‹ Études sur l'Astrée et sur Honoré d'UrféChapitre 13 sur 16 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les sources de ÏJstréc.

IjC roman d’Honoré d’Urfé ne ressemble pas à ces ouvrages frivoles que le premier venu peut écrire de nos jours, sans faire beaucoup de frais de science ou d’érudition. \]Astrée suppose au contraire des connaissances étendues et solides, une étude sérieuse de l’antiquité grecque et latine, des notions exactes sur les origines de notre monarchie, et de longues réflexions sur le cœur de l’homme et sur les passions qui le tourmentent. Honoré d’Urfé se prépara pendant toute sa vie à écrire le roman qui devait immortaliser son nom; et la mort le surprit avant qu’il eut achevé son œuvre : tant il était lent à la composer et à la polir! Aussi cette œuvre lui a-t-elle survécu, sinon dans le roman lui-même, qui ne trouve plus que de rares lecteurs, du moins dans cette influence incontestable qu’il a exercée sur la société polie en France, pendant tout le xvii® siècle, et mêniei pendant les siècles suivants. L’urbanité française' date de VAstrée, et la célèbre Catherine de Vivonne, marquise de Rambouillet, semble avoir ouvert son salon, l’année même qui vit commencer le siècle, pour en faire une école de politesse

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où l’on mettrait en pratique les doctrines de l’^sm'e. Nous tâcherons, dans le chapitre suivant, d’apprécier cette influence, et de la suivre aussi loin que possible. Nous voulons, dans celui-ci, essayer de découvrir les sources de ÏAstrce, c’està-dire, indiquer les matériaux et les ressources que l’imitation ou les études antérieuresfournirent à la riche imagination de l’auteur.

Pour mettre un peu d’ordre dans une matière si confuse et si difficile, nous rechercherons d’abord ce qu’Honoré d’Urfé a dû aux souvenirs de ses études classiques. Nous examinerons ensuite ce que l’auteur a emprunté à la poésie guerrière et chevaleresque du moyen âge, à la vieille littérature nationale, et aux littératures italienne et espagnole. Nous terminerons enfin par étudier la société au milieu de laquelle a vécu Honoré d’Urfé, et nous remarquerons combien fut vif le reflet que l’histoire contemporaine et les aventures personnelles de l’auteur firent briller au milieu d’un roman, où, au premier abord, tout semble né de l’imagination du poète.

Nous avons vu, dans la biographie d’Honoré d’Urfé et dans l’examen des trois premiers ouvrages composés par lui, qui sont \ Entrée triomphante, les Êpistres morales, et le Sireine, combien l’impression récente des fortes études qu’il avait faites au collège de Tournon, donnait à ses pensées et à son style une tournure sérieuse, et que nous pouvons proprement appeler classique.

A mesure que l’auteur avance dans la carrière de la vie, ces souvenirs des études de l’enfance deviennent plus vagues, plus indéterminés quant ' à la forme, mais ils sont au fond plus précis et plus durables. Les mots s’effacent et disparaissent, mais l’idée, le sentiment, la situation, restent toujours les mêmes. C’est ce qu’on peut remarquer surtout dans \Astrée. On y trouve à chaque page l’inspiration plutôt que l’imitation directe des lettres grecques et latines. L’auteur se complaît, on le voit, dans les descriptions qui lui rappellent les auteurs qui furent les compagnons de son enfance. Céladon trouve dans le château d’isoure des peintures mythologiques, dans lesquelles il n’est pas difficile de voir les scènes les plus brillantes des Métamorphoses d’Ovide. La description du temple des Vestales; la cérémonie du clou sacré, placé dans le temple de Jupiter par le prince Godomar, qu’Âmasis a nommé dictateur à cet effet; la peinture des sacrifices et de l’immolation des victimes ; les mystères de la bonne déesse profanés par la présence d’Hylas, qui se sauve du châtiment réservé à son audace, de la même manière que Clodius, surpris dans la maison de César: toutes ces citations directes et indirectes des historiens et des poètes de l’antiquité donnent à \ Astrée une couleur savante, un caractère sérieux que ne présentent pas ordinairement les ouvrages de ce genre. Dans lexviii' siècle, où la

