CHAPITRE r
Situation du pays en 1855. — La dictature du prince Paské'Vitsch continue sous le prince Gortsclialioff. — On ne songe pas à se soulever, et on ne demande que quelques réformes peu importantes.
— Influence de l'aristocratie polonaise. —Les conciliabules clandestins recommencent. — Effet produit par l'émancipation des paysans en Russie. — Démonstrations de 1860. — Action de la Société agricole. — Elle se met à la tête du mouvement. — Irrésolution du prince Gortscliakoff. — Le général Soulihosonett lui succède, et est bientôt remplacé par le comte Lambert. — L'agitation augmente rapidement. — La troupe fait évacuer les églises.
— Arrivée du général Luders. — Il agit avec beaucoup d'énergie.
— En comprimant l'émeute, il fait naître la conjuration. — Tentative d'assassiner le général. — Nomination du grand-duc Constantin au poste de lieutenant de l'Empereur.
Lors de l'avènement au trône de l'Empereur Alexandre II, le feld-maréchal Paskéwitsch, lieutenant de l'Empereur en Pologne, vivait encore, mais il était gravement malade, et ne s'occupait plus de la gestion des affaires.
Après sa mort, le prince Michel Gortscliakoff fut nommé pour le remplacer.
Succédant au conquérant de Varsovie, le prince avait hérité de la toute-puissance de son prédécesseur ; aussi la forme du gouvernement en Pologne était-elle restée ce qu'elle avait été sous le feld-maréchal : une sorte
de dictature militaire, dans l'exercice de laquelle ne
furent d'abord introduits que les changements dérivant de la différence entre les manières de voir personnelles de ces deux hauts fonctionnaires.
La nomination à tous les postes du royaume dépendait du lieutenant de l'Empereur; les Russes étaient en nombre prédominant dans tous les bureaux; le sénat. de Varsovie ne formait qu'une section de celui de Saint- Pétersbourg; les écoles en Pologne étaient soumises à une administration qui relevait, du ministère de l'instruction publique à Saint-Pétersbourg; d'autres branches administratives, telles que la poste, la douane, les travaux publics, étaient réunies aux administrations correspondantes de l'Empire ; enfin, le principe électif se trouvait tout à fait écarté, au point que les titulaires à tous les postes jadis éligibles, sans en excepter même ceux des maréchaux de la noblesse, étaient nommés par le gouvernement.
Malgré, je dirai même à cause de la pression que le gouvernement exerçait sur le pays, la Pologne demeurait tranquille. Les années pendant lesquelles se fit la guerre de Crimée, années si propices à une insurrection, se passèrent sans qu'on se soulevât, et même sans qu'on regrettât de ne pas avoir préparé les moyens pour un soulèvement .
Témoin oculaire de ce qui s'est passé à Varsovie en 1854, 1855 et 1856, nous sommes à même d'affirmer que la tranquillité existait non-seulement à l'extérieur et en apparence, mais que le pays ne songeait pas à se débarrasser de ce qu'on a appelé depuis « le joug insupportable de la domination moscovite. »
On se plaignait bien des abus commis par tel fonctionnaire, des déportements dont tel autre se rendait
coupable ; on blâmait telle mesure du gouvernement, telle disposition de l'autorité, mais tout cela n'était que des questions personnelles, des sujets de plainte d'un intérêt local. Personne ne songeait à propager l'idée que la Pologne eût le droit de se régir elle-même, personne ne pensait à s'affranchir de la domination russe.
Cela était ainsi, peut-être, parce que l'on avait la certitude que la moindre tentative d'opposition serait réprimée avec une rapidité et une vigueur irrésistibles; mais, nous constatons le fait, cela était ainsi : le pays, loin de songer à se soulever, n'aspirait qu'à certains changements dans le personnel de l'administration, se bornant à demander un peu moins d'arbitraire et un peu plus de rapidité dans la marche des affaires.
Combien les prétentions étaient modestes à cette époque, cela ressort pour moi du fait que voici :
Le 2 mai 1856, environ trois semaines avant l'arrivée de l'Empereur Alexandre II à Varsovie, je reçus la visite de trois Polonais appartenant à la haute aristocratie. Ces messieurs, parmi lesquels il y en avait deux que leur intelligence rendait plus remarquables encore que la position sociale qu'ils occupaient, étaient venus pour me demander la rédaction d'un mémoire résumant les besoins du pays, les espérances qu'on attachait au fait de l'apparition de l'Empereur au milieu de la noblesse polonaise. Ayant accepté avec empressement la proposition de ces messieurs, nous convînmes des demandes à formuler, et je me mis incontinent à l'ouvrage. Trois jours m'ayant suffi pour terminer cette besogne, je remis, le 5 mai, mon manuscrit à mes commettants, qui me demandèrent quelques jours pour en référer à leurs amis politiques. Les débats qu'eurent
entre elles les personnes qu'on crut à propos de consulter doivent avoir été assez animés, car on ne me rendit ma minute qu'après douze jours, dans l'aprèsdînée du 17 mai. Les observations dont on accompagnait la remise il<i mon manuscrit me prouvèrent que la conférence pléniére, à laquelle je n'étais point admis, avait considérablement rabattu sur les prétentions .•mises par les auteurs du premier projet, de celui que contenait mon mémoire.
Des six demandes émises comme répondant aux besoins les plus urgents du pays, on en avait rayé deux, et on avait essentiellement modifié une troisième.
La demande du rétablissement du conseil d'État de Varsovie était rayée, comme intempestive et pouvant donner de l'ombrage au gouvernement russe
La même considération avait fait biffer, dans le mémoire primitif, le quatrième point, qui demandait l'introduction de la langue polonaise, comme langue officielle, dans tous les bureaux administratifs.
Le cinquième point demandait l'organisation des autorités urbaines éligibles, des conseils de palatinats, et des Etats provinciaux, institutions que promettait le statut organique de 1832, mais qui étaient restées à l'état de projet. Cette demande fut modifiée et reçut la rédaction que l'on trouve ci-après. (Voir le troisième point.)
Ainsi amendé, mon mémoire était réduit d'un tiers, et n'avait plus qu'à démontrer l'urgence et l'opportunité des quatre demandes qui restaient, et que je reproduis ici d'après la minute de mon petit écrit, qui se trouve devant moi. Ces quatre demandes étaient :
1° La rentrée des émigrés;
2° L'amnistie des détenus de Sibérie;
3° La participation de la noblesse terrienne à l'administration du pays, par le choix des juges et des officiers de paix dans les districts ;
4° La création d'une université polonaise (1).
Voilà à quoi se bornaient les prétentions des Polonais en 1856, voilà ce qui aurait suffi pour rendre populaire le gouvernement impérial, dont rien n'aurait pu ébranler la puissance, si on avait accordé, de premier abord et spontanément, les concessions qu'on fit plus tard (en 1861), tout en prouvant, par une attitude ferme et sévère, qu'on était résolu à réprimer vigoureusement toute tentative d'insubordination.
Ce fut, malheureusement, le contraire qui arriva ! — Loin de penser à revendiquer pour le pays les libertés que lui reconnut plus tard le décret du 26 mars 1861,
(I) Je place en dehors du texte, comme n'appartenant point au sujet que j'ai à traiter, quelques mots sur le sort, qu'eut mon manuscrit. — Ayant retouché le mémoire d'après les indications qu'on m'avait faites, j'eus soin de le faire transcrire par un jeune calligraphe que me recommandèrent mes premiers interlocuteurs; après quoi, l'Empereur étant arrivé, je me rendis au château de Lazienki, auprès d'un des personnages les plus importants de la suite impériale, auquel je remis mon travail de la main à la main, en le priant d'en prendre connaissance, et, s'il le jugeait praticable, de le placer sous les yeux de l'Empereur.
Le lendemain je revins à 9 heures du matin. — Je fus immédiatement reçu par le personnage en question, qui me fit force compliments sur mon mémoire, dont il loua le fond et la forme, et qu'il me promit de soumettre à l'Empereur aussitôt qu'une occasion propice se présenterait. — Sachant que les occasions de parler à l'Empereur ne pouvaient manquer à un homme qui voyait le Souverain trois et quatre fois dans la journée, je partis, pleinement assuré que mon écrit arriverait à son adresse, et j'eus tort, car j'appris plus tard que mon mémoire était demeuré dans le portefeuille du général, et que l'Empereur n'en avait point eu connaissance.
