CHAPITRE VII
La situation actuelle ne saurait se prolonger indéfiniment. — En revenant de la dictature militaire à un ordre de choses régulier, il faut tacher d'écarter les causes qui, en 1862, s'opposèrent à la pacification du pays. — Énumération de ces causes. — Moyens de les faire disparaître. — Mémoire de M. l'ogodine. — Définition du patriotisme d'un empereur de Russie. — Il ne saurait se borner exclusivement à Moscou et à la grande Russie.
— Les Polonais sont ses enfants, aussi bien que les Finlandais et les Russes. — Cela assure le maintien de l'autonomie polonaise.
— Le peuple russe verrait sans envie l'introduction, en Pologne, d'une constitution dont — étant consulté — il ne voudrait pas pour lui-mémo. — En Pologne, le peuple n'a de confiance qu'en ses compatriotes. — Il faut donc que la Pologne soit gouvernée par des Polonais.
Ce qu'il y a de plus évident dans la situation actuelle de la Pologne, c'est que l'ordre de choses qui y règne ne saurait être maintenu indéfiniment. — Une administration purement militaire, gouvernant le pa}rs au moyen d'une multitude de petites dictatures locales, est de nature essentiellement transitoire, par la raison que la terreur, qui fait toute la force de cette administration, peut être un moyen de gouverner, mais ne saurait constituer un gouvernement. — Il est vrai que la durée du régime actuel dépendra beaucoup de la manière d'agir de ceux qui croient pouvoir prendre le titre de « patriotes polonais, » puisqu'ils s'obstinenl à maintenir une agitation désormais sans
but national, sans chance de réussite; mais, quel que soit le temps pendant lequel il faudra maintenir l'administration militaire, le jour viendra où elle devra cesser de fonctionner, où les tribunaux réguliers remplaceront les cours martiales, où le code civil reprendra la place qu'en ce moment lui dispute encore le code militaire. — Ce jour-là, il faudra établir en Pologne un état de choses régulier et durable, un vrai gouvernement, fondé, non plus sur la crainte, mais sur la confiance des administrés.
Quels seraient les principes devant servir de base à ce gouvernement ; quelle forme devrait-il avoir, et quel pourrait être le mode de son installation et de son action régulière? — Voilà les questions que nous essayerons de résoudre dans ce chapitre.
Pourvu qu'ils aient donné quelque attention aux chapitres précédents de ce livre, nos lecteurs doivent y avoir trouvé des faits et des arguments qui établissent d'une manière irrécusable les six points que voici :
1. Les intentions du gouvernement impérial à l'égard de la Pologne étaient des plus bienveillantes.
2. Le plan qu'on avait adopté pour l'organisation du royaume était des plus libéraux, puisqu'il établissait l'autonomie administrative du pays (1), sous des conditions qui indiquaient clairement qu'on était résolu d'aller jusqu'à lui accorder une représentation nationale (2).
3. La manière dont ce plan fut mis à exécution était des plus loyales, puisque, même après que l'insurrec-
(1) Voir au chapitre II, page M.
(2) Voir à la page 50.
tion avait éclaté, on ne cessa de s'occuper de réorganisations utiles et libérales (1).
Si, malgré tout cela, les troubles éclatèrent en Pologne, il faut en chercher la raison d'être dans les laits ci-après :
4. Le peu de publicité qu'on donna aux résolutions adoptées par le gouvernement, fit que le peuple ne se doutait pas de ce qu'on voulait faire pour lui, et que les chefs de l'agitation insurrectionnelle purent abuser de l'ignorance des masses, pour les pousser à un mouvement, auquel il n'y avait absolument rien à gagner pour le peuple (2).
5. Quoique, depuis 1807, il fût personnellement libre, l'homme du peuple polonais était obligé de faire la corvée au profit de la noblesse, propriétaire de la totalité du sol. — Cela rendait le peuple tellement dépendant que, malgré la loi des 14/26 mars 1861, reconnaissant la qualité d'électeur aux assemblées d'arrondissement à tous les Polonais, il n'y avait guère que la noblesse dont les intérêts fussent représentés dans ces assemblées (3).
6. S'étayant du fait que dans les provinces de Kiew, Podolie, Volhynie, etc., la grande majorité des terres appartient à des gentilshommes d'extraction polonaise, les promoteurs de l'insurrection, bien que le peuple y soit russe, déclarèrent que ces provinces étaient « polonaises, » et demandèrent que la Russie eût à les restituer à la Pologne, ce qui rendait toute transaction impossible (4).
(1) Voir plus haut à la page 110.
-2< IIi'kL, page .V2.
(3) Iliid., pages 13 à 17.
(il Voir plus haut a la page GG, ainsi que dans ma « Question polonaise. » B. Behr, Berlin, pages 0-2 et 100.
En présence des intentions si éminemment bienveillantes du gouvernement impérial, et des circonstances qui s'opposèrent à leur réalisation, on doit se poser cette question : Que faut-il faire maintenant pour apaiser le pays soumis par la force £ Faut-il que, redoublant de libéralisme, le gouvernement accorde à la Pologne plus qu'il n'avait résolu de lui donner en 1862, ou, s'arrêtant au programme de M. de Wielopolski (1), faut-il qu'il s'applique à faire disparaître les causes qui empêchèrent la réussite de sa première tentative d'apaisement ?
Pour aller au delà de l'autonomie administrative qu'accordait le programme Wielopolski, et de la représentation nationale qu'il laissait entrevoir dans un avenir prochain (2), il faudrait en venir à la séparation définitive de la Russie et de la Pologne, telle qu'en avril 1863 nous crûmes pouvoir la proposer (3). — Quoique, selon nous, elle eût été la plus rationnelle, cette solution de la question polonaise n'est plus possible à l'heure où nous écrivons, puisque, comme nous l'avons démontré au chapitre précédent (4), l'opinion publique en Russie en serait choquée au point de faire craindre des perturbations intérieures. — L'idée d'une Pologne indépendante définitivement écartée, la plus grande dose de liberté que le gouvernement impérial puisse accorder à ce pays, consiste en la reconnaissance de son autonomie administrative, fondée sur une représentation nationale tenant son mandat du suffrage populaire. — C'est le maximum de ce qu'il est
(1) Voir plus haul à la page 47.
(2) Voir plus haut à la page 50.
(5) Voir ma a Question polonaise, » page 120. (4) Voir plus haut à la page 274.
possible de concéder aux Polonais ; or, ce n'est autre chose que le programme WielopoUki, tel qu'on l'aurait vu réalisé au bout de quelques années, si l'insurrection n'était venue arrêter son développement.
