‹ Études sur l'Astrée et sur Honoré d'UrféChapitre 9 sur 16 · I OO J · texte numérisé non relu

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dansia carrière. Fins tard l’écrivain se sépare de la foule; il trouve des chemins nouveaux, ou bien il va si loin dans la voie commune, qu’il laisse tout le monde derrière lui, et qu’il n’est plus le véritable représentant de son époque. Malherbe est seul au commencement du dix-septième siècle, pendant que la foule des poètes suit encore les traces de Desportes et de Bertaut; et si la gloire de Corneille peut être datée de la représentation du Cid, il n’en est pas de même des poètes dramatiques ses contemporains, si on en excepte Rotrou ; ils continuent à écrire comme écrivait dix ans auparavant l’auteur de Mélite , de C.litandre et de V Illusion comique.

Il est donc utile pour l’histoire générale des lettres de tenir compte des premières œuvres des grands écrivains, toutes médiocres qu’elles sont; et c’est pour cela que nous avons voulu nous occuper de la Triomphante Entrée, bien que l’ouvrage par lui-même n’ait pas beaucoup de mérite, et qu’il ne soit pas en entier sorti de la main d’Honoré d’Urfé. Il a été écrit dans le temps que Ronsard régnait dans toute sa gloire , et nous aurons occasion de constater par cet exemple peu connu , combien était grande et irrésistible l’influence exercée, même dans les provinces , par ce hardi novateur , que le président de Thou et Scévole de Sainte-Marthe ont mis, comme nous l’apprend Balzac, en son 3i* Entretien , « à côté d’Homère , vis-à-vis de Virgile , et

je ne sais cuinbieii de toises au-dessus de tous les autres poêles grecs, latins et italiens. »

T.,a Triomphante Entrée, contient le récit des fêtes qui furent célébrées à Tournon, à l’occasion du mariage de Madeleine de la Rochefoucauld avec Jiist Loys de Tournon, seigneur et baron dudit lieu, comte du Roussillon. On y trouve, outre le récit fidèle des réjouissances qui eurent lieu dans cette circonstance, un recueil de pièces de vers, composées en plusieurs langues par les élèves du collège et de l’université que le cardinal de Tournon avait fondés dans cette ville. Honoré d’L-rfé n’avait pas encore quinze ans quand il rédigea ce programme. Cependant on y remarque, surtout dans la partie narrative qui est entièrement l’œuvre d’Honoré, beaucoup de clarté dans l’exposition des faits, et une louable simplicité (le style, qui n’est pas sans quelque élégance.

Ce style facile suffit à l’intention de l’écrivain, qui ne votdait pas dans ce petit livre faire montre d’esprit ou d’imagination , mais encadrer seulement dans un récit fidèle les vers composés par ses condisciples et par lui-même , à l’occasion du mariagedu baron de Tournon. On dirait presque un procès-verbal, rédigé, il est vrai, par un homme de goût, mais où il a bien fallu employer les mots et les tournures dont l’usage ne s’est conservé qu’au barreau. Ou y lit à chaque page ces ph rases : le susdit baiüy, la dicte dame , le cheeal d'ieelay. Et cependant j’aime bien mieux celte

simpHcité, pour ainsi dire otBcielle, que la burlesque boursouflure que je trouve dans un opuscule composé, dans une occasion semblable, par César de Nostredame, fils du célèbre astrologue, et neveu de l’historien des troubadours. César de Nostredame raconte l’entrée de la reine Marie de Médicis dans la ville de Salon ( i ) , et par occasion il parle de la réception que la ville d’Aix avait faite à l’épouse de Henri IV. « Ce sénat souverain, dit-il en parlant du parlement, vestu en robe de pourpre, et en majesté vénérable, luy alla au-devant, lorsque cest oracle, Monsieur du Vair, la colonne de justice, l’exemple d’intégrité et la merveille de son siècle, leur chef, deslia l’or et le miel de sa langue. Et puis cest autre illustre souveraine compagnie vestue en robe de satin, ou cest autre merveille. Monsieur de la Ceppède , l’ornement des muses , et de voz murs, le miroir de galanterie, d’honneur et de splendide libéralité , distilla la rosée et le nectar

(i) Cet opuscule est intitulé : L'Entrée île la Roync en sa ville de Sallon , fuie te et dédiée h M. M. M. Antoine d'Esfjagnet , conseiller du Roy en sa cour de Parlement de Provence, par César de Nostradame , Gentilhomme provençal. A Aix, Jean Tholosan, i6oa. C’est un volume sans ]>agiiiation, de 48 pages, très-petit in-4". César s’est surtout occupé dans sa relation de faire parade d’une grande science épigraphique. Je dois la communication de ce petit livre, qui est déposé dans les archives du département des Bouehe«-dii-Rhàne , è l'obligeance de M. Ricard, archiviste.

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de ses parolles; parmy tout cela, brillant comme une belle et claire estoille, l’ode que le sieur de Malerbe, gentilhomme reconnu pour l’un des plus nets et plus délicats esprits de ce royaume, présenta à Sa Majesté. Ce phœnix royal venait de cette calme cité de Sextius , le séjour des Grâces, des Muses, de Thémis et d’Astrée, l’aymant et le nort de toute ceste province , fameuse en bains et fertille en personnages excellens. » La simplicité d’Honoré n’est-elle pas de beaucoup préfé-' rable à ces ornements pédantesques qui obscurcissent et étouffent presque la pensée ?

Après avoir raconté succinctement tous les préparatifs qui avaient été faits à Tournon pour la réception de Madeleine de la Rochefoucauld, et les cérémonies de son entrée en celte ville. Honoré arrive à la description des fêtes et des réjouissances célébrées dans l’intérieur même du collège. a Ce jour mesme l’on dressa tout autour de la basse-cour du collège des eschaffauts en forme de théâtre, avecques des barrièi es, afin que plus aisément l’on peut exhiber les jeux préparez. Le premier fut d’une moresque inventée principalement, et jouée par les frères d’Urfé, de .la •Mante, Larisse, et par quelques autres gentilshommes escholiers, jusques au nombre de dix.»

Cette moresque ou pastorale est probablement l’œuvre d’Honoré d’ürlé. Bien qu’Honoré lui-ménie annonce qu’elle a été faite en c«)llaboration de ses frères et des jeunes de la Mante et

Larisse, il y joue pour sou propre compte un rôle SI important, il est si souvent en scène, qu’on peut bien croire qu’il a eu la principale part dans l’invention du sujet et dans la composition de la forme. Il n’a pas fallu d’ailleurs un grand effort d’imagination pour composer cette fable qui n’a ni intrigue, ni développement de caractères. L’accouplement des sauvages, des satyres et des Mores, si bizarre qu’il paraisse d’abord, s’explique cependant d’une manière naturelle. Pour expritêer les idées de paix et de bonheur qui se mêlent toujours aux fêtes de l’hyménée, le poète écolier a réuni les souvenirs de ses études classiques aux impressions de ses lectures favorites. Les sauvages sont ceux de la Thrace, polis et civilisés par la lyre d’Orphée; les satyres viennent aussi des montagnes de la Grèce; les Mores sont à la fois une tradition des croisades et un souvenir des lectures espagnoles, qii’Honoré semble surtout avoir affectionnées. Nous trouverons en effet,

. dans les épitres morales qu’il écrivit à l'âge de vingt-sept ans, et dans un assez graml nombre d’épisodes de VAstrée, des traces nombreuses de l’étude qu’il avait faite des ouvrages le« plus en crédit de la littérature espagnole.

Le troisième jour des fêtes, on joua dans la cour du collège un épithalame en vers, bien différent, pour le style et pour les idées, de la pastorale dont nous venons de parler. Ce qu’il y a de certain, c’est que les deux poèmes ne sont pas

(lu même auteur. Les i(iées exprimées dans ia pastorale sont naturelles , et le style, bien qu’il ne soit pas irréprochable, ne manque pas de naturel et d’élégance. Mais dans l’épithalame, on retrouve tous les excès de l’école de Ronsard, moins le génie du maître. Les personnages sont le Paranymphe, Mars, Mercure et Apollon. Les biographes d’Honoré ont prétendu que dans cette circonstance il avait joué le rôle d’Apollon. Ils se trompent. Honoré dit lui-même qu’Apolloh fut représenté par Hector Millet, fils du grand chancelier de Son Altesse, « vestu d’une grand robe de tafetas cramoisin orangé, ceinte, et garnie partout de beaux et larges passemenis d’argent; ayant aussi de toile d’argent un rnantelet, comme flottant sur les espaules. Sa perruque et son visage estoit tout doré, aiant un soleil raionant tout à l’entour d’iceluy, puis une couronne de lauriers peinte à longs filets d’or sur sa teste,, et en la main un luth fort beau, et doré par où il le pouvoit estre. »

Le Paranymphe débutait par ces vers, hérissés de science et de souvenirs classiques:

Pousse cil qui voudra , par iiieints et ineiiils t'reilons Des luis, lyres, hautbois, aux célestes brandons,

L'aprest hyménéan , la pompe et l’allégresse ,

Que jadis desniontra la troycnne jeunesse, Lorsqu'Androniache fui joinete au vaillant Hector.

Qu’il l'ace retentir des cieux la voûte encor Par discordaiis accords , de Thetis et Pelee

Haut luiiuiit l'appareil de l'heureuse vesprcc. S'il veut d’Ariadné , fille du roy Minos , Chanter le grand honneur, la louange et le los, Que lui donnoit jadis le cliore des Ménades, Des Satyres cornus, des Bacches, desNaiades, Quand le fils de Jiipin, le gay-|>ainpré Denis L'espousant, l’affranchit du joug de ses ennuis, Qu’il le face tout seul, ou en place piiblicpie. Le haut avec le bas couplant à sa niusiijue.

Les louanges du seigneur de Tournon et de son épouse viennent ensuite, chantées allernativem(?ht par Mars, Mercure et Apollon. U règne dans tout ce poème une exagération, une boursouflure que nous ne trouvons pas dans les vers qui appartiennent probablement à Honoré dans ce petit livre, et dont il s’est presqtie déclaré l’auteur. Aussi n’bésitons-nous pas à attribuer l’épitbalame à quelque pédant, tout bérissé de grec et de latin, qui a voulu faire un pompeux étalage d’érudition là où il suffisait d’être gracieux et naturel.

I/épithalame se termine par les vœux que viennent faire pour les nouveaux époux les neuf IHuses, suivies de Flore et d’Amalthée. I^es onze pièces de vers signées par des élèves du collège ne présentent pas toutes le même mérite; mais on y trouve moins d’emphase et un peu plus de goût, moins de science et un peu plus d’esprit que dans le reste du poème. La conclusion est un morceau de quarante vers, signé par Honoré d’Urfé. C’est sans contredit la plus mauvaise pièce de l’épithalame. Les pensées y sont coni-

niunes, le style lâche et incorrect. On en jugera par les quatre vers suivants, qui sont les moins mauvais de tous, et dans lesquels l’auteur joue sur les noms de Tournon et de Rochefoucauld.

