CHAPITRE VI
De libérale qu'elle était, la presse de Moscou s'est faite rétrograde. — Au lieu de la liberté de conscience et de la liberté civile, elle demande l'inquisition et l'oppression des nationalités. — L'arrogance de son langage augmente de jour en jour. — Elle va jusqu'à accuser Saint-Pétersbourg de trahir la patrie. — Tout cela n'est pas l'expression de l'opinion publique. — Les masses sont inaccessibles à toute propagande.— Il n'y a que les hommes en place qui tremblent devant la presse. — L'homme du peuple russe n'a qu'une conviction unique : l'infaillibilité de son père, le Czar. - Le seul nom populaire en Russie est le nom de l'Empereur. — Le peuple n'a pas de haine contre les Polonais. — Il les veut soumis, mais non pas opprimés. — Il approuverait toutes mesures libérales, hormis une seule : il n'entendrait point que la Pologne fût séparée de la Lu
De ce que nous venons de dire clans le chapitre précédent, il ressort que le pouvoir exécutif de Varsovie, représenté par le grand-duc Constantin, n'avait pas le droit de céder à la pression du journalisme et de changer de système, tant que le pouvoir constituant et législatif, résidant à Saint-Pétcrshoury , ne changeai pas le plaD qu'il s'était tracé concernant l'avenir de la Pologne.
Ce fait démontré et les accusations lancées contre le lieutenant de l'Empereur définitivement écartées, il reste une autre question a résoudre, celle de savoir si le gouvernement impérial n'aurait pas dû prendre en sérieuse considération les avis que la presse émettait au nom du public russe, avis qui demandaient pour la
question polonaise une solution tout autre que celle à laquelle on s'était arrêté à Saint-Pétersbourg. — N'ayant pas,' comme c'était le cas pour le grand-duc, les instructions et les résolutions d'autrui à exécuter, et pouvant ne prendre conseil que de lui-même, le gouvernement impérial, en sa qualité de pouvoir suprême, avait la faculté de modifier ses résolutions et de les adapter aux vœux populaires. — Il pouvait tenir compte des conseils que lui donnait la presse, il pouvait changer son plan primitif concernant l'avenir de la Pologne, contre celui que recommandait la voix de l'opinion publique; mais avant que de se résoudre à cette concession, le gouvernement devait se faire les questions que nous avons posées dans l'introduction de ce livre ; il devait se demander :
Quelle est la direction de la force réelle de l'opinion publique en Russie?
Jusqu'à quel point la presse peut-elle passer pour l'expression exacte de cette opinion?
Tâchons d'abord de résoudre cette dernière question, nous reviendrons ensuite à la première.
Nous avons vu dans les chapitres précédents quelle est la tendance du plus répandu et du plus important des journaux russes, la Gazette de Moscou. — Si les autres^ organes de la presse en diffèrent plus ou moins sensiblement sous le rapport des nuances dans les opinions, du ton plus modeste qu'elles gardent, aucune n'a su se libérer entièrement de l'influence de la Gazette de Moscou, dont le langage hautain et plein d'assurance a fini par imposer à tout le monde, de sorte que si elle a trouvé des ennemis, elle n'a guère rencontré des contradicteurs sérieux et constants. — Nageant en pleine eau de popularité, llattant toutes les
vanités nationales, cajolant jusqu'aux mauvais instincts delà plèbe lettrée, la Ga%ette de Moscou s'est placée de telle sorte, qu'une charge à fond dirigée contre ses principes ei *>'* arguments blesserait tous les amourspropres, froisserait toutes les vanités populaires, et passerait pour une atteinte portée à la dignité nationale. — 11 en résulte que si M. Katkoff a été parfois l'objet d'attaques assez violentes dirigées contre sa personne, les maximes et les théories que prêche son journal n'ont trouvé nulle part de controverse suivie, de sorte qu'il est permis de regarder la Gazette de Moscou comme le type et la personnification de la presse périodique russe. — D'autre part, — le nombre des abonnés de ce journal étant, à lui seul, presque aussi grand que la somme des abonnés aux feuilles quotidiennes les plus répandues (1), — il représente, par luimême, une sorte de puissance littéraire; nous pouvons donc nous borner à citer la Gazette de Moscou, pour donner à nos lecteurs une idée générale des tendances de la presse russe.