Je pense que M. le .... général appréciera la discrétion que j'ai de ne pas le nommer ici.
ou de demander seulement la mise en vigueur des stipulations contenues dans le Statut organique de 1832, les conseillers de la couronne se bornèrent à ne proposer rien qu'une amnistie, que le décret du 27 mai 1850 accorda aux ('migres polonais.
Cette mesure, tant quelle restait isolée, était absolument illogique, car ce ne fut qu'envers ceux qui avaient été coupables, ou du moins que le gouvernement rc gardait comme tels, envers les émigrés politiques, qu'on se montra gracieux en permettant leur rentrée, tandis qu'on ne lit rien pour les Polonais demeurés .soumis et fidèles, lesquels, après comme avant 1856, restèrent sous le poids d'une législation qui livrait le pays au bon plaisir de la bureaucratie, en excluant les habitants de toute participation à la gestion des affaires.
D'autre part, en contradiction avec la sévérité de la règle qu'on avait maintenue, on introduisit peu à peu une pratique des plus molles. — Le prince Gortschakoff', naturellement bon et même faible, pour justifier à ses propres veux le pouvoir dictatorial dont il n'avait pas voulu se dessaisir, en fit usage au profit de ceux qui auraient dû avoir une action légale sur l'administration du pays, et qu'il crut indemniser en leur accordant une action extra-légale. — L'influence de l'aristocratie polonaise devint de jour en jour plus prépondérante. — D'un caractère indécis el ayant besoin d'être conseillé, le prince Gortschakoff demandait l'avis des seigneurs qui le fréquentaient, non-seulement sur les questions les plus graves, mais même sur les incidents les moins importants, et il finit d'autanl plus vite par se trouver sous la domination de son entourage, que sa nature loyale et chevaleresque l'empêchail de soupçonner au-
cune arrière-pensée dans les avis qu'on émettait devant lui. — L'action délétère du protectionisme ne tarda pas à se manifester dans toutes les branches de l'administration. — Les employés de tous grades s'aperçurent bientôt qu'il était moins profitable d'obéir à leurs préposes officiels que de satisfaire ces puissants conseillers oificieux qui avaient l'oreille du dictateur. — La discipline du service se relâcha partout ; on ne vit et on ne sut que ce dont on supposait que l'aristocratie polonaise voulait qu'on parlât, ce qui fit que les administrés sentirent bientôt que toute surveillance sérieuse avait cessé, et que l'on vit revenir le temps des conciliabules clandestins, des menées souterraines.
Les sujets de préoccupation ne manquèrent pas à la noblesse, dont les intérêts matériels et les intérêts de caste étaient menacés par une mesure qu'à cette époque venait de prendre le gouvernement russe, mesure que l'on prévoyait, avec raison, devoir être tôt ou tard appliquée à la Pologne. — C'est de l'émancipation des serfs, et surtout de la dotation en terres des nouveaux libérés, que je veux parler.
Les gentilshommes des provinces de Wilna, Kovno et Gvodno avaient donné l'exemple à la Russie, en demandant, proprio motu, que les paysans attachés à leurs terres fussent libérés du servage. — Cette généreuse résolution était trop conforme aux vues du gouvernement pour qu'il n'en profitât pas dans le but de généraliser une mesure dont, sous le règne précédent, on avait déjà reconnu la nécessité. — Une circulaire du ministre de l'intérieur porta à la connaissance des corporations nobiliaires de toutes les provinces de l'Empire la noble décision de la gentilhommerie lithuanienne, en invitant la noblesse russe à suivre un aussi
bel exemple. — Cette circulaire était accompagnée d'une sorte d'instruction devant servir de base aux projets qu'auraient à élaborer les assemblées nobiliaires pour déterminer le - modus agendi » de l'émancipation applicable aux différentes localités.
Les idées indiquées dans l'instruction ministérielle, les manières de voir énoncées dans certaines assemblées provinciales, ei surtout les principes mis en avant par le comité de rédaction, établi à Saint-Pétersbourg', prouvèrent bientôt qu'on ne s'arrêterait pas à la seule émancipation personnelle du paysan, telle que, depuis 1807, elle existait en Pologne, mais qu'on demanderait, au profit de la classe agricole, une dotation territoriale destinée à la rendre indépendante de la noblesse.
Ainsi posée, la question intéressait vivement l'aristocratie du royaume de Pologne, où les paysans, tout en n'étant plus serfs de par la lui, étaient et sont encore asservis par la force des choses, puisqu'ils cultivent des champs qui ne sont pas à eux, dont le propriétaire noble peut disposer selon son bon plaisir.
Prévoyant, avec raison, qu'une mesure dont le gouvernement russe poursuivait l'adoption pour tout l'empire ne pouvait manquer de lui être imposée un jour, la uoblesse du royaume n'eut garde de faire cause commune avec ce quelle appela plus tard » ses frères de Lithuanie, - la noblesse de Wilna, Kovno et Grodno. — Loin de se montrer disposée aux sacrifices matériels qu'exigeait le mode de dotation territoriale adopté en Russie, die i'nt vivement émue a L'idée combien cette mesure diminuerait L'influence qu'elle exerce sur la population agricole.
( 'est sons l'influence de cette appréhension que se
formèrent les premiers conciliabules clandestins, dont le régime introduit par le prince Gortschakoff rendait les réunions si faciles et si peu dangereuses.
Ne pouvant parler au nom de la liberté du peuple, de la vraie liberté, de celle qui s'appuie sur la possession territoriale, ces petits groupes de conspirateurs stimulaient le sentiment national, faisant appel aux souvenirs historiques, et exaltant la grandeur de la Pologne d'autrefois, pour avoir un prétexte de dire au peuple : « Voyez combien vous étiez grand et redouté, alors que vous vous laissiez conduire par votre vaillante noblesse ; c'est là ce que nous pensons vous rendre, c'est un nom dans l'histoire, un vote décisif dans les événements contemporains ! Acceptez donc la gloire que nous vous offrons et qui vaut bien mieux que la liberté; aidez-nous à nous rendre indépendants de la Russie, cela vaut mieux que de vous rendre indépendants de l'influence salutaire et toute patriotique que nous exerçons sur vous ! »
Ce serait un chapitre fort curieux que celui qu'on pourrait faire en inscrivant, jour par jour, les progrès que fit, au sein du comité d'émancipation de Saint- Pétersbourg, la pensée de rendre la dotation territoriale des paysans obligatoire pour la noblesse russe et lithuanienne, et en comparant les différentes phases que parcourut ce projet, à l'état d'agitation qui, aux mêmes époques, se manifestait parmi la noblesse polonaise.
Ce rapprochement de dates prouverait d'une manière irrécusable l'exactitude d'une proposition que le manque de données suffisamment détaillées nous oblige à n'émettre que conjecturalement, à savoir que le mécontentement en Pologne et le mouvement sépa-
ratisto qui en fut. le résultat suivirent, pas à pas, le développement de la question de l'émancipation, ou plutôt de celle de la dotation territoriale des paysans en Russie.
Au dire du prince Czartoryski, « les premiers symp-
- tûmes du mouvement polonais actuel datent de * l'entrevue des trois souverains du Nord, qui eut lieu
- à Varsovie, au mois d'octobre 1SG0, « entrevue qui » parut un outrage infligé à une grande infortune, et » dont, les masses furent profondément impression- » nées (1). »
Ceci est une erreur, involontaire sans doute, mais c'est une erreur.
Ce n'est pas au mois ^octobre, mais au mois de juin 1800 que remontent les premières manifestations publiques du mécontentement qui régnait à Varsovie, lesquelles éclatèrent à l'occasion de l'enterrement de la veuve d'un nommé Sawinski, tué pendant la guerre de 1831 en défendant le fort de Wola. — Les élèves de différentes écoles, encouragés par des individus qui parcouraient leurs rangs, se livrèrent à des démonstrations hostiles qui allèrent jusqu'à insulter les tombes des Russes enterrés au cimetière de Wola. — Nous ajoutons, entre parenthèses, que ce mois de juin 1SG0 répond à l'époque où le projet d émancipation et de dotation obligatoire des paysans russes était assez avancé pour ne plus laisser aucun doute sur les principes qu'il établissait.