manie des livres fri\oles commença à se répandre, et où les romans à la mode ne furent plus que des récits destinés à distraire le lecteur sans rien lui apprendre d’utile, YAstrée fut blâmée comme pleine de pédantisme. Notre siècle a eu là-dessus des idées plus vraies et plus raisonnables. Nous avons vu des romans, dans lesquels la vérité des scènes historiques se trouve admirablement mêlée avec la vérité de ces caractères généraux que le poète décrit sous les traits d’un personnage créédans son imagination. La cour de Jean sans Terre, et celle de Louis XI, est aussi bien représentée par la plume du romancier que par cellede l’historien. Ce n’est pas à dire pour cela que nous préférions, à la dignitéjde l’histoire proprement dite, les ingénieuses fictions que le roman encadre dans les] annales d’une nation. Mais ou ne saurait contester qu’il y a un avantage réel pour le lecteur à’acquérir, même dans les lectures qu’il fait pour se distraire, des notions exactes sur l’histoire, qu’il pourra compléter et développer plus tard. Il est bon seulement que la fiction se sépare nettement'de la vérité, afin que l’esprit du lecteur puisse facilement les reconnaître l’une et l’autre.]] C’est là un des mérites de YAstrée. Tout ce qui est historiquement vrai se distingue sans peine de ce qui n’est que fiction. Le prodigieux succès de ce roman, au commencement du xvn' siècle, s’explique surtout par cette circonstance qu’il pouvait intéresser

les esprits sérieux, sans cesser pour cela de plaire aux esprits frivoles.

Si nous avions le temps de tout approfondir dans l’examen que nous faisons de ÏAstrée, il nous serait facile de recueillir un certain nombre d’imitations classiques, surtout dans les nombreuses pièces de vers qu’Honoré d’Urfé a insérées dans son roman. Iæs sonnets, il est vrai , sont presque toujours imités de Pétrarque ou de quelque autre poète italien ou espagnol ; mais dans les Chansons, dans les Stances, dans les Regrets, où l’auteur n’est pas géné par un cadre trop régulier, on trouve de fréquents souvenirs de Théocri te, de Virgile et d’Ovide. Quelquefois la citation est annoncée d’une manière directe. Telle est celle-ci, qui est faite par l’inconstant Hyias. Ce berger veut pérsuader à Clorian que l’amant ne doit pas être trop timide. « Ne scavez vous, Clorian, comme la femme est faicte ? Escoutez ce qu’en dit ce grand oracle, qui de nostre temps a parlé de là les Alpes:

Elle fuit , et fuyant elle veut qu’on l’attaigne:

Kefuse, et refusant veut qu’on l’ait par effort:

Combat, et combattant veut qu'on soit le plus fort ;

Car ainsi son honneur ordonne qu’elle feigne (i).

Nous trouvons aussi la couleur antique dans le passage suivant, bien qu’il y soit question de

(i) Asu-êi-, II' partie, liv.

Béléiiu» et ilu gui sacre. « Le malin donc estant venu, et trouvant toutes choses prestes pour le sacrifice, Cléontine met sur sa teste un chappeau de fleurs, se ceint de verveine, prend un rameau de guv en la main, fait aUumer le feu, et après que les taureaux blancs eurent esté sacrifiez, elle en jetta du sang dessus, et puis sur la nymphe, et sur Damon, puis inaschant du laurier, et jettant de la sabine, du guy, et de la verveine dans le feu, elle courut à l'ouverture de Bellenus, où touchant la serrure avec la branche de guy, les portes s’ouvrirent, faisant un grand esclat, et elle se panchant dans la caverne le plus qu’elle peust, tenant toutefois les pieds dehors, elle receust longuement à bouche ouverte le vent, qui avec un certain murmure comme de voix mal articulée, venoit du profond de l’antre, et puis nde pouvant plus supporter, et comme enceinte presque de ce grand enthousiasme, s’en revint courant au lieu du sacrifice, qui es toit dans un petit bocage à l’entrée du temple, tenant encore en cela de leuranciennecoustiime,denepointsacrifierquesoubsleciel mesme: où elle trouva encores la nymphe et le chevalier, qui à genoux attendoient la response de Bellenus, et lors prenant l’un des coins de l’autel d’une main, et de l’autre tenant toujours le rameau de guy, les cheveux mal en ordre , et comme hérissés , et les yeux égarez remuant incessamment dans la teste , et le visage de cent couleurs, elle se leva sur le haut

lies pieds, paroissantbeaucoiip plusgrande qu’elle lie souloit estre, et toute tremblante et l’estomach pantelant, elle proféra d’une voix toute autre qu’elle ne souloit avoir, telles paroles (i). »

Nous n’avons pas assez d’espace pour multiplier les citations. Nous remarquerons seulement qu’Houoré d’Urfé ne s’étaitpascontentédelireet d’étudier les auteurs latins, mais qu’il avait aussi consulté les auteurs grecs, et surtout les romanciers. Nous en trouvons une preuve évidente dans l’épisode si intéressant d’Ursace et d’OIymbre. Cette preuve n’est rien moins que la traduction assez fidèle d’un passage remarquable d’Âcbilles Tatius (a). Ursace, devenu amoureux de la princesse Eudoxe, guérit sa belle maîtresse de la piqûre d’une abeille, par le même moyen qu’emploie Clitophon pour guérir Leucippe. La comparaison des deux palmiers, mâle et femelle, employée pour faire comprendre combien est grande la puissance de l’amour, se trouve également dans les deux romanciers. Ce que nous remarquons pour Achilles Tatius , nous pourrions le remarquer aussi pour les autres romanciers grecs et latins, et même pour les grands

(1) Àstrée, III* partie, liv.

