CHAPITRE II
Analyse de l’Astrée.
Sur les bords du Lignon, petite rivière qui arrose les prairies les plus fertiles de la province de Forez, vivait, dans le iv* siècle, une nombreuse population de bergers, uniquement occupée de la culture des terres et du soin des troupeaux. Tranquilles au milieu des guerres qui désolaient les pays d’alentour, ces bergers auiaient continué à vivre aussi heureux que dans l’âge d’or, si l’Amour, le cruel Amour, n’était venu changer leur bonheur en amertume, et leur paisible quiétude en trouble et en alarmes.
Il y avait déjà trois ans qu’Astrée et Céladon s’étaient juré un amour éternel, lorsque les calomnies du perfide Semyre firent naître dans l’esprit de la bergère des soupçons sur la fidélité de son amant. Un jour que Céladon venait, comme a l’ordinaire, l’entretenir de sa tendresse, elle le reçut d’abord avec tant de froideur, et l’accabla ensuite de reproches si cruels, que Céladon, banni de sa présence, ne voulut pas survivre à son malheur, et se précipita dans le Lignon, grossi parla fonte des neiges. A cette vue, Astrée évanouie tomba aussi dans la rivière; mais elle
Int sauvée par- des bergers, tandis que son lualheurenx amant, emporté par le courant rapide, fut jeté sans connaissance sur le sable de la rive opposée. Il fut trouvé dans cette triste position par Galathée, qui, accompagnée de deux autres nymphes, s’empressa de le rappeler à la vie et de le faire transporter au château d’Isoure.
Cependant Âstrée fut bientôt convaincue de l’injustice des soupçons qu’elle avait conçus contre la fidélité de Céladon. Des vers gravés sur l’écorce d’un arbre, et une lettre trouvée dans le chapeau de son malheureux amant, lui firent comprendre que ce n’était que pour cacher son amour que Céladon avait feint d’aimer une autre bergère. Astrée elle-même, craignant la colère de ses parents, qui vivaient en grande mésintelligence avec ceux <le Céladon, lui avait conseillé cette ruse funeste. Il serait difficile de donner une idée de la douleur qu’éprouva la bergère quand elle ouvrit les yeux à la vérité. Sa jalousie avait causé la perte de Céladon, et le désespoir de Lycidas, qui lui reprochait amèrement la mort de son frère.
Pendant que tous les bergers s’abandonnaient à leur douleur. Céladon recevait au château d’Isoure les soins empressés des trois nymphes qui lui avaient sauvé la vie. Or, ces trois nymphes étaient Galathée, fille d’Amasis, souveraine du pays; ses deux confidentes, Léonide et Sylvie. I^e jour même que Céladon s’était préci-
^ iti3 )
pilé dans le Ligiion, Galathée, suivie de ses deux compagnes, était allée se promener sur les bords de la rivière, croyant y trouver l’époux que lui réservaitledestin; car Poiémas, général des troupes d’Amasis, sachant que Galathée avait promis sa foi au valeureux Lindamor, avait employé les sortilégesdu faux druide Climanthe, pour persuadera la nymphe que la première personne qu’elle trouverait dans une certaine partie du rivage, était l’époux que le ciel lui destinait. Poiémas s’était donc rendu sur les bords du Lignon pour se montrer à Galathée ; mais il était arrivé trop tard, et la nymphe, croyant que Céladon était celui quelle cherchait, ne tarda pas àse laisser aller au tendre sentiment que lui auraient inspiré d’ailleurs la beauté du berger et la renommée de ses vertus.
Mais quel était ce pays, dont les habitants étaient des nymphes, des chevaliers, des druides et des bergers , obéissant aux ordres absolus de la grande nymphe Amasis ? Galathée elle-même l’apprend à Céladon pendant sa maladie. Avant la conquête des Gaules par Jules César, le pays de Forez n’était qu’un vaste lac, semé de quelques îles habitées par Diane et par ses nymphes. Mais le conquérant ayant fait ouvrir le flanc d'une montagne, les eaux s’étaient écoulées vers la mer; et Diane, pour remplacer les nombreuses na'iades qui s’étaient retirées vers l’Océan, avait joint à son cortège les filles des chevaliers du
pays, en leur donnant le nom de nymphes. Plus tard la déesse, abandonnant le pays, avait laissé toute l’autorité à la nymphe Galathée, de laquelle Amasis'descendait en ligne directe. Quelques druides cependant prétendaient que Galathée, qui la première exerça cette autorité souveraine, était une des femmes d’Hercule, à laquelle le héros donna une couronne, après avoir vaincu les géants des Cévennes.