Vous serez notre Tour,

Où nous, puisqu’il vous plaist, voulons faire séjour:

La serons en seurté , ear votre saincte Roche Fera que de nos cor|>s aucun mal ne s’approche.

Le qiiatiième jour fut employé à la représentation d’une moralité, dont les personnages étaient les quatre vertus morales, conduites par Sapience et Piété. La moralité fut suivie d’une bergerie en latin. David, Pâtis, Joseph et Daniel célébrèrent les vertus des deux époux en excellents vers latins, nourris des souvenirs des meilleurs poètes. En voyant la pureté et l’élégance des vers latins écrits à l’époque de la renaissance des lettres, on ne peut s’empêcher d’accuser secrètement les Muses latines d’avoir comprimé pendant quelque temps l’essor de la poésie française, et d’avoir retardé peut-être d’un siècle les chefs-d’œuvre qui illustrèrent le régné de Louis XIV. Mais quand on vient à réfléchir que ce culte pour l’antiquité , cette imitation patiente des chefs-d’œuvre d’Athènes et de Rome, a nourri et fortifié les études, et donné à notre langue cette force, cette souplesse et cette précision élégante qui la distinguent entre toutes, on regrette moins la lenteur des développements de notre

littérature. Les finiits sont venus plus tard, il est vrai , mais ils ont eu plus de saveur et de beauté.

Nous terminerons l’examen que nous venons de faire de la Triomphante Entrée, par la citation d’une page curieuse qui couronne dignement le récit de toutes ces fêtes. « Le quatriesme jour vit-on en la cour du collège et église d’iceluy, les murailles du haut en bas très-richement tapissées des Oraisons, Dialogues, Épitbalames, Églogiies, Odes, Hymnes, .\nagrammes, Emblèmes, Énigmes, Épigi’ammes faicts en œufs, en tours, en balances, en coutelas, en halebardes, lances, œsles, et en autres gentilles inventions en plusieurs langues, principallement en latin et en grec, prose, vers lyriques, héroïques, élégiaques , et autres en une infinité de sortes : le tout sur les louanges de cette alliance. Chose esmerveillable du bel exeicice des escholiers, et de la variété de la tractation de cest argument; et de la peine incroyable prinse par eux , à peindre leurs emblèmes et énigmes, et à escrire quatre ou cinq rames de papier, dont tout étoit couvert, jnsques aux troncs des six arbres qui sont en la dicte cour. De quoy tous les plus doctes estrangers qui le virent, s’esmerveillèrent fort, principalement Monsieur, lequel, considérant le travail que les dicts escholiers avoient pris pour honnorer l’entrée de madame la comtesse sa femme, requit monsieur le recteur de leur donner congé de jouer les deux jours suivants. Ce

que lui avant esté accordé, la plus grande part des enfans cria: Vivat, vivat , et dès lors commencèrent à jouir de la grâce impétrée. »

On trouve à la fin du volume une ode sur le nom de Jésus, précédée de l’avis suivant: « Afin qu’en ce livret n’y eiist point de pages vuides , j’ay bien voulu mettre, pour heureusement finir ce petit ouvrage nostre, une odf. fort excellente du nom de Jésus, chantée le premier jour de l’an.» Je ne puis croire, avec M. Bernard (i), que cette ode ait été composée par Honoré d’Urfé. bes jésuites, qui revirent probablement l’ouvrage avant qu’il fût imprimé et pendant qu’on l’imprimait, n’auraient pas laissé passer les mots de fort excellente , dont l’apprenti poète se serait servi pour qualifier son œuvre. Cette ode d’ailleurs est loin de mériter cette épithète , et , quel qu’en soit l’auteur, elle n’est pas digne de nous occuper plus longtemps.

S II. Le; épistres morales.

Les épîtres d’Honoré d’Urfé sont, comme les Lettres de Sénèque à Lucilius, de petits traités de philosophie et de morale. L’auteur les écrivit pour se consoler des ennuis de sa seconde cap- 1 tivité, ainsi qu’il nous l’apprend lui-mémedans la dédicace de son livre : « Les discours que je te

(i) Les d'ür/ê, p.

présente, dit-il, ne te sçaiiroyent eslre si désagréables que l’occasion de leur naissance me l’a esté. Us sont nez d’un fasebeux loisir que m’a donné la prison où je suis encores. Toutesfois, comme des fleurs plus amères l’abeille tire son miel, j’ay pensé que de ce fascheux temps je pourroy tirer quelque soulagement par ma plume. Or, tel qu’il a esté , je te le mets devant les yeux, non point pour en recevoir ton jugement, mais à fin que tu t’en serves si tu en as affaire. C’est pour ta nécessité, et non point pour ta dispute que je t’en fay part. L’expérience plus que la science luy fait voir le jour; car si je suis médecin de la fortune , je ne suis point de ceux qui se servent de la vie des malades pour s’asseurer en leur doctrine, mais de ceux qui, quasi du tout fondez sur la preuve , cognoissent mieux quelles herbes sont propres au mal qu’ils n’en sçavent la raison. Ce n’est point sur autruy que j’ay fait ces expériences : moy seul en suis et le patient et le médecin. Par ainsi n’en fais difficulté, puisque je te traite comme moy-mesme. » C’est en effet sous l’impression des malheurs qui s’étaient accumulés sur sa tête qu’Honoré composa ses Épîtres morales. Les espérances de son parti entièrement perdues, la trahison de quelques amis, la mort des autres, le meurtre de son frère .\ntoine, assassiné par les ligueurs de Villeret en Roannais, la fin prématurée du duc de Nemours, les ennuis d’une double prison,

toutes ces douleurs se précipitant l’une sur l’autre presque dans la même année, avaient attristé son cœur et jeté de graves pensées dans son âme ardente et intrépide. Il voulut alors, comme les sages de l’antiquité, demander à la philosophie des consolations dignes de son courage; et bien loin de courber le front sous le poids de l’infortune, il se présenta hardiment au combat. On voit d’ailleurs, dans ses Épîtres, que les rêves de son ambition n’étaient pas encore entièrement détruits. Il avait perdu une première partie au jeu terrible des guerres civiles , mais il espérait prendre sa revanche. « Ne croy pas que ma fortune soit perdue, voyant celle que j’avoy bastie jusques ici desmolie, de sorte qu’il y a peu d’apparence qu’elle se puisse relever. Je suis encor de mon âge au trois fois neuf : ce n’est qu’à cette heure que je la devroy commencer. Aussi tout ce que j’ay fait jusques icy, je veux que ce ne soit que comme avant que le musicien joue sur son luth: on luy void tirer quelques fredons dessus, tant pour voir s’il est bien d’accord , que pour cognoistre s’il a la main en bonne disposition : et encore que je fusse beaucoup plus vieux, je ne perdroy toutesfois l’opinion de pouvoir atteindre un jour à quelque conclusion heureuse de mes désirs (i). »

I ) Epistrea ninrnlrs , 1 , i .

Les Épitres murales sont écrites sous la double inspiration de la douleur qui se résigne et du ' courage qui espère. Ces deux sentiments donnent à l’ouvrage d’Honoré d ürlé un caractère intéressant et singulier. Quand Boëce écrivait son ouvrage de la Conso/atio/i de la philosophie , il ne lui restait plus une seule espérance; et lorsque Sénèque rédigeait les petits traités de morale qu’il adressait sous forme de lettres à Lucilius, il n'avail encore aucune crainte de l’ingratitude et de la tyrannie «le son élève devenu empereur. Aussi remarque-t-on dans l’ouvrage du premier je ne sais quel accent plaintif de tristesse et de mélancolie; ou (lirait que la philosophie, dépouillant l’impassibilité de la raison, a revêtu ce que le sentiment a de plus tendre pour consoler cette grande douleur. Les lettres du second, au contraire, sont écrites avec calme et sans préoccupation extérieure; on y retrouve partout l’écrivain philosophe, nulle part l’homme lui-méme, .s’abandonnant aux craintes ou aux espérances de la vie réelle. Il n’en est pas de même du livre d’Honoré. Ici vous entendez tour à tour le cri du sentiment et la parole grave et solennelle de la philosophie. Les Épîtres de d’Urfé sont à la fois des mémoires et des traités de morale. I/homme Ide parti intervient même quelquefois. Ainsi, quand Honoré exhorte Agathon à fuir le tumulte des affaires de ce monde , et à se retirer sur la montagne paisible et sereine où la .Sages.se a bâti

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son temple , il ajoute en faisant un retour sur lui-même: «Je sçay que tu me mettras devant les yeux , puisque la retraite est un bien souverain, pourquoy je ne me l’eslis ? S’il m’estoit permis, Agathon, avec quel contentement le feroy-je ! Je suis trop engagé au combat; il faut que nous sçachions à qui le champ de bataille demeurera ; et si j’ay la victoire , tu cognoistras que je ne te donne conseil , que je ne veuille prendre pour moy. Mais , à cette heure , elle seroit estimée fuite et non pas retraitte (i). »

De tous les philosophes de l’antiquité , Sénèque est celui dont Honoré d’Urfé s’est le plus souvent inspiré. Comme Sénèque, Honoré s’est donné un correspondant qui est censé lui répondre ; comme lui , il met à la fin de chacune de ses lettres une maxime, une sentence empruntée à quelque grand écrivain, et dans laquelle se trouve résumée la vérité qu’il vient d’établir. Mais ce que nous devons remarquer ici , c’est que la morale des Épîtres d’Honoré d’Urfé, aussi bien que celle des Lettres à Lucilius , est empruntée surtout à la philosophie du Portique. Ce n’est pas que dans le philosophe latin, comme dans l’écrivain français , on ne trouve des passages nombreux qui rappellent les doctrines de l’Académie , quelquefois même celles du Lycée ;

(i) Épi s très morales, I,

mais au milieu de cet éclectisme qui recueille les plus belles vérités de la philosophie antique, on découvre facilement une préférence pour la morale de Zenon et d’Arrien. Celte préférence peut s’expliquer facilement. Le stoïcisme s’était répandu dans la société romaine vers les derniers temps de la république, et surtout sous les empereurs. I.es âmes grandes et honnêtes , attristées par le spectacle des guerres civiles ou par la perte delà liberté, trouvaient dans ces doctrines hautaines et intrépides un abri contre la tyrannie des princes et contre la corruption des moeurs. Qu’importe en effet que le corps soit esclave ou souffrant, quand l’âme est libre et sereine?

Qu’importent au sage les passions qui tourmentent le reste des hommes, s’il a pu élever sa pensée jusqu’à ces régions sublimes où le bruit du monde ne se fait plus entendre? L’indépendance absolue de l’âme au milieu des entraves du monde extérieur : voilà le dogme le plus consolant, le dogme principal du Portique. 11 est vrai que Sénèque ne trouva l’application de ses doctrines qu’au moment de la mort; jusque-là il avait été stoïcien en théorie, et non en pratique. Mais il avait sans cesse devant lui le spectacle des malheurs publics et particuliers , et il avait adopté par ton ou par goût ces doctrines que le plus grand nombre invoquait comme une nécessité. Honoré d’Urfé, au contraire , était devenu stoïcien par l’expérience du malheur. Aussi remarque-t-on

dans ses Épîtres , au milieu de quelques déclamations un peu vides , un accent de conviction que Sénèque ne possède pas.