( 2 ) Honoré tl’Urfé pouvait d'autant plus connaître Achille.-» Tatius, (pie les Amours de Leucippe et de CliUiplion avaient ('■te traduites, en i55h, par Jacques de Roclicinaure, et, en I 568, par Belleforèt.

Digiîizec; G(X)gIe

IKM'tes de ces deux littératures. Nous avons vu d'ailleurs, surtout dans les Epitres morales. Honoré d’L’rfé citer les tragiques grecs et les auteurs qui firent la gloire du siècle d’Auguste, avec une facilité qui prouve une étude constante de ces Idéaux modèles.

On se prend bien souvent à regretter que l’auteur n’ait pas donné à son ouvrage une couleur un peu plus chrétienne. L’action de \ Aslrèe étant placée au v*” siècle de notre ère, à une époque où le christianisme avait déjà pénétré «lans la Gaule, il semble que l’opposition des deux cultes aurait pu produire de grandes et de faciles beautés. La religion chrétienne a reçu à peine deux ou trois souvenirs dans \Aslrce. Le nom du grand saint Augustin s’y trouve une fois' dans l’épisode d’ürsace, et Céladon est pris pour un ange, quand, avec le secours d’Olymbre, il empêche Ursace de se tuer. L’auteur a pris plaisir aussi à faire ressortir les ressemblances que présentent les anciennes croyances des druides, et les dogmes de la religion chrétienne. Adamas explique à Céladon les secrets de la religion druidique, au milieu desquels on est tout étonné de voir que les Gaulois adoraient une mystérieuse triuité, Hésus, Tharamis et Bellenus; et que ces trois personnes n’étaient pourtant qu’un seul Dieu, adoré sous le nom de Theutatès. Ces trois personnes divines , d’après une interprétation du savant Samothès conservée par la tra-

(litioii, représentaient le Dieu fort, le Dieu homme, et le Dieu repurgeant. C’est à la mère du Dieu homme que les druides avaient dédié, dans le pays des Carmites, un autel et la statue d’une vierge tenant un enfant entre ses bras, avec ces mots: la vierge qui enfantera (i). Voilà à

peu près toutes les allusions chrétiennes qu’on trouve dans \ Astrée, Quoique l’auteur ait laissé de côté la question chrétienne, et qu’il se soit par cela même privé de cette source de beautés à laquelle M. de Chateaubriand a si largement puisé, nous ne saurions l’en blâmer pour notre compte. Le sujet qu’il avait à traiter était trop exclusivement frivole et humain, pour qu’il put y mêler sans inconvenance les dogmes terribles de notre religion.

C’est dans la partie héroïque et guerrière de \ Astrée qu’Honoré d’ürfé a imité, ou plutôt reproduit d’une manière originale, quelques aventures, quelques détails empruntés à la poésie chevaleresque du moyen âge, et surtout à ces poèmes nombreux que la traduction de \ Arna- <Us fit naître au commencement du xvi' siècle. Alcidon, Lydias, Ligdamon, Rosiléon, Godomar, Andrimarte, sont de véritables chevaliers, faisant des prodiges de valeur, détruisant des armées entières, et poussant aussi vivement l’amour que

(i Àstrre , 11' ji.tktie, liv. S-.

Ja guerre. Le brave Damon se croit trahi par la belle Madonthe; il veut se tuer, et après avoir reçu quelques blessures dans un duel, il se pré» cipite dans la Garonne. Quelques paysans et un sage druide le sauvent malgré lui. Le druide, après avoir guéri ses blessures, lui fait comprendre que l’homme n’est pas maître de sa vie, et qu’il doit un jour en rendre compte à la Providence. Touché de ces sages conseils, Damon achète un cheval et des armes, et, suivi d’un fidèle écuyer, il se met à parcourir le monde, pour chercher les aventtires, et venger l’innocence op. primée Pendant quelques années, il devient un véritable chevalier errant, redresseur de torts et d’injures, et le hasard le conduit sur les rives du Lignon, pour défendre Galathée contre les audacieuses attaques de Polémas. Honoré d’Urfé n’a pas négligé, dans cette partie de son ouvrage, ce qui tient au costume de l’ancienne chevalerie. Devises, écuyers, tournois, chevaliers inconnus se présentant au moment du combat et disparaissant ensuite tout à coup; chevaliers désolés, pleurant à l’ombre des bois la perte de leurs amours, et brusquement surpris par quelque aventure sanglante ; tous ces détails de la vie des ' hommes de guerre pendant le moyen âge, si bien exploités par les poètes et surtout par le divin Arioste, se retrouvent dans les principaux épisodes de l’z/j/m', et notamment dans la description du siège de Marcilly. Il y « pbis de ressem-