Après que Galathée eut fini de parler. Céladon raconta à son tour les aventures de son père Alcippe, qui, après avoir montré sa bravoure à Marcilly, capitale d’Amasis, etàl’attaque du château d’Ussum, où il avait délivré son ami Clindor, était allé se couvrir de gloire à la cour de Gondebaud, roi de Bourgogne, et auprès d’Artus, roi de la Grande-Bretagne. L’inconstance de sa fortune l’avait conduit ensuite en Portugal, et plus tard à Byzance, où l’empereur lui avait donné la charge de ses galères. Après avoir pendant les trente-cinq premières années de son âge mené une vie si agitée, Alcippeétait retourné dans son pays, pour y embrasser la profession de berger. Amaryllis, qu’il aimait avant son départ, avait enfin couronné la constance de son amour, et l’avait rendu père de Céladon et de Lycidas.
Celte noble origine de Céladon était bien propre à augmenter l’amour de Galathée. La découverte que fit la nymphe des tendres sentiments qui unissaient nagtière Astrée et Céladon,
bien loin d’éteindre son afi'ectiun naissante, ne fit que l’irriter et l’accroître. .Malgré les sages conseils de Léonide, Galathée s’abandonna aux désirs de son cœur, et resta convaincue de cette idée, que Céladon était l’époux que le ciel lui avait destiné. Elle chercha donc à retenir le berger auprès d’elle, pensant qu’elle n’aurait pas de peine à se faire aimer d’un berger à qui elle offrait l’amour de la première nymphe de la contrée, en remplacement de celui d’une bergère ingrate.
Elle déclara donc son amour à Céladon; mais elle ne pouvait être payée de retour : le berger était encore plus constant que malheureux.
Dans une promenade que fit Céladon dans les jardins d’Isoure, le lendemain de la catastrophe qui l’avait séparé d’Astrée, il apprit de la bouche de Léonide l’histoire de Sylvie et de la Fontaine de la Vérité d’Amour. Cette fontainemei'veilleuse, qui est une des plus heureuses inventions de ce roman, avait une propriété singulière. L’amant qui s’y regardait, s’y voyait à coté de sa maîtresse, s’il en était aimé; sinon, il y voyait l’image de son heureux rival. L’indifférence de Sylvie pour trois chevaliers qui se disputaient son cœur, avait été cause que la fontaine ne pouvait plus être consultée; car elle avait été enchantée, et depuis quelque temps elle était gardée par deux licornes et par deux lions qui n’en laissaient approcher persoiuie.
(ialathée ne pouvant plus maîtriser les senti-
inents qu’elle éprouvait pour ('.éladoii, chargea Léonide et Sylvie d’agir auprès du berger pour le décider à recevoir la brillante fortune qu’elle lui offrait. Mais les deux nymphes, alarmées sur les suites que pouvait avoir cette passion, résolurent d’aller consulter le grand druide Adamas, oncle de I^éonide. Le prétexte qu’elles prirent pour décider Galathée à consulter le druide, fut la maladie de Céladon , qui leur inspirait d’assez vives inquiétudes depuis que ce malheureux amant avait appris que l’intention de Galathée était de le retenir malgré lui au château d’Isoure. r^éonide avait un motif plus secret de désirer l’intervention de son oncle. Elle était elle-même éprise de la beauté et des aimables qualités de Céladon; et comme elle voyait bien que son amour ne pouvait lutter contre celui de Galathée, elle désirait éloigner le berger, et sacrifier le plaisir de le voir et de l’entretenir aux inquiétudes de sa jalousie. Ce fut dans ce voyage que Léonide apprit le commencement des amours d’Astrée et de Céladon, et l’histoire de Phylliset de Lycidas. La nuit l’ayant surprise avant qu’elle fût arrivée à Feurs, où elle espérait trouver son oncle, elle s’arrêta dans une hôtellerie, hasard voulut que Polémas et le faux druide Climanthe vinssent passer la nuit dans le même lieu.
Léonide, ayant écouté leur conversation, apprit tous les détails de la comédie que Climanthe H.vait jouée pour persuadera Galathée que la per-
sonne qu’elle verrait sur le bord dn Lignon devait être son époux: ruse qui avait eu un si mauvais succès pour les deux imposteurs.
