‹ Études sur l'Astrée et sur Honoré d'UrféChapitre 14 sur 16 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Histoire de V Astrée.

\2Astrée a eu, dés la première moitié du XVII® siècle, une influence si grande et si durable sur la société française, qu’on peut affirmer sans exagération que ce livre a modifié profondément les relations des diversesi classes de la société, régularisé les moeurs et les habitudes, et créé, pour ainsi dire, la politesse et l’urbanité de notre nation. Un des effets les plus remarquables de ce roman fut de rapprocher les ’ hommes de lettres de la haute société et même de la cour. Les grands seigneurs n’exigèrent plus de preuves de noblesse de la part de ceux qu’ils admettaient dans leurs salons. Les seules conditions exigées pour prétendre à cet honneur furent la pratique de ces vertus douces et délicates qui éclairent le roman de Y Astrée d’une lumière si calme et si pure, et la connaissance de ces formules d’une politesse exquise, dont les bergers du Lignon et les chevaliers de Marcilly devinrent les gracieux modèles. Voyons d’abord l’état des mœurs et de la société lorsque Honoré d’Urfé commença la publication de son roman ; nous comprendrons mieux la puissante et salutaire influence de ce livre.^

Les désordres de la cour sous le règne des derniers Valois avaient donné à la noblesse française l’exemple d’une profonde immoralité. Les aventures de la reine Marguerite et les galanteries de Henri IV n’étaient pas faites pour ramener dans cette société corrompue la décence et la vertu qui en avaient été bannies. Ce fut dans ces circonstances, l’année même du second mariage de Henri IV avec Marie de Médicis, que Catherine (le Vivonne s’unit à Charles d’Angennes, marquis de Rambouillet. Cette jeune femme, belle, bonne et spirituelle, fuyant le spectacle odieux de la corruption de la cour, se retira dans sa maison pour y vivre entourée d’une société choisie, élégante, vertueuse. Les premiers habitués de l’hôtel de Rambouillet furent Gombault , Vaugelas , Malherbe et Racan. La conversation sur des sujets nobles et décents était le plaisir le plus doux de cette société d’élite. Les habitués étaient unis entre eux par une affectueuse intimité qui accordait heureusement la familiarité et les convenances. La maîtresse de la maison y régnait sous le nom d’Arthenice, anagramme du nom de Catherine, inventé par Malherbe.

Quelques critiques moroses ont fait un crime à la marquise de Rambouillet d’avoir consenti à ce changement de nom. Si elle avait été galante et infidèle à son mari ; si elle s’était fait un nom par les désordres de sa conduite ; si elle s’était

lancée avec fureur dans les intrigues politiques , on aurait à peine trouvé là de quoi la blâmer; on aurait loué ses grâces, son esprit, son amabilité. Mais elle avait changé de nom , ne fallaitil pas la couvrir de ridicule , et faire à Molière l’outrage de croire qu’il avait eu en vue cette femme célèbre , quand il avait parlé de Cathos et de Madelon dans les Précieuses ridicules ? Yh quoi ! une femme pleine de grâces et de vertus arrête, par son exemple et par l’empire qu’elle exerce autour d’elle, ce débordement de mœurs au milieu duquel avaient fait naufrage les vertus de la famille, et même les vertus sociales ; et au lieu de lui savoir gré de l’immense bienfait dont elle est la source, vous ne voyez dans sa vie que le ridicule d’un changement de nom , dont elle n’est pas même responsable! Vous vous indignez que des poètes aient pensé que le nom d’Arthénice était plus harmonieux , plus noble que celui de Catherine! Mais la Fontaine n’a-t-il pas donné le nom de Sylvie à madame Fouquet ! Boileau , Racine, Voltaire lui-même n’ont-ils pas donné des noms du Parnasse aux femmes qu’ils ont chantées !

Soyons plus justes et plus reconnaissants.

N’oublions pas que c’est du salon de l’hôtel de Rambouillet que sortit, comme une heureuse exception au milieu d’un siècle perverti, une société nouvelle qui devait remettre en honneur les principes de la morale depuis longtemps

méconnu» , et ces rapports fie bienveillance et (l'affection qui s'établissent entre les deux sexes, sans faire rougir la modestie. L’amour brutal , effronté, du siècle précédent céda vite la place à un sentiment plus noble et plus moral. Honoré rl’Urfé comprit cette heureuse réforme commencée a i'Iifjtel de Raraboniliet , et il voulut s’associer a cette œuvre si honorable par la publication d'un roman, où le sentiment de l’amour serait presque élevé à la dignité de la vertu. La première et la seconde partie de XAstrre pani- , rent en 1610, dédiées au roi Henri IV (i). Jamais ^ livre ne fut accueilli avec plus de faveur, on pourrait dire plus d’enthousiasme. Henri IV en faisait sa lecture favorite. Iæ succès des premières parties fut si grand, si universel, qu’il fallut en multiplier les éditions. La cour, bien qu’elle

( I ) Un rapporte généralement la publication de la »ecoiide partie de \' Astrée à l’année 1616. C’est une erreur que M. Bernard a le premier soupçonnée avec sa sagacité ordinaire. La bibliothèque publique de Marseille possède un exemplaire de la seconde partie, imprimée en 1610 chez Toiis.saint du Bray. C’est un volume in-8°, dans un état déplorable , en tète duquel se trouve la dédicace à Henri IV, et une lettre de l’auteur au berger Céladon. Cette date me porte à croire que la première partie avait été publiée avant l'année iGio, ce qui s’accorderait d’ailleurs avec le passage des Mémoires de Bassompierre, où il est dit que Henri IV, eu iG(><), pendant une attaipie de goutte, se faisait lire \’ Asnée.