Il est singulier que l’éducation toute catholique d’Honoré d’Urfé n’ait pas donné à son ouvrage une couleur un peu plus chrétienne. La' morale de l’Évangile et les paroles de la Bible ^ n’y paraissent qu’à de rares intervalles. Une seule ^ fois même , dans une lettre où il console indirectement une mère désolée de la mort de son fils , il fait entendre des paroles vraiment inspirées par les livres saints : « Pourquoy le plaintelle ? Est-ce pour ne pouvoir plus estre assistée de luy en ses affaires? Peut-elle croire qu’il luy soit moins secourable qu’il n’a esté, et que, s’il a peu quelque chose comme Prince de la terre , il ne puisse beaucoup davantage comme Prince du ciel ? Que si un Prince amy des hommes le pouvoit, un Prince amy des Anges ne le pourra pas ? Et bref, si un homme en avoit la puissance, à cette heure, comme je l’ay dict, qu’il est devenu Dieu, le croira-t-elle plus impuissant ? (i) » Honoré d’Urfé , tout plein de zèle qu’il était pour la foi de ses pères , était cependant resté païen dans ses ouvrages. Il suivait en cela le torrent du siècle; car à l’époque de la renaissance des lettres, et dans les siècles qui suivirent, les poètes

’i) Épistn’% morales, II, 17.

et les philosophes , à quelques exceptions près , cherchèrent l’inspiration et la science dans les livres de l’antiquité grecque et latine plutôt que dans les ouvrages chrétiens.

Il n’existe aucune ressemblance entre les Épis- Ires morales et les Essais de Montaigne. Ce qui les sépare surtout, c’est la méthode philosophique. Honoré d’Urfé affirme, Montaigne doute; le premier dogmatise , le second se demande : Que sais-je? Celui-là est grave, soutenu, solennel; celui-ci familier, divers, ondoyant. Honoré trouve la consolation de ses malheurs dans la confiance entière qu’il accorde aux maximes de sa philosophie; Montaigne se complaît dans le doute, et les observations que lui fournit l’étude de l’homme sont si diverses, qu’il ne peut en former un système. I^e premier parle le langage austère de la raison et du devoir; le second nous fait entendre de spirituelles causeries, qu’entretiennent tour à tour le bon sens et l’humeur; celui-ci par conséquent plus vrai, plus pratique, plus humain ; celui-là plus abstrait, plus idéal, plus emphatique. Montaigne dessine l’homme avec une vérité si frappante, que le portrait qu’il en fait reste éternellement jeune, malgré les années qui s’écoulent; la copie ne vieillit pas plus que l’original. Honoré d’Urfé ne peint pas l’homme tel qu’il est, mais tel qu’il devrait être; l’idée qu’il se forme de la nature humaine est tellement exagérée, qu’elle ne convient à per-

sonne; l’idée que s’en forme Montaigne est tellement vraie, qu’elle convient à tout le monde. Cette manière différente de voir et de juger les choses se retrouve jusque dans les sentiments des deux écrivains. Honoré d’Urfé n’aime pas le duc de Nemours comme Montaigne aime la Boétie. Le premier voit surtout dans son ami le chef de parti et le prince victorieux; le second y voit avant tout l’homme lui-même; l’amitié de l’un a pour principe les convenances sociales ; celle de l’autre est née de la sympathie des caractères et de l’estime réciproque. Le styledesdeux écrivains présente des caractères divers , qui sont en rapport avec leurs idées et leurs sentiments. La phrase de Montaigne, quoiqu’elle soit façonnée sur le modèle de la phrase latine, conserve néanmoins une certaine liberté; elle se plie sans effort aux exigences de cette humeur capricieuse, qui semble la seule règle de l’auteur. En un mot, il n’y a pas de système dans les constructions de Montaigne; il y en a un, au contraire, dans celle de d’ürfé. Celui-ci a l’habitude de suivre de si près la marche du latin, que les mots, les tours de phrase, la construction, vous piermettent, en traduisant d’une manière littérale, d’obtenir un latin assez pur, reproduisant, dans un heureux mélange, l’abondance de Cicéron et le trait de Sénèque. Quant au vocabulaire d’Honoré d’Urfé, il est moins riche que celui de Montaigne. Ixpremier n’admet pas tous les mots du second;

il cherche la noblesse, tandis que l’auti’e cherche la vérité. Honoré a fait un triage dans la langue de Ronsard, qui fut son maître en poésie. On trouve bien encore dans son style quelques graines folles mêlées aux bonnes graines; Malherbe sentira le besoin de cribler une seconde fois cette langue trop savante, trop mêlée. Mais déjà le plus difficile est fait, et la prose d’Honoré d’Urfé, avec la harangue de d’Aubray de la Satyre Ménippée, ont donné à Malherbe le premier exemple de la dignité soutenue et de la noblesse de langage.

Nous avons déjà dit qu’Honoré d’ürfé avait écrit les Épistres morales à l’âge de vingt-sept ans. On est tout surpris de trouver, dans un âge si tendre, cette hauteur de raison, et cette fermeté de jugement, qui sont ordinairement le partage d’un âge plus avancé et d’une expérience plus mûre. Il est vrai que l’auteur, entraîné, au début de la vie, au milieu de l’agitation des guerres civiles , avait pu profiter de ces grandes leçons que donnent le malheur et la pratique des affaires. Mais ce qui ne surprend pas moins que cette maturité de la raison dans les premières années de la jeunesse, c’est l’érudition peu commune dont Honoré fait preuve dans ses Épistres morales. Il connaît à fond les doctrines des philosophes anciens. Aristote, Platon, Plutarque, Épictète, Hippocrate, Valère Maxime, Sénèque, parmi les anciens; et parmi les modernes.

Marsile Ficin et Pic de la Mirandole sont les auteurs qu’il cite le plus souvent. A l’imitation de Cicéron et de Sénèque, il éclaire , il embellit les préceptes de la morale par de nombreuses citations des poètes. Il parait affectionner surtout Sophocle, Euripide, Virgile, le Tasse, et le romancier espagnol Gil Polo, continuateur de la Diane de Montemayor, dont il semble avoir fait une étude toute particulière. Honoré d’Urfé connaît l’art de fondre les citations et de les amener heureusement, afin qu’elles fassent corps avec l’ouvrage. Voici, par exemple, comment dans la douzième Épitre du second livre, voulant prouver que les prospérités ne peuvent nous rendre heureux, il s’est heureusement servi de quelques souvenirs du Songe de Scipion , reproduits par Sénèque dans les Lettres à Lucilius. Il est question de la vanité de la gloire que l’homme peut acquérir sur la terre : « Plus des deux tiers de la terre estouenglouty des eaux, ou inhabité par lesdéserts, ou encoreincognu. Et ceste tierce partie ne tient pas une même chose, honorable ny glorieuse. Par ainsi de ce point en plusieurs parties sou-divisé, que peut-il rester qu’une chose qui ne peut presque tomber sous l’imagi. nation? Et toutesfois cela est le grand champ de la gloire, c’est là où elle peutestendre ses aisles. Et comme est-il possible qu’une chose si petite (puisque nul ne peut donner davantage que ce qu’il a) puisse estre capable de nous donner

( *ao )

un grand heur? Mais soit ainsi que ia gloire soit quelque chose de grand, soit qu’elle puisse esga- 1er de sa hauteur le ciel mesme, puisqu’elle a à durer si peu, quelle grandeur nous peut-elle rapporter? (i) »

Les Epistres morales semblent avoir été écrites à deux reprises difïéreutes. Honoré d’Urfé annonce lui-même, à la fin du premier livre , que son œuvre est terminée : « Or sus , Âgathon , c’est assez couru. Plions les voiles, laissons les rames hors de l’eau, tournons la vue au rivage, et entrons désormais dans le port. Nous avons assez essayé les vents ; nous nous sommes assez fiez à la mer; courons à la terre ferme, et ne nous laissons plus endormir au doux hransle de l’onde (a). » Honoré d’Urfé conseille la retraite à Agathon; mais il regrette de ne pouvoir lui en donner l’exemple ; car il va se replonger de nouveau dans le flot des affaires civiles ; il quitte la plume pour reprendre l’épée. Bientôt cependant, sans doute parce que sa prison se prolonge, il reprend son travail; il ajoute un second livre au premier. Mais sa pensée est devenue plus calme, plus austère, plus philosophique. Dans le premier livre des Épîtres, les impressions personnelles d’Honoré d’ürfé viennent plus souvent

(i) Epistres morales, II, 12.

;'a) Epistres morales , I, a’i.

te mêler aux idées générales de la philosophie; dans le second, l’auteur disparait presqlie en entier , pour laisser parler la sagesse ellemême. 11 ne raconte plus, il raisonne; il n’écrit plus de mémoires, il développe des thèses de morale.

Il n’est pas rare de trouver, dans les Épistres morales, des pages entières où l’auteur atteint à une si grande élévation de pensée et de style , qu’on croiraitdéjàentendre Balzac ou Bossuet.Tel est le passage suivant : ■< O cœur abattu, et trop indigne d’être joint avec la raison ! Pourquoy penses-tu que tu sois nay d’homme? Si c’estoit seulement pour vivre, pourquoi t’auroit-on fait différent des autres animaux? Est-il possible que ce rayon de la Divinité, q ui a esté mis en toy , soit tellement estouffé sous la cendre de tes ordures, qu’il ne luy reste encores quelque peu de chaleur pour t’esmouvoir aux actions du vray homme? Saouler son corps de viandes, du repos, et de telle autre volupté, n’est pas la fin de l’homme. Comme la plus petite pièce de la calamite se laisse tirer à la plus grande, par un certain instinct que toute partie a de se rejoindre à son tout, de mesme il faut que cette estincelle de la Divinité, qui est en nostre ame, revoie toujours à ceste grande flamme, dont elle est partie, ‘ pour se réunir avec son tout, qui doit et peut estre seulement son repos. C’est donc la fin de l’homme de chercher avec la raison son prin-

cipe, et non pas croire que ce bourbier du corps soit la plus belle eau de Tunivers (i). »

Honoré d’Urfé excelle surtout dans les comparaisons ; il leur donne ordinairement une tournure piquante et imprévue. En voici quelques exemples que nous prenons au hasard : « Les batteries de la Fortune ne sont pas à coups de belliers, mais de canons, ou plustot de tonnerres, dont l’esclair ne paroît plustot que le coup ne donne; et le coup ne vient si tost, que le fracas de ce qu’il rencontre ne s’en ensuyve entièrement ( 2 ). » « Comme le ballon s’eslève plus haut, plus il est violemment abbatu; aussi la vertu, plus elle est oppressée, et plus elle donne témoignage de sa force (3). » « Veux-tu que je te die quelle est l’offense qui m’a le plus vivement atteint? C’est le déplaisir que mes amis ont ressenty de mon accident; et tout ainsi que les esguilles passent à travers des mailles, où les espées, pour fortes et tranchantes qu’elles soy en t, sont arrestées : aussi ceste considération de mes amis a trouvé place de m’attaindre, jusques au vif, quoy que mes armes ayent assez heureusement résisté aux grands coups de la fortune (4)- » a Tout ainsi que deux luths, l’un contre l’autre opposez, et accordez à un même ton , rendent

(1) Ephtres morale t , I, 12.