Plus tard, à l'occasion de l'entrevue des trois souverains à Varsovie, il y eut de nouvelles manifesta-
(\) Voir aux pages III et IV de la brochure publiée par le prince
f./artoryski, Affaires <lr Pologne, Taris, Martinet, ISO".
lions hostiles, tant au théâtre, où l'on tenta d'asperger d'acide sulfurique la loge impériale, qu'au bal du prince Gortschakoff, auquel les dames polonaises n'osèrent se rendre, ayant été prévenues qu'on jetterait sur leurs robes de cette même substance corrosive qui joue un rôle fort important dans l'histoire des démonstrations populaires de la capitale de la Pologne.
Depuis lors, des scènes de désordre se renouvelèrent d'autant plus souvent que le prince Gortschakoff ne prit aucune mesure sérieuse pour les réprimer, et qu'il répondit môme par des refus aux représentations réitérées que lui lit le gouvernement militaire, concernant la nécessité de montrer plus de vigueur. — On se rassemblait dans les rues, on brisait les fenêtres de certains employés russes et de quelques Polonais qui n'avaient point obéi à l'injonction qu'on leur avait faite de ne point donner de bals; on insultait les Russes qui passaient, et on chantait des hymnes patriotiques ; mais tout cela sans suite, sans système, sans plan arrêté : le désordre n'avait pas encore de chef reconnu.
Cela dura ainsi jusqu'en février 1861.
Le 20 de ce mois, la Société agricole, réunie en assemblée générale, avait pris une résolution des plus importantes, celle de prévenir en quelque sorte l'effet que ne pouvait manquer de produire la prochaine publication du manifeste concernant l'émancipation et la dotation obligatoire des paysans de l'empire, y compris ceux des provinces dites « polonaises. r> — Cette résolution, dont le texte est ci-contre, diffère essentiellement de la teneur du document libérateur élaboré à Saint-Pétersbourg, lequel fut publié onze jours plus tard, mais que les patriotes polonais, toujours exac-
tement au courant des intentions du gouvernement impérial, connaissaient déjà (1).
L'acte de La Société agricole, tout en poursuivant le but de facilite;' aux paysans du royaume l'acquisition des champs par eux cultivés, considère Yaecord volontaire comme Le principe qui devra présider à l'établissement du nouvel ordre de choses, - tant que tous les moyens rentrant dans ce principe ne seront pas épuisés. - — Sans établir aucune règle générale, sans proclamer qu'en suffisam à telles et telles conditions le paysan
(I) Nous empruntons à la brochure déjà citée du prince Czartoryski
le document que voici :
Résolutions de la Société agricole, prises dans la séance de rassemblée générale, à Varsovie, le -20 février 1861.
1° L'assemblée générale reconnaît que la conversion la plus prompte possible des faisances en rente foncière est un besoin du pays.
2° Elle reconnaît que Vaccord volontaire devra être considéré comme le meilleur moyen de modifier la situation des paysans, tant que tous les moyens qui rentrent dans ce principe ne sont pas épuisés. — L'assemblée générale considère comme un devoir patriotiqtie des propriétaires de chercher à trouver ces moyens et à les appliquer.
.", Elle exprime le vœu que, par une opération de crédit mûrement réfléchie et ayant pour but le rachat de la rente foncière, on aide les paysans a acquérir la propriété des terres dont ils se trouvent en possession.
4° Elle exprime le vœu que la fondation de la propriété communale soit liée fermement et pour toujours au rachat.
:, Elle reconnaît, en outre, qu'avanl que la propriété communale puisse être formée comme il vient d'être dit, c'est /;■ devoir de chaque citoyen qui veut le bien général de contribuer de ses propres ressources aux fonds a constituer au moyen des intérêts, et dont doit être formée la propriété communale.
G° Elle reconnaît, enfin, comme nécessaire que l'assemblée générale élise dans son sein un comité permanent de neuf personnes, qui sera chargé immédiatement de rédiger un projel île statuts basé sur la capitalisation des centimes fonciers au taux de 6 p. c, et de faire lis demarches ultérieures pour le faire confirmer.
aura le droit d'entrer en possession de son lot de terre, cet acte se borne à faire appel au patriotisme et au sentiment du devoir des propriétaires fonciers, pour aider la classe agricole à devenir propriétaire à son tour.
Patriotisme! Devoir! Paysan propriétaire! tout cela sonne bien à l'oreille, mais cela ne dit rien au fond, car cela ne change en rien les rapports entre la noblesse terrienne et ses tenanciers.
Depuis 1807, en sa qualité de citoyen libre, le paysan polonais a le droit d'acquérir toute sorte d'immeubles; il aurait donc pu acheter la cabane dans laquelle il demeure, l'enclos qui l'entoure et le champ qui en dépend, — si tant est qu'il eût les moyens de suffire aux conditions de vente que lui posait le propriétaire de ces immeubles, ou, en d'autres termes, si entre le paysan et le seigneur s'était établi ce que la pièce précitée appelle « un accord volontaire; » or, la résolution même de la Société agricole prouve que jusqu'en 1861 le paysan polonais n'était ni propriétaire, ni même fermier du champ par lui cultivé, mais qu'en retour de l'usufruit de ce champ il était, — ce qu'il est jusqu'à cette heure, — soumis à certaines «(aisances, » c'est-à-dire obligé de faire la corvée au profit du maître.
Si cet état de choses a pu durer depuis plus de 50 ans, cela prouverait-il que la noblesse terrienne du royaume de Pologne fût dépourvue de patriotisme, ou qu'elle eût constamment méconnu ses devoirs ? — Nous sommes loin de vouloir tirer une pareille conclusion, mais ceux mêmes qui voudraient soutenir cette thèse seraient obligés de convenir que les aspirations patriotiques, le respect du devoir ne sauraient être ni créés, ni même stimulés, par le simple fait d'un acte émanant d'une
société quelconque. — Les raisons qui empêchaient les * accorda volontaires » de s'établir entre les seigneurs et leurs paysans, concernant, l'acquisition de terres par ces derniers, existent toujours. — Quelles que soient ces raisons, après avoir subsisté durant un demi-siècle, elles ne sauraient disparaître tout à coup, parée que la Société agricole aurait « reconnu que c est là un des besoins du pays; » la célèbre résolution du 20 février n'est donc, «près tout, qu'un amas de phrases ronflantes sans portée réelle, à moins que ce ne soit une mesure de précaution adoptée dans le but d'éviter le contre-coup dont les intérêts de la noblesse polonaise citaient menacés par la publication prochaine du manifeste concernant l'émancipation des paysans russes. — Pour cela, il fallait se ménager le moyen de dire au gouvernement impérial, au pays et à l'Europe : » La dotation territoriale que le manifeste établit au profit. de la classe agricole de l'Empire n'a pas besoin d'être décrétée pour le royaume de Pologne; elle y existe déjà en principe, et elle sera mise en pratique par suite de la résolution récente et unanime de la Société agricole. »
Quant au danger que couraient et les intérêts matériels de la noblesse polonaise, etl'inthiencc qu'elle exerce sur la classe agricole, il aurait été réellement trèsgrand lcjouroùl'on auraitvoulu étendre sur le royaume les principes qu'établissait le manifeste qui libérait les ji.'iy-.'ins de l'empire.
Ce manifeste poursuivait un double bul : celui d'affranchir personnellement les serfs, et celui d'assurer aux nouveaux libérés la possession des champs dont ils avaient l'usufruit.
Le paysan russe, en sa qualité d'homme-lige, n'avait
pas le droit d'acquérir des immeubles; le manifeste du 3 mars/19 février 1861, en le déclarant personnellement libre, lui reconnut implicitement ce droit.
La faculté d'acquérir, légalement accordée à la classe agricole, aurait mené à un antagonisme fort dangereux, entre elle et la noblesse terrienne, si l'on n'avait compté que sur les arrangements à l'amiable, ou, pour nous servir du terme choisi par le prince Cxartoryski, sur les « accords volontaires. » — Pour éviter cet écueil, et tout en maintenant le principe que le consentement mutuel, quelles qu'en fussent les clauses, dominerait toutes les dispositions de la loi, le manifeste établit certaines conditions auxquelles les parties intéressées avaient le droit d'exiger la séparation iinale de leurs intérêts matériels.