ne pût guère comprendre l’amour platonique , | suivit l’entraînement général , et les hommes de lettres proclamèrent à l’envi Honoré d’ürfé un des plus beaux esprits qui eussent jamais paru. Il serait trop long d’énumérer les auteurs du xvii* et du XVIII® siècle qui ont fait l’éloge de X.'tstréc. «Cet ouvrage, dit Huet, fut reçu du public avec un applaudissement infini , et principalement de ceux qui se distinguaient par la politesse et par la beauté de l’esprit. » « J’étais presque enfant, quand je lus ce roman la première fois, et j’en fus si pénétré, que j’évitais depuis de le rencontrer et de l’ouvrir, craignant de me trouver forcé de le relire, par le plaisir que j’y prévoyais, comme par une espèce d’enchantement (i). » Boileau y reconnaît « une narration également vive et fleurie, des fictions Irès-ingénieu-sés, des caractères aussi finement imaginés

qu’agréablement variés et bien suivis Il fut

fort en estime, même des gens du goi’it le plus exquis (2). » La Fontaine, qui a tiré de \ Àstrée un assez mauvais opéra, mis en musique par Colasse, lisait ce roman avec prédilection, et disait, dans une charmante ballade;

Non que monsieur d’Urfé n’ait fait une œuvre e.\qiiise;

(1) I.cltie de M. Huet à Mlle de .Seudérv, Imichanl Honoré d’Urfé el Diane de Châieaninorand.

^9.) Diseours snrli’s héros de roman.

Étant petit garçon je lisoia son roman.

Et je le lis encore ayant la barbe grise (i ).

Ce n’était pas seulement auprès des hommes de goût et d’esprit que \ Astrée avait trouvé un accueil si empressé. IjSl multitude et même les étrangers rendaient hommage au mérite d’Honoré d’Urfé. Nous avons déjà parlé, dans la partie biographique de notre travail, de la fameuse lettre adressée à Honoré par vingt-neuf princes ou princesses et dix-neuf grands seigneurs ou dames d’Allemagne, qui, ayant pris les noms des personnages de V Astrée , avaient formé , sous le nom d! Académie des vrais amants, une réunion pastorale à l’imitation de celles de ce roman. Nous trouvons aussi, dans les Historiettes AeTaWemant des Réaux , un passage curieux qui prouve com-

(i) Dora Rivet mettait une grande différence entre VJstrée et les romans français du moyen âge. Voici comment il s’exprime: « Que contiennent-ils en effet ces romans? Des fables, des sornettes, des faits controuvés , des aventures purement imaginaires, où souvent on n’a gardé ni ordre ni vraisemblance, surtout s’il s'agit de nos vieux romans, qui ont précédé lAs/ree de M. d’Urfé. De façon , remarque judicieusement Amyot, dans sa préface sur la traduction d’Héliodore, qu’on les prendroit pour les songes de quelque maladeen délire, plutôt que pour des inventions d’un homme sensé et judicieux. «

[Histoire littéraire de la France, tome IX , État des lettres en France, xii' siècle (article de doin Rivet), p, ig.'

bien, quarante ans après son apparition, X'Astrée occupait encore les esprits: « Dans la société du cardinal de Retz , on se divertissoit à s’écrire des questions sur X'Astrée , et qui ne répondoit pas bien payoit pour chaque faute une paire de ^ gants de frangipane. On envoyoit sur un papier deux ou trois questions à une personne, par exemple à quelle main étoit Bonlieu, au sortir du pont de la Bouteresse, et autres questions, soit pour l’histoire, soit pour la géographie, pour prouver qu’on savoit bien son Astrée. Il y eut tant de paires de gants perdues de part et d’autre, que quand on vint à compter, car on raarquoit soigneusement, il se trouvoit qu’on ne se devoit quasi rien. D’Ecquevilly prit un autre parti. Il alla lire V Astrée chez d’Urfé luimême, et, à mesure qu’il avoit lu, il se fesoit mener dans les lieux où chaque aventure étoit arrivée. »

Fontenelle, qui trouvait que les bergers de X’Astrée étaient des sophistes trop pointilleux^ réflexion assez singulière de la part d’un poète qui n’a jamais eu le sentiment des grâces naïves de la pastorale; Fontenelle, dis-je, a composé en l’honneur de X'Astrée quelques vers élégants qui ne seront pas déplacés en cet endroit :

Quand je lis d’Amadis les faits inimitables ,

Tant de châteaux, forces , de géants pourfendus ,

De chevaliers occis, d’enchanteurs confondus.

Je n’ai point de regret que ce soit là des fables.

Mais quand je lis YAstrée, où, dans un doux re|>os , L’amour occupe seul de plus charmauts héros,

Où l’amour seul de leurs destins décide,

Où la sagesse même a l’air si peu rigide.

Qu’on trouve de l’amour un zélé partisan Jusque dans Adamas, le souverain druide ,

Dieux! que je suis fâché que ce soit un roman !

J’irois vous habiter, agréable contrée ,

Où je croirois que les esprits Et de Céladon et d’Astrée Iroient encore errants, des mêmes feux épris;

\ Où le charme secret que produit leur présence

\ Feroit sentir à tous les cœurs

N Le mépris des vaines grandeurs

V Et les plaisirs de l’innocence!