Nous avons vu, au chapitre III, de combien de dignité et de réserve le journalisme russe misait preuve au commencement de l'année 1803. — L'esprit d'équité et de vrai libéralisme qui, à cette époque, dictait à la presse russe les ternies conciliants dans lesquels elle parlait de la Pologne, lui inspirait en même temps des articles professant des doctrines larges et généreuses, des articles dans lesquels les principes humanitaires n'étaient point sacrifiés aux exigences d'un patriotisme
(I) Voici quel ('tait, en I8G3, le chiffre désabonnés aux journaux les plus répandus: Gazette de Moscou, 14,000. — Journal (russe) de Saint-Pétersbourg, 7,300. — Invalide, ô,300. — Den (le joui'), 3,000. — Goloss (la voix), 2,400. — Les Annale* patriotiques, 3,000.
étroit et chagrin?, qui se croit sublime en prêchant la haine et le mépris de toutes les races étrangères. — Cette direction si éminemment progressiste de la presse russe se maintint, malgré l'agitation que causèrent en Russie les premières tentatives d'immixtion dans les affaires du pays, que firent les puissances européennes au mois de mars ; ce n'est qu'après les dépêches du mois de juin que l'irritation des esprits devint telle, qu'elle réagit sur le langage de la presse, qui se fit acerbe et haineux ; et néanmoins nous trouvons, même après le mois de juin, des articles aux vues larges et humanitaires. — Il est vrai que c'étaient les derniers, et que bientôt après la presse changea de direction pour ne plus prêcher que des passions stériles et des rancunes obstinées.
Une de ces dernières lueurs que jetaient sur la Gazette de Moscou les idées libérales, se trouve dans le numéro du 2 août 1863, où M . Katkoff prend la défense de la liberté de conscience, et dit, entre autres, qu'on ferait bien de révoquer la loi qui interdit le retour dans le pays aux sujets russes qui auraient abandonné le culte orthodoxe grec, pour embrasser le catholicisme, ou quelque autre religion.
Quelque rationnelle que cette proposition puisse paraître à nos lecteurs, elle choqua vivement les partisans des théories d'intolérance qui, à cette époque, avaient envahi les colonnes de la Gazette de Moscou. On trouva que cette idée, était « en contradiction flagrante avec l'esprit des articles précédents de cette gazette » , et on reprocha à M. Katkoff « de s'être laissé entraîner » à des concessions inadmissibles.
Dans un écrit émanant de la plume du professeur Pogodine, le susdit article est sévèrement critiqué. —
Se plaignant des nombreuses conversions que fait le catholicisme parmi les Russes des classes élevées et surtout parmi les dames russes, l'émineut publi ciste commence par avouer la tentation qu'il éprouva, à Rome, de prendre par les cheveux (sic) deux de ses belles compatriotes qu'il vit traverser la Piazza di Spagna pour se rendre à l'église catholique. — Selon lui, la facilité que trouvent les prêtres catholiques à convertir les Russes provient de ce que, dans les classes supérieures surtout , l'instruction religieuse n'est pas assez solide. — « C'est là » — s'écrie M. Po- (jodine, — « qu'est le vrai danger pour l'Église ortho- « doxe ! — Ayant atteint l'âge de raison, nos dames
- sont à peu près sauvages, presque païennes, en arri-
« vaut à l'étranger » où les préceptes religieux qu'on
leur prêche « paraissent si spirituels, si agréables, si « esthétiques, si délicats, en les comparant aux leçons » du pope de leur paroisse, lequel, selon l'expression * de l'impératrice Catherine, fait des rots qui sentent •• le radis noir (1). »
Le danger que cet état de choses offre pour l'Église orthodoxe semble tellement imminent à M. Pogodine, qu'il proteste solennellement contre l'idée de tolérer en Russie aucun Russe professant le culte catholique.
— C'est au point qu'à l'observation de M. Katkoff : comme quoi les conversions au catholicisme valaient encore mieux que celles que faisaient l'irréligion et l'athéisme, M. Pogodine répond :« Un catholique est «< mieux qu'un incrédule ! — Au point de vue religieux « et chrétien, cela est vrai ; mais au point de vue de •• l'Etat, un Russe professant le catholicisme est beau-
(1) Voir l'article de M. Pogodine, dans la Gazette de Moscou, du 10 aoîlMSGô.