(2) Ibid., 1 , 2.

( 4 ) Ibid. , 1 , 6 .

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tous deux un même son, encores qu’il n’y en ait qu’un qui soit pincé : aussi nos âmes, accordées de mesmes volontés, ne peuvent qu’elles ne reçoivent les biens, et les malheurs qui viennent à l’une seulement (i). » « Nostre aine ressemble à l’arc : car plus la corde le plie, et l’efforce, plus aussi jette-t’il sa flesche loing. De mesme plus la difficulté empesche l’exécution de nos pensées, et plus elle jette ses désirs forts et violents : mais veux-tu oster la force à cette flesche, delasche la corde; aussi veux-tu oster l’ardeur de ce désir, rends tes désirs faciles , c’est-à-dire , ne désire point plus que tu ne peux (a).» «Veux-tu que ton ombre te suive? fuys-la : veux-tu qu’elle te fnye? poursuis-la : et la veux-tu prendre? jettetoy en terre. Aussi jamais qui poursuivra la fortune, ne la prendra. Car elle est du naturel, en cela, du chasseur, qui desdaigne la proie prise , et ne désire que celle qui fuit (3). »

Il arrive souvent que les comparaisons d’Honoré d’Urfé prennent des proportions extraordinaires; il les soutient alors avec une justesse et une fermeté remarquables. Ce talent assez rare, qui consiste à développer la métaphore ou la comparaison, et à leur donner presque autant de valeur qu’à l’idée principale qu’on se propose

(i) Épistres morales, a3.

(a) Ibid., I, a.

(3) Ibid., ibid.

d’établir, talent que Buffon a surtout montré dans la trame du style, Honoré le possède dans l’enchaînement des idées. Quand Buffon s’est emparé d’une métaphore , il la suit avec un rare bonheur, et les mots qui l’expriment semblent s’appeler les uns les autres. Tel est, par exemple, le passage dans lequel Buffon compare à la lumière la clarté et la chaleur du style, (f Rien ne s’oppose plus à la chaleur que de mettre partout des traits saillants; rien n’est plus contraire à la lumière qui doit faire un corps et se répandre uniformément dans un écrit, que ces étincelles, qu’on ne tire que par force en choquant les mots les uns contre les autres, et qui ne nous éblouissent pendant quelques instants que pour nous laisser ensuite dans les ténèbres. Ce sontdes pensées qui ne brillent que par l’opposition; l’on ne présente qu’un côté de l’objet; on met dans l’ombre toutes les autres faces ; et ordinairement, ce côté qu’on choisit est une pointe, un angle sur lequel on fait jouer l’esprit, avec d’autant plus de facilité , qu’on s’éloigne davantage des grandes faces sous lesquelles le bon sens a coutume de considérer les choses (r). » Voyons maintenant comment Honoré d’Urfé enchaîne les idées, et nous serons convaincus que les deux écrivains appliquent à deux choses différentesun

(i) Buffon, Discours sur le style.

art et un procédé qui au fond sont les mêmes ; « Sçay-tu, Agathon, ce que je croy des passions et des affections de l’ame? Cela raesmeque de l’émotion de l’eau. Car nous voyons bien souvent un torrent estre siirnpétueux qu’il ne rencontre rien qu’il ne renverse ; et toutefois les grands lacs du Bourget etdeLozanne, qui peuvent se nommer de petites mers, ou pourle moins de grands abysmes d’eau, sont si paisibles , que bien souvent il n’y a qu’une petite frisure qui leur replisse le front. Doncques ces furies et ces ravages ne procèdent pas de l’imperfection de l’eau , mais du lieu où elle est. Car si elle tend tousjours en bas, ce n’est pas pour le dommage d’autruy, mais pour chercher son repos. De mesme les passions et les affections ont leurs effects selon l’ame où elles se rencontrent. Si elle est unie, elles demeurent sans impétuosité; si au contraire elle est inégale en un lieu, on les verra couler furieusement, et eu un autre, bouillonner en escume, et ailleurs s’élargissant hors de ses limites , se desborder autant que l’ame a d’estendue. Parce que proprement la forme des passions et des affections, c’est la perfection ou l’imperfection de l’ame. C’est pourquoy, ny au bien, ny au mal, on ne doit ny louer, ny blasmer que l’ame seule (i). »

Honoré d’Urfé a semé son ouvrage de souve-

(i) Epistres morales, II, 7.

nirs personnels et d’anecdotes intéressantes. Nous en trouvons une assez curieuse dans la troisième épître du second livre, et nous la rapportons ici, parce qu’elle nous semble avoir quelque valeur historique. Elle pourra contribuer avec les récits conformes du Pogge, de Monstrelet, et d’Étienne Pasquier, à prouver combien est injuste le proverbe qui fait peser sur la mémoire d’Amé VIII , duc de Savoie, l’accusation de ne s’être retiré à Ripaille que pour y vivre en épicurien avec quelques amis : a Hier nous alasmes a Ripaille, qu’autrefois on nommoit Ripa- Alla, parce, comme je crois, que c’est un rivage un peu plus relevé que les autres qui sont autour de ce grand lac de Léman. Là, Agathon, nous vismes certes une belle mémoire de ce grand Amé de Savoye; et quoy que grande, beaucoup moins toutesfois que sa vertu. Car ayant vescu heureux autant que prince de son aage, il voulut laisser cet heur qui, estant du monde, devoit enfin se finir avec le monde, et despouillant toutes ces vanitez mortelles, se revestit de ce qu’il ne devoit abandonner. Et ayant ainsi quicté les grandeurs de la terre, la puissance des hommes, et l’ambition du monde, il se retira en ce lieu qu’il fit bastir, accompagné de sept de ses principaux serviteurs, avec lesquels comme frère il vesquit le reste de ses jours, achetant prudemment avec la petitesse de la terre la grandeur du ciel, avec la foiblesse des hommes la puissance de Dieu, et avec la vanité

du monde la vraye gloire des bienheureux ( i ). » Nous croyons avoir prouvé suffisamment que les Épistres morales d’Honoré d’Urfé méritent d’étre retirées de l’oubli profond où elles sont tombées depuis longtemps. Au point de vue historique, elles nous font connaître les graves et sérieuses pensées qui occupaient les catholiques sincères de la province, pendant que les ligueurs de Paris s’abandonnaient aux conseils les plus odieux et les plus extravagants ; elles nous donnent surtout quelques détails intéressants sur le duc de Nemours, dont les historiens de la Ligue se sont trop peu occupés , et qui serait devenu un héros s’il n’avait été chef de parti. Considérées comme ouvrage philosophique, les Épistres morales méritent aussi l’attention de tous les hommes sérieux. Elles sont comme le résumé , le précis, de tout ce que la philosophie ancienne nous a laissé de plus pur et de plus saint. Retranchez-en quelques mots inspirés à Honoré d’ürfé par le désir qu’il a de se venger de cet ami perfide qui a voulu le trahir , et vous aurez le livre le plus moral de tout le seizième siècle. La chaire chrétienne elle -même, bien qu’elle fût depuis quelque temps affranchie du mauvais goût qui la déparait, bien que Vigor eût succédé à Ménot, à Maillard et à Raulin , la chaire chrétienne

[i) Épistres morales , II , 3.

n’avait pas encore fait entendre un langage plus noble et plus décent. Quoique les Epislres morales n’aient pas la couleur chrétienne, elles ont cependant reçu l’inspiration et subi l’heureuse influence du christianisme : la morale en est pure comme celle de l’Évangile.

Mais si on étudie cet ouvrage sous le rapport du style, on est tout surpris que les critiques distingués qui se sont occupés du seizième siècle, ne l’aient pas signalé depuis longtemps comme un livre remarquable entre tous ceux qui ont commencé la constitution définitive de la prose française. Les Epistres morales furent publiées quatorze ans après les Essais de Montaigne, en même temps que la Satyre Ménippée, huit ans avant la de Charron. Elles ne ressemblent

à aucun de ces trois ouvrages en particulier, mais elles y touchent par ce qu’ils ont de bon. On y retrouve l’érudition de Montaigne, l’ardeur et la verve de la Ménippée, l’ordre et la méthode deCharron. En outre, l’auteurappliqueses théories philosophiques aux événements de la vie réelle. L’histoire et la morale s’y mêlent à tout moment pour s’éclairer et s’expliquer. Aussi les Epistres eurent-elles de leur temps un succès vraiment prodigieux; il en fut publié huit éditions dans l’espace de quelques années; et si XAslrée n’était venue noyer dans sa gloire les autres productions de l’auteur, les Epistres morales seraient restées comme l’œuvre la pins

belle cl’Honoré d’ürfé et un des livres les plus remarquables de la fin du seizième siècle.

S III. Le Sireiae.

Au milieu du royaume de Léon, dans une fraîche vallée qu’arrose la rivière d’Ezla , vivait un berger du nom de Sireine, qui n’avait pu voir, sans en être vivement épris, les rares vertus et l’incomparable beauté de la bergère Diane. Unis par une tendresse mutuelle, les deux amants n’attendaient plus , pour donnera leur amour la sanction de l’hymen , que d’avoir éprouvé la constance de leurs feux dans les longs ennuis de l’attente. Mais la fortune, qui est la providence des romanciers et le mauvais génie de leurs héros, vint briser tout à coup les douces espérances d’un amour si pur et si fidèle. Sireine fut obligé d’entreprendre un long voyage. Son maître, possesseur de terres fertiles sur les bords de l’Éridan , le força à traverser les mers , et lui confia la garde des troupeaux qu’il nourrissait dans ce pays lointain. Pendant l’absence de Sireine , les parents de Diane, qui étaient avides et intéressés, marièrent leur fille au riche berger Délio, et ces deux amants , qui avaient si longtemps regardé l’avenir pour y suivre l’image du bonheur, n’y virent plus que tristesse et regrets éternels.

