Études sur l'avenir de la Russie
« II faut avoir du courage pour publier maintenant un livre sur les affaires de Pologne , » me disait dernièrement un de mes amis , auquel j'avais fait part de l'ouvrage qu'on va lire ; — or, ce n'est pas seulement du courage , c'est de l'abnégation qu'il faut pour risquer une telle publication, car, quel que soit le nom de l'auteur d'un livre sur la question polonaise, il risque de ne trouver ni éditeur , ni lecteurs , tant s'est amoindri l'intérêt que le public prenait naguère à la solution de cette question. — C'est un phénomène aussi curieux qu'instructif auquel nous assistons, le phénomène de la subite disparition de ce courant polonophile qui existait dans l'opinion publique de l'Europe entière, et qui avait atteint des proportions tellement gigantesques, qu'il menaçait de soulever tous les peuples de l'Occident pour les jeter en masse sur la Russie qu'il s'agissait de refouler jusqu'à l'Oural, afin de faire reparaître et refleurir l'ancienne et glorieuse Pologne de 1772.
Il y a un peu plus d'un an, qu'à Turin, à Madrid, à Londres, à Bruxelles, on organisait des meetings libéraux en faveur des Polonais. — Il y a un an que, cédant à la pression de l'opinion populaire, les cabinets de Paris, de Vienne et de Londres adressèrent à celui de Saint- Pétersbourg des dépêches dont le ton altier menaçait de provoquer une guerre que ne désiraient, — les faits l'ont bien prouvé, — ni le gouvernement autrichien, ni celui de l'Angleterre, ni celui de la France. — Il n'y a pas encore un an, qu'à la publication des réponses du prince Gortschakoff, les journaux de l'Europe entière répondirent par des cris de guerre, en ne demandant rien moins qu'une croisade générale entreprise dans le but de libérer la Pologne.
Qu'est devenue toute cette exaltation, qu'est-il avenu de tous ces projets excentriques, de ces cartes de la réorganisation de l'Europe, de ces écrits belliqueux, de ces appels aux peuples civilisés, de ces diatribes contre la barbarie moscovite ? — Il n'en reste rien, si ce n'est une preuve déplus combien est éphémère ce feu de paille qu'on nomme l'enthousiasme populaire, combien est passagère l'action de ce que les journaux se plaisent à dépeindre comme une puissance formidable, l'action de leurs déclamations furibondes, de leurs articles incendiaires. — Naguère encore si friand de ces articles, le public en est rassasié et n'en veut plus cà cette heure ; aussi ont-ils si bien disparu, qu'on n'en trouve plus guère, même dans les feuilles qui se disaient le plus dévouées à la cause polonaise. — En lisant ces feuilles
avec attention, on est surpris de voir qu'il y a dix, quinze, vingt numéros de suite, dans lesquels la rubrique « Pologne » n'existe pas , tandis qu'on y trouve de la place pour entretenir les lecteurs des affaires du Pérou, du Mexique, de Taïti, etc., etc. — Serait-ce à dire que l'insurrection est éteinte et la question polonaise définitivement résolue? — Oui, et non! Oui pour la première, non pour la dernière partie de cette proposition.
L'insurrection polonaise est éteinte, et depuis plus longtemps qu'on ne le pense , car les bandes isolées qui se cachent encore dans les forêts, et qui se battent en désespérées quand on les atteint, ne poursuivent plus un but national; il n'y a donc plus, pour les journaux étrangers, de quoi faire croire à un grand mouvement populaire, jde quoi présager un succès facile en cas d'une invasion en Russie, de quoi créer des embarras aux gouvernements des pays où ils s'éditent, en les mettant dans la nécessité de s'opposer aux velléités belliqueuses des masses. — Voilà pourquoi on ne parle plus de l'insurrection polonaise, qui n'a plus l'importance nécessaire pour continuer à être ce qu'elle fut pendant longtemps : un mot d'ordre , un moyen d'agiter les masses, dans le but d'obtenir, chacun chez soi et chacun pour soi, quelque nouvelle franchise, quelque nouvelle concession, profitable à tel ou tel parti, mais absolument étrangère aux intérêts des Polonais. — Voyant que le mouvement polonais a perdu, et le charme de la nouveauté et la faculté d'électriser les
masses, on ne s'en occupe plus, car, — c'est une vérité qu'on ne saurait assez répéter, — le journalisme étranger s'est servi de la Pologne, mais il n'a jamais songé sérieusement à la servir.
Cette indifférence pour les intérêts vitaux des Polonais ressort d'une manière saisissante du silence même que garde la presse sur les affaires de la Pologne; car, quoique l'insurrection soit éteinte, la question polonaise n'est nullement résolue ; c'est donc faire preuve de bien peu d'intérêt pour ce que naguère encore on nommait si pompeusement « une nation en deuil, » que de ne point s'inquiéter du sort qui lui est réservé.