Il s'ensuit que dans les résolutions que prendra le gouvernement impérial concernant l'ordre de choses à établir en Pologne, il ne 'saurait aller au delà de ce qu'en 1862 il était intentionné d'accorder aux Polonais, et qu'ainsi, pour arriver à l'apaisement du pays, il n'a qu'une seule chance, celle de s'appliquer à écarter les causes qui s'opposèrent à la réalisation de ses intentions libérales. Nous venons d'énumérer ces causes, essayons donc de nous rendre compte du degré de gravité qu'elles présentent ; cela nous mènera à trouver les mesures qu'il faudrait prendre pour en paralyser les funestes effets.
A la page 52, nous avons exposé les suites fatales qu'eut, pour le pays, l'ignorance où demeurèrent les masses concernant les intentions du gouvernement. — L'absence de publicité, de solennité même dans la promulgation des résolutions du gouvernement, était une faute grave. — Cette faute, il faudrait mettre d'autant plus de soin à l'éviter dans l'avenir, qu'elle est le résultat d'un penchant assez général parmi les hauts fonctionnaires russes.
La disposition à ne pas dire le fond de leur pensée, à ne point se lier les mains par la publication de leurs projets tout entiers, est un des traits caractéristiques de nos hommes d'Etat. — Ils sont animés des meilleures intentions; ils désirent faire du bien, beaucoup de bien, mais ils veulent le faire en dilettanti, parce qu'ils sont naturellement bons, et sans y être obligés. — Ils ne veulent donc avoir les mains liées par aucune
loi, par aucun engagement solennel qui les empêcherait d'agir « selon les circonstances, * comme dirait M. Katkojf, ou plutôt selon leur bon plaisir.
Comme la nature a horreur du vide, nos hommes en place ont « horreur de la légalité. » —Leur esprit indépendant regimbe contre la gêne que leur imposerait une loi infrangible, contre la contrainte qui résulterait pour eux d'une promesse irrévocable. — Persuadés que leurs projets concernant l'avenir de leurs compatriotes sont sublimes, ils tiennent à jouir en amateurs du plaisir de répandre le bonheur à pleines mains ; ils s'arrangent donc de façon que la réalisation de chaque paragraphe de leur programme arrive au public sous forme d'une agréable surprise ; aussi ne lui disent-ils que ce qu'ils ont fait, et jamais ce qu'ils ont l'intention de faire encore.
Cette manière d'agir, résultat du rapport patriarcal que l'ancien régime établissait entre chaque fonctionnaire du gouvernement et ses administrés, était tellement générale en Russie, qu'elle est entrée dans les moeurs du pays, de sorte que parmi les hommes les plus libéraux et les plus éclairés, il s'en trouve qui, insciemment sans doute, subissent l'influence de l'habitude, et ne portent à la connaissance des masses que les faits accomplis, sans les informer des projets ultérieurs du gouvernement.
En Russie, à l'heure où nous écrivons, ce mode de gouverner peut encore être appliqué. — Comme les masses ont une entière confiance dans le gouvernement, elles accepteront avec reconnaissance les améliorations que, chaque jour, on introduit dans les différentes branches de l'administration, et elles attendront sans impatience celles qu'on voudra bien faire plus tard.
En Pologne, c'est autre chose; là ce système est inadmissible. — Depuis 1831, se voyant soumise à un régime dictatorial beaucoup plus arbitraire et plus cassant que ne s'est jamais montré le pouvoir en Russie, la Pologne n'a aucune confiance dans le gouvernement. — Quelles que soient les assurances qu'on lui donnerait sur les bonnes intentions qu'on nourrit à son égard, elle ne croirait qu'aux faits accomplis, aux libertés qu'elle exercerait en réalité, ou bien encore à celles qu'on lui promettrait d'une manière tellement formelle, que la solennité même de la promesse rendrait tonte rétractation impossible.
C'est pour ne pas avoir eu la garantie d'une publicité suffisante que les intentions si loyalement libérales du grand-duc Constantin furent méconnues du pays, lequel n'écouta la voix des fauteurs de troubles que parce qu'il ignorait la nature, la portée, et surtout le caractère irrévocable des libertés que lui avait octroyées l'Empereur. — Voilà ce qu'il importe, avant tout, d'éviter le jour où du régime militaire on voudra passer à un ordre de choses stable et régulier. — Pour pacifier la Pologne, il faut la rassurer sur son avenir; il ne suffit donc pas de lui parler en termes généraux des intentions bienveillantes qu'on a pour elle, ni même de compter sur l'effet calmant d'une série de mesures libérales dont rien ne garantit la continuité, et que les ennemis du trône et de l'ordre pourraient toujours présenter comme étant révocables à volonté. — Ce qu'il importe, c'est de dire au pays en termes clairs et précis tout ce que l'on est résolu de lui accorder; de lui donner le programme complet de l'ordre de choses qu'on pense y introduire, et de ne pas lui tenir le langage que tint le prince Gortschakoff aux députés de la Société
agricole : « Acceptez temporairement ce qu'on vous offre aujourd'hui ; plus tard, on verra ce qu'on pourra faire pour vous contenter (1). »
Il y a dans cette politique échappatoire un double inconvénient : elle déconsidère le gouvernement qui l'emploie, par le doute qu'elle laisse subsister concernant, ou sa force ou sa sincérité, et elle nourrit des espérances exagérées, des rêveries politiques par le vague même de ses promesses. — Un gouvernement réellement fort n'a pas besoin de cacher ses plans ; il peut les annoncer hautement aussitôt qu'ils sont arrêtés dans sa pensée ; or, de tous les gouvernements contemporains, je n'en sache pas un qui soit aussi solidement établi que le gouvernement russe.
Fort de la confiance illimitée des masses, puissant par la reconnaissance du peuple qui ne reculerait devant aucun sacrifice pour soutenir celui qu'il a surnommé « le libérateur, » le gouvernement impérial a l'inappréciable avantage de n'avoir à prendre conseil que de lui-même pour ce qui regarde l'ordre de choses qu'il pense établir en Pologne. — N'ayant à se préoccuper, ni des vaines menaces des puissances occidentales, ni des déclamations ampoulées de la presse plus russe que le peuple russe, il peut résoudre la question polonaise en n'écoutant que la voix de l'équité ; or, du moment qu'il est certain d'agir selon son devoir et sa conscience, le gouvernement n'a aucune raison de cacher ses véritables intentions.
Quelle que soit la résolution à laquelle il s'arrêterait, le soin de sa dignité lui impose l'obligation, l'intérêt du pays à pacifier lui prescrit le devoir de dire hautement et solennellement la vérité, rien que la vérité,
(1) Voir plus haut à la page -2"..
et toute la vérité concernant ce qu'il a l'intention de taire de la Pologne. — Plus la proclamation qui inaugurera le régime stable à introduire en Pologne sera solennelle par sa forme et explicite par son contenu, plus elle répondra au double but qu'il s'agit d'atteindre, celui de pacifier le pays, et celui de prouver aux puissances européennes que toute immixtion de leur part serait infructueuse et inutile.