O rives du Lignon ! ô plaines du Forez!

Lieux consacrés aux amours les plus tendres, Montbrison, Marcilly , noms toujours pleins d’attraits, Que n’étes-vous peuplés d’Hylas et de Sylvandres !

Mais pour nous consoler de ne les trouver pas,

Ces Sylvandres et ces Hylas ,

Remplissons nos esprits de ces douces chimères, Faisons*noiis des bergers propres à nous charmer.

Et puisque dans les champs nous voudrions aimer. Faisons-nous aussi des bergères.

La Harpe disait qu’il n’avait jamais pu achever la lecture de XAstrée. Cette déclaration fait aussi peu d’honneur à son goût qu’à son courage. L’auteur de la Noui’elle Héloïse, si bon juge en pareille matière, en faisait encore ses délices, quelques années avant sa mort, et au moment où il

se^ sentait le plus accablé d’ennuis. Nous concevons ce goût, cette passion qu’inspire la lecture de ce roman, une fois qu’on a commencé à faire la. connaissance des principaux personnages. Il y règne partout un intérêt réel, qui n’est pas seulement produit par les satisfactions de l’esprit, mais qui vient en partie des nobles jouissances du cœur. On se sent devenir meilleur en lisant V Astrée, et on éprouve pour tout ce qui nous entoure une bienveillance générale, qui est une des marques les plus sûres de la vertu et de la paix de l’âme. Aussi ne sommes-nous pas étonnés que l’évêque de Mâcon, Lingendes, ait dit que les trois livres qu’il aimait le mieux étaient la Bible, Érasme, et Y Astrée. Nous avons déjà vu la haute estime qu’avaient de ce roman le saint évêque deGenève , François de Sales, et Camus, évêque de Belley. Les détails un peu libres que l’on trouve dans \ Astrée sont amplement rachetés par l’honnêteté qui y règne presque partout.

Un livre si souvent loué par les hommes qui font le plus d’honneur aux lettres françaises, ne pouvait manquer de laisser une trace profonde dans la société, et d’obtenir un de ces succès populaires qui, de main en main, font parvenir un ouvrage jusqu’aux provinces les plus reculées. lÀ Astrée eut un pareil honneur. Répandue dans toutes les parties de la France, elle aida partout à la réforme des mœurs, et à la diffusion de cette noble politesse qu’elle avait contribué à faire

adopter à Paris. IVIais on vit alors ce qu’on a pu remarquer bien souvent. La province exagéra le bien et tomba clans le ridicule. Au lieu des précieuses véri ta blés q ui fréquentaient l’hôtel de Rambouillet, on vit naître les précieuses ridicules, qui substituèrent au bon goût et à l’urbanité de la société polie les travers et l’affectation d’un style alambiqué et d’une conversation extravagante. Il importe de bien distinguer ces deux espèces de précieuses, ainsi que l’a fait avec beaucoup de goût et de savoir M. Bcederer, dans ses Mémoires pour servir à l’histoire de la société polie en France. On ne s’imaginera plus alors que Molière ait voulu , ainsi que l’ont avancé presque tous les biographes, jouer l’hôtel de Rambouillet dans sa comédie des Précieuses ridicules. En effet, la première représentation de cette comédie à Paris n’eut lieu que onze ans après le mariage de Julie d’Angennes avec M. de Montausier, qui l’emmena dans son gouvernement de l’Angoumois, et par conséquent onze ans après que le salon de Rambouillet, ayant perdu son plus bel éclat, ne fut plus fréquenté que par un petit nombre d’amis restés fidèles à la marquise sa mère. On vit alors s’ouvrir quelques salons, dans lesquels les traditions de l’hôtel de Rambouillet, conservées un moment, s’effacèrent peu à peu et finirent par disparaître. Les principaux furent ceux des hôtels d’Estrées et de Richelieu. En même temps, les précieuses, grandes et petites.

ainsi que les précieuses ridicules, qui ne sont autre chose que les Pecques ou Pécores provinciales, commencèrent à mettre en honneur les alcôves, les réduits, les ruelles. Le goût et la politesse de l’hôtel de Rambouillet ne furent bientôt plus qu’une tradition conservée dans la société peu nombreuse qui continuait à voir la célèbre Artbenice, accablée alors de vieillesse et de chagrins. Mais l’exemple, parti de cet illustre salon, ne devait pas se perdre au milieu des ridicules d’une imitation outrée. D’un côté, la cour, devenue plus décente au début d’un règne qui avait déjà tant de grandeur et tant de gloire; de l’autre, la bourgeoisie s’élevant peu à peu à la hauteur de la société élégante et polie, finirent par établir un certain niveau de bon goût et d’urbanité, auquel atteignit enfin la majorité de la nation.