Les trois nymphes qui demandaient les conseils du grand druide Âdamas, agissaient toutes pour un but différent : Galathée espérait obtenir de lui la guérison de Céladon, et les moyens de légitimer son amour pour le berger; T^éonide voulait soustraire le berger à l’amour de sa maîtresse; la seule Sylvie agissait avec désintéressement, et ne consultait le druide que parce qu’elle espérait que l’inlervention de ce grand personnage arrêterait les effets d’une passion naissante, condamnée par toutes les convenances et par les lois de l’honneur. lAt druide, comprenant toute la gravité de la situation, tlécide qu’il faut enlever sans retard à Galathée l’objet de son nouvel amour,et il convient , avec Sylvie, et Léonide, que Céladon sortira du château d’Isoure, déguisé sous les habits d’une nymphe. L’espoir d’étre bientôt rendu à la liberté hâte la guérison du berger. Il peut enfin se lever et se promener dans les jardins du château. C’est dans une de ces promenades qu’il voit représentée, en six tableaux, l’histoire de Damon et de la bergère Fortune. La magicienne .Mandrague, qui était cause de la mort de ces deux amants, avait, par ses enchantements, élevé une grotte mystérieuse, dans laquelle avaient été placés les six tableaux dont .\dHtiias donne rex|>lication.
L’arrivée inattendue de la reine Araasis au château d’Isoure détermine Galathée elle-même à consentir au déguisement de Céladon. Le berger prend les habits d’une nymphe, et Âdamas le présente à Amasis sous le nom de Lucinde, une de ses parentes. Enfin , grâce au dévouement de Léonide, Céladon est rendu à la liberté. Errant sur les bords du Lignon, il demande, sans se faire connaître, des nouvelles d’Astrée et de Lycidas aux bergers qu’il rencontre; et comme il est bien résolu à obéir, même aux dépens de sa vie , à l’ordre d’Astrée qui l’a banni de sa présence, il s’établit dans une caverne qu’il trouve sur le bord de la rivière, pour y terminer ses tristes jours. Pendant ce temps, Astrée, livrée à la douleur et aux remords, se serait laissée mourir, si elle n’avait trouvé quelques consolations dans l’amitié de Diane et de Phyllis.
Cependant le berger Sylvandre, qui s’était depuis quelque temps établi sur les rives du IJgnon, et qui était devenu amoureux de la belle Diane , voulant une nuit rêver aux divines perfections de sa maîtresse, alla se promener au clair de la lune, non loin delà caverne de Céladon. Après avoir longtemps soupiré, il s’endormit profondément au pied d’un arbre. Céladon l’aperçut et n’eut pas de peine à le reconnaître; et comme le malheureux berger voulait indirectement donner de ses nouvelles à Astrée, il écrivit une lettre qu’il plaça dans la main entrouverte de Sylvan-
dre. Grande fut la surprise de celui-ci à son réveil. Il pensa d'abord que son démon familier était venu écrire une lettre qui exprimait fidèlement ses sentiments à l’égard de Diane, et il se proposa de donner cette lettre mystérieuse, comme si elle avait été écrite par lui- même. Mais il la laissa tomber par hasard en présence de Diane, Astrée et Phyllis, et les bergères n’eurent pas de peine à reconnaître l’écriture de Céladon. Elles prièrent aussitôt Sylvandre de les conduire dans le bois où il avait passé la nuit. Le berger y consentit volontiers, et toute la troupe, à laquelle s’étaient joints d’autres bergers et bergères, se rendit sur les rives du Lignon , trop lentement pour l’impatience d’Astrée. Sylvandre, qui n’ayait vu que pendant la nuit le bois qu’il cherchait maintenant, se trompe de route, et arrive dans un endroit plein de fraîcheur et d’ombrage, où la compagnie n’est pas peu surprise de trouver un temple de verdure, dont l’enceinte était formée par des branches entrelacées. Sur la porte du vestibule qui conduisait dans l’intérieur, étaient écrits les vers suivants :
Loin, bien loin, profanes esprits.
Qui n’est d’un saiiict amour espris.
En ce lieu saint ne fasse entrée.
Voici le buis où chasqiie jour.
Un cœur qui ne vit que d’amour.
Adore la dée.sse Astrée.