Mance qu’on ne pourrait Je croire entre \ Astrée et le Roland furieux. multiplicité d’aventures qui laissent toujours attendre la conclusion, cette exagération de la valeur personnelle d’un chevalier aux dépens de la bravoure de toute une armée, le siège de Paris dans l’Arioste et celui de Marcilly dans Honoré d’Urfé, donnent au poème et au roman un certain air de ressemblance et d’imitation. A vrai dire, les chevaliers de VAstrée sont une espèce d’anachronisme. Dans le siècle où l’auteur a placé l’action de son roman, et dans cette partie des Gaules qui n’avait pas encore été occu pée par les barbares, lachevalerie n’existait pas encore. Elle ne tarda pas à naître au milieu des<lésordresdela société féodale; mais l’institution n’est complète dans les romanciers que vers le temps de Charlemagne. Faut-il donc reprocher à Honoré d’Urfé de n’avoir pas suivi l’ordre des temps ? Non, sans doute. I.ie poète, le romancier, ne sont pas de maigres historiens. Ils ne doivent pas assurément heurter de front les enseignements de l’histoire; mais ils peuvent se donner certaines libertés, parce que le principal objet qu’ils se proposent, n’est pas l’exactitude et la vérité de tel événement, de telle partie des annales d’une nation, mais la peinture fidèle de l’homme en général, de ses erreurs , de ses sentiments, de ses passions.

Honoré d’Urlé n’a rien pris, rien imité des poètes français qui ont vécu avant Ronsard.

( /il )

Formé à l’école de la Pléiade, qui était en grand honneur dans les établissements dirigés par les jésuites , il a dédaigné notre vieille école nationale. 11 serait bien difficile de trouver dans son roman une seule page, une seule pièce de vers, ayant quelque rapport, même éloigné, avec nos anciens prosateurs , ou avec la poésie de Marot. Sans doute, on ne pourrait pas affirmer qu’Honoré d’Urfé n’avait pas même lu nos vieux poètes; inaiss’il lésa lus,iladédaignédemarcher sur leurs traces ; et quelques madrigaux répandus çà et là, quelques chansons assez gaies, composées par Hylas, et dans lesquelles on retrouve peut-être un peu de cette douce gaieté, de cette malice sans fiel qui forment le fond du vieux caractère français, ne pourraient modifier notre jugement à cet égard. Honoré d’ürfé n’a lu les poètes de l’école de Marot que par distraction et pour passer le temps, tandis qu’il a étudié les poètes de l’école de Ronsard avec passion et avec amour. C’est une observation que nous avons déjà eu occasion de faire, quand nous avons examiné le premier ouvrage de sa jeunesse, \ Entrer triomphante.

S’il est difficile de saisir, dans , quel-

ques souvenirs de notre ancienne littérature nationale, il l’est beaucoup moins de retrouver, presque à chaque page, l’imitation directe de quelque poète italien ou espagnol. Les sonnets, répandus en si grand nombre dans le roman, sont

presque tous composés sur le modèle de ceux j de Pétrarque. L’analyse subtile du sentiment de l’ainour, et des effets qu’il produit dans le cœur;' la peinture de ces désordres intérieurs que les regards, la présence, le souvenir même de la personne aimée peuvent produire dans Tàme; les douleurs produites par Jin refus ou un dédain, et le triomphe de l’amant quand il reçoit la plus légère faveur, tout cela se retrouve dans \ A stvée. Noussavons,au reste, que Pétrarque était en grand honneur auprès d’Honoréd’Urfé. Dans son roman il a monté, à grands frais d’imagination, une machine poétique, pour faire comme une apothéose <lii chantre de Laure. Honoré d’Urfé a d’ailleurs longtemps vécu en Italie, et c’est là qu’il a composé, sinon la totalité, au moins la plus grande partie de \ Astvce. Familier avec les poètes italiens , qu’il lisait avec facilité, ainsi qu’on peut en juger par les nombreuses citations qu’il en fait dans les Epislres morales, il en a reproduit les grâces faciles, et, il faut bien l’avouer aussi, la subtilité et l’affectation. Il ne s’est pas contenté d’imiter le grand poète du xiv' siècle, et les poètes si peu nombreux mais si pleins de goût du xv® ( i ) ;

(i) Nous retrouvons dans X A.itrée une nouvelle intitation <riin passage <le Polilien , que nous avons déjà renia rq née dans le Sircinc. Il s’agit de l’inconstance des femmes;

Mais devais-je |iréleiidrc en ect espril légei Amour moins passagère?

il s’est encore laissé séduire par les grâces maniérées des , et la fadeur de l’école à

laquelle Marini a donné son nom.