Mais à quelle école s’étaieut formées ces précieuses ridicules, ces pecques provinciales, dont Molière a fouetté les ridicules avec tant de vigueur? Elles s’étaient formées à l’école de ces romans ridicules qui furent composés à l’imitation de \ Astréc. Les plus beaux ouvrages se dénaturent et se perdent entre les mains des imitateurs, qui ne voient jamais dans un livre que ce qu’il y a d’exagéré et de blâmable. V Astréc a eu le malheur de faire école. I^a Calprenède, Gombervüle, et mademoiselle de Scudéri, devinrent les auteurs favoris des précieuses ridicules. La Cléopâtre du premier, le Volcxamlre du secoml,

pTP^ntent défauts qu'on peut reprocher » X sans reproduire ce qui en fait le mérite et rintérèt. Le Polpxandrey par eremple, dans lequel Gombemlle se félicitait de n'avoir jamais employé le mot car, quoiqu’on l'v ait trouvé jusqu’à trois fois, le Poleiandre, dis-je, se compose d’un tissu efintrigues tellement embrouillées, qu’il est impossible de s’y reconnaître. Les romans de mademoiselle de Scudéri, Ibrahim, Artamène ou le Grand Cjrus, Clélie, Almaldde, sans mériter les éloges outrés que leur ont accordés Huet, Godeau, Mascaron et Flécbier, ont cependant plus de valeur réelle. I>e stvle en est ingénieux et pur; la morale irréprocbable, malgré toute la fadeur de la carte du Tendre; et le voile transparent sous lequel on découvre aisément les événements contemporains et les personnages les plus distingués de l’époque, donne à ces romans un intérêt qui peut faire sur- ' monter l’ennui d’une si longue lecture. Ces histoires nous paraissent aujourd’hui d’une longueurinsupportable; mais si nous nous reportons au temps où ils furent écrits, si nous étudions la société pour laquelle ils furent faits, nous serons peut-être «le l’avis de madame de Genlis, dont nous allons rapporter les paroles : « U y avait alors

peu de spectacles Peu d’auteurs écrivaient, et

par conséquent les nouveautés étaient rares.

I.CS femmes menaient un genre de vie réglé, sédentaire; au lieu de chanter, de jouer d«*s ins-

truments, de préparer et de donner des concerts, elles passaient une grande partie de leurs journées à leurs métiers, occupées à broder ou à faire de la tapisserie : pendant ce temps une demoiselle de compagnie lisait tout haut Quand les

Femmes entreprenaient, comme une chose fort simple, de remeubler à neuf, de leurs mains, une grande maison ou un vaste château, les longues lectures ne les effrayaient pas. Ces éternelles conversations, qui, dans les ouvrages de mademoiselle de Scudéri, suspendant la marche du roman, nous paraissent insoutenables, étaient loin de déplaire. On avait alors le goût des entretiens ingénieux etsolides, non-seulement à l’hôtel deRambouillet, mais à la cour, chez Madame, chez mademoiselle de Mon tpensier, chez la duchesse de Longueville, chez mesdames de la Fayette, de Sévigné, de Coulanges, de la Sablière, chez le duc de la Rochefoucauld, et dans toutes les maisons où se rassemblaient les gens d’esprit (i).«

Ainsi nous trouvons dans le xvii' siècle deux écoles distinctes de la .société élégante et polie. La première, la seule louable, part de l’hôtel de Rambouillet, et se résume dans ÏAstrée, qui en est pour ainsi dire le manifeste. La seconde, née de la lecture des romans de Goinberville et de

(i) De l’influence îles femmes surin littérature frnnr.oise. Paris, i8ii, t I, |> i-tii, in-i/..

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la Calprenède, anime les réduits, les alcôves, les ruelles des précieuses. Mademoiselle de Scudéri, élevée dans les salons de l’hôtel de Rambouillet, à côté de Julie d’Angennes, qui avait à peu prés le même âge qu’elle, appartient à la première par la dignité des manières et la délicatesse des sentiments; elle se rapproche de la seconde par l’affectation d’un style trop raffiné, et le choix étrange des personnages, qui descendent des hauteurs de l’histoire, pour devenir citoyens du pays de Tendre, et soupirer éternellement après l’amour de quelque Mandane dédaigneuse. Nous mettons donc mademoiselle de Scudéri bien au-dessus de Gomberville, de la Calprenède, de la Serre et de tous ceux qui suivirent leurs traces, jusqu’au jour où madame la Fayette vint rendre au roman son naturel et ses grâces faciles. Nous ne l’appellerons pas Sapho; mais quand nous aurons lu quelques vers gracieux échappés à sa plume, et surtout ceux qu’elle fit sur la prison du prince de Condé, nous consentirons à l’admettre dans la troupe nombreuse des dixièmes muses.

Nous avons dit que \ Astrée avait fourni une matière inépuisable aux poètes dramatiques de la première moitié du xvu® siècle. Il serait inutile de présenter une liste complète de toutes les pastorales et tragi-comédies dont le sujet a été pris dans le roman d’Honoré d’Urfé. Nous nous contenterons d’indiquer les principales. Les aventures d’Astrée et de Céladon lurent r(q)ré.seutées eu

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I sous la forme d’une tragi-comédie pasto-

rale, composée par le sieur de Ra) ssiguier, poète médiocre natif d’Albi, qui donna plus tard, en 1 635 , une autre pastorale imitée de XAstrée, sous le nom de Céliclée ou la Générosité d amour. On sait que la Fontaine essaya sans beaucoup de succès de faire une tragédie lyrique de l’action principale de X.Aslréc. Mayret développa deux épisodes intéressants dans ses deux pastorales intitulées Chriséide et Arirnnnl, et Sihanire ou la Morte vive, dont nous avons déjà longuement parlé. Le secrétaire et le continuateur d’IIonoré d’ürfé, Baltbazar Baro, fit de l’histoire de Célinde, un poème héroïque en cinq actes et en prose, qui fut représenté en 1629. Deux des héroïnes les plus intéressantes de notre roman inspirèrent à Jean Auvray les pièces de Madonthe et de Dorinde, dont la première seule fut représentée. Maréchal, avocat au parlement , s’empara sans aucun succès du caractère si aimable d’Hvlas, et en fit une pastorale sous le nom de \ Inconstance dllylas. Pichou ne fut pas plus heureux en mettant sur la scène les aventures de Rosiléon.