Tous les bergers et tonies les bergères , se
croyant clans les conditions requises, se hâtent de pénétrer dans le temple. F7inconstant Hylas seul reste sur la porte. Quel n’est pas l’étonnemeot de toute la troupe, en voyant dans le temple la statue d’.\strée, les vers que Céladon avait autrefois faits pour elle, les chiffres entrelacés de sa houlette! Sur l’autel se trouvait suspendue, aux branches d’un myrte, la Table des douze lois d’Amour, qu’Hylas falsifie, au profit de son inconstance, pendant qtie les bergers continuent à examiner l’intérieur du temple. Astrée ne peut revenir de son étonnement; elle pense que l’ombre de Céladon, privée de sépulture, vient errer sur les rives du Lignon. Les bergers, après avoir demandé pardon à la déesse de l’irrespectueuse plaisanterie d’Hylas, sortent du temple en discourant sur les circonstances de cette étrange rencontre. I^a nuit les surprend autour de ce lieu mystérieux; ils prennent la i-ésolution de dormir sous les arbres, pour attendre le lever du soleil.
Cependant Céladon, se levant au point du jour comme à son ordinaire, pour aller prier dans le temple d’Astrée, aperçoit tout à coup sa bergère endormie avec ses compagnes. Jamais il ne l’avait vue plus belle ni avec plus de liberté. Il se hâte d’écrire une lettre, et s’approchant doucement de la bergère, il lui place le j)apier dans le sein, et, emporté par son amour, il dépose un baiser brûlant sur ses lèvres. Astrée se réveille aussitôt;
mais comme les rayons du soleil levant venaieiil frapper directement ses yeux , elle croit voir auprès d’elle l’ombre de Céladon entourée |d’une lumière surnaturelle. Elle communique sa vision à ses compagnes , et témoigne le désir d’élever un tombeau à son malheureux amant. La cérémonie funèbre s’accomplit avec une assez grande pompe, grâce à l’arrivée de Léonide et de la sage Chrysanthe avec les vestales et les filles «Iruides qui étaient sous ses ordres. On place sur le tombeau une longue perche avec une colombe tournée du côté où Céladon s’était noyé.
Pendant que Céladon encore vivant recevait les honneurs de la sépulture, Adamas et Léonide cherchaient un moyen pour lui faire abandonner cette vie misérable et solitaire à laquelle il s’était condamné. Après avoir longtemps cherché, ils décidèrent que Céladon irait habiter la maison d’Adanias, et que, revêtu des habits d’une nymphe, il prendrait le nom d’Alexis , et passerait pour la fille même d’Adamas, qui était alors élevée avec les autres filles des druides dans les antres des Carnutes. Céladon consentit à ce déguisement, parce qu’on lui fit espérer qii’il pourrait ainsi voir souvent Astrée, sans contrevenir à la défense qu’elle lui avait faite de jamais se faire voir à elle; le druide mettant une grande différence entre se faire voir et se laisser voir. Ce df^sein fut mis à exécution. Céladon, qui désormais sera appelé Alexis, reçoit , en sa qualité
<le fille d'Adamas, la visite de tous les bergers du Lignon ; il n’est reconnu de personne, pas uiêine de son frère Lyci«las , et l’inconstant Hylas devient amoureux de lui.
Un oracle avait annoncé au druide que sa vieillesse serait paisible et honorée , si le fidèle (céladon obtenait enfin la récompense de son malheureux amour. C’est là ce qui explique l’empressement qu’il met à ménager des entrevues entre Céladon et Astrée. La première fois que la bergère et la fausse Alexis se trouvent en présence, ils éprouvent des frissons involontaires; et leur amitié se forme d’une manière si prompte et si intime, qu’elle est presque l’image de l’amour. Les deux amants ont un pressentiment de leur véritable situation, et malgré le déguisement qui les couvre, leurs âmes s’appellent et se confondent. Ils ne peuvent plus se séparer l’un de l’autre; ils se jurent une amitié éternelle , et Astrée forme le projet de passer le reste de sa vie au service fie la belle Alexis. Elle se donne à jamais a la fille d’Adamas, et celle-ci, ou plutôt celui-ci , accepte et répète, à la faveur de son déguisement, les ardentes protestations de la bergère. Ce que l’une donne au nom de l’amitié, l’autre l’accepte au nom de l’amour. Aussi lorsque le berger Calydon , encouragé par le consentement de Phocion, oncle d’ Astrée, vient faire à la belle bergère la déclaration de son amour, celle-ci, fidèl«‘ à Céladon et à sa nouvelle amitié.
le repousse avec une résolution qui laisse bien peu d’espoir à ce nouvel amant.
