources originales, de reprendre l'histoire dans ses fondations mêmes, de l'extraire scientifiquement de ses éléments natifs, les documents officiels et contemporains. Il fallait dresser le procès-verbal du passé sur des témoignages authentiques, écrits par des indifférents, froidement, sans passion et, par cela même, irrécusables ; en somme, se faire les notaires de l'histoire avant d'en être les écrivains.
Par bonheur, les premiers matériaux, réunis de longue main, étaient déjà rendus à pied d'œuvre. Car il ne faut pas l'oublier, si la critique historique est une science nouvelle dont nous sommes fiers, si nous voyons plus loin et plus clair que nos aïeux, c'est à nos aïeux mêmes que nous le devons. Bien avant nous, Du Cange avait publié ses recherches qui, vieilles de deux siècles, restent encore à la hauteur.de l'érudition moderne; Gaignières avait formé son recueil incomparable et dessiné nombre de monuments précieux pour l'histoire, aujourd'hui disparus. Peiresc, de La Mare, Sainte- Palaye, les Pères du Molinet, Mabillon, Montfaucon et leurs confrères les Bénédictins, une foule d'érudits et de collectionneurs obscurs ou renommés, à Paris et en province, avaient fouillé les vieilles archives, exhumé les anciens textes, copié les manuscrits en ruine, amassé les médailles, les inscriptions, les monuments de métal et de bois, de marbre et d'ivoire, oubliés ou perdus dans la poussière des greniers. « Il se réveille aujour-
d'hui, dit quelque part Noël Du Fail, beaucoup de choses qui ont été ignorées des anciens et, pour mieux dire, cache'es, carceluy qui est sur les épaules du géant voit plus loin que celui qui le porte. » Nos ancêtres ont déblayé le terrain, jeté les fondations et monté l'édifice sans avoir le temps de l'achever. Ils ont laissé à leurs petits-neveux l'honneur d'élever le dernier étage, d'où la vue embrasse les vastes étendues, explore les horizons et contemple d'un seul coup d'œil l'ensemble de l'histoire.
La nouvelle école s'est tout d'abord partagée en deux groupes principaux : les uns, ceux que Charles Blanc appelait, non sans une pointe de malice, les messieurs du document, se sont cantonnés dans les textes. Habiles à découvrir et à déchiffrer les manuscrits, les chroniques, les chartes, les inventaires, les titres officiels, amoureux de la preuve écrite, ils ont laissé au second plan l'œuvre elle-même, le monument; ce sont les érudits. Les autres, au contraire, les messieurs du monument, n'ont cherché que la preuve matérielle et tangible, façonnée de main d'homme, l'œuvre d'art, . l'ustensile de tous les jours. Ils se sont jetés à corps perdu dans la curiosité, ramassant les épaves, formant des cabinets et n'attachant qu'une importance secondaire au témoignage écrit, à la lettre; ce sont les collectionneurs. Tous les deux sont entrés dans Tintimité du passé par des portes différentes : les premiers, en lisant sa correspondance, ses livres, ses mémoires, ses papiers de famille, ses titres de propriété; les seconds, en s'asseyant à sa table, en se chauffant à sa cheminée, en se couchant dans son lit, en s'entourant de ses meubles, de ses tapisseries, de son atmosphère.
Entre ces deux programmes, entre les partisans de l'érudition pure et ceux de la curiosité à outrance, il y avait une place à prendre et quelques-uns l'ont choisie. Plus indépendants ou moins exclusifs que les autres, ils ont voulu connaître à la fois le document et le monument, compléter et contrôler le raisonnement par le flair, la science, par la curiosité; en somme, doubler le collectionneur par l'érudit. L'auteur du Glossaire archéologique est de ce nombre.
V. Gay s'est passionné de bonne heure pour l'archéologie; en 1 839, il suivait déjà les derniers cours d'Alexandre Lenoir. Élève de Labrouste, collaborateur de Viollet-le-Duc et de Lassus pour les premières restaurations de Notre-Dame, dessinateur habile et précis, il ne cessait de copier les monuments du Moyen Age pour lui-même et pour les autres, fournissant des planches aux grandes publications archéologiques et préparant d'avance sa provision de l'avenir. En même temps, le collectionneur montrait le bout de l'oreille : en 1848, quand il fut nommé architecte diocésain de Bourges, son recueil commençait à prendre tournure. Lors des premiers dragages de la Seine, il eut la bonne fortune d'acheter une série de plombs historiés, qu'il compléta plus tard en recueillant la meilleure partie de la collection Forgeais. Les acquisitions au jour le jour, quelques trouvailles heureuses, imprévues, augmentèrent successivement la collection. V. Gay avait l'avantage d'exploiter un sol peu fréquenté par la concurrence; nos grands amateurs sont des délicats et des blasés qui n'admettent dans leurs galeries que les chefs-d'œuvre de l'art, les morceaux parfaits, exceptionnels, d'une conservation irréprochable ; pour
les avoir, ils sont prêts à tous les sacrifices. L'autre cherchait de préférence la menue curiosité, pourvu qu'elle eût un sens historique, le fragment, le débris significatif, le renseignement, la note; il s'accommodait des miettes de l'histoire, laissant aux grands seigneurs la table luxueuse et les régals de prince. Commencée sans tapage, continuée sans relâche et dirigée vers le même but par un esprit tenace, patient, convaincu, la collection ne devait pas tarder à se faire une place unique et très personnelle dans la curiosité parisienne.