Nous n’avons parlé jusqu’à présent que des poètes dont Honoré d’LJrfé a imité quelques passages, quelques pensées, quelques comparaisons. Nous allons maintenant nous occuper de ceux qui semblent lui avoir fourni, non-seulement des aventures et la peinture de quelques caractères, mais encore la forme de sa pastorale et les principales dispositions de l’action et du dénoùment. Nous commencerons d’abord par les poètes italiens.

A l’époque où Honoré d’Urfé publia le roman de YAstrée., l’Aminte du Tasse était en grand honneur parmi nos poètes, et surtout à l’hôtel de Rambouillet. « J’ai souvent, dit Ménage, entendu dire à la fameuse marquise de Rambouillet, cette grande lumière, qui brille d’autant plus qu’elle est plus regardée, que notre Malherbe, aussi grand poète que fameux connoisseur, ne cessoit de l’admirer. Il désiroit l’avoir composé. Pour moi, j’ai toujours lu ce poème avec le

Car puisqu’elle ctoit femme, U falloitbieu juger Qu’elle seroit légère.

l/ondc esl moins agitée, et moins léger le vent , Moins volage la flamme,

.Moins prompt est le penser que l’on va roiicevaiit , Que le roDiir il’uuc femme.

(Àstree, part. III, liv. fi.)

plus grand plaisir, à cause de la manière claire, noble et agréable avec laquelle il est écrit (i). » Honoré d’Urfé dut céder à l’entraînement général , et faire une étude particulière de ce poème, que le Tasse appelait son œuvre de prédilection. Le caractère d’Aminte a fourni plus d’un trait à celui de Céladon. Les deux bergers sont également amoureux, également malheureux. Des circonstances imprévues leur permettent de contempler à loisir les chastes attraits de leurs bergères, et celles-ci, indignées d’un hasard qui fait rougir leur pudeur, bannissent sans aucune pitié leurs amants innocents. Sylvie est même plus cruelle qu’Astrée, car elle maltraite Aminte, au moment où celui-ci vient de la sauver des attaques brutales d’un satyre. La résignation est la même dans les deux bergers. Pour expier une faute involontaire, ils veulent mourir l’un et l’autre. Mais l’amitié vient à leur aide; Tyrcis et Daphné, dans le poème du Tas.se; Adamas, Léonide et Phyllis, dans le roman d’Ho-

( I ) Ho più volte inteso dalV lllustrissima signora Marchesa di Ramhugliet ; quel gran lume Romano. chc quanto'l mim più , tanlo più luce ; ch’l Malerha nostm, non men famosa giudicc delta poesia, cite porta, non ccssavad'ammirar quella faoola; c chc sopra modo dc.siderava d’avcrla composta. lo, qnanto a me , l’ho scmprr ammirata, per la maniera chiara , nohile , e dolce con chc è spiegatn Mosrolanzo^d’K^idio Mespr. odiz. Roltrrdani. p. ^7-

iioré d’Urfé, fwnneot au secours de l'amour, et rendent le bonheur aux bergers désolés.

f^ladon a des traits de ressemblance avec .■\minte ; Sylvandre de son côté ressemble à Mirtille, le berger fidèle du Guarini. On dirait qu’Honoré d’ürfé a voulu fondre dans son ouvrage les deux célébrés pastorales italiennes. I.a double action, que nous avons remarquée dans X Àstrée, n’a pas d’autre but. Mirtille, amoureux de la bergère Amarillis, est sur’le point d’être immolé par Montanus, prêtre de Diane, lorsqu’il est soudainement reconnu comme fils de celui qui allait le frapper. Rien ne s’oppose alors à l’accomplissement de l’oracle qui avait annoncé la fin des malheurs de l’Arcadie, lorsque l’amour aurait tini deux rejetons des dieux. Or Mirtille descend d’Herciile par son père Montanus, et Amarillis descend de Pan par son père Tityre. N’est-ce pas là l’histoire de Sylvandre, reconnu comme fils d’Adamas, au moment où le grand druide va le frapper? Silvio, fils de Montanus, ne ressemble-t-il pas à Paris, fils d’Adamas? Nous trouvons même dans le Pastor Fido le caractère odieux de I^aonice, dans la bergère Corisca , qui se venge par la calomnie des mépris de Mirtille. Mais Laonice du moins est chaste et réservée dans ses paroles, tandis que la bergère Corisca, par la hardiesse de ses propos, est dignement associée au satyre qui lui sert * d’interlocuteur.