Le ciel voulut, cette même année, favoriser d’un bienfait extraordinaire le hameau qu’habitait Astrée. Le plus beau gui de l’an neuf parut sur un gros chêne qui se trouvait au milieu du temple élevé par Céladon à sa cruelle amante. T^e druide Adamas fut invité à venir faire autour du chêne toutes les cérémonies usitées en pareille circonstance. 11 s’y rendit accompagné de tous les bergers et de toutes les bergères des environs. Son fils Pâris, sa nièce Léonide, Daphnide et Alcidon, noble dame et noble seigneur de la province romaine, Palinice, Cyrcène et Florice, bourgeoises de I.iyon , accompagnaient le druide. Qui pourrait peindre le trouble, le saisissement d’Alexis, à la vue de ce temple, élevé de ses mains! Astrée le conduit partout, et lui explique en détail toutes les parties de ce temple. On lit des vers qui sont déposés sur l’autel , et que Céladon avait composés pour sa bergère. Astrée dissimule, autant qu’elle le peut, les impressions que font slir elle les souvenirs de son malheureux amour; mais cet amour éclate dans les transports qu’elle éprouve à la vue d’Alexis, dont le visage, la voix, les mouvements lui rappellent sans cesse l’image de Céladon. Quand le sacrifice est terminé, toute la compagnie se rend dans la maison de Phocion , oncle d’Astrée , qui avait invité Adamas à passer la nuit chez
lui. Alexis, l.éoiiitle, Astrée et Diane sont placées dans la même chambre. Mais Alexis ne peut supporter avec calme l'impression trop forte de ce bonheur inattendu. Il se lève pour aller revoir, sur les bords du l.ignon, tous les lieux, tous les arbres qui furent autrefois les témoins de son bonheur. Il retrouve les vers qu’il avait composés pour Astrée, et ceux que lui avait inspirés son amour supposé pour Amynthe. La tristesse et la joie, le regret et l’espérance se partagent son âme et son cœur. Il n’ose* se déclarer à Astrée, de peur de contrevenir à l’ordre qu’il en a reçu de ne jamais se faire voir à elle. Il trouve d’ailleurs tant de bonheur dans les petites privautés qu’aiitorisentson de^guisementet son amour pour Astrée, qu’il craint de voir finir trop tôt le rôle que lui a donné la tendresse du druide. Aussi, lorsque Adamas est tout à coup mandé par Galathée et par Amasis, qui ont besoin de ses conseils, Alex^is sollicite et obtient du druide la faveur de rester encore quelques jours dans la maison d’Astrée avec Léonide.
Pendant que les bergers du Lignon se livrent à leurs aimables divertissements, le traître Polémas n’ayant pu obtenir par la ruse les bonnes grâces de Galathée, se décide à employer la violence pour se rendre maître à la fois de l’objet de son amour et du trône d’Amasis. La reine est d’autant plus inquiète des dangers dont la menace l’ambition de Polémas , qu’elle vient d’ap-
prendre la mort de son fds ClidamniU, tué à Paris dans une émeute où il défendait le roi Childéric. La présence de Léonide à Marcilly est jugée nécessaire par Galaihée , et la nymphe est obligée délaisser Alexis seul avec Astrée, dans la maison dePhocion. L’amitié de la bergère et de la prétendue fille d’Adamas augmente de jour en jour. Astrée est bien décidée à suivre Alexis dans le pays des Carnutes, et à passer le reste de sa vie au milieu des filles druides. En attendant qu’Adamas leur ait donné la permission de partir ensemble, Astrée et Céladon goûtent le bonheur d’une douce intimité. Quelques remords viennent, il est vrai, troubler quelquefois la félicité du berger. Il lui semble, malgré l’opinion contraire d’Adamas , que sa présence dans la maison d’Astrée est une désobéissance formelle à l’ordre que lui donna autrefois la bergère , de ne jamais se faire voir à elle sans qu’elle le lui commandât. Mais ces scrupules de l’amour soumis cèdent bien vite aux désirs de l’amant heureux. r.e bonheur dont il jouit est si grand , si inattendu , qu’il craint de le voir finir. Astrée d’ailleurs s’abandonne au sentiment qui la porte vers la prétendue Alexis, avec une confiance et une naïveté qui augmentent les charmes de cette union. Des promenades sur les bords du Lignon, d’aimables entretiens avec Diane et Phyllis , des confidences mutuelles, que Céladon fait toujours à double entente, enfin toutes les douces dis-
tractions «riiiie vie paisible et solitaire se partagent le temps île ces amants fortunés. Ils changent quelquefois d’habits : Astrée, revêtue des vêtements d’Alexis , trompe tous les regards par la grâce avec laquelle elle porte ce costume sacré ; tandis que Céladon , prenant les robes de la bergère , affecte de se servir gauchement de la houlette et des autres attributs des bergers.