Comme seconde cause de l'insuccès des mesures conciliantes du gouvernement impérial, nous avons trouvé l'asservissement de fait du paysan polonais, lequel, quoique personnellement libre, dépendait du -gentilhomme, puisqu'il vivait en prolétaire sur le sol qui appartenait à la noblesse. — Cette dépendance était telle que, sous peine d'être chassé de sa cabane et privé du champ qu'il cultivait, le paysan devait se soumettre à la volonté du gentilhomme, son maître. C'est de ce levier qu'en 1831, comme en 1863, se servit la noblesse pour pousser la population agricole à prendre part à une agitation dont son gros bon sens lui disait qu'elle se faisait pour des intérêts qui n'étaient pas les siens. — C'est au moyen de ce levier, et aussi longtemps qu'il ne sera pas brisé, que la gentilhommerie polonaise soulèvera la classe agricole pour la conduire au combat contre le gouvernement russe, qui n'est nullement antipathique au peuple, mais avec lequel la noblesse polonaise ne peut faire ni paix ni trêve, puisque, entre elle et la maison souveraine de Russie, il ne >>'agit de rien moins que d'une question dynastique, de la question de savoir qui, de l'Empereur ou de la corporation nobiliaire, régnera sur le peuple.
Plus l'instrument d'insurrection dont disposait la noblesse polonaise était puissant, plus le gouverne-
ment russe devait avoir à cœur d'en paralyser l'action ; aussi s'est-il si bien appliqué à faire disparaître cette cause de troubles, qu'à l'heure où nous écrivons, on travaille activement à l'abolir et que, sous peu, elle aura cessé d'être.
Étendant sur la Pologne le décret qui, en Russie, prescrit la dotation territoriale de la classe agricole, le gouvernement vient de promulguer un ukase d'après lequel le paysan polonais est mis en possession de la cabane qu'il habite et du champ par lui cultivé. — Reconnaissant la légitimité du droit des anciens propriétaires du sol à céder aux paysans, l'ukase en question établit le principe, que le seigneur terrien doit être indemnisé de la perte que lui cause la diminution de son terrain, mais, — contrairement à ce qui a lieu en Russie (1), — ce n'est pas au paysan qu'incombe le devoir de payer cette indemnité, c'est le trésor qui s'en charge, sauf à rentrer dans ses fonds par des annuités que lui serviront les nouveaux propriétaires, les paysans.
Par cette mesure, tous les rapports obligatoires entre le seigneur terrien et son ancien tenancier ont cessé de fait. — N'ayant plus de corvée à faire au profit de son ex-maître, n'étant même pas son débiteur, le paysan polonais, devenu propriétaire foncier, est absolument indépendant de la gentilhommerie, qui n'a plus les moyens de le contraindre à voter dans son sens, ou à combattre pour ses intérêts. — Cela fait que le peuple ne subira, de la part de la noblesse, qu'une influence morale, telle que la supériorité de lumières l'exerce toujours sur les intelligences moins cultivées, influence qui pourra être salutaire si elle est employée à relever
\) Voir plus haut à la page 14.
l'homme du peuple de l'état d'abjection où il se trouve, mais qui ne saurait devenir dangereuse à l'ordre publie, puisque le peuple n'a plus aucune raison pour suivre l'étendard de la noblesse, et que ses intérêts le poussent à soutenir le gouvernement, dont le maintien garantit celui de ses possessions territoriales.
Ce qui, plus que le manque de publicité et plus que la dépendance du paysan, a contribué à envenimer le différend entre le gouvernement impérial et les patriotes polonais, c'est la prétention de ces derniers de rentrer en possession des provinces jadis soumises à la Pologne et récupérées par la Russie. — Au point de vue des libertés et du bien-être du peuple polonais, l'annexion de ces provinces à population non polonaise n'est ni utile ni désirable ; mais au point de vue de la grandeur et de la puissance de la Pologne (lisez : de la noblesse polonaise), c'est une condition indispensable, puisque, sans ses anciennes conquêtes, la Pologne, lors même qu'elle serait déclarée indépendante, ne formerait qu'un État de second ordre. — Quelque libre, quelque prospère que puisse être un pareil Etat, ce n'est pas là ce qui répond à l'idéal que poursuit le patriote polonais.
— Le sort de la Belgique ou de la Suisse ne le tenterait pas (1). — Pour lui, il est quelque chose de plus désirable que la liberté, c'est la gloire ; quelque chose de plus enviable que la prospérité matérielle, c'est la puissance, la satisfaction d'être redouté de ses voisins.
— Voilà où il tend, voilà ce qu'il veut, et pour 3^ arriver, il lui faut les provinces de Volhynie, de Podolie, de Kiew, etc., etc.
Ce désir de voir revivre, non pas une Pologne libre,
(1) Voir à la |>:i^r 57 de ma « Question polonaise. » Berlin, B. Behr,
industrieuse et pacifique, mais une Pologne puissante, glorieuse et conquérante, est tellement général chez tous les gentilshommes polonais, que je n'en ai jamais connu un seul qui n'en fît la base de ses aspirations politiques. — J'en ai rencontré qui désapprouvaient le mouvement insurrectionnel de 1863, en le déclarant intempestif et mal dirigé ; j'en ai trouvé qui poussaient la franchise jusqu'à avouer que le peuple des provinces lithuaniennes et russiennes n'était pas polonais, en regrettant qu'on n'eût rien fait pour le polonifier; mais dans le blâme des uns, comme dans les regrets des autres, on voyait toujours apparaître l'idée que la Pologne devait reprendre possession de ses anciennes conquêtes.
Cette idée est tellement dominante dans l'esprit des patriotes polonais, qu'elle occupe toujours le premier plan dans leurs projets d'indépendance, et qu'à chaque tentative insurrectionnelle, elle reparaît comme le point le plus important de leur programme. — En 1831, à peine le gouvernement révolutionnaire constitué (4 janvier), à peine la diète réunie (10 janvier), les « anciennes provinces polonaises » furent déclarées partie intégrante de la Pologne indépendante (1). — En 1862, l'énoncé de la prétention à ces provinces se fit même avant qu'éclatât l'insurrection ; les gentilshommes réunis à Varsovie le 1 1 septembre ne promirent leur appui au gouvernement qu'à la condition : que toutes les provinces qui composent la Pologne seraient réunies ensemble, et jouiraient d'une constitution et d'institutions libérales (2).
(1) Voir la « Bibliothèque des Archives diplomatiques. » par B. le comte d'Angenberg, page 773.
(2) Voir plus haut à la page 67.