Nous terminerons cette liste déjà trop longue par le nom de Scudéri, qui n’a pas dédaigné d’emprunter à XAstrée deux pièces qui eurent un assez grand succès, Lygdamon et Lydias ou la tesse/nhlance, et Eudoxe. C’est dans la préface de la première que Scudéri, alors au début de sa carrière poétique, s’adresse au lecteur avec ces

faroiiK cavalières qui ne l’ont jamais quitté. «Tu couleras aisément, lui dit-il, par-dessus les fautes que je n’ai point remarquées, si tu daignes apprendre qu’on m’a vu employer la plus longue partie du peu d’âge que j’ai, à voir la plus belle et la plus grande cour de l’Europe; et que j’ai passé plus d’années parmi les armes, que d’heures dans mon cabinet, et usé beaucoup plus de mèches en arquebuse qu’en chandelle : de sorte que je srais mieux ranger les soldats que les paroles, et mieux quarrer les bataillons que les périodes (i). » Scudéri se montra plus tard un peu plus modeste, ce que nous pouvons remarquer, seulement pour la rareté. Voici comment il s’exprime sur le succès de Lygdamon : « Si les applaudissements et les acclamations universelles sont des marques infaillibles de la bonté des poèmes, j’ai droit de croire que les miens ne sont pas mauvais. Ljgdamon, que je fis en sortant du régiment des gardes, et dans ma première jeunesse, eut un succès qui surpassa mes espérances, aussi bien que son mérite. Toute la cour le vit trois fois de suite à Fontainebleau; et soit qu’elle excusât les fautes d’un soldat, soit qu’elle mît ces fautes au nombre des péchés agréables, il est certain que ses pointes touchèrent cent il-

(i) Cité parles frères Parfait, Histoire du Théâtre Jranenis , t. IV, p. /,S3.

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lustres cœurs, et que chacun loua beaucoup une chose qui était peu digne de rèire (i). »

La vogue dont jouit le roman de \ Asirée fut telle, que les pièces dont il fournit le sujet, formèrent le genre le plus en crédit et le plus à la mode dans la première moitié du xvii' siècle. « Pendant près de quarante ans, dit Segrais, on a tiré presque tous les sujets des pièces de théâtre de VAstrée, et les poètes se contentoient ordinairement de mettre en vers ce que M. d’Urfé y fait dire aux personnages de son roman. Ces pièces-là s’appeloient des pastorales, auxquelles les comédies succédèrent. J’ay connu une dame qui ne pouvoit s’empêcher d’appeler les comédies des pastorales, longtemps après qu’il n’en étoit plus question (u). »

Dans le xviii' siècle, l’abbé Souchay , qui s’est fait connaître par quelques ouvrages estimables, publia une édition de VAstrée, dans la préface de laquelle il se vantait d’avoir abrégé quelques conversations trop longues, et par conséquent ennuyeuses, et d’avoir retouché V expression dans les endroits où il avait jugé qu’elle en avait besoin. Etrange aveuglement d’un homme de goût, sacrifiant aux désirs frivoles de son siècle un des monuments les plus curieux de notre ancienne

(i) .Scmlcri , Pivfiicc d’ Arminius.

i'i] Sff;r(ii.siii//n , , i7>ïi, in-8", |». i//).

littérature ! L’abbé Souchay ne comprit pas qu’il enlevait à \ A strée ses plus belles fleurs; ces conversations érudites et polies qui forment la substance du livre, et ce style à la fois savant et facile, qui nous charme encore aujourd’hui.

Nous ne savons, pour notre compte, aucun gré à l’abbé Souchay de la peine qu’il a prise de rendre, ainsi qti’il s’en flatte, la lecture de YAstrée plus agréable au public. Nous avons voulu lire cette œuvre ainsi défigurée. Mais notre courage opiniâtre n’a pu aller au delà du troisième des dix volumes de l’édition de i733< tandis que nous avons lu deux fois de suite le véritable rœ man d’Honoré d’Urfé, sans éprouver d’autre ennui que celui de le voir finir trop tôt.

Il ne nous reste plus, pour compléter les études que nous venons de faire sur Honoré d’Urfé, qu’à fixer la place qu’il occupe dans notre littérature.

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CONCLUSION

CONCLUSION

Dans la première partie de ces Etudes, nous avons raconté les principaux événements politiques et littéraires de la vie d’Honoré d’Urfé. Mettant à profit les travaux de Moréri et de l’abbé d’Artigny, qui avaient commencé à faire justice de ce qu’il y avait de faux et de romanesque dans la biographie de notre auteur, et nous aidant surtout du livre estimable que M. Bernard a consacré à la famille d’Urfé, nous avons présenté un tableau fidèle de cette vie aventureuse, tourmentée d’abord par les guerres civiles, et attristée ensuite par des infortunes domestiques. Nous avons eu soin surtout de rattacher l’histoire des ouvrages d’Honoré d’ürfé aux événements qui lui en inspirèrent l’idée. Cette première partie de notre travail n’enrichit guère notre histoire littéraire de résultats nouveaux ou de découverte.s curieuses. Toute notre ambition a été de présen-

seiiter les faits dans iin ordre meilleur qu’on ne l’avait fait jusqu’à présent. Nous avons cependant mis en lumière quelques points obscurs, et rectifié quelques erreurs de détail qui ont pu échapper à l’attention des biographes, sans qu’on puisse pour cela les accuser de négligence ou de mauvaise foi.