Le calme, le bonheur régnent sur les bords du Lignon; la colère et l’ambition s’agitent à Surieu. Polémas , qui d’abord voidait employer la ruse, a vu tous ses desseins trahis et découverts par la sagesse d’Adamas. Le faux druide Climanthe a été pris à Marcilly, et renfermé dans une prison où il s’est tué. L’ambitieux lève alors entièrement le masque. Assuré du secours de Gondebaud, roi de Bourgogne, et fier de la nombreuse armée qu’il a levée, et qui compte quarante mille combattants, il va mettre le siège devant Marcilly. Mais la prudence d’Adamas et la protection des dieux avaient donné à cette ville de puissants moyens de défense. De braves chevaliers tels que Damon et Alcidon, Godoraar, fils du roi (îondebaud, Argire, reine des Pietés, y étaient arrivés depuis peu pour des causes diverses. Trois mille braves soldats se trouvaient à Marcilly, disposés à une vigoureuse résistance. Aussi Polémas est-il repoussé au premier assaut ; son armée fait des pertes considérables. Sa fureur ne connaît alors plus de bornes. Il apprend
qu’une fille d’Adainas, nommée Alexis, se trouve en ce moment sur les bords du Lignon, dans la maison d’Astrée ; il envoie cinquante archers pour l’enlever. Astrée , ce jour-là, avait pris l’habit d’Alexis; elle est enlevée par les soldats de Polémas. A cette nouvelle. Céladon, revêtu de la robe d’Astrée , accourt au camp, et vient déclarer à Polémas la méprise de ses soldats, en se faisant reconnaître pour fille d’Adamas. Une noble dispute s’élève alors entre Céladon et Astrée. Comme les deux amants savent que la fille d’Adamas doit être victime de la haine que Polémas porte au grand druide, ils soutiennent l’un et l’autre qu’ils sont Alexis avec une telle persistance, que le général rebelle, dans l’incertitude où il est, leur annonce qu’elles auront toutes les deux le même sort.
Polémas a conçu une affreuse pensée. Pour se venger d’Adamas et s’emparer de la ville, il ordonne qu’on attache ensemble, par le bras, Astrée, Céladon, un chevalier du nom de Lydias, qu’il prend pour Lygdamon, et la nymphe Sylvie, qui a été cause de la prise et de la mort de Climanthe. Ces quatre prisonniers porteront chacun une torche à la main , et en présence des assiégés, qui craindront de lancer des traits sur eux, ils iront mettre le feu à une des portes de la ville. L’ordre de Polémas s’exécute, et afin que les quatre victimes ne refusent pas de marcher, un corps de soldats les suit et les pousse,
la pique dans les reins. Deux chevaliers, à cette vue, se précipitent du haut des remparts pour aller délivrer les prisonniers. Ce sont Lygdamon, amant de Sylvie , et Lipandas. En même temps , le chef des soldats qui formaient l’escorte s’avance pour voir, dit-il à Polémas, si les cordes sont bien attachées. Mais tout à coup, avec un rasoir qu’il cache sous sa cotte de mailles,il coupe les cordes et donne des armes à Lydias et à Céladon , en leur disant de se défendre. Ce brave soldat, qui abandonne la cause du coupable Polémas pour défendre l’innocence de ces malheureuses victimes, n’est autre que Sémire, ce perfide berger qui avait été cause des malheurs de Céladon et d’Astrée. Sémire fait des prodiges de valeur pour effacer le souvenir de son ancienne trahison. Lygdamon, Lipandas, Lydias se battent comme des lions; Céladon lui-même, sous son déguisement de bergère, donne de grands coups d’épée qui étonnent tous les témoins du combat. Enfin, le brave Damon ayant fait à propos une sortie , les prisonniers de Polémas entrent dans la ville avec leurs défenseurs, et Sémire meurt de ses blessures après avoir obtenu le pardon d’Astrée.