Dans ce but, on subdivisa le sol de la Russie en un certain nombre de catégories, en tenant compte de la densité de la population et de la fertilité du terrain, et on établit, pour chacune de ces catégories, un maximum et un minimum de dotation territoriale, ainsi que la valeur pécuniaire des lots.
Le maximum indiquait la limite des prétentions que le paysan pouvait élever concernant l'étendue du territoire à lui concéder, et le minimum répondait au chiffre au-dessous duquel le propriétaire foncier ne pouvait réduire un lot d'affranchi.
De cette manière, un propriétaire désireux d'en finir avec l'exdivision entre lui et ses paysans, n'avait qu'à leur abandonner le maximum de la dotation territoriale, pour se voir en droit d'exiger leur consentement, tandis que, d'autre part, des paysans pressés de rompre les rapports entre eux et leur ancien maître n'avaient qu'à déclarer qu'ils se contentaient du minimum de dotation,
pour mettre le droit de leur côté et pour entrer sans retard en jouissance de leurs champs. — C'est donc, comme on le comprend aisément, dans les limites entre le minimum et le minimum de dotation, répondant au maximum et au minimum des annuités à paver à l'ancien propriétaire, que devaient se mouvoir les pourparlers soulevés entre les parties intéressées dans le but d'arriver à une entente à l'amiable. — Ce fait et ses conséquences, le gouvernement impérial les prévit encore ; il créa donc, pour chaque province, un certain nombre de médiateurs de paix (mirowie posredniki), fonctionnaires désignés par l'élection, et appelés à trancher par des sentences arbitrales les questions litigieuses.
Rédigée dans ce sens et munie de moyens d'action irrésistibles, la loi du 3 mars/19 février ne pouvail manquer d'aboutir au résultat qu'elle voulait atteindre. A cette heure, vingt millions de serfs sont libérés, et ces vingt millions d'affranchis, au lieu de former une classe corvéable vivant sur le sol d'autrui, se trouvent être possesseurs légitimes du champ qu'ils cultivent, contre payement, soit de la valeur intégrale de ce champ, soit d'annuités à servir à l'ancien propriétaire, soit enfin de redevances à verser au trésor, dans le où le trésor s'était chargé de désintéresser le -iicur terrien. — Ainsi, par l'action du manifeste libérateur, sur toute l'étendue de l'Empire, il n'y a plus que des citoyens libres, et, qui plus est, dans toute la classe agricole, il n'y a plus de prolétaires, Mais — par l'effet du même manifeste, la noblesse russe voit ses revenus réduits d'un tiers pour le moins, et, ce qui est jilns grave, elle a perdu en entier l'influence quelle exerçait sur la population rurale, qui jusque-là dépendait
d'elle par la loi sur le servage el par la loi, bien plus rigoureuse encore, du besoin el de la misère.
C'est de ce coup mortel, qui allait frapper la gentilhommerie de YEmpire, qu'il s'agissait de préserver la noblesse du Royaume, ce qui explique et la résolution pseudo-libérale de la Société agricole, et la part trôsactive que quelques-uns de ses membres prirent dans les événements qu'il nous reste a rappeler.
Jusqu'en février 1861, nous l'avons dit plus haut, les manifestations hostiles au gouvernement s'étaient produites sans suite, sans système; «à partir de là, il est aisé d'y reconnaître un plan arrêté, une main invisible qui dirigeait le mouvement.
Les convocations, qui, jusque-là, s'étaient faites suit verbalement, soit au moyen de petits billets manuscrits, que, pendant les heures de prières, se transmettaient de la main à la main les fidèles réunis dans les églises, — les convocations se firent d'une manière plus régulière par des imprimés qu'on semait clans les rues et sur les parvis des temples, et le 24 février (quatre jours après la célèbre séance pîénière de la Société agricole) parut le premier placard affiché aux murs de la capitale.
Par ce placard, les habitants de Varsovie étaient invités à se rendre, le lendemain, sur la place dite de la Vieille Ville, pour prendre part à une démonstration dont le prétexte était l'anniversaire de la bataille de Grochoff. — Obéissant a la voix des chefs invisibles que venaient de trouver les manifestations turbulentes, le peuple descendit dans les rues, et alors eurent lieu les regrettables événements des 25, 26 et 27 février, qui sont trop connus pour que nous en fassions le récit, mais à propos desquels nous avons à faire un rapprochement de dates qui est aussi curieux qu'instructif.
C'est le 20 février qu'eut lieu l'assemblée plénière de la Société agricole ; les 25, 20 et 27 que se produisirent les scènes sanglantes dans les rues ; le 28 que fut signée l'Adresse des gentilshommes polonais à l'Empereur, où il t'tait dit que les institutions du pays n'étaient pas nssex- libérales et ne répondaient point assez aux exigences de la nationalité; — et c'est le 2 mars 18 février que cette pièce fut placée sous les yeux de l'Empereur, c'est donc à dire la veille même du jour fixé pour la signature du grand acte libérateur qui prononçait l'affranchissement et la dotation en terres de vingt millions de serfs.
Ne dirait-on pas que les meneurs du mouvement insurrectionnel eurent hâte de presser les événements, pour avoir à opposer au gouvernement impérial : et la résolution de la Société agricole, et le sang des victimes tombées dans les rues de Varsovie, et l'Adresse signée par les gentilshommes réunis dans la capitale, et pour arriver à temps, — c'est-à-dire pour que tout cela fût accompli avant la signature du manifeste de l'émancipation?— Au reste, quelles qu'aient été les raisons qui tirent que dans les commencements les démonstrations frondeuses n'apparurent que d'une manière sporadique et sans liaison entre elles, il est certain qu'à compter du 20 février, le mouvement séparatiste avait trouvé des chefs dans les gentilhommes formant la Société agricole, et que ces gentilshommes choisirent le moment même où le gouvernement impérial entrait dans la voie des réformes libérales , pour déclarer que la Pologne ne pouvait plus marcher avec la Russie.
À partir de là, les événements se suivirent avec la plus grande rapidité. ■ — Les tumultes dans les rues furent à l'ordre du jour. — On huait tel haut fonction-
naire, on brisait les vitres de la maison de tel autre, comme on fit à rencontre de M. Mouchanof et de M. Abramowicz. Ces deux personnages avaient tout fait pour se rendre impopulaires, ce qui expliquait bien les procédés dont on usa envers eux, mais ce qui n'était point une raison suffisante pour tolérer Toutes ces scènes de désordre ; et pourtant le prince Gortscliakoff ne prit, pour en empêcher le retour, qu'une série de demi-mesures, en contradiction les unes avec les autres. — Cela fit que les rigueurs de la veille étaient paralysées dans leurs effets par les faiblesses et les concessions du lendemain, et que les émeutiers devenaient de jour en jour plus hardis en voyant l'irrésolution du gouvernement.
Sur ces entrefaites, parut le décret impérial du 20 mars 1861, concernant les réformes à introduire dans l'administration du royaume.
Cet important document, dont le texte est ci-après (1),
(1) Nous empruntons à la brochure Affaires de Pologne le texte du document que voici :
Ukase de l'Empereur Alexandre II concernant les reformes à introduire dans l'administration du royaume de Pologne.
Saint-Pétersbourg, 20 mars 18G1.
Nous, Alexandre II, etc.
Dans notre constante sollicitude pour le bien de nos sujets du royaume de Pologne, désirant développer et améliorer les institutions de ce pays, nous avons décrété et décrétons :
Art. 1er. A la place de l'assemblée des départements du Sénat dirigeant, siégeant à Varsovie, est rétabli le conseil d'État du royaume de Pologne.
Art. 2. Au conseil d'État siégeront comme membres d'office :
Ie Les directeurs généraux des commissions de gouvernement et le onlrôleur général présidant !a cour des comptes;
accordai) beaucoup plus que n'avaient demandé, il }r avait cinq ans, les patriotes les plus éclairés. — Ce n'était pas seulement « la participation de la noblesse « à l'administration du pays, par le choix des juges et « officiers de paix dans les districts, » c'était le réta-
2° Les membres choisis par nous parmi l'épiscopat et le haut clergé en général, non moins que parmi les présidents de la société territoriale de crédit et les présidents des conseils de goubernies, ainsi que d'autres personnes suivant notre choix.