Telle fut, telle est et telle sera toujours la tendance de toute tentative insurrectionnelle en Pologne, le but final de la lutte entre le gouvernement des empereurs de Russie, rois de Pologne, et la noblesse polonaise. — Le peuple ne tient en aucune manière, ni à la Lithuanie, ni à la Ruthénie, ni à l'Ukraine; mais la noblesse n'en démordra point. — Tant qu'elle aura un prétexte pour regarder ces provinces comme étant « une propriété polonaise, v tant que la majeure partie du sol en pourra être réclamée comme « lui appartenant, » tant que la population non polonaise de ces contrées sera primée par une gentilliommerie d'extraction polonaise, — ces provinces ne cesseront d'être l'objet des « rêveries politiques « des patriotes polonais, la terre promise qu'il s'agit de conquérir pour reconstituer la Pologne puissante et glorieuse de 1772.
La vérité de ce que nous venons de dire est si bien sentie en Russie, que la presse s'est vivement préoccupée de la recherche des moyens capables de mettre fin à un état de choses qui semble vouloir éterniser la lutte entre le gouvernement impérial et la noblesse polonaise, lutte à mort, lutte sans paix ni trêve et qui ne peut finir que par le renversement de l'un ou la destruction de l'autre des deux adversaires.
La Gazette de Moscou, dans une série d'articles d'une vigueur extraordinaire (1) et d'une grande lucidité d'exposition, démontre l'absolue nécessité où se trouve le gouvernement d'avoir recours à des mesures décisives pour ôter à la noblesse polonaise jusqu'au prétexte de prétendre aux provinces en litige. — L'ensemble de ces mesures se trouve exposé dans un mémoire
(I) Voir la Gazette de Moscou, au 23 août, du 5 septembre, du il septembre, du 8 octobre et du 8 décembre 1863.
émanant de la plume de M. Pogodine, et reproduit, en partie du moins, par la Presse. — Nous empruntons à ce mémoire les passages les plus essentiels :
« La question polonaise, » — dit M. Pogodine, — » ne saurait être résolue ni à Varsovie ni dans le royaume de Pologne, mais seulement dans nos provinces occidentales (Lithuanie, Volhynie, Podolie, etc.), dans lesquelles les Polonais mettent leur plus grand espoir, et où ils comptent trouver toute leur force. — C'est dans ces provinces que l'élément polonais doit être amoindri et affaibli, au moyen de mesures législatives. r>
Pour arriver à ce but, M. Pogodine propose :
1 . De racheter les terres dont, au moment de leur libération, ont été dotés les paysans, afin de soustraire la classe agricole à la dépendance où elle se trouve vis-à-vis des seigneurs, auxquels elle doit encore le prix des lots de terre qui lui sont concédés en vertu du manifeste du 19 février 1861.
2. De vendre aux enchères les propriétés grevées d'hypothèques dans les sociétés russes, en établissant le principe qu'on ne les adjugera qu'à des acquéreurs russes. — Faute d'acquéreurs, le trésor devrait garder ces biens, pour les donner, à titre de fermage temporaire ou perpétuel, aux fonctionnaires russes établis sur les lieux, ou qui consentiraient à venir s'y établir.
3. De déterminer la noblesse de ces provinces, qui a demandé hautement son unification avec la gentilhommerie polonaise, à mettre ce projet à exécution, c'est-à-dire, à vendre les terres qu'elle possède dans les provinces et à aller s'établir en Pologne.
Il ne s'agit, comme on voit, de rien moins que « d'une expropriation pour cause d'utilité publique ; »
mesure toujours rigoureuse, puisqu'elle heurte le principe de l'inviolabilité de la propriété, et que les proportions dans lesquelles il faudrait l'appliquer feraient paraître encore plus rigide, si, en l'adoptant, le gouvernement impérial n'avait à faire valoir l'excuse, qu'il traite les Polonais propriétaires fonciers dans les provinces russes, tout comme les représentants de l'insurrection, s'ils avaient été victorieux, auraient traité les Russes, propriétaires fonciers en Pologne. — L'ordonoance du «gouvernement national, » qui prescrit l'expropriation de tous les Russes possédant des majorats en Pologne, prouve que cette mesure ne semblait ni injuste ni trop rigoureuse à la noblesse polonaise, du sein de laquelle sortaient les membres dudit gouvernement ; elle aurait donc assez mauvaise grâce de crier à La tyrannie, à l'iniquité, si, comme il paraît probable, le gouvernement russe adoptait les mesures proposées dans le mémoire de M. Pogodine.
Un commencement de mise à exécution de ces mesures se trouve dans un ukase du mois de mars (1), qui prescrit la création d'un capital destiné à venir en aide aux acquéreurs des terres qui, dans les provinces occidentales, seraient vendues à l'encan. — Quoique n'ayant encore ni la portée, ni les proportions des mesures proposées par M. Pogodine, l'institution fondée par ledit ukase est un acheminement vers cette voie. — Elle pourrait facilement être étendue jusqu'à une expropriation générale des gentilshommes polonais possédant des biens-fonds dans les provinces dites « polonaises, » lesquelles, cette opération financière terminée, ne contiendraient plus qu'une classe agri-
(\) Voir le Journal (russe) de Saint-Pétersbourg du 4 avril i «ST. j
cole, soit lithuanienne, soit ruthène, soit russe, et des propriétaires fonciers russes, de sorte que les Polonais n'auraient même plus de prétexte pour soutenir que ces contrées « leur appartiennent. »
Les causes principales de l'infructuosité des tentatives conciliantes du gouvernement ainsi écartées, il ne reste que la question de savoir quel est l'ordre de choses qu'il convient d'établir dans le royaume de Pologne proprement dit.
Sur ce point, il est à prévoir qu'il y aura des divergences d'opinions notables parmi MM. les conseillers de la couronne. — Les uns, s'étayant de considérations humanitaires, demanderont que dans le choix des institutions à créer après la cessation de la dictature militaire, on ne prenne en considération que les besoins réels de la Pologne, tandis que d'autres, animés d'un patriotisme exclusivement russe, voudront qu'on ne consultât rien que les intérêts de la Russie. — Les uns comme les autres auront raison, chacun à son point de vue, et quoique nous ne puissions approuver le patriotisme poussé jusqu'à la haine des nationalités étrangères, nous comprenons qu'il peut exister à l'état de conviction morale, et qu'à ce titre il a droit au degré de considération que mérite toute conviction sincère.
Quelle que soit là-dessus notre manière de voir personnelle, nous devons convenir que tout Russe a le droit de partager les sentiments de M. Katkoff, en se disant que le bonheur des habitants des contrées soumises est une question tout à fait secondaire, une considération qui ne saurait avoir qu'une valeur minime lorsqu'il s'agit de quelque mesure capable d'augmenter la grandeur et la gloire de la nationalité dominante, la nationalité russe.