Céladon avait reçu des blessures graves dans le combat. Mais les soins et l’expérience d’Adamas ne tardèrent pas à le guérir complètement. Iæ grand druide aurait bien voulu que le berger se décidât enfin à se déclarer pour ce qu’il était
réellement. Mais (^ladoii, fidèle aux devoirs d’un parfait amant, refuse de se présenter devant Astrée avant qu’elle lui en ait donné - l’ordre. Âdamas , ne pouvant triompher de son obstination , trouve un moyen d’amener enfin cette reconnaissance désirée. La prétendue Alexis supposera qu’elle veut passer huit ou dix jours dans la retraite, afin d’offrir aux Dieux des vœux pour la fortune d’Amasis. Il était d’usage que les filles des druides passassent tout ce temps dans la retraite la plus absolue, et qu’elles ne se laissassent voir de personne, afin que rien de profane ne pût troubler la sainteté de leurs prières. D’après le dessein d’Adamas, Céladon, au lieu de vivre dans la retraite, devait revêtir l’armure des chevaliers et prendre part à la défense de Marcilly. Les circonstances devaient faire le reste.
Mais la fortune, qui jusqu’alors avait été contraire à Amasis, lui devint tout à coup favorable. Lindamor, Sigismond , fils de Gondebaud , et Rosiléon , roi des Pietés et des Santons, viennent à son secours. Lindamor propose de terminer la guerre par un combat singulier de trois contre trois. Polémas accepte ; il est tué par Lindamor, et la paix est rétablie. Adamas pense que rien ne s’oppose plus au dessein qu’il a fait d’unir Astrée et Céladon ; mais pour avoir plus de liberté pour l’exécution de son projet, il demande à Amasis la permission de retourner chez lui. D’après ses conseils , Léonide , prenant un livre
écrit en caractères inconnus, conduit Astrée dans un bois en lui promettant de lui faire voir Céladon encore une fois, avant quelle parte pour le pays desCarnutes. La nymphe, parvenue dans la partie la plus sombre de la forêt, prononce des paroles inconnues et les accompagne de quelques cérémonies singulières. Elle prie ensuite la bergère de commander à Céladon de se présenter à elle, et aussitôt le faux Alexis se fait reconnaître pour ce qu’il est réellement. A cette vue, Astrée reste un moment suspendue entre la colère et l’amour; mais quand elle vient à pensera toutes les familiarités que Céladon a pu se permettre à la faveur de son déguisement , elle s’abandonne à la plus violente indignation, et ordonne au berger d’aller mourir loin de sa présence. Céladon, désespéré, se retire pour lui obéir, et les efforts de Léonide ne peuvent rien obtenir sur la volonté où il est d’expier cruellement la faute de son indiscrétion. Il s’enfonce dans le bois, où il ne tarde pas à disparaître. Mais Astrée est bientôt fâchée de sa rigueur à l’égard de Céladon; et comme elle ne doute pas que le berger n’ait obéi à l’ordre cruel quelle lui a donné , elle prend la résolution de fuir de la maison d’Adamas, et d’aller désenchanter la Fontaine delà Vérité d’Amour, en s’exposant à la rage des lions et des licornes qui la gardaient; car un oracle avait prédit que l’encbantement ne pouvait cesser que par la mort du plus fidèle
amant et de la plus tidèle amante. Diane, que sa mère Bellinde veut forcer à épouser Paris tandis qu’elle aime Sylvandre, accompagne Astrée dans sa fuite, pour mourir avec elle.