Le gouvernement désignera des candidats qui seront chargés de présenter des éclaircissements concernant les projets de loi soumis à l'examen du conseil d'État.
Art. 3. Feront partie des attributions du conseil d'État :
1° Les objets qui, jusqu'à présent, étaient soumis à l'examen de l'assemblée plénière des divers départements du Sénat ;
-2° L'examen du budget annuel des revenus et des dépenses du royaume;
5° L'examen des comptes-rendus des chefs des différentes branches de l'administration sur leurs opérations dans les départements à eux confiés, ainsi que celui du rapport du contrôleur général sur la révision des comptes;
4° L'examen des pétitions présentées au conseil et des plaintes concernant les abus des employés et leurs contraventions aux règlements.
Art. i. Notre lieutenant dans le royaume préside le conseil d'État. Dans le cas d'absence du lieutenant ou s'il était dans l'impossibilité de siéger personnellement dans le conseil, il serait remplacé, dans cette présidence, par un des membres dudit conseil, appelé particulièrement par nous à remplir celte fonction.
Anr. .'i. Une commission des cultes et de l'instruction publique est établie sous la présidence d'un directeur général qui de droit sera membre du conseil administratif.
Art. 6. Le département des affaires ecclésiastiques dans la commission de l'intérieur, avec ses subdivisions, est détaché de cette commission et incorporé dans la commission des cultes et de l'instruction publique.
Art. 7. Mans chaque goubernie el dans chaque district du royaume sont établis des conseils électifs de goubernies et de districts sous la
blissement du conseil d'État du royaume (art. 1), la création de conseils électifs dans chaque province et chaque district (art. 7) ; l'organisation de conseils mu-
présidence des personnes que le gouvernement choisira à cet effet parmi les membres élus.
Art. 8. Les besoins et le bien du gouvernement feront l'objet des délibérations des conseils de goubernies, nommément le développement de l'agriculture, de l'industrie et du commerce du pays, les communications par terre et par eau, la protection à accorder aux pauvres, les hôpitaux, les établissements de bienfaisance, les prisons ainsi que les travaux d'une utilité générale. Les conseils de goubernies peuvent faire des représentations à l'autorité concernant les besoins et le bien du gouvernement.
Art. 9. Les conseils de goubernies seront convoqués une fois par an. Le jour de leur réunion et la durée de leurs délibérations seront fixés dans l'acte de convocation.
Art. 10. Les limites de la participation des conseils de districts dans les affaires locales seront fixées incessamment par une ordonnance spéciale.
Art: M. Les commissaires du gouvernement assisteront aux délibérations des conseils de goubernies et de districts. Les représentations des conseils de goubernies seront consignées dans un écrit qui devra être remis au commissaire.
Art. 12. Des conseils municipaux, dont les membres seront éligibles, seront établis à Varsovie et dans les principales villes du royaume.
Art. 15. Rentrent dans les attributions du conseil municipal: l'administration économique de la ville, la formation et la présentation à la confirmation du gouvernement du budget des recettes et des dépenses de la ville, l'adoption de mesures dans la limite de ses attributions pour l'arrangement extérieur de la ville, la surveillance à exercer sur les établissements publics de la ville, ainsi que l'examen de toutes les affaires qui lui seront envoyées par les autorités gouvernementales.
Art. 14. Notre lieutenant dans le royaume nous présentera des projets pour l'organisation et le développement ultérieurs des institutions susmentionnées.
Art. 15. Nous contions à notre lieutenant dans le royaume l'exécution du présent ukase, qui doit être inséré dans le Bulletin des lois.
Alexandre.
nîcipaux dans les principales villes (art. 12). — Ce n'était pas seulement « la fondation d'une université, » c'était l'émancipation de toutes les écoles du pays, rendues indépendantes du ministère siégeant à Saint- Pétersbourg, et réunies sous une administration nationale portant le titre de « Commission des cultes e1 de l'instruction publique r> (art. 5) (1).
Malgré cela, on ne fut nullement content, en Pologne, de ce que venait d'accorder le décret du 20 mars, ce qui s'explique facilement.
Les souvenirs historiques qu'on eut soin d'éveiller, pour parler au peuple de grandeur et de gloire, afin d'éviter qu'il ne parlât lui-même de liberté et de dotation territoriale, ainsi que la teinte religieuse qu'on sut. donner aux démonstrations frondeuses, ce qui permit aux femmes d'y prendre une part très-aciive, tout cela avait exalté- les imaginations en y ramenant ces rêveries politico-mystiques dont le discours impérial du 23 mai
(1) Los grandes subdivisions de l'autorité publique, répondant à ce qu'ailleurs on nomme des Ministères, sont désignées, en style officiel et lorsqu'il est. question de la Pologne, du nom de commissions. — Ainsi on dit : la commission de l'intérieur, la commission de la justice, la commission de l'instruction publique, au lieu de dire, le ministère de la justice, de l'intérieur, etc., etc. — Il y a, dans le choix de ce terme volontairement, inexact, quelque chose de puéril et en même temps quelque chose de blessant pour le sentiment national polonais. — Puisque, d'après leur compétence, la composition de leur personnel et la limite de leur action, ces administrations sont de véritables Ministères, il nous semble que la grammaire, la logique et une politique habile devraient décider le gouvernement impérial à abolir le terme commission et à le remplacer par ci lui de Ministère. Quelque minime que puisse paraître l'importance de cette observation, elle nous a semblé assez grave pour en faire l'objel d'une annotation, que nous voudrions avoir le pouvoir tic recommander à la sérieuse attention de ceux qui, un jour, seront consultés sur les mesures à prendre concernant l'apaisement de la Pologne.
185G engageait les Polonais à se méfier. — Tous les documents dont nous disposons nous prouvent qu'à l'époque dont nous parlons, c'est-à-dire à la fin do mars 1861, ni l'idée d'une séparation définitive d'avec la Russie, ni celle de la réunion à la Pologne proprement dite des provinces jadis conquises, n'étaient encore clairement précisées dans la conscience publique. — Elles venaient d'éclore, sans doute, dans telle ou telle tête exaltée, elles existaient, peut-être, à l'état de monomanie dans telle imagination particulièrement ardente, mais on ne la trouvait encore ni dans les masses, ni même chez les meneurs du mouvement patriotique. — Ce qu'on voulait n'avait pas encore pris de forme précise, mais la faiblesse que montrait le gouvernement fit présumer qu'on en obtiendrait toujours plus qu'il ne venait d'accorder, c'est pourquoi on se fit une règle de conduite de se montrer mécontent de tout ce qu'il donnait spontanément.
L'espérance en des concessions aux limites indéfinies, et par là même vagues et fantastiques, était pleinement justifiée par l'attitude que le lieutenant de l'Empereur avait prise vis-à-vis des seigneurs polonais qui le fréquentaient. — Ainsi, dans une conversation confidentielle qu'il eut avec les membres d'une députation de la Société agricole, le prince Gortschakoff leur communiqua une lettre du secrétaire d'Etat Timofski, indiquant les concessions qu'allait contenir le décret du 26 mars, dont on attendait la publication. — La lecture de la lettre achevée, le comte Zamoiski ayant pris la parolenu nom de ses collègues, pour déclarer que ces concessions ne suffisaient plus et ne pouvaient satisfaire le pays, le prince répondit: « Acceptez, ne fût-ce que temporairement, ce qu'on vous offre aujourd'hui; plus tard,
- ïi —
nous verrons ce qu'il sera possible d'obtenir pour vous contenter (1). »
Voilà bien l'esprit de conciliation poussé jusqu'aux dernières limites de la faiblesse. Les concessions en question répondaient à tout ce que le pays avait demandé au commencement de la gestion du prince; depuis lors, il n'y avait de changements dans la situation que ceux qui provenaient, des désordres dans les rues, ce qui n'était pas une raison pour se montrer plus large en fait de liberté â accorder; le prince devait donc comprendre que le décret du 26 mars indiquait les dernières limites des concessions que le gouvernement était intentionné de faire, il devait alors tenir un tout autre langage, en faisant comprendre aux Polonais qu'à partir de la publication du décret impérial, toute nouvelle manifestation tumultueuse serait regardée comme une tentative de rébellion et réprimée par la force.