Quoique nous ayons démontre que dans les masses ce sentiment hostile aux étrangers n'existe point, nous ne sommes pas en droit de faire de reproches à ceux chez qui il a pris racine. — Tout Russe peut détester les Allemands, ou envier aux Finlandais leurs institutions libérales. — Chaque Russe pourrait, sans forfaire à sa conscience, proposer la révocation des libertés de la Finlande, demander l'abrogation de l'autonomie de la Pologne, exiger l'abolition des lois spéciales qui régissent les provinces baltiques, — chaque Russe, hormis un seul; or, pour le bonheur des contrées annexées à l'Empire, ce seul-là, c'est l'Empereur.
La mission dont la Providence a chargé les souverains assis sur le trône de Pierre Ier et de Catherine II, est trop grande pour admettre un point de vue moins élevé que celui des considérations humanitaires. — Ce n'est pas sur un pays, c'est sur une partie du monde que règne un Empereur de Russie ; ce n'est pas à une nation, c'est à vingt peuples divers qu'il commande; sa mission est donc essentiellement humanitaire, et pour lui le patriotisme consiste à aimer d'un amour égal tous ceux dont le ciel lui a confié la destinée. — Tout Russe, hormis l'Empereur, en allant en Finlande, en Livonie, en Pologne, au Caucase, va en terre étrangère ; l'Empereur en arrivant dans ces contrées se trouve chez lui, dans sa patrie, parmi ses enfants, dont, devant Dieu et sa conscience, il s'est chargé de faire le bonheur. — Que le patriotisme des Polonais consiste à ne s'aimer queux-mêmes; que celui des Russes, — des adhérents de M. Katkoff du moins, — soit de détester les étrangers; que celui des Finlandais se manifeste par le désir d'éloigner les Russes de chez eux; — le patriotisme d'un Empereur de Russie, roi de
Pologne, grand-duc de Finlande, ne saurait consister qua tenir la balance égale entre tous ses sujets, à songer au bien-être de toutes ces contrées, dont chacune est sa patrie. — Placé par la Providence à une hauteur que ne peuvent atteindre ni l'esprit de parti, ni l'antagonisme de race, il ne saurait immoler la Pologne aux exigences de la coterie ultra-russe de Moscou, pas plus qu'il ne saurait sacrifier les intérêts vitaux de la Russie aux rêveries utopiques des patriotes polonais. — Pour lui, les Russes, les Finnois, les Polonais, les Circassiens ont droit à une part égale au soleil ; aucune de ces races ne saurait être victimée au profit de l'autre ; il faut donc que chacune d'elles puisse continuer à vivre dans les conditions qui découlent de sa nature, de la position géographique du pays qu'elle habite, des souvenirs historiques qu'elle conserve, des croyances religieuses qu'elle a adoptées. — L'unique solidarité qui puisse exister entre elles consiste à concourir les unes et les autres à la défense du territoire, et à ne point troubler la paix de la patrie commune par des prétentions incompatibles avec les droits d'autrui. — A cette condition, celle de respecter l'ordre public, les Kirghis comme les Kalmouks, les Finnois comme les Polonais, méritent autant de sollicitude que les Russes ; aussi l'Empereur ne peut-il que ratifier le verdict de l'opinion populaire, en disant aux habitants des contrées annexées, ce qu'en dit le peuple russe (1) : « Poust jiivout mirno po swœmou sakonou, » — qu'ils vivent en paix, d'après leurs us et coutumes.
Voilà ce qui autorise à présager que les adhérents du parti de la russification générale en seront pour
(I) Voir plus haut à la page 272.
leurs frais d'éloquence ; voilà où gît l'espoir, je dirai mieux, — la certitude de la pacification durable de la Pologne !
Que le peuple polonais, rendu indépendant de la noblesse, soit instruit par la voix solennelle d'un manifeste impérial, que les libertés octroyées au pays (1) sont à jamais irrévocables; qu'il soit assuré qu'on respectera sa langue, ses croyances, ses us et coutumes; que la noblesse soit mise dans la position de reconnaître la vanité de ses prétentions aux provinces à population non polonaise ; que non-seulement la Pologne, mais toute l'Europe soit informée du programme complet des réorganisations libérales résolues par le gouvernement impérial ; que l'on connaisse, non-seulement les institutions accordées au pays, mais encore la forme quelles prendront après quelles auront été développées (2), — et la Pologne n'aura ni raisons, ni même de prétexte pour s'insurger contre le gouvernement, pour demander sa séparation de la Russie !
Que telles sont les intentions de l'Empereur, cela ressort des déclarations que lit le vice-chancelier de l'Empire au nom du souverain, en disant aux trois grandes puissances et à l'Europe entière : « Sa Majesté a accordé à la Pologne des institutions qui reposent sur le principe d'autonomie administrative et d'une représentation nationale par voie d'élections. — L'Empereur maintient ces institutions, et se réserve de les développer (3). »
Après cette déclaration solennelle, réitérée encore
(i) Voir plus haut à la page 47.
(2) Ibid., page 50.
(3) Ibid., page 1G8.
dans le rescrit adressé au grand-duc Constantin (1), quel espoir peut garder le parti ultra- russe de M. Katkoff, ce parti de l'absorption des nationalités, de voir son utopie adoptée par le gouvernement ? — Il ne lui en reste évidemment aucun, et les Polonais que le mouvement de la presse russe a remplis de soucis sur le sort réservé à leur patrie, peuvent s'en rapporter à la fermeté de l'Empereur pour ce qui concerne nonseulement le maintien, mais encore le développement des institutions libérales qui leur sont accordées. — Il est certain qu'on essayera d'ébranler la résolution de l'Empereur, mais il est certain aussi que les efforts du parti anti-libéral, du parti rétrograde resteront sans résultat, tout comme ils sont demeurés sans effet lors de l'affranchissement des paysans.
Alors aussi il y eut, non pas dans la presse, soumise encore à une censure sévère, mais au sein du conseil d'État, des voix qui s'élevèrent avec passion contre les projets libéraux du souverain ; alors aussi on prétexta le soin de la grandeur et la puissance de la monarchie, en assurant qu'elles seraient compromises si l'on touchait à la base du pouvoir patriarcal du souverain, et malgré cela l'Empereur demeura inébranlable dans sa résolution, qu'il sut faire prévaloir en mettant son vote décisif dans la balance des suffrages libéraux émis par le petit nombre d'hommes réellement progressistes qui avaient voix au chapitre. — C'est sur cette fermeté éprouvée de son Roi que peut compter la Pologne ; c'est sur la parole solennellement engagée de l'Empereur que l'Europe peut faire foi, pour envisager sans crainte l'avenir du peuple polonais. — Quoi que dise et
(I) Voir plus haut aux pages 174 et 176.
quoi que fasse le parti ultra-russe, la Pologne ne .saurait devenir une province de l'Empire ; les Polonais ne sauraient cesser de former une nationalité distincte, avant sa langue, ses croyances, ses us et coutumes populaires ; le royaume fondé par Alexandre Ie1 ne saurait être privé de son existence autonome par un trait de la même plume qui a servi à signer la libération de vingt millions de serfs. — Les efforts que feront, pour supprimer les libertés de la Pologne, ceux qui s'appellent « les vrais libéraux russes, » seront désespérés. nous n'en doutons pas; ces efforts iront-ils jusqu'à provoquer ce que M. Katkoff nomme : « une puissante manifestation du vouloir populaire » (1)? nous l'ignorons; mais quelles que soient leurs menées, nous avons la conviction intime qu'ils n'aboutiront à aucun résultat, et qu'ils ne parviendront, ni parleurs démonstrations, ni par leurs arguments à ébranler les résolutions de l'Empereur.