Voilà tout le sujet du poème d’Honoré d’IJrfé. Cette fable simple et unie, Imitée de la Diane de

Montetnayor, se divise natui*elleiiient en trois parties , le départ , l’absence et le retour. Honoré d’Urfé préludait aux grands tableaux de l’Astrée par cette peinture de l’amour constant et malheureux. Il écrivit probablement ce poëme à Chambéry, pendant le séjour qu’il y fit après la fin des guerres civiles (i). Il avait alors vingthuit ans. Nous avons prouvé, dans la biographie d’Honoré, que l’histoire d’un voyage à Malte, pendant lequel la belle Diane de Châteaumorand, dont il était amoureux, aurait été donnée en mariage à Anne son frère aîné, est une pure fable qui ne peut soutenir un seul instant les regards de la critique. S’il n’est pas vrai qu’Honoré d’Urfé ait chanté dans le Sireine. l’histoire de son voyage et de sa catastrophe amoureuse, il n’est pas probable non plus qu’il ait voulu y décrire les ennuis de son exil volontaire hors de la France. Il est fort naturel sans doute de rechercher dans la biographie d’un auteur la raison des ouvrages qu’il a composés; mais il ne faut pas aller trop loin dans cette recherche , car on s’expose à être subtil là où il faut avant tout être vrai. Nous croyons donc pouvoir affirmer qu’Honoré d’Urfé n’a voulu peindre dans le Sireine ni un voyage à Malte qu'il n’a pas fait, ni un exil hors de

(i) M. Bernard possède une copie du Sireine, dat«'-e de Chambéry, le novembre iSgS, avec ce titre : Le Sireine du jeune ttUrfé. (V. Lesd’Urfé, p. 144.)

France qui n’anrait que <les rapports très-éloignés avec le poëme. Mais nous pensons qu’il a écrit ce poëme , comme plus tard il écrivit Vj4s‘ trée, sous la vive impression qu’avait laissée dans son esprit la lecture de la Diane de Montemayor, continuée par Alonzo Ferez et par Gil Polo. Il suffit d’ailleurs, pour en être convaincu, de lire, en les comparant , le Sireine et la première partie de la Diane, et de remarquer que la traduction complète du roman espagnol avait été donnée en i58a par Gabriel Chapuis (i).

Le Sireine est écrit en sizains et en vers de huit syllabes. Cette coupe, un peu monotone dans les grands sujets , produit cependant un très-heureux effet dans ces longues descriptions qui sont à la fois pastorales et érotiques. Si Honoré d’Urfé avait voulu peindre les effets de l’amour, tels que nous les concevons aujourd’hui, avec tout un cortège de malheurs et de sanglantes tragédies, le rhythme qu’il a employé aurait nui sans doute au mouvement, à l’agitation de la scène. Mais dans ces récits, calmes et paisibles comme la vallée où se passent les événements, le bourdonnement monotone du si-

(i) Les trois parties de la Diane, traduites par Gabriel Chapuis, Tourangeau, parurent à Lyon, en i58a, chez Louis Cloquemin. Peu de temps après, un anonyme fit imprimer à Paris une traduction de la première partie avec l’espagnol à côte.

zain et la chute régulière de la période ajoutent à l’effet de la description et à la couleur générale du poème :

Je chante iin despart amoureux.

Un exil long et malheureux.

Et le retour plein de martyre.

Amour, qui seul en fus l’autheur,

Laisse pour quelque temps mon cœur.

Et viens sur ma langue les dire.

Après cette stance qui renferme , comme on le voit , l’exposition du sujet et l’invocation à l’Amour, le poète décrit, avec un pinceau gracieux et léger, la fontaine près de laquelle Sireine et Diane vont se faire leurs derniers adieux. Il y a dans cette description , que nous avons citée presque en entier dans la biographie d’Honoré, une imitation évidente de cette mignardise dont Guillaume de Lorris avait donné l’exemple dans le commencement du Roman de la Rose ^ et qu’Alain Chartier avait reproduite avec tant de grâce dans son poème des Quatre Dames.

Les poètes italiens du seizième siècle avaient excellé dans ce genre où l’affectation elle-même a quelque chose de rêveur et de touchant , et les poètes de la Pléiade, inspirés par Anacréon, doivent à cette poésie descriptive leur meilleur et peut-être leur seul titre de gloire. La description de la fontaine des Aliziers, par laquelle Honoré ouvre son poème, peut, malgré quelques

archaïsmes et quelques tours forcés qui sentent récole de Ronsard , être placée à côté des plus belles en ce genre.

Au commencement tle la seconde partie, Sireine erre sur les rives de l’Éridan, et répète à toute la nature la triste complainte de ses malheui-s et de ses regrets. 11 conjure le fleuve d’éteindre les feux de son amour, comme autrefois il étouffa les flammes qui dévoraient Phaéton. Mais comme ses flots ne seraient pas suffisants pour arrêter l’incendie qui brûle son cœur, il mêlera ses larmes au courant de l’onde, et il se précipitera ensuite dans le fleuve débordé. C’est ici surtout qu’Honoré d’Urfé se montre imitateur maladroit des poêles de la Pléiade. Ces hyperboles burlesques, cette érudition inopportune, pas- ' saient alors pour une beauté; elles sont contemporaines des célèbres stances que Malherbe a imitées du poète Tansillo. Quand la poésie s’agite pour se créer des voies nouvelles, elle peint avec plus de force que de vérité. Ce n’est que lorsqu’elle est sûre de ses destinées qu’elle commence à admettre le sentiment de la mesure, et les régies éternelles du goût et delà raison.

On trouve çà et là dans le Sireine, pour le fond et pour la forme, une imitation directe d’Ovide. Comme dans les Hdroïdrs, l’amante qui se croit oubliée fait l’histoire complète de ses anxiétés et de ses souffrances. Diane va tous les jours visiter la fontaine des Aliziers; elle croit entendre

les derniers adieux de Sireine, et voir l’image de son berger adoré fuir à travers les arbres de la prairie. Mais après ces rêves fugitifs, elle tombe dans l’affreuse réalité, d’autant plus que sa mère lui parle souvent du désir qu’elle a de la marier à un autre berger. Sireine pourrait-il hésiter plus longtemps à retourner en Espagne? Diane le conjure de venir la défendre contre les projets de ses parents. Le messager, qui est le père nouricier de Sireine, ajoute ses instances à celles de l’amante. Il craint que le riche berger Délio ne lui enlève sa fiancée. Diane, il est vrai, a donné sa foi à Sireine ; mais le devoir fait une loi d’obéir aux ordres de ses parents. A ces mots le berger éclate en sanglots et en plaintes amères :

Tant inconstantes sont les femmes,

Qu’EzIa qui roule à grands monceaux ,

N’a tant de sablons dans ses eaux.

Que d’inconstance est dans leurs âmes.

L’onde suit l’onde promptement.

Plus le vent le vent véhément,

Plus viste encor l’aage suit l’aage.

Le penser les peut devancer;

Mais l’eau, l’air, le temps, le penser.

Sont moins prompts que ce cœur volage.

Ces plaintes sur l’inconstance des femmes se trouvent dans tous les poètes anciens modernes. Mais nulle part elles n’ont été exprimées avec plus d’élégance et plus de précision que dans la stance

suivante de Polilieii. « Combien est malheureux celui qui met ses pensées à la merci d’une femme, et qui pour elle se réjouit ou s’attriste! qui pour elle se dépouille de sa liberté, et croit à ses fauxsemblants ou à ses paroles! La femme est sans cesse plus légère que la feuille abandonnée au vent; mille fois le jour elle veut et ne veut pas; elle suit qui la fuit, et quand on la poursuit, elle se cache; elle va et vient comme la vague sur le rivage ( i ). » Depuis saint Luc, qui appellela femme un roseau agité par le vent, jusqu’à Molière, qui en donne une si plaisante description dans le Dt'. pit amoureux^ les sarcasmes n’onl pas été épargnés à un sexe qui montre presque toujours plus de constance que le nôtre.

Le Sireine est comme une ébauche de \ Astrée.. Pour le poème comme pour le roman. Honoré (i’Urfé a puisé aux mêmes sources. Il a mis à contribution non-seulement les poètes grecs et latins, mais encore et surtout les poètes italiens et espagnols, Sannazar, le Tasse, Guarini, Saa de

Quanto è metchin colui che cangia voglia Per donna , o mai per lei s'allegra , o dote !

E quai per lei di libertàti spoglia,

£ crede a suoi sembianli , o a sue parole!

Che sempre e più laggicr ch'al veiito foglia ,

E mille voile il di vuole, o disviiole;

Segue cbi fugge , e cbi la v uul s'ascondc ;

R vanne c vieu, corne alla riva l'onde.

( Slanze di Pouziado, lib. I, 1

Miranda, Montemayor. C’est à ce dernier qu’il a fait les emprunts les plus importants. Dans Monlemayor, Diane, infidèle par jalousie et non par devoir, a sacrifié l’amour de Sireine à un caprice. Tant que le berger la poursuit de son amour, Diane, par un sentiment de ses devoirs auquel se mêle une grande indifférence, ce qui lui rend la vertu plus facile, repousse les offres d’un cœur qu’elle dédaigne. Mais lorsque Sireine a été délivré de son amour par la magie de la prêtresse du temple de Diane, lorsqu’il n’a plus pour la bergère infidèle que mépris et indifférence, Diane sent renaître dans son cœur des flammes qu’elles croyait depuis longtemps éteintes, et elle devient malheureuse à son tour. Montemayor n’eut pas le temps d’achever sa Diane. Aussi le roman est-il sans conclusion. Il n’en est pas de même du Sireine d’Honoré d’Urfé. Ici l’action est complète, et la résignation des deux amants, qui sacrifient l’amour au devoir, et qui consentent à vivre malgré leur malheur, au grand scandale sans doute des romanciers de nos jours, donne à l’œuvre du poète français un caractère de grandeur et de moralité qui méritait d’être remarqué.

Les vers du Sireine. ont de la grâce et de l’haimonie ; mais le style en est incorrect et semé çà et là d’expressions ronsardiques. Honoré d’Urfé dit encore la mousche hybleane pour l’abeille, /e»' charités pour les grâces, les hrontes pour les tonnerres, le désastre flambeau pour le malheu-

reux flambeau. Quelques-unes de ces expressions n’ont que le tort de n’avoir pas été consacrées par l’usage. Telle est celle-ci : quand Sireine apprend le mariage de Diane , il s’écrie : Ce jour fiait annuiter mes jours. Nous n’en disons pas autant d'une singulière suspension que nous trouvons dans une des scènes les plus touchantes du poëme. Lorsque Diane remet au vieux berger la dernière lettre qu’elle écrit à Sireine avec son sang, elle ajoute:

Ce papier pour quij’ay pleuré,

Tu le donneras à Siré. . . .

Et le reste du mot s’arreste Pris au palais avec la voix.

Cette bizarre réticence nous en rappelle une plus bizarre encore que l’on trouve dans la tragédie de i)aireov\ Darius .Jacques de la Taille. C’est Darius qui parle :

Ma mère et mes enfants aye en recommanda. . . (tion) .

11 ne put achever, car la mort l’en (tarda (l’empècha).