La dictature militaire, suite inévitable des troubles qui désolèrent le pays, dure encore ; tant qu'il y aura des restes de bandes armées, tant que l'ordre ne sera pas rétabli, cette dictature devra être maintenue; mais elle ne saurait durer indéfiniment, et, le calme rétabli, elle devra être remplacée par un ordre de choses régulier, par une administration durable. Quelle sera la base de cet ordre de choses? — Quelle sera la forme de cette administration ? — Que fera-t-on de la Pologne? — des provinces de l'empire, comme la Livonie, l'Esthonie, la Courlande, ou un pays autonome, comme la Finlande? — Voilà, ce nous semble, des questions qui devraient vivement préoccuper tout ami sincère de la Pologne, et pourtant c'est justement à ces questions que la presse polonophile de l'étranger n'a jamais touché. Se contentant, — lors des rêveries utopiques, de quelque phrase ronflante comme : « la
Pologne ne déposera les armes qu'alors quelle aura reconquise sa liberté et ses frontières de 1772; » maintenant, que la vanité de ces projets de conquête est démontrée par les faits, la presse ne trouve plus un mot à dire en faveur de ses anciens protégés.
Poussera-t-elle l'indifférence jusqu'à ignorer l'existence de ce livre, jusqu'à passer sous silence les efforts que nous y faisons pour trouver une solution, en même temps possible et équitable, de la question polonaise? — Tout nous présage que oui, et voilà pourquoi nous étions fondé à dire qu'il faut du courage et de l'abnégation pour entreprendre maintenant la publication d'un ouvrage ayant pour titre : Que pera-t-on de la Pologne?
Le problème dont nous aurons à nous occuper est le même que nous avons essayé de résoudre, il y a quinze mois, dans un écrit intitulé : « La Question polonaise au point de vue de la Pologne, de la Russie et de l'Europe, » écrit dans lequel nous avons passé en revue les aspirations et les prétentions des parties intéressées, pour prouver à nos lecteurs que, parmi les différentes propositions émises, il n'y en avait qu'une, une seule, qui répondît en même temps aux deux conditions fondamentales : celle d'être réalisable et celle d'aboutir à une solution définitive de la question polonaise.
Depuis lors, depuis la publication de l'écrit mentionné, les événements ont marché avec tant de rapidité, et dans une direction tellement imprévue, que les
vérités de naguère sont devenues des illusions, que la solution, réalisable en avril 1863 encore, ne saurait même plus être proposée, tant elle se trouverait en opposition avec les exigences d'une nouvelle puissance qui a surgi depuis lors ; puissance redoutable, aux allures dictatoriales, aux procédés sommaires, qui parle avec assuranco et porte fièrement le titre d'opinion publique de la Russie.
Née du progrès, qui est le mot d'ordre du régime actuel, et de la liberté, dont la première application a été faite au profit de la classe agricole, cette nouvelle puissance a grandi à l'ombre des idées libérales que nous voyons naître en Russie ; elle s'est fortifiée dans la lutte qu'elle avait à soutenir contre certains éléments antisociaux ; et elle s'est trouvée omnipotente le jour où l'immixtion étrangère dans les affaires du pays avait mis à sa disposition l'argument irrésistible de l'honneur national offensé.
Résultat des derniers événements plutôt que d'un développement lent et progressif, le pouvoir qu'exerce l'opinion publique en Russie, et par conséquent celui qu'on attribue à la presse comme organe de cette opinion, ne peut être apprécié à sa juste valeur qu'à la suite d'une étude consciencieuse des faits qui ont concouru à la création et à l'agrandissement de ce pouvoir. — Quant à ces faits, il faut les chercher dans ce qui s'est passé depuis l'avènement au trône de l'empereur Alexandre II, en Russie d'abord, en Pologne et dans l'Occident de l'Europe ensuite, pour bien se ren-
dre compte du contre-coup que ces événements ont dû produire sur l'opinion publique, et, — ce qui n'est pas toujours la même chose, — sur le langage de la presse. — Ce n'est que de cette manière qu'on peut arriver à se former une idée précise sur les données les plus importantes de la situation, et à trouver des réponses aux questions que voici :
1 . Quelle est la direction et la force réelle de l'opinion publique en Russie ; c'est-à-dire, quelles sont les convictions des masses, et lesquelles de ces convictions sont entrées assez profondément dans la conscience publique pour que, le cas échéant, le peuple y conforme sa ligne de conduite?
2. Jusqu'à quel point la presse peut-elle passer pour l'expression exacte de l'opinion publique ; c'est-àdire quels sont les jugements, les prétentions, les aspirations, les exigences que représente la presse, et quelle peuple serait prêt à ratifier et à soutenir ?
3. Dans la question qui nous préoccupe, celle de savoir ce qu'on fera de la Pologne, quelles sont les mesures que pourrait adopter le gouvernement dans deux suppositions distinctes : celle qu'il se préoccupât de mériter les applaudissements de la presse, ou celle qu'il ne tînt compte que de l'opinion populaire, des convictions ayant cours dans les masses ?
Pour fixer nos idées sur ces trois questions, un aperçu succinct des événements depuis 1855 nous semble nécessaire ; nous allons donc donner ici un exposé sommaire des faits qui se sont passés en Pologne et
des manifestations auxquelles ils ont servi de prétexte dans l'Occident de l'Europe, exposé que nous ferons aussi bref qu'il nous sera possible, pour ne pas fatiguer nos lecteurs, afin qu'ils puissent donner toute leur attention aux chapitres dans lesquels nous nous occuperons de l'effet produit par 'ces événements et ces manifestations sur l'opinion publique et la presse en Russie.
Bruxelles, juillet 1864.
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