Dans la seconde partie, nous avons examiné les œuvres diverses d’Honoré d’ürfé; et tout en reconnaissant que certaines productions de l’auteur de XAstrée. méritaient le profond oubli dans lequel elles sont tombées, nous avons essayé de réclamer, sinon un peu de gloire, au moins un peu d’estime pour quelques-uns de ses ouvrages, dont on ne parle plus aujourd’hui, et qui sont dignes cependant d’être connus. Nous serions heureux surtout d’avoir appelé sur les Épistres morales d’Honoré d’ürfé l’attention de tous ceux qui s’intéressent à l’histoire de notre langue et de notre littérature. D’ailleurs, nos prétentions à cet égard sont assez modestes. Nous nous contentons de supplier ceux qui ont assez de patience pour lire Charron, de sacrifier à la lecture des Épistres morales celle de quelques pages de la Sagesse. Elles y trouveront plus de profit et moins d’ennui.

Nous avons étudié ensuite dans les plus grand.s détails le célèbre roman de \' Aslrèe. Après avoir présenté l’analyse de l’action principale , afin de donner une idée de ce livre à ceux qui n’ont

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plus le temps de le lire, nous avons examiné, dans ce roman, les épisodes, les caractères, le style. Nous avons tâché d’en faire ressortir la yaleur morale, et d’apprécier l’influence qu’il a eue sur les lettres et sur les mœurs pendant tout le xvii® siècle. Nous avons enfin voulu nous expliquer les singulières destinées d’un ouvrage qui, après avoir rempli tout un siècle du bruit de sa glorieuse renommée, et donné à la société polie ses distractions les plus nobles et les plus honnêtes, tombe tout à coup dans un profond discrédit, et ne conserve plus que de rares admirateurs, assez puissants pour le faire admirer sur parole, mais non pour le faire lire.

Il ne nous reste plus maintenant qu’à tirer les conclusions de ces Études, et à réclamer pour Honoré d’Urfé un peu plus de justice qu’on ne lui en accorde aujourd’hui. Ses contemporains ont loué outre mesure en lui le poète et le prosateur, et ils ont placé son nom à côté des noms les plus illustres. Est-ce une raison suffisante pour que nous devions appeler de ce jugement , et condamner à un oubli éternel la mémoire d’un écrivain dont le plus grand tort est d’avoir été trop vanté de son temps? Nous ne le pensons pas. L’histoire n’est ni partiale, ni exclusive, ni injuste ; et si le siècle d’Honoré d’Urfé a eu pour ses écrits un enthousiasme qu’ils sont loin de justifier, le nôtre ne poussera pas l’indifférence jusqu’à l’injustice, en lui refusant

la petite place qu’il mérite Hans notre histoire littéraire.

Voilà donc quel a été l’objet de notre travail. Il nous a paru qu'Honoré d’TJrfé avait été injustement dépossédé^ an moins d’une certaine partie de sa gloire, et nous avons voulu essayer de la lui rendre. Au reste, ce que nous réclamons pour lui, on nous l’accordera sans doute. Peut-on refuser une obole à celui qui a été dépouillé d’un grand héritage?

Honoré d’Urfé peut être considéré comme poète, comme moraliste, comme romancier. Voici comment nous apprécions son mérite sons ce triple rapport. Nous en ferons l’objet de trois paragraphes distincts.

S I. — Honore d’L'rfé poète.

îNous souscrivons bien volontiers à l’arrêt sévère, mais juste, que Malherbe a prononcé contre les poésies d’Honoré d’Ürfé. Nous pensons qtie les vers de notre auteur, bien mieux encore que ceux de Desportes, auraient mérité l’outrageante comparaison qui alluma la colère de Régnier, et lui inspira une éloquente satire. En effet. Honoré d’Ürfé, comme tous les poètes sortis de l’école de Ronsard , confond l’emphase avec la grandeur, l’affectation avec la grâce et le naturel. Ses vers, assez harmonieux quelquefois, sont le plus souvent hérissés de constructions forcées et d’expressions bizarres. Une érudition

inopportuoe. c-t F^ectatioB qu'il met tou jours à se servir du mot te plus savant et le moins connu , tous les débuts enfin si justement reprochés à la Pléiade , contribuent à faire remarquer ce qu'il v a de vide ou de faux sous la boursouflure de ce style pédantesque. Ce n'est pas que Ton ne trouve de temps en temps, dans les poésies tTHonoré tTl rfé, quelques passages gracieux , où le naturel éclate, pour ainsi dire, à l’insu du poète. Dans les descriptions surtout, il rencontre assez souvent des couleurs vraies , dont il sait alors heureusement fondre les nuances. Mais, il faut hien le reconnaître, les passages dans lesquels notre poète écrit avec goût et mesure sont très-rares, et pour les découvrir, il faut se décider à parcourir des pages entières où l’on ne trouve que des vers médiocres , faibles de pensée et d’expression , qui ne méritent pas d’étre retirés de l’obscurité qui les enveloppe.