Nous trouvons dans tin poète qui se fit à cette époque une certaine renommée par les goûts singuliers et bizarres que lui inspira la manie de la poésie pastorale, dans le sieur des Yveteaux, une imitation assez bien faite de la scène de la séparation qu’on trouve dans le Sireine. Des Yveteaux a décrit en stances de quatre vers hexamètres la séparation d’Amyntheet de Clorice. Ima-

ges, pensées, expressions, sont les mêmes dans les deux poètes. Au reste, ilsappartenaientrunetrautre à l’école de Ronsard, modifiée par l’influence de des Portes etdeBertaut. C’est là que nous devons placer Honoré d’Urfé, en le considérant seulement comme poète pastoral ou élégiaque. Il vient immédiatement après Duperron et Bertaut, et, se plaçant bien au-dessus de des Yveteaux, il tend la main à Racan et à Segrais.

S IV. La Sylvaiiire.

La S/lmnire est une pastorale en cinq actes et en vers blancs. Honoré d’Urfé l’écrivit, ainsi qu’il l’explique lui-même dans sa préface, àfin d’introduire dans la langue française l’usage des vers non rimes que les Italiens appellent versi sciulti. Il lui semblait qu’en faisant disparaître la rime de notre poésie dramatique, il serait plus facile d’obtenir l’illusion, sans laquelle on ne peut espérer d’intéresser les spectateurs. L’intention était bonne, sans doute; mais le moyen était contestable, et la tentative fut des plus malheureuses. La Sylmnire est le plus médiocre, soyons sincères, le plus mauvais des ouvrages d’Honoré d’Urfé. Mais, tout mauvais qu’il est, il soulève encore des questions intéressantes, et c’est pour cela que nous allons nous y arrêter un moment.

L’auteur a pris pour son sujet un des épisodes les plus intéressants fie \ .4str<;e. Deux bergers.

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Agiante et Tirinthe, sont devenus amoureux de la belle Sylvanire. Ménandre, père de la bergère, ne veut accorder sa fille ni à l’un ni à l’autre; il est riche et avare. Aussi a-t-il choisi, sur toutes les rives duLignon, le plus riche, mais le plus laid de tous les bergers, pour en faire l’époux de Sylvanire. Celle-ci, dont le cœur ne s’est pas encore ouvert à l’amour, refuse d’accepter la main de Théante, qui lui est offerte par son père, et dédaigne les poursuites d’Aglante et de Tirinthe, pour ne s’occuper que des plaisirs de la chasse. Elle ressent , il est vrai , une inclination secrète pour Agiante; mais un senti- - ment exagéré d’honneur et de modestie ne lui permet pas d’en faire l’aveu; et le malheureux berger, constamment repoussé, finit par s’abandonner à la tristesse et au désespoir. C’est en vain que le berger inconstant, Hylas, que nous retrouverons dans XAstrée, dont il forme un des personnages les plus aimables, essaye de distraire Agiante de sa douleur, en lui vantant le bonheur de l’inconstance. Ses conseils affectueux, ses plaisanteries sur les amants fidèles et transis, et son intervention auprès de Sylvanire, ne peuvent rien sur une âme profondément atteinte du mal d’amour, et qui semble se complaire dans son martyre.

D’un autre côté, Tirinthe a pour confident le berger Alciron. Celui-ci, impatient d’entendre sans cesse les plaintes de son ami, a recours.

pour soulager sa peine, à un moyen terrible et violent. 11 est possesseur d’un miroir enchanté, que lui avait donné jadis le faux druide Climanthe. Ce miroir avait la propriété de plonger dans une profonde léthargie ceux qui s’y regiirdaient. Alciron le donne à Tirinthe, sans lui en faire connaître les effets merveilleux; il lui conseille de le présenter à Sylvanire, sans s’y regarder lui-mème, et lui promet à ce prix que la dédaigneuse bergère lui appartiendra.

Tirinthe présente le miroir à Sylvanire. Aussit«>t une pâleur mortelle, une langueur inexprimable, s’emparent de la jeune fille. Elle se sent mourir; ses parents la croient empoisonnée, lis s’empressent de la conduire an temple d’Esculape, afin d’implorer l’assistance du dieu, et d’arrêter les progrès de la mort qui approche. Us rencontrent en route le berger Agiante, qui à cette vue se livre au plus violent désespoir. Sylvanire, pâle et mourante, fait alors, en présence de ses parents, l’aveu d’un amour qu’elle avait longtemps dissimulé. Elle demande à mourir femme d’ Agiante; son père et sa mère, qui la tiennent déjà pour morte, consentent à satisfaire son dernier vœu. A peine Sylvanire a-t-elle donné sa main à Agiante, et embrassé ses parents, qu’une nouvelle et dernière défaillance arrête le cours de sa vie. Cette jeune fille, naguère .si fraîche et si belle, n’est plus qu’un cadavre glacé que l’on porte dans la tombe, au milieu des

pleurs et des gémissements des bergers de tonte la contrée.

Qui pourrait peindre la douleur de Tirintbe, quand il apprend cette nouvelle? Il court à la recherche d’Alciron, pour venger sur cet ami perfide la mort de Sylvanire. Mais celui-ci lui apprend que la bergère n’est pas morte, qu’elle n’est qu’endormie. En effet, les deux bergers se rendent à son tombeau et la rappellent à la vie. Tirintbe, éperdu d’amour et de joie, veut enlever Sylvanire et la conduire dans sa cabane. Celle-ci résiste, |X)usse des cris. Aglante, accouru avec des bergers, la délivre des mains de son ravisseur et la ramène à ses parents. L’avare Ménandre oublie alors que Sylvanire est devenue l’épouse d’Aglante, et veut la forcer à se marier avec le riche Théante. Mais la cause est portée devant les druides, qui déclarent légitime le mariage d’Aglante et de Sylvanire. Tirintbe, condamné pour sa trahison à être précipité du rocher Périlleux, est sauvé par la bergère Fossinde, qui l’aimait, et qui consent à devenir son épouse.

Tel est le sujet de cette pastorale. Le plan en est bon, et l’action sagement conduite; mais voilà tout. Les caractères n’y sont pas fortement dessinés. Hylas lui-même, le plus volage et le plus inconstant des bergers, n’est plus inconstant qu’en théorie, car il parle sans cesse de son amour pour Stelle. On y trouve aussi deux per-

sonnages entièrement inutiles; ce sont, le berger fou, Adraste. qui n’intervient que pour délivrer Fossinde des mains du satyre; et le satyre Ini-méme, dont l’audacieuse brutalité est dupe une première fois de la ruse de Sylvanire qui lui attache les mains et les pieds ; une seconde fois, du sang-froid de Fossinde, qui le met aux prises avec Adraste. Dans \Aminle du Tasse, le rôle du satyre tient à l’action même, puisque Sylvie est délivrée de ses mains par le courage d’Amin te. Mais dans la Syli'anire, le poète ne tire aucun parti de ce personnage; les bergères se délivrent par elles-mêmes, ou par le secours d’un fou. Les deux amants ignorent peut-être le danger quelles ont couru.

Ce défaut est assez grave, puisque l’emploi de personnages inutiles divise l’intérêt sans profit pour l’action principale. Un autre qui ne l’est pas moins, et qui rend les scènes un peu monotones, c’est que les personnages marchent toujours deux à deux, Aglante avec Hylas, Tirinthe avec Alciron, Sylvanire avec Fossinde, Ménandre avec sa femme Lérice. Il faut plus de variété dans les mouvements et dans le dialogue. Les poètes italiens qu’Honoré d’Urfé se proposait pour modèles méritent le même reproche. Les scènes sont trop uniformes, trop bien coupées. On dirait que ces poêles n’ont point osé abandonner à eux-mêmes les personnages qui remplissent les premiers rôles. Ils ont placé à côté

d’eux des personnages secondaires, qui ne les quittent pas plus que leur ombre. Si du moins ces confidents avaient des caractères divers, le contraste de leurs idées et de leur conduite pourrait devenir une source de beautés; tandis qu’ils se ressemblent tous, non-seulement les confidents entre eux, mais encore les confidents avec les premiers rôles. L’intérêt dramatique se réduit par conséquent à quelques aventures dont on attend le dénoûment. La peinture des caractères, le développement des passions , ces deux sources fécondes qui alimentent le drame et la comédie, peuvent à peine se faire une petite place dans les pastorales italiennes, et dans celles que les poètes français écrivirent dans la première moitié du xvii' siècle.

La Sylvcuiire a des chœurs; mais ces chœurs sont réduits à de si minces proportions, qu’ils passent presque inaperçus. On dirait un de ces chœurs d’Euripide, qui ne prennent qu’un faible intérêt à l’action qui s’accomplit sous leurs yeux, et que le poète a conservés comme un souvenir d’autrefois, et non comme une des parties les plus importantes de la tragédie. Si la pastorale d’Honoré d’Urfé avait été destinée à la représentation, nous penserions que le chœur n’y a été introduit que pour donner aux acteurs un peu de repos, et au machiniste un peu de loisir pour préparer les décors de l’acte suivant. En effet, c’est à ce rôle humiliant qu’a été abaissée la ma-

joüté du chœur antique dans la plupart des tragédies modernes. Dans Eschyle, le chœur est l’âme mèmedela tragédie; il donneà l’actionce caractère de haute moralité auquel les poètes suivants n’ont jamais pu atteindre. Le chœur se soutient dans Sophocle; mais il a déjàperdu quelque peu de son importance; il est constamment surla scène, il est vrai, mais d’autres, en sa présence, agissent autant que lui et plus que lui. Dans Euripide, le chœur n’est plus qu’un morceau de placage, un ornement inutile que vous pouvez à votre gré conserver ou faire disparaître. Depuis ce temps, il n’a pu recouvrer ses anciens droits. C’est en vain qu’Horace les proclame au milieu du siècle d’Auguste. Le chœur, qui était une institution répuhlicaine, ne pouvait fleurir et se développer en présence du despotisme impérial. Les modernes ont fait quelques tentatives plus ou moins heureuses, et Racine a été sur le point de nous faire entendre des chœurs aussi beaux que ceux de Sophocle, des chœurs auxquels il n’a manqué peut-être que de représenter la religion , les mœurs et les usages des spectateurs, pour remuer aussi profondément nos pères, que jadis les chœurs des Perses et à! Electre agitaient le peuple d’Athènes. Mais, malgré cette remarquable exception, les chœurs ontfini par disparaître; et certes ils ne pouvaient être sauvés par l’usage qu’en ont fait les Italiens et les Français, à l’origine du théâtre de ces deux nations.

. La Sjlmnire est une pièce essentiellement morale. Bien quelle roule en entier sur le développement du sentiment de l’amour, cette passion, quoique extrême dans certains personnages , ne leur fait jamais oublier les lois de la modestie et de l’honneur. Sylvanire refuse, malgré les ordres de son père, de s’unir au berger Théante. Mais ne craignez pas qu’elle consente à recevoir les aveux d’Aglante contre le vœu de ses parents. Elle triomphe de l’amour qu’elle ressent pour Aglante; et comme elle ne peut s’unir à Théante sans se vouer à un malheur éternel, elle déclare quelle veut se faire vestale. Détail remarquable, et qui nous transporte tout à coup dans la société au milieu de laquelle vivait Honoré d’Urfé! Que de fois, en effet, les couvents n’ont-ils pas été l’asile des amours malheureux! Que de passions ardentes ne sont-elles pas allées s’éteindre dans les longues méditations et la monotone régularité de la vie ascétique ! Nous verrons dans V Astres l’excellent parti que l’auteur a tiré des vestales et des filles druides, dont il a placé le séjour dans les lieux mêmes où la famille d’ürfé avait fondé des couvents , comme par exemple à Bonlieu.