C'est un peu dans ce sens que parl.ni la proclamation que le prince Gortschakoff publia le 2 avril (2),
(1) Nous tenons ce fait d'un de nos correspondants, qui nous le communiqua dans une lettre datée de Varsovie (fin avril 18G1) et qui la tient d'un témoin oculaire.
(2 Nous empruntons à la brochure Affaires de Pologne le texte du document que voici :
Proclamation du lieutenant du royaume, prince Gortschakoff, aux Polonais.
Varsovie, le 2 avril 1861.
Polonais !
La gravité des circonstances actuelles me porte à vous adresser encore une fois des paroles de paix et de prudence. Les institutions accordées au royaume de Pologne par S. M. l'Empereur ci Roi sont un gage de sa sollicitude pour les intérêts de votre pays, pour les intérêts les plus cbers à vos cœurs, pour votre religion el votre nationalité.
proclamation qui aurait produit l'effet pacificateur qu'on en attendait, si les paroles du lieutenant de l'Empereur n'avaient accrédité l'idée qu'il existait d'autres concessions encore, qu'on était disposé à accorder plus tard. — Ce sont ces concessions dont, par les démonstrations populaires, on espérait rapprocher la publication. — Ce n'est guère que par l'existence de cette idée que l'on peut expliquer comment il se fit que des hommes aussi éclairés et aussi intéressés au maintien de l'ordre que l'étaient ceux qui formaient la Société agricole, consentirent, non-seulement à soutenir l'émeute par leurs applaudissements, mais encore à se mettre ouvertement à la tête du parti du désordre.
Ce fait, à savoir que c'était la Société agricole qui dirigeait le mouvement insurrectionnel, devint bientôt tellement évident, que le prince Gortschakoff prit la résolution de dissoudre la Société, ce qu'il fit par un arrêté daté du 5 avril (1), c'est-à-dire trois jours après
La volonté de S. M. est formelle : que ces institutions soient inaugurées promptement et qu'elles soient une vérité.
Pour atteindre ce but, manifestez une volonté unanime de maintenir l'ordre et la tranquilité. Évitez les troubles que le gouvernement ne tolérera pas et que chaque gouvernement a le devoir de réprimer.
Le lieutenant du royaume, Prince Gortschakoff.
(1) Voici ce document, tel qu'on le trouve à la page 21 de la brochure précitée :
Arrêté prononçant la dissolution de la Société agricole.
Varsovie, le 5 avril 1861.
Au nom de S. M. Alexandre II, Empereur de toutes les Russies, Roi de Pologne, grand-duc de Finlande, etc., etc., Le conseil suprême de l'administration du royaume de Pologne, Considérant que la Société agronomique du royaume de Pologne,
la publication de la proclamation susmentionnée, et six jours après la promulgation, à Varsovie, du décret
impérial par lequel la paix et la tranquillité auraient
été rétablies dans le pays, si l'on y avait eu la conviction que les désordres n'arracheraient plus aucune nouvelle concession au Gouvernement et qu'ils seraient réprimés avec vigueur et sans relâche.
L'effet que produisit sur les membres mêmes de la Société dissoute l'action énergique du prince fut une profonde stupéfaction. — On ne le croyait pas assez résolu pour prendre une telle mesure, on en fut donc étonné, on se dit qu'on l'avait peut-être mal jugé, et, dans la supposition que cet acte de vigueur indiquait un changement subit dans la façon d'agir du Gouvernement, on résolut de plier devant une énergie ({lie l'on croyait plus grande qu'elle n'était en réalité.
instituée dans le but unique de favoriser, d'encourager et de développer l'agriculture, par l'attitude qu'elle a prise dans ces derniers temps, contrairement à l'esprit de ses statuts, devient incompatible, avec la situation actuelle, par autorisation spéciale de S. M., arrête:
Art. 1er. La Société agronomique, instituée par l'ukase en date du 24 novembre, est dissoute.
Art. 2. Le ministre de l'intérieur présentera à la sanction impériale un projet d'institution de comices agricoles dans les différentes localités du royaume.
Art. 7). Les tonds de la caisse de la Société seront déposés dans les caisses de la banque du royaume, pour être restitués à qui il appartiendra.
Le ministre de l'intérieur est chargé de l'exécution des dispositions ei-dessus, qui seront insérées au Bulletin des lois.
Le lieutenant-général aide de camp, Gortschakoff. Le directeur du ministère de l'intérieur par intérim, général major,
Gecewicz.
Le secrétaire d'État, Karmki.
Dans les réunions privées que tinrent, pendant l;n journée du 6 avril, les membres de la Société dissoute, qui se rassemblèrent, les uns chez le comte Zamoiskir les autres dans le local de la Société diie la Ressource, on convint d'empêcher toute nouvelle démonstration populaire, et défaire auprès du prince Gortschakoffles démarches nécessaires pour l'engager à obtenir de l'Empereur que la Société agricole continuât à subsister.— Si, malgré les efforts des membres de la Société, les scènes tumultueuses se renouvelèrent le lendemain même (7 avril), c'est que l'élan donné à l'élément du désordre était tel qu'il n'obéissait plus à la voix de ses premiers chefs, ayant trouvé, dans son sein même, de nouveaux meneurs. — Cela prouve que la pression exercée sur la Société agricole venait trop tard, et qu'il aurait fallu y avoir recours alors que cette Société pouvait encore servir d'intermédiaire entre le Gouvernement et la populace de la capitale ; et pourtant toute chance d'avoir raison des fauteurs de troubles n'était pas encore perdue. — Si le prince Gortschakoff eût agi avec énergie contre la démonstration du 7 avril, s'il eût prouvé aux émeutiers qu'ils avaient tort de ne pas écouter les membres de la Société agricole qui leur conseillaient de ne plus risquer de manifestations tumultueuses, tout aurait pu être fini ce jour même, et. il aurait suffi de rétablir, en la réorganisant, la Société dissoute, pour se servir de l'élément conservateur qui s'y trouvait comme d'un guide capable de diriger les masses dans la voie du progrès rationnel et paisible. Malheureusement, dans la journée du 7 avril, le prince manqua de résolution. — Ayant envoyé, d'abord le chef de police, et ensuite le gouverneur de la ville pour sommer la foule de se disperser, le lieutenant de
l'Empereur, après avoir fait ranger la troupe autour du palais royal, sortit, entouré de son état-major, s'approcha du peuple qui avait envahi la place devant ce palais, et l'engagea, au nom de la loi, à rentrer chez lui.
Ecouté d'abord en silence, le prince fut bientôt interrompu par des huées et des coups de sifflet partis de la foule, d'où on lui criait : « C'est à vous de retourner n à la maison. Nous sommes ici sur un sol qui nous
- appartient, et que nous ne quitterons qu'après que
- les soldats s'en seront retirés (1). »
Voyant qu'on ne lui obéissait pas, le prince Gortschakoff rentra au palais, et, après une demi -heure d'irrésolution, il ordonna à la troupe de se retirer. — Ce mouvement de retraite s'exécuta au bruit des huées et des cris d'allégresse de la populace, qui se dispersa bientôt après, persuadée que le Gouvernement moscovite n'aurait jamais le courage d'agir avec énergie, avis que, le soir même, mille lettres particulières portèrent aux villes et aux villages les plus éloignés du pays, où elles eurent pour résultat de stimuler le zèle du parti révolutionnaire et d'augmenter le nombre de ses adhérents.