( ■ii'j )

' Nous ne serions pas éloigné de croire qn’Honoré d’Urfé avait lu aussi la plupart des pastorales qui furent composées en Italie à l’imitation tle \ Aminie et du Pastor h'ido. La plus connue de toutes, et la plus digne de l’ètre, est la Filli Ji Scii'o du comte Guidubaido Bonarelli. Le carilinal de Richelieu la mettait au-dessus de toutes les autres (i). Du Gros nous apprend dans la préface de l’imitation qu’il en a donnée sur la scène française, que longtemps avant l’année 1629, époque de la représentation de sa pièce, la pastorale du comte Guidubaido avait été mise en vers français, et que cette copie avait eu à Paris, dans les cabinets et dans les ruelles, une partie de l’honneur que l’original avait reçu sur les théâtres de l’Italie. Il n’y a pas, entre la Phyllis de Guidubaido et X Aslrée, des rapports aussi directs que ceux que nous venons de signaler entre XAstrée, X Arninte et le Pastor Fido. Mais

(i) Ce jugement de Richelieu, qui ne lui fait pas plus d'houneur que l’opinion qu’il avait du mérite de Corneille , nous est connu par ce qu’en dit le sieur d’Isnard, dans la préface de la Filis de Scire , de Pichou. « Ce grand cardinal , au sentiment duquel tous les nôtres se doivent assujettir , ne l’a-t-il pas honoré (Pichou) de son assistance et de son approbation? et ne lui a-t-il pas , de sa propre bouche , donné ce glorieux éloge, que c’étoit la pastorale la plus juste et la mieux travaillée qu’on eût encore vue?» (Voyez Y Histoire du Théâtre français^ des frères Parfait , tom. IV’, p. 5o'z.)

il y a clans rurdoimaiice générale du poëitie, dans la couleur du style, dans l’expression des sentiments amoureux, et surtout dans les déguisements des principaux personnages, qui ne sont pas connus sous leur véritable nom, des traits de ressemblance, qui me feraient croire qu’Honoré d’Urfé a pu lire, pendant qu’il travaillait à \ Astrée^ une pastorale que l’Italie entière applaudissait alors.

Nous aurions dû compter, au nombre des poètes italiens imités par Honoré d’Urfé, le célèbre Sannazar, dont {'Arcadie avait dans le quinzième siècle donné une si vigoureuse impulsion à la poésie pastorale. IjCs fréquentes relations de l’Italie et de l’Espagne avaient pi*ovoqué entre les deux peuples un échange réciproque de communications littéraires. Mais l’Italie, plus riche et plus avancée dans la cullcire des lettres, avait pour ainsi dire conquis l’Espagne par la poésie, après avoir été elle-même soumise par les armes des Espagnols. Les deux poètes que l’on peut regarder comme ayant atteint la perfection du genre pastoral, sont Saa de Mirande et Garcilaso de la Vega. Ce dernier surtout est remarquable par la pureté exquise et la douce harmonie de ses tableaux champêtres. Il a peu écrit, mais tous ses poèmes, et surtout sa première églogue, intitulée Salicio y Neaioroso, sont regardés à juste titre comme des chefs-d’œuvre, non-seulement par les Espa-

gnols, mais aussi par les hommes de goût de tous les pays. Honoré d’ürfé avait étudié avec soin cette poésie pastorale du quinzième siècle, que les Espagnols honorent encore aujourd’hui du nom de classique. Il avait pu retrouver dans Boscan une imitation à la fois fidèle et originale des sonnets de Pétrarque. Mais le livre qu’il avait lu avec le plus de goût et de fruit, c’est la célèbre Diane de Montemayor. Il en fit passer les principales situations dans son roman.

En comparant entre elles les deux célèbres pastorales de Montemayor et d’Honoré d’Urfé, nous ne pouvons nous empêcher de proclamer tout d’ahord, que, sous le rapport du plan, de la conduite des événements, et de la peinture des caractères, ÏAslrée nous semble très-supérieure à la Diane. Dans le roman espagnol , il y a une singulière confusion d’intrigues amoureuses, l.e merveilleux est à moitié païen, à moitié chrétien. Les bergers dansent tous les dimanches, en invoquant Apollon, Diane, les Nymphes, les Faunes. La bergère Félismène est élevée chez sa tante, abbesse d’un monastère, et cependant elle est toujours en proie à la colère de Vénus. Il n’y a pas plus de vérité dans les détails d’histoire et de géographie, qu’il n’y en a dans l’emploi de ce merveilleux hybride. Mais ce qui nous choque surtout, ce qui nous révolte, c’est que l’amour des bergers et des bergères parait et disparait, d’après la nature des breuvages don-