- coup plus nuisible en Russie que ne saurait être un » incrédule, un libre penseur; — ce dernier ne fera pas ^ de prosélytes dans les masses, tandis qu'un Russe ■< catholique a toutes les chances d'en faire, non-seu- « lement par ses talents et ses sermons, mais même « par son silence. ?>
Après avoir énuméré les points sur lesquels il ne saurait partager les avis émis dans l'article du 2 août, M. Pogorfine rappelle au rédacteur en chef de la Gazette de Moscou combien les concessions libérales qu'il propose sont en contradiction avec les paroles qu'il avait dites naguère, « paroles d'or que je suis heureux de « répéter, » ajoute M. Pogodine, — « et qu'il faudrait * dire et redire sans cesse. » — C'est par la reproduction de ces « paroles d'or de M. Katkoff » que M. Pogodine termine sa critique, à laquelle nous empruntons le dernier passage, comme étant l'expression des principes que professait d'ordinaire la Gazette de Moscou, et auxquels on lui reprochait d'avoir momentanément dérogé :
« Dans le monde entier, avait dit M. Katkoff, nous devons protéger l'honneur, la dignité et la grandeur de notre Église. C'est, de préférence à tout autre, à nous, au peuple russe qu'elle a été confiée. — Nous devons donc défendre, avant tout, les intérêts de l'Eglise. — Sur ce point, il ne peut être question d'aucune concession, d'aucune complaisance. — Partout où souffrent les intérêts de notre Église, nous, en notre qualité de grande puissance, nous devons voler à son secours, sans hésiter, sans réfléchir un moment.
— Quels que soient les sacrifices que nous coûterait ce secours porté, nous ne devons pas nous arrêter, ne fût-ce qu'une seide minute. »
Malgré le ton bienveillant de la critique de M. Pogodine, elle dut l'aire une profonde impression sur le rédacteur en chef de la Gazette de Moscou, car elle lui
donna la preuve qu'il est plus facile de mettre les passions politiques en mouvement (pic d'en modérer l'élan et d'en régulariser la marche. — La pensée émise par M. Katkoff concernant le devoir qu'aurait la Russie de protéger partout ses coreligionnaires, n'exclut nullement l'idée de la tolérance religieuse. — Il était donc fondé à admettre simultanément les deux propositions en disant : D'une part, en notre qualité de grande puissance, nous devons aller au secours de ceux qui appartiennent à notre Eglise et que l'on opprimerait, mais, d'autre part, nous ne devons, nous-mêmes, opprimer aucun culte; nous laisserons donc à chacun la liberté de suivre sa conscience.
Ce n'est pas ainsi que l'entendaient, ni M. Pogodine, qui avait, lui, une conviction personnelle toute formée, ni une grande partie des lecteurs habituels de M. Katkoff, qui, faute d'avoir aucune opinion, s'en étaient fait une de l'ensemble des articles précédents de la Gazette de Moscou. — Voyant la direction ultra-russe de ce journal, se sentant flattés par les termes enthousiastes dans lesquels il parlait de la grandeur, de la gloire, de la puissance du peuple russe, ses lecteurs étaient venus à la conclusion qu'un bonheur aussi enviable que celui d'appartenir à la nation russe ne pouvait être refusé que par des gens mal avisés et ennemis d'eux-mêmes, et qu'ainsi, le cas échéant, on ferait bien de leur imposer de force un bienfait dont ils ne savaienl pas apprécier la valeur.
Ce premier germe de l'idée de la russification du monde répandu dans le public, il était difficile de lui
faire agréer aucun principe de tolérance; aussi la protestation de M. Pogodine était-elle, non-seulement l'énoncé d'une manière de voir personnelle, mais encore l'expression de l'avis d'un très-grand nombre des lecteurs de la Gazette de Moscou, c'est-à-dire « du public » de ce journal.
Avec la perspicacité dont il est doué, M. Katkoff ne put tarder à apprécier la difficulté de la position où il se trouvait. — En voulant modérer l'élan qu'il avait donné lui-môme, il se vit subitement dépassé par l'opinion publique, qui était allée plus vite et plus loin qu'il ne voulait la conduire. — Se voyant distancé par suite de l'arrêt qu'il venait de faire, il avait le choix entre deux procédés diamétralement opposés l'un à l'autre : Persistant dans les principes modérés qu'il venait d'établir, il devait s'opposer au courant des idées exagérées à force d'être exclusives dans leur patriotisme; il devait se ranger du côté de la minorité réfléchie pour combattre les erreurs et les entraînements de la majorité de ses lecteurs; — ou bien, reconnaissant la faute qu'il avait commise, il devait se hâter de regagner le terrain perdu, il devait rentrer dans le courant, et se tenir à la tête du mouvement, en ayant soin d'aller toujours de plus fort en plus fort dans les assertions et les propositions capables de flatter les penchants de ce que la Gazette de Moscou appelle « le public russe » et que nous voudrions appeler plutôt « les abonnés de cette gazette, » — C'est le dernier des deux moyens indiqués que choisit M. Katkoff.