Le lendemain, 8 avril, les choses se passèrent autrement. — Le prince Gortschakoff résolut de mettre la force au service de la loi ; le rassemblement tumultueux fut dispersé, il y eut des morts, des blessés, des arrestations ; le Gouvernement revint aux mesures énergiques ; mais, tout comme pour l'arrêté du 5 avril, il y eut recours trop tard, et ne parvint pas à convaincre
I Nous pouvons garantir l'exactitude de ce fait, le tenanl d'un de nos correspondants qui en parle comme de visu et audiiu.
les émeutiers qu'à l'avenir il aurait la vigueur nécessaire pour persister dans la répression des désordres et des manifestations hostiles de la part des habitants de la capitale. En effet, les prescriptions de la loi martiale, promulguée par le lieutenant de l'Empereur aussitôt après les événements du 8 avril, n'étaient appliquées qu'avec beaucoup de mollesse, et sans suite ni régiùarité aucune, de sorte qu'entre les mains des employés de police ces règlements devinrent autant de moyens pour vexer le public et pour se faire des revenus par les infractions qu'ils toléraient à la nouvelle loi. — Ainsi, il était prescrit que tous les cafés, estaminets, restaurants et autres lieux publics seraient fermés à huit heures du soir, et dès le premier jour il y eut des exceptions admises en faveur de quelques établissements protégés par la police. — Il était ordonné aux propriétaires de maisons d'avoir à informer les autorités urbaines du nom de ceux de leurs locataires qui n'étaient pas munis de passeports en règle, et malgré cela des milliers d'individus, justement suspects, continuaient à séjourner clandestinement dans les maisons particulières et même dans les hôtels, sans que la police s'en inquiétât, à moins de quelque incident capable d'attirer l'attention des hautes autorités, dans quels cas on se montrait sévère pour faire preuve de zeie- — H était interdit de porter le deuil pour la patrie, c'est-à-dire de se vêtir tout de noir, sans que le décès récent de quelque proche parent justifiât cette marque extérieure d'affliction , et néanmoins on rencontrait chaque jour des femmes en robes de crêpe noir, bordées de pleureuses blanches, tandis que d'autres étaient incarcérées pour s'être permis de sortir avec un chapeau foncé ou une mantille noire.
Cette manière d'appliquer la loi martiale eut d'immenses désavantages pour tout le pays. — Elle irritait le peuple par ce qu'elle avait de vexatoire; elle maintenait l'idée que les autorites supérieures n'avaient pas le courage de se montrer sévèr-es pour tout le monde indistinctement, et elle déconsidérait le gouvernement en donnant la preuve que malgré les institutions libérales octroyées par le décret impérial du 26 mars, le régime de l'arbitraire n'en continuait pas moins à prévaloir.
La mort du prince Michel Gortschakoff n'apporta point de changement dans cet état de choses. — Son successeur, le général Soukhosonett, ancien ministre de la guerre, ancien commandant en chef de l'artillerie cantonnée dans le royaume, fut désigné au poste important de lieutenant de l'Empereur, en considération de ses liens avec l'aristocratie du pays, et en considération de la popularité dont il avait joui à Varsovie pendant les nombreuses années qu'il y avait séjourné. Si, en 1861, M. Soukhosonett avait été tel que je le connus à Varsovie en 1853, il est probable qu'il aurait réussi à faire beaucoup de bien au pays, mais l'âge avait affaibli le général, et la tâche se trouvait évidemment au-dessus des forces du septuagénaire. — < rené plutôt que soutenu par ses relations antérieures, le général Soukhosonett se vit bientôt en butte à l'action des divers partis qui s'étaient formés en Pologne; aussi le prince Czartoryski, dans la brochure déjà citée, dit de lui (page xv) : « La lieutenance de trois mois (juin- - août) du général Soukhosonett se passa en luttes inf> testines entre lui et le marquis Wielopolski, pour ne » laisser d'autres traces, dans la législation du pays, * qu'un arrêté contre les fonctionnaires au service actif
— Si —
s» qui se sont mis à porter des tuniques polonaises, r> qu'on a même vus porter des moustaches, l'impériale r> et jusqu'à la barbe entière : faits qui témoignent de y leurs mauvaises dispositions à l'égard du Gouverne- » ment, et qui ne sauraient être plus longtemps to- » lérés. »
En septembre 1861, le général Soukhosonett fut remplacé par le comte Lambert, dont la nomination semblait offrir des chances de succès pour la pacification du pays. — Français d'origine et catholique de religion, il n'eut pas de préjugés hostiles à vaincre ; aussi le parti modéré et raisonnable accueillit -il le comte avec une satisfaction d'autant plus motivée, que, dans le resent impérial contenant sa nomination, il était dit : « Conviez les hommes capables et bien pensants y> à concourir à vos efforts, afin que l'exposé des be- » soins réels de mes bien-aimés sujets me soit soumis, * par votre intermédiaire, comme l'expression légale » du vœu général, mûrement préparé dans les délibé- » rations des hommes éclairés et bien intentionnés du » pays, et non pas comme la manifestation d'un env> thousiasme factice, provoquée par les ennemis de y> l'ordre. r>
Comme les prédécesseurs du comte n'avaient encore réalisé qu'une seule des institutions libérales octroyées par le décret du 26 mars, celle du conseil d'État du royaume, M. Lambert s'occupa tout d'abord à appeler à la vie les Conseils de provinces et de districts, ainsi que les Conseils municipaux dans les villes. — Dans ce but, il prescrivit de procéder à l'élection des membres de ces Conseils; mais là, il rencontra une opposition telle, que l'emploi de la force pouvait seul la vaincre.
Au lieu de s'occuper du but dans lequel ils étaient réunis, celui de choisir les citoyens devant former les différents Conseils, les assemblées d électeurs se livrèrent à des actes aussi intempestifs qu'irréfléchis. — A l'instar des anciennes et trop fameuses diétines polonaises, les réunions électives de 1861 s'appliquèrent à résoudre les questions de politique intérieure du pays, plutôt que celles qui se rapportaient à,leurs besoins locaux. — On prononça les discours les plus violents, on s'excita à la révolte, et on finit par signer des Adresses au (Touvernement, pour lui demander des libertés dont la somme équivalait à une abdication de tout pouvoir de sa part.
Quelque disposé que fût le comte Lambert pour la cause de la Pologne, et pour les intérêts de l'Eglise catholique, qu'un grand nombre d'Adresses mettaient en avant pour motiver les concessions qu'on y di 'mandait, il ne put souffrir qu'on méconnût si ouvertement et le but réel des assemblées électives et l'autorité qui lui était confiée. — Il ne confirma donc pas dans leurs fonctions les nouveaux membres des Conseils de district et des Conseils municipaux, et, par une proclamation datée du 14 octobre 1861, il déclara la loi martiale applicable à tout le pays.
Sur ces entrefaites, le peuple avait pris l'habitude des manifestations bruyantes, que le prince Czar tory ski, a l:i page xvi" de la brochure déjà citée, avoue luimême être devenues trop fréquentes. — Empêchés de s'assembler dans les rues, que leur interdisait la loi martiale, les émeutiers résolurent de se réunir dans les églises, ce qui lut exécuté le lendemain même de la proclamation de l'état de siège, le 15 octobre 1861. — Les événements qui se passèrent ce jour-là, à la
cathédrale, à la chapelle des PP. Bernardins et à celle des missionnaires, sont trop connus pour que nous ayons besoin de les relater. — Stationnée hors de ces temples, la troupe assistait, par l'organe de ceux de ses officiers qui étaient entrés dans l'église, et aux discours incendiaires prononcés du haut de la chaire , et aux chants révolutionnaires entonnés par les fidèles , et, néanmoins, elle attendait patiemment le moment où ces dévots d'une nouvelle espèce allaient sortir du temple, pour opérer les arrestations indiquées sur les listes fournies par la police. — Cette position expectante n'avait rien que de régulier. — La force publique respectant le droit d'asile des églises, au moment même où l'émeute les profanait en en faisant le lieu de ses conciliabules criminels ; le pouvoir séculier s arrêtant sur le seuil des temples consacrés au culte des choses qui ne sont pas de ce monde, tout en sachant que, dans ces enceintes consacrées à la parole divine, des prêtres aveuglés par la passion s'immisçaient d'une manière criminelle dans les questions de politique , qui ne sont que de ce monde ; — voilà un acte de modération qu'on ne saurait assez louer, une mesure qui aurait eu les effets les plus bienfaisants, si on l'avait maintenue jusqu'à la fin. — Malheureusement, on manqua de patience, on se lassa d'attendre la sortie des révolutionnaires , et on fit évacuer les temples par la troupe , ce qui eut pour résultat la fermeture, de par l'autorité diocésaine de Varsovie, de toutes les églises de la capitale, et servit de prétexte au clergé pour embrasser ouvertement la cause de l'insurrection.