Cependant les poésies d’Honoré d’Urfé, malgré leur peu de valeur, ne sont pas inférieures à celles de la plupart des poètes ses contemporains. Nous mettrions même Honoré d’ürfé audessus de Duperron, de des Yveteaux, de Méziriac, de Coulomby, et de tous ceux qu’on appelait alors les plus beaux esprits du siècle, si nous pensions qu’on pût assigner un rang à des poètes si obscurs. La lecture de tous ces auteurs, aujourd’hui oubliés, ne peut avoir un peu d’intérêt que pour ceux qui veident étudier avec soin les pro-

grès ou les transformations de la langue. On chercherait en vain, dans ces poésies de la fin du XVI* siècle et du commencement du xvii* , de quoi satisfaire les nobles jouissances de l’esprit, qui ne se complaît que dans le vrai et dans le beau. Trois noms méritent seuls d’être exceptés de cette proscription générale. Tout le monde comprend que nous voulons parler de Régnier, de Malherbe et de Racan. Nous y joindrions volontiers les poètes de la satire Ménippée.

§ II. — Honoré d’Urfé moraliste.

Si la seconde moitié du xvi' siècle n’avait pas vu naître un des plus grands écrivains moralistes dont puisse s’honorer l’esprit humain , les Épistres morales d’Honoré d’Urfé auraient peut-être conservé plus longtemps la célébrité dont elles jouirent d’abord. Mais les Essais de Montaigne atteignirent tout à coup à une élévation si extraordinaire, qu’il ne fallut rien moins que le génie des grands écrivains du siècle de Louis XIV pour lutter contre une si grande renommée. Le modeste éclat dont brillèrent un moment les ouvrages de Charron , d’Honoré d’ürfé et de quelques autres écrivains estimables qui essayèrent de peindre l’homme et les passions qui l’agitent , ne pouvait tarder à pâlir et à s’effacer entièrement devant la gloire de Montaigne et celle de Pascal et de la Bruyère.

(V n’est pas que nous prétendions établir au-

cime espèce de comparaison entre les Essais et les Épistres morales. Ce rapprochement serait imprudent et déplacé. Honoré d’Urfé, écrasé par un parallèle dont il ne pourrait soutenir le poids, perdrait peut-être par notre faute la part d’estime qui lui i*evient. D’ailleurs, nous devons l’avouer, les deux écrivains ne se ressemblent en rien. Montaigne est un esprit créateur qui a su garder, malgré son immense érudition , une originalité vigoureuse et piquante. Honoré, au contraire, n’a presque rien inventé dans ses Epistres morales, il n’a fait que se souvenir. Placé par le malheur dans cette situation d’esprit qui éveille la réflexion , il a demandé à la philosophie antique des consolations et du courage. Aussi son livre est-il presque sans intérêt pour le philosophe qui voudrait y découvrir des vérités nouvelles ou un nouveau système de morale. Mais pour le critique, pour le philologue, pour l’historien de la langue et de la littérature , les Èpist res morales d’Honoré d’Urfé sont un livre intéressant et dont il faut tenir quelque compte. Après la préface de V Institution ehrétienne de (Calvin , et la harangue de d’Aubray dans la Satire Ménippée , il n’y a pas de livre dans tout le xvT siècle qui soit écrit avec une noblesse plus .soutenue. Il ne serait pas difficile sans doute de trouver dans les écrits des historiens ou des magistrats qui, par leur caractère et la gravité de leur esprit , honorèrent alors les lettres Iran-

çaises, quelques pages, quelques harangues su> périeures à tout ce que nous p>ourrions trouver de mieux dans les Épistres morales. Mais n’oublions pas que ce dernier ouvrage est, depuis le commencement jusqu’à la fin, noble, grave, majestueux. Il est vrai que la construction latine y domine un peu trop , et que la phrase française n’y a plus les libres allures qu'avaient su lui conserver Amyot et Montaigne. Mais dans cette contrainte même il y a de la grandeur et de la dignité. Ce n’est donc pas comme philosophe moraliste, mais comme écrivain et surtout comme prosateur, que l’auteur des Epistres morales se recommande à l’attention de tous ceux qui veulent approfondir les annales de notre histoire littéraire.

ÿ lit. — Houoré d'Urfé romancier.

roman français, qui avait jeté un si vil éclat pendant le moyen âge , était bien déchu de son antique splendeur au commencement du XVII* siècle. La tentative de François 1", qui voulut remettre en honneur les romans de chevalerie, n’avait abouti qu’à donner une vogue éphémère aux plates imitations des chefs-d’œuvre du xiie et du xni' siècle. L’indifférence publique fit bientôt justice de tous ces livres insipides, que la traduction de \ Amadis des Guides par d’Herberai des Essarts avait mis à la mode parmi nous, et le roman, réduit à une condition plus

modeste, devint vers la fin du xvi« siècle un genre d’ouvrage assez difficile à définir, dans lequel, sous le voile de l’allégorie, les auteurs prétendaient enseigner la pratique de quelque vertu morale. On peut se faire une idée de ce que valaient ces romans, en lisant un des auteurs les plus en crédit de l’époque, Nicolas de Montreux, plus connu sous le nom d’Ollénix de Mont-Sacré, qui était l’anagramme de son véritable nom. Nous ne connaissons pas de livre plus insipide, plus mortellement ennuyeux que les Bergeries de Juliette^ ou les Amours de Cléandre et de Domiphille, qui furent regardés cependant comme de véritables titres de gloire pour ce bon gentilhomme du Maine. ^