Il nous reste maintenant à parler de la malheureuse idée qu’eut l’auteur d’écrire sa pastoi-ale en vers non rimés. Il avait remarqué , dit-il dans la préface de la Sylvanire, que les Italiens, qui étaient sans contredit les premiers pour la

lo

pastorale, avaient écrit ce genre de poëmeen vers libres. C’était la forme adoptée par le Tasse dans son Torrismond et dans son Aminte, par l’Arioste dans un grand nombre de comédies et de tragédies, et par leGuarini dans son Pastorfido. Si les Italiens avaient renoncé au bénéfice de la rime, qui est un ornement précieux pour la poésie, et qui , en forçant l’esprit à la réflexion et au travail, devient une occasion fréquente de beautés supérieures, c’est que sans doute ils y avaient trouvé un grand avantage. Or, cet avantage , le voici. La poésie dramatique, surtout dans le genre simple, doit se rapprocher autant que possible de la vie commune qui lui sert de modèle. N’allez pas faire de grandes phrases , courir après les grands mots, sesquipedaliu verba , emprunter enfin le langage des dieux, quand vous voulez faire parler des bergers naïfs et sans prétention. Que leurs paroles soient simples comme leurs habits. Dans l’intérêt de l’illusion théâtrale, vous ne les habillez pas de pourpre, et vous ne leur mettez pas l’épée à la main; pourquoi donc leur langage ne serait-il pas en rapport avec cette houlette, cette panetière , ce chapeau de paille , ces habits de bure dont se compose leur costume? La rime, on ne saurait en disconvenir, ajoute une grande noblesse au langage; elle va même jusqu’à guinder un peu l’expression , et à donner à la pensée la forme des anciens oracles. Faites-la donc disparaître d»i

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théâtre quand vous peuplerez la scène de bergers. Les anciens avaient bien compris ces principes. Ils avaient exclu de leur poésie dramatique les vers qui ont trop de pompe, trop de dignité, et surtout le vers hexamètre. Ils avaient adopté un mètre qui se rapproche tellement de la prose, qu’on le confond souvent avec elle. Imitons-les , si nous voulons être sages.

Voilà à peu près la substance du raisonnement quHonoréd’Urfédéveloppedansuneassezlongue préface. Ces principes, au premier abord, ne manquent pas d’une certaine justesse. Mais quand on les examine à fond, et qu’on veut en faire l’application à la poésie française, on découvre bientôt ce qu’ils ont de faux. Notre langue, ainsi que l’a dit Voltaire, ne peut se passer de la rime, car elle n’a pour y suppléer ni prosodie ni mesure. Elle ne possède que très-peu de ces syllabes éclatantes qui font sentir l’harmonie et produisent la mélodie poétique. Après un certain nombre de syllabes obscures et précipitées, la rime, résonnant tout à coup comme le son régulier d’une cloche, bat, pour ainsi dire, la mesure et règle l’harmonie. Aussi, malgré les nombreuses tentatives faites dans le xvi® et dans le xvii° siècle, par Baïf, Jodelle, Nicolas Denisot , Claude de Buttet, Rapin, Passerat, Marmontel et Turgot, la rime a maintenu ses droits et vaincu tous les novateurs. Introduite dans le principe coranie un ornement accessoire de la poésie , elle a fini par devenir

lO.

une partie constitutive de notre versification. Le vers français n’existe que lorsqu’il est rimé. Nous n’avons pas besoin, pour le prouver, de recourir à d’autre preuve qu’à la Sjlvanire. Cette pastorale se compose de plus de neuf mille vers; eh bien! en la lisant, on éprouve neuf mille déceptions. L’oreille n’est pas plus habituée, à la fin qu’au commencement, à se voir déçue dans son attente de la rime.

Pour se rapprocher de la prose autant que possible, tout en ayant l’air de faire des vers, Honoré d’Urfé a écrit sa pastorale en vers de six syllabes, mêlés de quelques vers de dix. Il ne s’est pas aperçu que les vers de six syllabes, en l’absence de la rime, s’accouplent dans la lecture et forment de véritables hexamètres. 11 nous semble d’ailleurs qu’il y a un moyen bien plus court de se rapprocher du langage ordinaire , c’est tout simplement d’écrire en prose. Nos dramaturges l’ont fait, et ils ont eu raison, car la prose est plus harmonieuse que les vers blancs: elle est moins saccadée, plus arrondie, plus soutenue , plus harmonieuse. C’est à l’emploi des vers blancs que nous attribuons la faiblesse du style de la Sjlvanire. La phrase n’y est pas arrêtée, et la pensée y a quelque chose d’indécis qu’on ne trouve pas dans les autres ouvrages de l’auteur.

Deux années avant l’impression de la Sylvamrc d’Honoré d’Urfé, le poète Mayret avait, sur la de-

mande du comte de Carinail et du cardinal de la Valette, écrit une pastorale sur le même sujet, dans laquelle il n’avait fait que reproduire l’épisode de YAsti'ée, sans aucune modification importante. Dans une préface, qui renferme une espèce de poétique dramatique, Mayret se félicite d’avoir fidèlement observé la règle des unités établie par Aristote. « La pièce, ajoute-t-il, commence par un matin et finit par un autre. Or, parce qu’elle est disposée à la comique, je la veux diviser en quatre parties, suivant l’ordre que les meilleurs grammairiens observent en la division de celles de Térence, sçavoir est, en Prologue, Prothèse, Epithase et Catastrophe. Le Prologue recommande la pureté de la fable et contient une partie de l’argument. La Prothèse comprend les noces prétendues de Sylvanire et de Théan te, fondées sur l’avarice de Ménandre, l’aversion de Sylvanire pour ce berger, l’effet du miroir d’Alciron. L’Épithase contient la maladie de Sylvanire avec le mariage inespéré d’elle et d’Aglante, du consentement de ses parents, le désespoir d’Aglante, la rage de Tirinthe, et tout le Forest en deuil. La Catastrophe embrasse la résurrection, le dernier consentement du père en faveur d’Aglante, la délivrance de Tirinthe par l’intervention de Eossinde,et bref, le repos de ces amans après tant de tumultes. » Tout ce que dit l’auteur ici de sa pièce, ajoutent les frères Parfait, n’étant que pour la justifier du côté des

règles, aux yeux des connaisseurs, à qui il la propose pour exemple, nous croyons pouvoir dire que Mayret a réussi très-parfaitement à composer un poème froid et régulièrement ennuyeux (i). » Mayret reconnaît lui-même que sa pièce est ennuyeuse; il s’en console en pensant qu’elle est faite plutôt pour l’hôtel de Montmorency que pour l’hôtel de Bourgogne.

S V. Poésies sacrées ; œuvres inédites.

L’histoire de notre littérature nous offre un grand nombre de poètes qui , après avoir cultivé les lettres profanes pendant leur jeunesse, se sont, vers le déclin de la vie, occupés des pensées plus graves de la poésie religieuse, l^’iinagination , comme le cœur, se fatigue tôt ou tard des ardentes émotions que produisent en nous les passions du jeune âge et les tumultueuses pensées de la terre et du monde. Quand la première ardeur de la vie s’est éteinte , et que l’âme, plus calme , aspire à ce bonheur paisible dont elle a déjà le secret pressentiment, la muse chrétienne vient éclairer notre intelligence d’une lumière plus pure, plus sereine il est vrai, mais moins éclatante. Ces derniers rayons de la poésie ressemblent à la douce clarté dont le soleil éclaire une belle soirée d’automne, au milieu du calme

(i) Histoire du Thédlre fra/tçois, tonu' IV, p. 386.

(le la nature entière. Mais l’astre qui nous brûlait à son midi, ne jette plus sur nous que des feux affaiblis, dont la tiède influence lutte avec peine contre la fraîcheur de la brise et des premières vapeurs de la nuit.

Il en est ainsi de la poésie. La plupart des poètes dont nous parlons avaient épuisé la sève de leur imagination, quand ils se mirent à chanter les louanges de Dieu. Aussi, malgré la majesté du sujet, leurs vers sont pâles et décolorés; ils se sentent un peu de la vieillesse ; ils sont, comme elle, timides et traînants. La sublimité des idées fait encore plus vivement sentir la faiblesse de l’expression. Nous pourrions prouver ce que nous avançons par l’exemple d’un grand nombre de poètes , et par celui du grand Corneille luiméme, qui ne trouva, pour traduire le plus beau livre qui soit sorti de la main des hommes, que très-peu de ces beautés sublimes qui étincellent dans ses premières tragédies. Mais nous aimons mieux nous en tenir à l’exemple d’Honoré d’Urfé, qui se conforma lui aussi à l’usage général , en composant à la fin de sa vie un recueil de poésies religieuses.

M. Bernard a été le premier à signaler aux bibliographes l’existence de l’ouvrage que nous allons examiner. On n’en connaît que deux exemplaires , tous deux sans nom de libraire et sans date. Le premier se trouve à la Bibliothèque royale, relié avec le Sireine. Le second , que j’ai

sous les yeux, appartient à la Bibliothèque de l’Arsenal, où il est inscrit sous le n“ 1269, T. C’est un petit volume in-8°, imprimé par forme (de huit pages) et composé de 157 pages, ayant chacune a 3 vers. Les caractères, qui ressemblent beaucoup à ceux que le libraire Fouet a employés dans l’impression de la Sjh’cmire, me porteraient à croire que ce volume n’a paru qu’après la mort d’Honoré d’Urfé, vers l’année 1627. Ainsi une assez grande partie des œuvres d’Honoré d’Urfé n’aurait été publiée qu’après sa mort; la fausse quatrième partie de \ Astréc, publiée par Borstell, en iGaS; la véritable, publiée par Baro en 1627; Sjlvanire ^ imprimée la même année; la cinquième partie de ÏAstrée , composée d’après ses notes , en i 632 , et enfin les Poésies sacrées, qui ont paru probablement en 1627.

Ajoutez à cette liste , déjà assez longue, les œuvres inédites dont nous parlerons plus bas , et vous conviendrez sans peine qu’Honoré d’Urfé , qui n’a pas eu le temps de voir toute sa gloire , aurait pu l’agrandir encore, si la mort ne l’eût surpris au milieu de ses travaux.