Il paraît certain que la troupe entra dans les églises, non-seulement sans un ordre du comte Lambert, mais contre la volonté expresse du lieutenant do l'Empereur,
<i d'après les dispositions prises par le gouverneur de Varsovie, le général Gerstenzweig. — Comment il a pu
se faire que ce général, que la nature de son poste plaçait sous les ordres immédiats du comte, se crut autorisé à en agir à sa tête; comment il arriva que, quelques jours après, M. de Gerstenzweig se suicida; comment il se fit que la maladie étrange et malheureusement incurable du comte Lambert se déclara juste à la même époque, — tout cela est demeuré, jusqu'à présent, enveloppé de mystère. — Ce n'est pas à nous qu'il convient de répéter les bruits divers qui furent répandus pour motiver ces faits ; il nous suffit de les avoir mentionnés, pour expliquer comment il arriva que quelques jours après les regrettables scènes du 15 octobre, les deux chefs supérieurs du royaume de Pologne étaient, l'un décédé et l'autre mourant, de sorte qu'il fallait , et au plus tôt , pourvoir à ces deux postes importants.
A Saint-Pétersbourg, on s'attendait si peu à avoir à faire une nouvelle nomination au poste de lieutenant de l'Empereur, qu'on ne fut pas peu embarrassé sur le choix à faire. — On y envoya donc, provisoirement, le général Soukhosonett , qui revint pour la seconde fois à Varsovie, où il ne resta que peu de temps, étant bientôt remplacé par le général Luders.
Entré en fonction au mois de novembre 1861 , le général Luders trouva tout le pays dans une surexcitation fébrile; il jugea que la cause de cette agitation gisait, principalement, dans le manque d'énergie de ses prédécesseurs ; il résolut donc de mettre toute la •fermeté de son caractère au service de la tâche qu'il avait acceptée.
Voyanl que c'était à Varsovie que se trouvait le
centre de l'émeute , le général s'appliqua d'abord à y faire respecter la loi. — Les tentatives de démonstrations tumultueuses, rencontrant partout une opposition sérieuse, devenaient de plus en plus rares. — Le clergé catholique, qui jusque-là avait pu croire à son irresponsabilité devant le pouvoir séculier, s'aperçut bientôt que les insignes sacerdotaux ne le mettaient pas à l'abri des atteintes de la loi. — L'administrateur du diocèse de Varsovie, Bialobrzeski, condamné à mort, ne dut la vie qu'à la clémence de l'Empereur, mais il perdit sa place et fut transféré hors du territoire du royaume. — Quelques membres du chapitre diocésain et d'autres prêtres mêlés aux manifestations insurrectionnelles se virent également punis, soit par la perte de leur emploi, soit par la déportation dans l'intérieur de la Russie. — Les fauteurs des troubles, demeurés en grande partie inconnus, furent recherchés avec soin pour être traduits devant des cours martiales , qui les condamnaient , les uns à la prison , les autres au service dans les compagnies disciplinaires ou à la déportation.
Ces mesures de rigueur ne manquèrent pas de produire de l'effet. — Le clergé résolut de rouvrir les églises de la capitale, et, dans une allocution prononcée à cette occasion, l'archevêque de Varsovie, Mgr Felinski, engagea ses ouailles : « à ne plus chanter les hymnes que le gouvernement déclarait révolutionnaires, et que l'Église n'avait point autorisées. » — - Chers frères, leur disait-il, je vous conjure, je vous « supplie, au nom du Dieu de la paix et de la patrie , « cessez pour un certain temps (sic) de chanter ces « hymnes. — Conformons-nous à notre situation, et « ne nous attirons pas le reproche d'avoir empêché
« l'accomplissement des promesses qu'on nous a faites, « et qui doivent amener le bien de notre pays et le « salut de tant de nos frères malheureux. — Jésus- « Christ a recommandé l'obéissance envers l'autorité, « en disant : Toute autorité vient de Dieu. »
L'exemple de l'archevêque fut suivi par les prêtres de son diocèse. — Les chants révolutionnaires cessèrent, à Varsovie du moins, et avec eux un des plus puissants stimulants employés jusque-là pour fanatiser le peuple. — Les attroupements dans les rues devenaient de plus en plus rares et se dispersaient à la voix des autorités instituées, l'esprit de révolte semblait, dompté, lorsque l'attentat commis contre la vie du général Luders vint prouver combien on était loin d'avoir pacifié le pays.
Chassés des places publiques, les fauteurs des troubles s'étaient formés en sociétés secrètes, qui évitaienl toute manifestation extérieure pour travailler au soulèvement du pays entier. — Poursuivis à Varsovie, les chefs du parti d'action s'étaient dispersés dans les villes et les campagnes du royaume, où ils recrutaient des adhérents à leurs doctrines, et fondèrent ainsi cette vaste conspiration qu'on nomma depuis : « Y organisation nationale. » — C'est du temps du général Luders , et sous la pression des mesures énergiques qu'il employa, que le mouvement, de populacier qu'il était jusque-là, devint populaire, en tant du moins qu'on peut appliquer ce termeàune insurrection à laquelle le vrai, peuple, la population des campagnes qui se compte par millions, est demeuré étranger jusqu'à ce jour. — Ce qui, dans les rues de Varsovie, avait crié, avait brisé les vitres, avait arboré des insignes révolutionnaires, tout en chantant des hymnes religieuses, c'étail lapo-
pulace de la capitale, conduite par des écoliers, derrière lesquels se trouvaient les vrais fauteurs des troubles. — Ce qui plus tard, et après la retraite du général Luders, ébranla le pays entier, c'était la population nobiliaire de tout le royaume de Pologne, régulièrement organisée en comités révolutionnaires , et obéissant' à un comité central siégeant clandestinement à Varsovie même.
Quant à la tentative d'assassiner le général Luders, nous avons de bonnes raisons de croire que c'était, ou une vengeance privée, ou l'action d'un fanatique, et que lès chefs du mouvement y étaient étrangers. — Ce n'est pas qu'ils eussent reculé devant l'emploi du poignard, les faits ultérieurs ont prouvé qu'ils ne reculaient devant rien; mais le général faisait trop bien leurs affaires à eux, pour qu'ils ne ménageassent pas sa vie comme celle d'un puissant auxiliaire. Ils avaient besoin qu'à Varsovie il y eût des visites domiciliaires, des arrestations, des enquêtes, des détentions préventives, pour fanatiser leurs adeptes dans les provinces on leur exagérant encore l'état de désolation où était la capitale. — Ils avaient besoin d'un régime extralégal, rigoureux et arbitraire, pour faire sonner bien haut, dans tout le pays, que c'était là l'application pratique des institutions libérales octroyées par le Souverain. — Ce qu'il y aurait eu de plus dangereux pour les projets des hommes qui travaillaient à soulever la Pologne, c'eût été le retour à la légalité, la cessation des détentions arbitraires, la réalisation des promesses que taisait le décret du 26 mars, l'action de la loi commune continuée et respectée malgré l'état d'agitation du pays; or, la direction dans laquelle marchait le général Luders indiquait clairement qu'on était bien
loin d'adopter ces mesures qui, seules, pouvaient déjouer les plans des conspirateurs, en prouvant que les projets de réforme du gouvernement étaient de tous points sincères. — Voilà pourquoi la conservation de M. Luders au poste de lieutenant de l'Empereur dut tenir à cœur aux chefs de la conspiration ; il est donc fort croyable que le Comité central a dit vrai, en protestant de sa non-culpabilité dans la tentative de meurtre dirigée contre le général.
Tout autre était la situation lors du coup dirigé contre le successeur du général Luders ; mais n'anticipons pas sur le contenu du chapitre suivant, et disons, pour clore celui-ci, que la blessure faite à M. Luders, quoique, fort heureusement, elle ne fût point mortelle, était pourtant assez grave pour que ses suites obligeassent le général à demander sa démission du poste de lieutenant de l'Empereur. — Cette démission acceptée, un rescrit impérial, daté du 8 juin 1862, nomma à cet emploi le frère puîné de l'Empereur, le grand-duc Constantin.