par ia prrtrex»<r FVlicîe. Ou \oit dans V.-éjtrée les senlimeats naître et se développer d'une maniéré naturelle. Les bergers âdeles persévèrent dans leur amour; les bergers inconstants oublient peu a peu. Dans la Diane, au contraire, nous voyons Syrene, subitement guéri de son amour pour Diane, grâce au breuvage qu'il reçoit de la prêtresse; et Sylvain qui aimait la même bergère, guéri par le même moyen , va se consoler dans les bras de la beigère Selvagie. VAstrée est donc à la fois plus raisonnable et mieux ordonnée. Les épisodes du ro man français sont aussi plus variés, plus intéressants. Nous ne trouvons guère dans Montemayor que celui d’Abiudarraés et de Xarifa, qui puisse être comparé aux histoires touchantes répandues dans KAstrée.

Si l’œuvre d'Honoré d’ürfé est supérieure à celle de Montemayor sous le rapport du plan et du caractère, elle lui est très-inférieure sous le rapport de la forme et surtout de la poésie.

Malherbe conseillait à notre auteur de ne pas faire de vers; le conseil était dur, sévère, outré; mais il faut reconnaître que la poésie d'Honoré D’Urfé est bien inférieure à sa prose. .Aussi l’auteur espagnol prend-il sa revanche dans les vers, d’ürfé est dur, guindé, prétentieux; Monteinayor est facile, naturel, gracieux. Les vers du premier, flétris par le jugement de Malherbe, sont aujourd’hui presque entièrement oubliés;

ceux du second sont placés sur le même rang que les poésies les plus estimées de Boscan et de Garcilaso. I^s défauts de Monlemayor ont été imités par son continuateur Alonzo Perez, qui les a reproduits sans hériter de son génie. Gil Polo a été plus heureux. Sa continuation de la Diane a plus de régularité et de sagesse dans le plan; le style en est excellent et la poésie pure et délicate. Aussi n’est-il pas rare de trouver des critiques, des hommes de goût qui préfèrent l’œuvre de Gil Polo à celle même de Montemayor.

Il nous reste maintenant à rechercher l’influence que la société au milieu de laquelle a vécu Honoré d’ürfé, ainsi que les principales aventures de sa vie, ont eue sur l’invention du roman et sur le développement des principaux caractères. YlÀstrée est- elle une peinture allégorique, mais fidèle, delà vie et des sentiments de l’auteur? N’est-elle, pour employer une expression de Patru, que son histoire romancée? Faut-il admettre comme légitimes les clefs de \ Astrée qui ont été publiées du vivant même d’Honoré d’Urfé, et auxquelles l’auteur a donné une sorte d’autorité par la manière dont il répondit aux demandes pressantes de Patru, qui alla le visiter à Turin quelque temps avant sa mort? Ces questions sont difficiles sans doute, mais elles, ne sont pas insolubles.

On ne pourrait d’abord affirmer qu’en pla-

( -Ma )

çaiit ractioii de son roman dans le cinquième siècle de l’ère chrétienne , l’auteur a renoncé pour cela à peindre la société et les hommes de son temps. Si puissante que soit dans un homme la faculté de l’abstraction, si féconde que soit son imagination, il ne saurait entièrement sortir de son temps , et du milieu où il se trouve placé, pour se transporter dans un monde entièrement idéal. Les événements qui éclatent autour de lui , les fortes émotions qu’il en ressent, les idées qui le frappent le plus souvent, finissent par exercer sur ses ouvrages une influence inaperçue peut-être, mais incontestable. D’Urfé en serait au besoin une preuve puissante. La société qu’il décrit, malgré l’antiquité des costumes , ressemble à la société du commencement du xvii® siècle. Les chevaliers 'sont les nobles et la cour; les bergers sont les roturiers et les paysans; les vestales de Bonlieu sont les religieuses de l’ordre de Cîteaux , qui habitaient le couvent fondé dans cet endroit par Guy II, comte du Forez (i). Le clergé y est représenté par un seul personnage, le grand druide Adamas. La cause de cette réserve est

(i) Le couvent de Bonlieu ayant été brûlé, fut restauré en iaa3 par Arnault d’TJrfé. Les tombeaux de la famille d’Urfé étaient placés au milieu du chœur de l’église. (Voyez la Description du Forez, par Anne d’Urfé, dans les d’Urfê de M. Bernard, p. 455.)