Ce fut alors que parut XAstrée. Jamais livre n’avait été publié dans des conditions plus favorables pour un grand et durable succès. Les romans du moyen âge étaient presque entièrement oubliés ou même inconnus; ceux du règne de François étaient discrédités, et ceux qui avaient été publiés sous les derniers Valois étaient dénués de toute espèce d’intérêt. J^es traductions des romans étrangers ne pouvaient suffire à l’empressement, à l’avidité des lecteurs. Tout à coup paraît un livre, offrant le double , mérite d’une action régulière et d’un style ingénieux. Aux descriptions gracieuses de la vie ( champêtre et à la chaste peinture d’une des plus nobles passions qui puissent faire battre le cœur ' ,

de Ibomme, Fauteur a su uièler, sanâ pédantisme et sans affectation , les sages conseils d’une morale honnête, aimable, et à la portée de tout le monde. La société , fatiguée des désordres qui .s’étaient introduits dans les moeurs à la faveur de la guerre civile et du mauvais exemple de la cour, -désirait depuis longtemps l'heureuse réforme qui devait remettre en honneur la pratique des vertus civiles et sociales. Le roman de ï^^strée, pwr la pureté de la morale qu’il renferme, semblait répondre au vœu public qui réclamait cette réforme, et devoir contribuer pour sa part à répandre, du moins au milieu de la société polie, cette élégance de manières, cet amour de l'honnéleté qui régnaient déjà à Fhôtel de Rambouillet. C’est là surtout ce qui explique le prodigieux succès de XAstrée.

Mais ce roman n’est pas seulement honnête et moral, il est intéressant; il réunit l’agréable à l’utile. L’action en est bien conduite, et les péripéties, heureusement ménagées, réveillent l’intérêt toutes les fois qu’il commence à languir. I.es épisodes y sont nombreux, il est vrai, et quelques-uns arrivent à des proportions extraorrlinaires. Mais outre que ces épisodes se rattachent plus ou moins aux amours de Céladon et de Sylvandre, et que les nouveaux personnages qu’ils introduisent, ne disparaissent plus une fois qu’ils nous ont été montrés, nous pouvons dire (pie ces historiettes, par leur variété et leur mé-

rite propre, embellissent l’action principale et lui donnent du relief et de la saillie. Elles servent à prouver la perfection des deux personnages que nous venons de nommer, en faisant voir qu’ils possèdent l’ensemble des qualités morales disséminées dans les autres. Les conversations y sont quelquefois trop longues, nous dira-t-on, et les subtiles discussions dans lesquelles s’engagent à tout moment Hylas et Sylvandre, arrêtent la marche des événements et suspendent l’intérêt du récit. Nous ne saurions admettre un pareil reproche, tout en reconnaissant qu’il semble légitime au premier abord. Ces longues disputes sont toujours ingénieuses, et quelquefois profondes. Elles sont animées par la haute raison de Sylvandre, l’esprit d’Hylas, la prudence du grand druide, la douce gaieté de Phyllys. Il ne faut pas d’ailleurs perdre de vue que ce roman a été écrit pour la société élégante et polie du xvii' siècle, qui avait le bon esprit d’agiter dans les salons où elle se réunissait, des questions d’histoire , de philosophie et de littérature, au lieu de se mêler aux ardentes discussions de la politique, ou aux froides spéculations de l’industrie et du commerce. Dans le salon de madame deRambouillet, et dans ceux qui s’ouvrirent dans les premières années du règne de Louis XIV, on traitait bien souvent , sur la proposition d’une des personnes présentes, quelque point contesté de morale ou de critique. Une société ainsi pré-

parée devait admirer surtout l’esprit aimable, les grâces faciles, la politesse élégante et même un peu raffinée de ces conversations et de ces disputes qui nous semblent aujourd’hui longues et ennuyeuses. Dans un siècle où l’on a trop peu de temps à consacrer aux choses sérieuses, ces longs développements donnés à des œuvres d’imagination dont nous n’apprécions plus aujourd’hui suffisamment le caractère moral , peuvent paraître oiseux et inutiles. Mais il n’en était pas de même au xvn* siècle. Le roman À strée était

pris au sérieux, et nous avons vu le salon du coadjuteur se préoccuper des questions obscures de la géographie du Forez, et des lieux où se passe la scène de l’^j/re'e ; et cela, au milieu des agitations de la Fronde, et dans la société la plus remuante et la plus affairée qui fut jamais. UJstrée avait donc , pour la société du xviie siècle , un intérêt qu’on ne saurait contester; et cet intérêt, elle l’a conservé en partie pour ceux qui préfèrent, au mouvement désordonnéet aux sombres tableaux de ce qu’il y a de plus pervers et de plus corrompu dans la société, la peinture calme et gracieuse qui ne nous présente que des sentiments honnêtes et des situations naturelles.

Y'Axtrée est donc un roman moral et intéressant. Nous pouvons ajouter qu’il est bien écrit. Honoré d’ürfé y répandit avec profusion, mais sans excès, les grâces séduisantes d’un style élégant et harmonieux. Ces ornements, auxquels

nous sommes accoutumés aujourd’hui , avaient alors toute la fraîcheur, tout le parfum d’une fleur nouvellement éclose. Tout se réunissait donc pour faire de ce roman le livre de prédilection de la société honnête et polie. Aussi la faveur dont il jouit pendant longtemps n’a-t-elle rien qui doive nous étonner. Nous devons plutôt être surpris de l’indifférence, nous pourrions dire de l’oubli dans lequel est venue se perdre une des plus belles renommées du commencement du XVII* siècle.

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