Au nombre de ces arguments, il en est un, un seul, qui mérite la peine d'être réfuté ; nous allons donc en faire le sujet de la dernière réflexion qu'il nous reste à soumettre à nos lecteurs avant que de finir ce livre.
Ce que les adversaires des libertés polonaises trouvent à objecter contre la remise en vigueur du régime constitutionnel en Pologne, consiste à dire : Que le gouvernement, en accordant aux Polonais une représentation nationale par voie d'élections, commettrait, en même temps, une injustice et une imprudence, s'il n'introduisait le même ordre de choses en Russie.
En tant qu'elle aurait la prétention d'énoncer un principe général, cette opinion ne nous semble nulle-
(I) Voir plus baut à la paue 21t>.
ment fondée. — C'est comme si Ton disait qu'après avoir approfondi et fortifié le port de Riga, le gouvernement serait injuste en ne faisant pas la môme chose pour Moscou.
Ce qui incombe à un gouvernement dont l'action s'étend sur la septième partie du globe, et des résolutions duquel dépend le sort de plusieurs peuples essentiellement différents, ce n'est pas de faire partout et pour tous la même chose, mais bien d'introduire dans chaque contrée, chez chaque peuple, l'ordre de choses qui répond le mieux aux conditions géographiques du pays, au génie, aux mœurs, aux us et coutumes de ses habitants. — Cela n'exclut nullement, ni l'unité de l'empire, ni l'existence de certains principes généraux, de certaines stipulations légales Rappliquant à tous indifféremment ; cela n'amoindrit ni l'importance réelle, ni les droits imprescriptibles de la nationalité à laquelle appartient la grande majorité des habitants de l'empire, la nationalité russe.
Ce qui importe, ce n'est pas de donner à la Russie une constitution représentative parce que la Finlande en a une, et qu'en Pologne on serait résolu de faire revivre celle de 1815, modifiée d'après les exigences de l'époque ; ce qui importe, c'est de savoir si le public — non pas les abonnés de la Gazette de Moscou , mais le peuple russe, — demande, ou même seulement s'il comprendrait et apprécierait le don d'une institution politique ayant pour but de circonscrire la puissance patriarcale du Czar, en partageant entre lui et les délégués de la nation le pouvoir constituant et le pouvoir législatif.
En principe général, tout gouvernement repose sur la confiance du peuple en celui ou ceux qui le gouver-
nent. — Plus cette confiance est grande, plus le gouvernement est fort; dès qu'elle diminue, le gouvernement faiblit; et le jour où elle aurait disparu, le gouvernement serait bien près de disparaître à son tour. — Il faut donc, pour la grandeur comme pour la paix intérieure d'un peuple, qu'il ait les institutions politiques qui lui conviennent, c'est-à-dire des institutions telles qu'il se les donnerait lui-même, s'il était consulté sur la forme de gouvernement qu'il désire avoir.
Si, en Belgique, l'ordre de choses actuellement existant était momentanément aboli, par suite d'une occupation française ou n'importe par quelle autre cause, et si, l'indépendance dupa}rs récupérée, on consultait le peuple sur la forme de gouvernement qu'il veut se donner, il ne demanderait ni un roi absolu comme les souverains de l'Orient, ni une chambre de lords comme en Angleterre, ni une union fédérative comme en Suisse ; il reviendrait tout simplement à sa constitution actuelle, avec sa royauté héréditaire et ses deux chambres électives.
La même supposition admise pour l'Electorat de Hesse, par exemple, donnerait un résultat tout différent. — Là, le peuple, consulté sur la forme du gouvernement, exigerait une quantité de changements notables dans ses rapports avec le pouvoir souverain, et ne rétablirait qu'une partie seulement des institutions politiques actuellement en vigueur.
Cela prouverait, d'une part, qu'en Belgique il n'v a pas lieu de songer à un changement dans l'ordre de choses établi, puisque cet ordre convient aux vœux populaires, et cela démontrerait, d'autre part, que dans l'Electorat de Hesse le gouvernement ferait bien, en
introduisant spontanément les modifications dont la nécessité est reconnue par la conscience publique.
Quel serait, — voilà sur quoi il importe de fixer nos idées, — le résultat d'une semblable expérience, si elle pouvait être faite en Russie? Quel serait le gouvernement que se donnerait le peuple russe, s'il était appelé à fixer lui-même la forme et les attributions de ce gouvernement?
Voudrait-il un État fédératif, à l'instar de l'Amérique, ou un souverain éligïble, comme les anciens rois de Pologne ? Demanderait-il la création d'une pairie héréditaire, ou l'établissement du vote universel? Exigeraitil, pour pondérer le pouvoir souverain, l'institution d'un sénat conservateur, d'une chambre des communes, d'une délégation quelconque? — Nous en appelons à tous ceux qui connaissent la Russie, qui ont étudié le peuple en vivant avec lui, et nous sommes certain que personne ne pourra faire mie autre réponse que celleci : Non, le peuple russe ne demanderait rien de tout cela, et le jour où il n'aurait point de Czar, il n'aurait rien de plus pressé que de s'en donner un, et il le voudrait omnipotent et irresponsable, tel qu'est maintenant l'Empereur.
Mais, — nous objecteront les partisans du système représentatif, — votre hypothèse pèche par la base. — Si, ce qui est indubitable, l'homme du peuple russe se prononçait en faveur du gouvernement absolu, ce n'est pas qu'il le préfère à tout autre, c'est parce qu'il n'en connaît point d'autre. — S'il savait combien d'avantages réels présente le pouvoir législatif exercé par des délégués de toute la nation, s'il comprenait combien de garanties offre la responsabilité des ministres, il en jugerait tout autrement. — C'est donc son
ignorance et non pas sa prédisposition naturelle pour le régime absolu, qui le porterait à maintenir, quand même, le pouvoir absolu du Czar.
A cela je réponds d'abord que, quelle que soit la raison pour laquelle le peuple russe préfère le régime actuel à tout autre, le fait seul qu'il y tient suffit pout prouver qu'il ne demande ni ne désire le don d'un gouvernement représentatif, et qu'ainsi il ne se croirait ni lésé, ni négligé si la charte constitutionnelle pendue à la Pologne ne lui était point appliquée à lui-même. — D'autre part, je ne partage point l'avis, que la prédilection du peuple russe pour l'idée d'un Czar omnipotent et incontrôlable, gît dans le seul fait de l'ignorance où il est concernant les systèmes modernes de gouvernement. — Il y a à cela une autre cause que la connaissance du mécanisme constitutionnel ne sullirait point à éloigner.