facile à saisir. l^’Astrée a été composée dans un , temps où la France, fatiguée des guerres de religion qui avaient fini par amener la guerre civile, commençait à respirer sous le règne répa- ' rateur de Henri IV. Les esprits, naguère émus par les désordres de la I/igue, ne désiraient plus que le calme et le repos. Aussi le rétablissement ' de la paix donna-t-il une grande faveur à la poésie qui chante le paisible bonheur des habitants de la campagne, ainsi que cela s’était déjà vu au siècle d’Auguste. Honoré d’Urfé a donc évité de faire entrer dans son roman tout ce

qui aurait pu rappeler ces guerres de religion j auxquelles le clergé avait pris une part si active. Adamas suffit d’ailleurs pour la sage économie | du roman. Il représente dignement la sagesse, la douceur, la dignité des ministres de la religion.

Nous ne sommes pas de l’avis de ceux qui pensent qu’Honoré d’Urfé a écrit ÏÂstrce pour avoir l’occasion de raconter l’histoire de sa vie.

Nous trouvons dans une clef de XAstrée, imprimée à la fin du travestissement que l’abbé Souchay a fait subir à l’œuvre d’Honoré d’Urfé, que le désespoir de Céladon qui se noie dans le Lignon , n’est autre chose que son voyage de Malte, et que ses vœux de chevalier sont représentés sous le nom d’Alexis, qui est un druide. C’est pousser un peu loin la fureur des interprétations. Outre que ce voyage de Malte est une

pure invenlioii des biographes d’Honoré d’ürfé, il nous semble difficile d’admettre que la robe d’un jeune druide puisse représenter les vœux que faisaient les chevaliers de Malte. Remarquons d’ailleurs que la principale interprétation de \ Aslrée repose sur une assertion fausse, sur l’amour prétendu qu’Honoré d’Urfé aurait conçu pour la belle Diane de Chàteaumorand, avant qu’elle fût mariée à Anne son frère. Honoré d’Urfé avait à peine neuf ans à cette époque. Pouvons-nous admettre dans un âge si tendre une passion si vive et si constante?

Cependant, en refusant d’admettre comme vraies la plupart des interprétations qui ont été données de \' Astrée, nous n’hésitons pas à reconnaître qu’Honoré d’Urfé a fait dans son roman quelques allusions aux événements contemporains. Il est difficile de croire, par exemple, qu’il n’ait pas pensé à sa captivité dans le château d’Usson auprès de la reine Marguerite, en parlant du séjour de Céladon auprès de Galathée, dans le château d’Isoure. Nous croyons aussi que les qualités brillantes et la galanterie d’Euric, roi des Visigoths, représentent assez bien le caractère de Henri IV. Nous admettrons encore, si l’on veut, qu’Adamas n’est autre quele lieutenant général de Montbrison, Hylas le maréchal de Créqui ou de Bassompierre, Calydon et Célidée le prince et la princesse de Condé; et que la fontaine de Vérité d’ Amour est le ma-

riage, qui est la dernière épreuve de l’aniour. Mais en admettant ces explications raisonnables, nous ne suivrons pas les interprètes subtils , qui mettent un nom propre sous chaque personnage, et qui prétendent que l’auteur a mis dans son roman beaucoup de garçons et de filles déguisés, pour marquer d’une manière qui ne blesse point la pudeur, la cause qui fit rompre le mariage de son frère aîné (i).

Ainsi Honoré d’Urfé a pris ses modèles autour de lui , ex nota Jictum ; mais il ne s’est pas assujetti à cette rigoureuse exactitude que supposent les curieux interprètes de son livre. L’imagination, plutôt que l’observation, lui a fourni la plus grande partie des matériaux de son roman. Riche des souvenirs de l’antiquité, soutenu par l’imitation des poètes italiens et espagnols qu’il avait choisis pour modèles, il a pris dans la société qui l’entourait la peinture générale des caractères plutôt que des portraits. MAstrée est,' comme toutes les œuvres de l’imagination, un

(i) Honoré d’Urféa protesté lui-mèine contre ces interprétations, dans la préface du premier volume de \ Astrée : n Si tu te trouves pariny ceux qui font profession d’interpréter les songes et de descouvrir les pensées plus secrettes d’autruy (dit-il à sa bergère), et qu’ils asseurent que Céladon est un tel homme et Astrée une telle femme , ne leur responds lien, car ils sçavent assez qu’ils ne sçaveiit ce qu'ils disent. »

I livre 0(1 la fiction se mêle à la réalité. N’y voir qu’une histoire, vraie dans tous les détails, pré- ' seiitée sous la forme allégorique, serait une erreur grave, qui tendrait à diminuer la majesté de l’art et de la poésie.

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