Céladon fuyait de son coté, bien résolu à obéir aux ordres de sa cruelle amante. J/idée lui vient, à lui aussi], d’aller mourir près de la fontaine enchantée. Pendant qu’il se dirige du côté du château d’Isoure, il trouve près de Montverdun Sylvandre, qui , ne pouvant survivre à la perte de Diane, allait se précipiter du haut d’un rocher. Céladon l’arrête au moment où il va mettre à exécution ce fatal dessein. Les deux bergers partent ensemble pour la Fontaine delà Vérité d’Arnour. Astrée et Diane y étaient déjà arrivées; mais les licornes enchantées qui gardaient la fontaine, bien loin de leur faire du mal, s’étaient couchées auprès d’elles, et veillaient paisiblement comme pour les protéger. Sylvandre et Céladon, ayant vu les deux bergères, s’avancèrent résolument vers la fontaine. Les deux lions viennent à leur rencontre, et lorsque ces deux amants ne pensent qu’à mourir, un terrible combat s’engage tout à coup entre les lions et les licornes. Le ciel se couvre d’épaisses ténèbres, la foudre retentit, et la tei-re tremble d’une manière effrayante. Adainas et les bergers des environs, accourus pour contempler cet affreux spectacle, sont saisis d’une mortelle frayeur. Mais tout à coup le tonnerre cesse de gronder; le
génie de l’Âinour paraît dans un nuage, et annonce ia fin de l’enchantement de la fontaine. Les bergers s’avancent alors, et trouvent les quatre animaux changés en pierre*. Les corps d’Astrée, de Diane, de Céladon et de Sylvandre étaient auprès, immobiles et privés de sentiment. On les transporte dans la maison d’Âdamas. Quand ils sont revenus de leur évanouissement, Céladon, par le conseil d’Àdamas, ose enfin se présenter à Astrée , et en obtient l’aveii d’un amour qui devient le digne prix de sa constance. Diane , de son côté , s’engage à n’aimer désormais que Sylvandre.
Le lendemain les bergers vont consulter les oracles de la Fontaine de la Vérité d’Amour. Le génie, qui parait, comme la veille, dans un nuage lumineux, déclare que les dieux approuvent l’amour d’Astrée et de Céladon, et que Sylvandre doit être immolé par Adamas luiméme. Cet ordre cruel trouble la félicité des bergers; mais au moment du sacrifice, Adamas reconnaît à certains signes que Sylvandre est son fils, un fils qui lui avait été eidevé trèsjeune, et qui avait reçu le nom de Paris. Le grand druide, pour se consoler de sa perte, avait adopté un jeune enfant qu’il avait trouvé sur les rives du Lignon, et auquel il avait aussi donné le nom de Pâris. Rien ne s’oppose alors au mariage du nouveau Pâris avec Diane, tandis que celui qui avait si longtemps porté ce
nom est recomiu pour uii fils de la sage Bellinde nommé Ei^ste, et se marie avec I^nide.
La joie de tous ceux qui vont consulter la Fontaine delà Vérité d'Amour, le bonheur d’Ada-
mas, qui a retrouvé son fils, et le contentement crAmasis,qui donne Galathée à Lindamor, sont
comme autant d’heureux présages de l’éternelle , félicité d’Astrée et de Céladon.
En présentant l’analyse de ce livre célèbre, nous n’avons suivi que l’action principale du roman. Nous avons laissé «le côté plus de quarante histoires particulières, qui offrent presque toutes un grand intérêt, et dont quelques-unes sont tellement développées, qu’elles formeraient à elles seules des romans pleins de charme et de variété. Telles sont les histoires de Damon et de
Madonthe, d’Alcidon et de Daphnide, de Kosiléon et de Rosanire, de Galathée et de Lindainor, d’Ursace et d’Olymbre, de Lydias et d’Amérine, etc. Tous ces épisodes se rattachent à l’action principale par des liens plus ou moins étroits, et s’ils embarrassent quelquefois la marche des événements, ils y répandent néanmoins une assez grande variété. C’est la manière de l’Arioste, qui semble se plaire à mêler au hasard les fils nombreux de sa narration mul-
tiple, mais qui sait les débrouiller au besoin el nouer tous les bouts.
Nous devons aussi faire remarquer que nous avons suivi, pour la fin du roman, la narration
que Halthazar Baro publia eu deux ans
après la mort de l’auteur, et non la conclusion précipitée. composée par Borstel, sieur de Gaubertin, et publiée par le libraire Fouët, l’année même de la mort d’Honoré d’Urfé. Baro publia la quatrième partie de XAstrée d’après les manuscrits de l’auteur, que le duc de Savoie avait envoyés à mademoiselle d’Urfé ; et quelques mois après, il fit paraître la cinquième et dernière partie, ou Conclusion, composée sur des notes qu’une mort prématurée ne permit pas à Honoré de rédiger et de mettre en ordre. La continuation de Baro a toujours été regardée comme la seule légitime, et reproduite dans les nombreuses éditions de XAstrée qui parurent dans le dix-septième siècle. Elle est peut-être moins dramatique, moins intéressante que celle de Borstel; mais elle a l’avantage de faire suite au travail d’Honoré d’Urfé, Baro ayant eu le soin de terminer toutes les histoires, et de solder, pour ainsi dire, tous les comptes que l’auteur avait laissés ouverts.