Pour se convaincre de la justesse de cette assertion, que les partisans du système représentatif essayent d'expliquer au peuple tous les avantages du système, et qu'ils fassent bien attention à ce qu'il leur répondra. — Il y aura là de quoi les faire revenir sur bien des illusions.
Dites à l'homme du peuple russe que la grandeur même de l'Empire empêche le Czar de savoir ce qui se passe dans les contrées éloignées, et qu'ainsi on ferait bien d'envoyer dans la capitale des hommes spéciaux connaissant les besoins des diverses localités ; — il vous comprendra, et sera d'avis que la mesure est bonne.
Dites-lui que ces hommes de conliance seront désignés par élection, et qu'il sera, lui, appelé à prendre part aux réunions électorales ; — il vous comprendra encore et dira que c'est bien fait.
Dites-lui que ces députes de la nation siégeront en public, que leurs discours seront imprimés et portés à la connaissance du pays; ajoutez que le Czar s'est engagé à ne prendre aucune résolution sans avoir préalablement demandé l'avis des délégués du peuple ;
— il vous comprendra toujours et trouvera la chose admirable.
Mais dites-lui que les avis de cette réunion de délégués auront à être obligatoires pour le Czar; qu'il pourrait arriver des cas où le Czar serait forcé d'agir, non pas comme il l'entend, mais comme l'entendent les députés, — et l'homme du peuple russe ne vous comprendra plus, ou, s'il vous comprend, il refusera péremptoirement de consentir à un pareil arrangement.
Que le Czar soit assisté d'un conseil électif, c'est bien; qu'il soit lié, de parole, de prendre l'avis de ce conseil, c'est bien encore, mais qu'une corporation, une députation, une délégation quelconque, — quels que soient son titre, la composition de son personnel et le mode de son élection, — puisse empêcher l'exécution de la volonté du Czar et même lui imposer une mesure contraire à sa volonté, c'est ce que le peuple russe ne voudra pas.
Et voulez-vous savoir pourquoi il ne le voudra pas 2
— Je vais vous le dire. — C'est que l'homme du peuple russe n'a de confiance ni en vous qui lui parlez, ni en moi qui en parle, ni dans la noblesse, ni dans la classe des employés, ni dans celle des hommes de lettres, ni dans la bourgeoisie, ni môme en sa propre sagesse, en son propre discernement. Il n'a de confiance que dans le Czar, et l'histoire est là pour prouver que jusqu'ici il a eu raison de ne compter que sur le Czar.
Qu'ont fait les classes dites « éclairées « pour mériter la confiance du peuple l — La noblesse l'a réduit à l'esclavage, les employés l'ont rançonné sans pitié, les bourgeois — ce qui en Russie veut dire les marchands — ont abusé de la supériorité de leurs lumières pour le tromper dans les marchés qu'ils passaient avec lui : — ce ne sont pas là des titres à la confiance.
Qu'a su obtenir le peuple russe par lui-même, quel est l'acquêt qu'il doit à sa propre initiative l
Il n'est arrivé à se soustraire ni aux exactions des fonctionnaires, ni au joug du servage, ni aux ténèbres de l'ignorance. — Quoi qu'il fît, les classes dites « éclairées » surent toujours le maintenir à l'état de sujétion ; aussi avait-il fini par ne plus songer à se libérer, attendant avec résignation qu'on le libérât. — Son attente n'a pas été vaine ; mais comme il sent qu'il ne serait point arrivé tout seul à ce résultat, il a plus de confiance en celui qui l'a libéré qu'il n'en a en ses propres lumières.
Qu'ont fait nos hommes de lettres, nos savants, nos journalistes, pour le peuple russe l — Ont-ils taché de l'instruire ; ont-ils fondé des écoles populaires ; ontils écrit pour le peuple ; en ont-ils fait l'objet de leurs études spéciales, de leurs préoccupations constantes? — Rien de tout cela! — Jusqu'au jour où le gouvernement prit la résolution de le libérer, le peuple russe n'est mentionné dans la presse qu'à titre de souvenir historique. — C'est de la recherche de son origine, de ses migrations successives, de ses guerres intestines qu'on s'occupait; c'est des générations passées qu'on parlait; — ce n'est pas au bien-être de la génération présente, au sort des générations futures qu'on pensait.
— Il n'y a guère que quelques années que la presse s'occupe du peuple russe en sa qualité detre vivant, et depuis lors, c'est devenu une mode très-bien portée que de se poser en avocat du peuple. — C'est au nom du peuple russe que M. Hertzen propose le morcellement de la Russie ; c'est au nom de ce même peuple russe que M. Katkoff fait la double demande de l'absorption de la Pologne et de l'introduction du système représentatif en Russie. — Quel rôle le peuple russe tient-il clans tout cela, pour combien est-il dans toutes ces exigences émises en son nom? — Il n'y est pour rien ; il ne connaît ni les noms ni les plaidoiries de ses avocats, et il les connaîtrait, qu'encore il n'aurait pas confiance en eux, car son gros bon sens lui ferait bientôt comprendre que des amitiés si subites et si passionnées, peuvent être suspectées de cacher quelque arrière-pensée égoïste, quelque projet ambitieux.
Les seuls vrais amis qu'a eus le peuple russe, les seuls protecteurs qu'il a trouvés, c'est parmi ses Czars qu'il les a rencontrés ; il est donc naturel qu'il ne fasse fond que sur le Czar, et certes, — pour autant qu'on le consultât, — il refuserait d'accorder à qui que ce fût un mandat de confiance donnant droit au porteur de parler au nom de la nation et de contrôler les actes, de modifier les résolutions du Czar.
Voilà pourquoi, à l'heure où nous écrivons, une constitution à l'instar de celle de la Belgique ou de l'Angleterre, serait la chose la plus impopulaire que l'on pût introduire en Russie.
Nous savons bien qu'il y a un parti qui ne rêve qu'à une constitution, des individus qui la demandent à grands cris, mais les adhérents de ce parti, par les mobiles de leurs aspirations, comme par leur insuffi-
sance numérique, sont frappés d'incompétence absolue. — Les uns ne savent pas au juste quel sens ils doivent attacher au mot « constitution » et ne la demandent que sur la foi de leur journal ; les autres savent ce qu'ils veulent, mais ils savent aussi que ce n'est point aux masses, mais à eux-mêmes qu'ils pensent, au rôle qu'ils pourraient jouer en qualité de députés ou de journalistes de l'opposition; enfin, tous ensemble ils ne forment qu'une fraction à peine perceptible si on la compare à la masse du peuple russe ; or, — nous l'avons prouvé à satiété, — au jour d'aujourd'hui, le peuple russe ne demande ni même, étant consulté, n'accepterait une constitution.