Le recueil des poésies sacrées de notre auteur commence par des paraphrases sur les Cantiques de Salomon. Jamais peut-être la poésie n’a fait entendre un langage en apparence aussi brûlant, aussi passionné que celui du Cantique des Cantiques. Et cependant, quand on lit ce livre avec tout le calme que donne à l’esprit la pureté du

cœur, on ne tarde pas à en pénétrer le sens mystérieux. Les ardentes aspirations de l’époux et de l’épouse ne sont pour l’œil du chrétien que les mystiques élans de l’amour qui unit Jésus- Christ à son Église. Mais comment la poésie pourrait-elle parler ce langage à la fois si tendre et si chaste? N’a-t-on pas à craindre qu’elle ne confonde facilement les pudiques tableaux de l’amour divin avec les images grossières de l’amour profane , et qu’en des mains inhabiles l’or pur ne se change en vil plomb? Honoré d’Urfé a vu le danger, et il a craint d’y tomber. Il a affaibli , autant qu’il l’a pu, les nuances trop vives du livre saint. Tout en conservant le fond des idées, il a singulièrement dénaturé le style, et sa traduction n’est que le reflet très-pâle des flammes ardentes du modèle.

Les paraphrases d’Honoré d’Urfé sont au nombre de huit , comme les chapitres du Cantique des Cantiques. Le dialogue, qui donne tant de grâce à l’ouvrage saint, et l’intervention si poétique des filles de Sion, n’ont pas été conservés par le poète français. De plus , Honoré ne fait parler que l’épouse; tandis que, dans le livre de Salomon , on entend tour à tour les plaintes et les consolations de l’époux et de l’épouse , ce qui donne au Cantique l’intérêt du drame. Ainsi la forme a été changée; les images trop vives ont été effacées; les idées seules sont restées; mais exprimées dans un style mou et sans couleur,

elles ont elles-niéines perdu leur vigueur et leur audace premières. Nous trouvons cependant, surtout dans le premier chapitre des Paraphrases , quelques strophes qui, sans reproduire toutes les beautés du modèle, en laissent deviner le mouvement et la grâce :

En CL-t ardent désir des douceurs de ta couche,

Qu’un regard de tes yeux , un baiser de ta bouche , Soulagent ma langueur;

Et me fais, cher amant, ceste courtoise grâce Que quand tu me ravis des beautés de (a face.

Je ravisse ton cœur.

Lasl retourne vers moy, mon Dieu, je te supplie. Que sera-ce de moy, si ta bonté m’oublie Et me laisse en ce lieu ?

Ton pouvoir ne veut pas que tu changes d’essence; Et si tu n’avois pas d’amour ny de clémence.

Tu ne serois pas Dieu !

Les Paraphrases sur le Cantique des Cantiques sont suivies de la traduction, ou plutôt de l’imitation, de dix psaumes de David. Ces traductions manquent en général de force et de précision. Mais quand on les compare à celles des poètes contemporains d’Honoré d’Urfé, on trouve que, si elles sont inférieures à celles de Malherbe, elles valent mieux cependant que celles du cardinal Diiperron et de Méziriac, qui eurent de

leur temps une très-grande réputation comme poètes.

Sans doute, en lisant les poésies religieuses d’Honoré d’Urfé, nous serions tous de l’avis de Malherbe, qui lui disait qu’il était trop bon gentilhomme pour s’exposer à faire de mauvais vers. Mais il est de toute justice, dans l’appréciation des anciens poètes, de se transporter par la pensée au temps où ils ont vécu. Or, à la fin du xvi® siècle, et au commencement du xvn', quel était l’état de la poésie française? Elle était encore agitée par la tempête qu’avait soulevée Ronsard. Les rares admirateurs de la poésie marotique commençaient à secouer le joug de la Pléiade, et sous les influences diverses de l’ancienne poésie et des récentes tentatives de l’école savante, les poètes flottaient indécis et cherchaient à retrouver la droite voie depuis longtemps perdue. C’est dans cette époque de tâtonnement et de retour aux saines doctrines que parut Honoré d’Urfé. Il fut un des ouvriers secondaires de cette œuvre que Malherbe dirigea avec tant d’éclat. Ne lui demandons pas la perfection que nous pouvons exiger des poètes de nos jours, et que nous obtenons si rarement. Mais, pour être justes, comparons-le aux poètes de son temps; et alors, bien loin de dédaigner ses ouvrages, nous serons reconnaissants de ses efforts.

Nous trouvons dans le recueil des poésies religieuses d’Honoré d’ürfé, à la suite des tradue-

lious des psaumes, un grand nombre de pièces intitulées Stances, Sonnets, Méditations, Prières. Elles présentent toutes, à côté de quelques beautés, des négligences, des archaïsmes, qui les déparent. On serait tenté de croire que quelques-unes de ces poésies ont été écrites pendant la jeunesse de l’auteur; car on n’y voit aucune trace des progrès qu’avait faits la langue dans le premier quart du xvii® siècle. Tandis que nous trouvons dans Malherlje des odes entières qui n’offrent aucune expression vieillie, et qui brillent de l’élégante correction du siècle de Louis xiv. Honoré d’Urfé, qui écrivait en même temps que lui, et qui mourut trois ans seulement avant lui, semble arriéré de près d’un demi-siècle. Nous attribuons cette immobilité d’Houoré d’Urfé, au milieu du mouvement qui se faisait autour de lui, au long séjour qu’il fit hors de France, à la cour du duc de Savoie.

Il nous reste maintenant, pour compléter la i-evue que nous faisons des œuvres d’Honoré d’Urfé, à parler des ouvrages perdus ou inédits, dont les titres seuls nous sont connus, ou qui sont conservés dans diverses bibliothèques. Un sonnet d’.\nne son frère, adressé à mademoiselle de la Roche-Turpin , nous apprend qu’Honoré avait écrit, en l'honneur de cette dame, im petit poème intitulé /t' Triomphe d' Amour. M. Bernard pense que ce poème écrit, pendant la jeunesse de l’auteur, a clé fondu plus tard dans le Si-

reine (i). Il s'appuie surtout sur l'ideiilité du sujet traité dans Tun et dans l’autre. I.e Si reine, en effet, n’est autre chose que le triomphe de l’amour constant et malheureux.

Il existe d’Honoré d’Urfé un petit ouvrage, qu’il m’a été impossible de me procurer, et dont je donne le titre tel que je le trouve dans I^s tTUrfé : « Les tristes amours de Floridon, berger, et de la belle Astrée, naïade, par messire Honoré d’Urfé; ensemble les fortunées amours de Poliastre et de Doriane. A Paris, chez Nicolas Rousset, en sa boutique à la grand-salle du palais, du costé de la cour des Aydes; 1628, avec privilège daté du 3 février 1625. »

De la Mure (2) dit que, sur la fin de ses jours, Honoré d’Urfé s’occupa d’ouvrages de dévotion, et que, dans sa dernière maladie, il dicta aux assistants une paraphrase en prose sur l’hymne Slabal mater dohrosa, qui était restée dans les archives de la maison d’Urfé, où il avait pu la lire. « La bibliothèque de l’Université de Turin possède encore un opuscule d’Honoré; c’est un jugement sur \ Amedeida de Chiabrera, écrit à l’instigation de Charles-Emmanuel, premier duc de Savoie, et à lui dédié. Cejugement, qui se compose de 1 1 pages petit in-folio, est un

(i) Voyez Les d'Urfé, p. i 44 , dans les notes.

(a) Bibliothèque forésienne, manuscrit de la bibliothèque de Montbrison, cité par M. Bernard. V. Les d’Urfé, p. 169.

wamoarit i . » U ocrait trop long de

parier iâ de toœ ks «er» quHonocé d\Jrfé fit paraître dai» k» rec«il> du teaaps. Xoos citerons seniement. comme disnes d'être lus. huit sonnets et deux madrigaux qui parurent dans lej Délices de la poésie françoisey ou dernier recueil des plus beaux vers de ce temps, publié en i6ai. chez Toussainct du Brer. Cest dans un recueil du même genre, publié par F. de Rosset. chez le ménoe imprimeur, qu'avait paru en i6i5 un fragment considérable de la Satorsiade, dont nous allons parler maintenant.

La Stitfoysiade n’est pas, ainsi que l’a pensé Guicbenon, une histoire de la Savoie en vers héroïques français. C’est un poème héroïque, ou

(i; Les iUrfê, p. 178. M. Bernard se loue quelquefois, dans ses notes, de la courtoisie arec laquelle M. Arri, bibliothécaire de rUniversité de Turin, et MM. PronisetGazzerra, membres de l’Académie de cette ville, lui ont communiqué tous les renseignements et toutes les notes qu’ils ont pu se procurer sur Honoré dUrfé. Noos avons souvent éprouvé par nous-mêmes combien est franc et loyal l’accueil dont les savants bibliothécaires italiens honorent les voyageurs avides d’instruction qui vont visiter les dépôts précieux confiés à leurs soins. Nous n’oublierons pas surtout la noble affabilité de MM. le chevalier Angelo Pezzana de Parme, comte Giovanni Galvaiii de Modène, comte Alessandro Cappi de Ravenne. Les religieux dominicains de la bibliothèque Casanaten.se, à Rome, nous ont reçu avec une bonté qui nous u vivement touché. Puissions -nous un jour leur en témoignernotre profonde reconnaissance!

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plutôt un poêine épique. dan$ kquei Honort' cfUrfé se pnqmsaît de oêiébrrt' l'origine de La maison de Savoie. Le poème n'est pas actteve. l^es deux manuscrits les plus compdets qui nous en restent, celui des Archives de la maison do Savoie, et celui de la Lildiotbèque de l'.\rsenal de Paris, ne contiennent que neuf livres. Mais M. Bernard, qui |>ossède le manuscrit original, a pu se faire une idée de l'action entière qinio- • noré se proposait de développer, p;tr un brouillon en prose où se trouve exposé sommairement le plan du p>oëme On y voit qu'Honoi^ avait eu d’abord l’intention d'écrire ce poème en vers libres, et de l’intituler la BcroUiide, du nom de Bérold, qui est regardé comme le fondateur delà maison de Savoie. Il donna plus tard à son œuvre le nom de la Savc^e; et enfin, voulant que le titre seul indiquât une épopée, il modifia la terminaison, et l’appela définitivement la Sai'oysiade. Tout en célébrant les origines presque fabuleuses de cette noble maison. Honoré n’oublia pas de faire figurer dans son épopée les principales familles de ce pays, et surtout la sienne. Le fragment publié dans le recueil de Rosset contient le récit d’un combat naval dans lequel Humbert , fils de Bérold, est délivré des mains des Liguriens par le courage de Vulfe, un des ancêtres de la famille d’Urfé.

Nous avons examiné jusqu’à présenties œuvres diverses d’Honoré d’Urfé, œuvres inconnues au-

joiird’hui, et <lont beaucoup d’hommes instruits ne soupçonnent même pas l’existence. Nous avons prouvé peut-être que ces œuvres ne nié- , ritent pas le profond oubli dans lequel elles sont tombées, et qu’il faut désormais en tenir quelque compte dans l’histoire de notre littérature. Nous allons maintenant passer à l’examen du célèbre roman qui 6t la gloire d’Honoré; roman que nos pères lurent avec un enthousiasme qui se prolongea jusque dans le xvin* siècle, et que le courage et le goût de quelques lecteurs de choix essaient de soutenir encore contre l’indifférence de notre siècle.

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