Mais V. Gay n'entendait pas en rester là. Depuis longtemps, il avait le projet d'entreprendre une encyclopédie du Moyen Age dans une forme nouvelle, un répertoire alphabétique de textes et de monuments originaux, une sorte de Du Cange illustré. C'était l'idée de M. de Laborde; dans la préface de son excellent Glossaire [Notice des émaux du Louvre, 2e partie, 1 853), le savant conservateur explique que ce livre est le fragment d'un grand dictionnaire qui le préoccupait depuis de longues années, et dont il développe le but et le plan, « fondé sur la citation complète des textes et sur la reproduction exacte des monuments. » Ce di ctionnaire n'a jamais paru et le petit glossaire, destiné « à l'usage surtout des visiteurs du Louvre », laisse malheureusement de côté une foule d'industries dont les échantillons ne sont point représentés dans les salles du musée; déplus, il ne donne aucun dessin.
Vers la même époque ( 1 858), M. Viollet-le-Duc, reprenant à sa manière le projet de M. de Laborde, commençait la publication de son Dictionnaire du mobilier.
V. Gay comprenait son rôle d'une façon plus effacée, moins personnelle si l'on veut, mais plus positive, plus scientifique. Donner au public un dictionnaire où chaque article présenterait, d'une part, l'image fidèle du monument original, de l'autre, les textes authentiques et contemporains, — images et textes s'expliquant et se prouvant l'un par l'autre; — ajouter un commentaire bref, substantiel, ne disant que juste le nécessaire; en un mot, disparaître autant que possible pour laisser le passé lui-même raconter son histoire; le programme était arrêté d'avance, il s'agissait de le mener jusqu'au bout. Gay se remit en campagne, parcourant la France, explorant les archives, les bibliothèques, les collections publiques et privées, complétant ses dessins, recueillant ses notes, transcrivant chaque document avec sa date, son orthographe, dans sa vieille langue française, anglaise, espagnole, italienne ou latine. Et, le moment venu de rentrer sa récolte, après vingt ans de fouilles patientes, minutieuses, l'infatigable chercheur avait amassé pour son dictionnaire plus de deux mille dessins et de trente mille textes.
Tel est le vaste recueil, l'œuvre de bénédictin que Victor Gay se proposait de mener jusqu'au bout. Les premiers fascicules parurent en 1882. Chaque article est accompagné d'une notice en quelques lignes sommaires, évitant autant que possible les conjectures et les théories personnelles pour laisser la parole aux preuves. Celles-ci se composent : i° d'une ou de plusieurs vignettes claires, lisibles, à la façon de Violletle-Duc; 20 de textes rangés par ordre de date. Les vignettes, dessinées par l'auteur, reproduisent les monuments originaux choisis dans sa collection particulière,
dans les musées publics et dans les cabinets d'amateur. Gay emprunte le moins qu'il peut aux manuscrits, et il a raison : le naturalisme du Moyen Age n'exclut pas Fimagination du maître et l'influence de l'école; nos vieux enlumineurs sont des artistes très indépendants, qui prennent à l'occasion leurs modèles en dehors de la réalité et la traduisent librement. Leurs indications sont précieuses, mais à condition de les accepter avec réserve et de ne s'en servir qu'à défaut de renseignements plus précis.
Vignettes et textes sont choisis avec soin, distribués avec savoir et à-propos; l'érudition sûre, discrète, parle peu d'elle-même pour laisser bavarder les documents. Rien de plus aride à première vue, rien de plus attrayant pour qui sait regarder et lire. Ainsi racontée, l'histoire prend un relief extraordinaire, un accent de vérité saisissant. V. Gay aime passionnément le Moyen Age, mais il l'aime et veut le montrer tel qu'il est, avec ses contrastes, son luxe et sa misère, sa crédulité et son bon sens, sa vie nomade et ses mœurs de coin du feu ; la robe de drap d'or traînant sur le sol jonché de paille; l'artiste peignant les coffres et le maçon bâtissant les cathédrales ; la foi vive et la caricature faisant bon ménage à l'église ; la rue mal entretenue, la maison haute et sombre, mais partout le pittoresque, la couleur, la sève qui déborde, les âmes fières et libres; car ces gens croyaient bien avoir une âme, ils étaient si en retard !
Le Glossaire s'arrête à la lettre G.-V. Gay est mort en 1887, après une longue et douloureuse maladie, laissant son travail inachevé.
Cétait une figure de l'ancien temps; comme Montaigne, il pouvait dire : « Mon monde est failly, je suis tout du passé. » La tête énergique et pensive, la longue chevelure romantique, l'allure robuste et carrée gardaient je ne sais quelle empreinte éloignée des vieux maîtres du Moyen Age ; il avait leur sens droit et ferme, leur patience indomptable au travail, leur foi vigoureuse. A le voir parmi ses livres ou dans son atelier, maniant tour à tour la plume ou le marteau, on songeait au moine Théophile.
J'avais rendu compte1 des premiers fascicules du Glossaire ; à cette occasion il m'adressa l'histoire de sa vie, une vie simple, silencieuse et vouée au travail, « cette autre maladie dont il désespérait de jamais guérir ». « Soyez sobre de renseignements, me disait-il; j'ai toujours peu aimé à faire parler de moi; c'est une habitude de famille. J'aimerais que l'auteur s'effaçât derrière son ouvrage. »
Il était né à Paris en 1820; il fit ses études au collège Saint-Louis avec son frère aîné, qui devint plus tard évêque d'Anthédon et l'auxiliaire du cardinal Pie. Au sortir du collège, sa vocation était décidée : à dixneuf ans, il suivait déjà les cours d'archéologie fran-