En Pologne, c'est le contraire qui arrive. — Là le peuple n'a point de confiance dans le gouvernement russe qui, depuis 1833, n'a été représenté que par une série de dictateurs militaires investis d'un pouvoir discrétionnaire. — Le peuple polonais n'a de confiance que dans ses compatriotes, les Polonais: donc, pour arriver à la pacification du pays, il faut que la Pologne soit gouvernée par des Polonais.
Voyant combien étaient fréquents les changements introduits dans les lois qui le régissent, et n'éprouvant pas d'effets bienfaisants à la suite de ces changements, le peuple polonais a dû arriver à la conviction qu'il n'y a que lui-même qui connaisse ses vrais besoins; donc, pour pacifier la Pologne d'une manière durable, il faut que le peuple soit admis à voter lui-même les lois sous lesquelles il voudrait vivre.
L'inimitié de la noblesse, candidat collectif à la royauté, contre tout roi héréditaire de la Pologne étant essentiellement irréconciliable, il est à prévoir que les tentatives d'insurrection contre le' trône ne ces-
seront qu'avec la possibilité de les renouveler; donc, pour prévenir de nouvelles rixes, il faut que, dans les élections communales et de district, les différences de classe et de naissance disparaissent et que tous les électeurs votent ensemble en leur qualité de Polonais. — Cela donnerait à la classe agricole, naturellement paisible et conservatrice, la possibilité de maintenir l'ordre malgré les menées de la gentilhommerie turbulente (1). Quel que soit le mode d'élection des représentants du pays, l'élément nobiliaire y dominera infailliblement (2). — Ce fait, par lui-même, est loin d'être un inconvénient, vu que, dans ces derniers temps surtout, le nombre des vrais amis du peuple s'est considérablement augmenté parmi la noblesse polonaise. — Ce qu'il y a à éviter seulement, c'est l'idée aristocratique comme personnification de la Pologne. — Ainsi, point de sénat aristocratique se recrutant lui-même, point de diétines nobiliaires nommant (comme d'après la charte de 1815) 100 mandataires pour les opposer aux 67 qu'élisait le peuple.— Donc, pour asseoir solidement le pouvoir du peuple polonais, il faut que dans la Chambre des députés (les communes), ainsi que dans la première Chambre (le sénat) il n'y ait rien que des
(1) Ici nous ne saurions assez insister sur l'importance d'une observation qui se trouve déjà dans une de nos précédentes publications.
— Un des articles de la loi des 14/26 mars 18G1 établit, que pour avoir qualité d'électeur aux assemblées d'arrondissement, il faut savoir lire et écrire le polonais. — Cette stipulation prive la presque totalité de la classe agricole, c'est-à-dire les 75/100 de la population, de son droit naturel de concourir à l'élection des représentants de la nation.
— Tant que cette stipulation subsistera, ce n'est pas le peuple, c'est la petite noblesse et le clergé qui décideront des élections, auxquelles les paysans demeureront absolument indifférents.
(2) Voir à la page 45 de ma « Question polonaise. » B. Behr, Berlin,
« délégués de la nation » et non pas « des notices de la noblesse. * — L'unique différence qu'il devrait y avoir entre les membres de la Chambre des communes et ceux du Sénat, consisterait dans l'élévation du cens électif, et de l'âge des candidats.
Voilà, selon nous, les mesures qui, jointes à celles mentionnées à la page 294, seraient, en même temps, et nécessaires et suffisantes pour arriver à la pacification durable de la Pologne. — Est-ce bien ces mesures qu'adoptera le gouvernement après la cessation de l'état de siège et de l'administration militaire qui existent encore en Pologne? Nous l'ignorons, mais tout nous le fait espérer, car ce que nous venons de proposer n'est que la conséquence logique et inévitable du maintien et du développement des institutions autonomiques et libérales de la Pologne, dont le prince Gortschakoff a solennellement déclaré qu'ils sont irrévocablement arrêtés dans la pensée de l'empereur Alexandre II (1). — Cette résolution souveraine posée comme immuable, et nos données concernant la situation actuelle des choses en Russie et en Pologne reconnues exactes, il suffit d'une simple opération de logique pour arriver aux conclusions que nous avons tirées, et pour établir la preuve que les moj^ens que nous proposons sont le seuls qui mèneraient à une solution définitive de la question, de sorte qu'en nous étayant de l'axiome « Qui veut la fin doit vouloir les moyens, » nous sommes fondés à croire que c'est à l'ordre de choses ci-dessus indiqué que s'arrêtera le gouvernement impérial.
Mais alors, — pourraient nous dire nos lecteurs,
(1) Voir plus haut à la page 168.
fatigués d'avoir parcouru 300 pages de raisonnements, — quel est donc le but utile de ce livre? Pourquoi prouver longuement la nécessité d'une série de mesures dont on a la conviction qu'elles seront adoptées indépendamment de ces preuves?
Cette observation est parfaitement juste, et néanmoins nous ne désespérons pas d'avoir atteint, par cet écrit, le but utile que nous avions en vue. — Ce but consistait à établir et à vulgariser certaines vérités dont la propagation ne saurait manquer d'exercer un effet bienfaisant sur l'aplanissement des difficultés soulevées par la question polonaise. — Ce à quoi nous tenions était donc :
1 . De prouver à l'Europe que sa tranquillité serait pleinement assurée par les mesures ci-dessus indiquées, lesquelles auraient pour résultat l'établissement d'une Pologne autonome, circonscrite dans les limites des traités de 1815.
2. De prouver à ceux, parmi les hommes d'Etat russes, qui seraient incertains sur le vote à émettre, que les aspirations ultra-russes de la presse moscovite ne sont que des rêves creux, sans écho dans les masses, et qu'ainsi, en votant pour l'autonomie et la pacification de la Pologne, ils ne peuvent que se rendre populaires tant en Pologne qu'en Russie.
3. De prouver aux vrais patriotes polonais, — à ceux qui aiment le peuple polonais pour lui-môme, et non pas pour la gloire qu'ils espèrent recueillir en le menant au combat, — que l'utopie d'une Pologne conquérante est décidément irréalisable, et qu'ainsi ils feraient bien de concourir à l'établissement d'une
Pologne libre et prospère, en se ralliant franchement au gouvernement qui aura pour devise : la Pologne,
TOUT EN ÉTANT IRRÉVOCABLEMENT UNIE A LA RUSSIE, DOIT ÊTRE GOUVERNÉE PAR DES POLONAIS, DAPRÈS DES LOIS LIBREMENT VOTÉES PAR LE PEUPLE POLONAIS.
C'est à nos lecteurs de juger si nous avons réussi à établir ces trois vérités.
-->*±jzr<£*3kA»^~~-