Dans le même numéro qui contient la critique susmentionnée de M. Pogodine, nous trouvons un « premier Moscou, » qui dénote un talent de publiciste remarquable, puisqu'il est rédigé de manière à être, tout
à la fois, une réfutation, une rétractation, un virement de bord, une profession de foi libérale, une retraite simulée et une rentrée dans le courant de la popularité.
« Dernièrement » — commence M. Katkoff, — « en « parlant de la liberté de conscience, nous avons dit « que tout se faisait bien avec de l'esprit, et en ce « moment même, — comme on nous le prouve main- « tenant, — c'est le nôtre qui nous fesait défaut. — « Voilà combien il est difficile de résoudre les graves - questions pratiques, et combien, en y touchant, il « est aisé de se mettre dans le pétrin (1)! (popast w « prosakj. »
Ayant énuméré les principales dissidences qui existent entre son critique et lui, 1 eminent rédacteur de la Gazette de Moscou fait valoir la différence qu'il y a entre le point de vue théorique et le point de vue pratique des choses, pour conclure que telle mesure, rationnelle en apparence, peut amener, par son application, des résultats tout opposés à ceux que l'on espérait. — « Mais » — continue M. Katkoff', — « heureusement (sic) nous n'avons rien résolu, nous « n'avons même rien proposé pour (arriver à) une so- « lution. — Tout ce que nous avons fait, c'est d'émettre « une opinion, qu'en tout cas il n'y a pas de mal à « prendre en considération, quand même ce ne serait « que pour la rejeter après mûre réflexion, et pour « élucider ainsi la question en litige. »
Tout en faisant cette concession à son critique, M. Katkoff déclare qu'il ne saurait se ranger à son avis concernant le manque de maturité politique que M. Pogodine signale dans le peuple russe. — Sur ce
(1 Tour la fidélité de la version, voir le dictionnaire de Reif. — Saint-Pétersbourg;, 1853, page 5G1, au mot prosak.
point, les convictions de M, Katkoff semblent beaucoup plus arrêtées que sur la question de la liberté de conscience.— Selon lui, le peuple russe est majeur et doit être traité comme tel ; il faut donc renoncer à vouloir le mener à la lisière, à le tenir moralement et intellectuellement sous tutelle, car, — s'écrie M. Katkoff, — « comment une société peut-elle jamais arriver à la « maturité morale et intellectuelle sans les éléments « de la liberté? Peut-on apprendre à marcher sans « marcher, peut-on apprendre à nager sans nager 1 »
Le fait ainsi établi que le peuple russe pourrait, sans crainte d'accident ou de catastrophe, être mis en possession de toutes sortes de libertés, M. Katkoff fait preuve d'autant de discernement que d'habileté en se laissant guider par l'idée, que la première des libertés consiste à ne pas pouvoir être contraint d'en accepter une dose plus forte qu'il ne nous convient ; — or, comme il a des raisons de croire que la majorité des 14 mille abonnés de la Gazette de Moscou, ce qui est à dire « le public russe » ou mieux encore « la Russie •» ne veut point de la liberté de conscience, il se soumet au vœu populaire et renonce à insister davantage.
« Nous n'avons jamais insisté, » — continue l'article précité, — « nous n'insistons pas pour que l'on « prenne n'importe quelle mesure dans le sens de la « liberté de conscience. Nous avons dit seulement : « Voilà un pas qu'il faudrait faire, si tant est que nous « voulions faire un pas dans cette direction. — Toute « réforme, toute réorganisation doit procéder du sen- « timent de nos propres besoins, et non pas de la con- « descendance que nous aurions pour les besoins d'au- « trui. — Peut-être que maintenant déjà le culte « catholique jouit chez nous de^trop de facilité. — Si la
- liberté de conscience se trouve nous être nuisible,
- il faut nous en dédire péremptoirement. — Pourquoi » l'aurions-nous, si nous-mêmes nous n'en voulons pas? •• — Du moment qu'elle est reconnue pernicieuse à la
- société orthodoxe russe, il n'en saurait plus être
- question! »
Ainsi rassurés sur la crainte de se voir imposer une liberté dont ils ne veulent pas, et agréablement impressionnés par l'assurance réitérée que ce sont eux qui constituent l'opinion publique de la Russie, les abonnés de la Gazette de Moscou devaient être assez disposés à accueillir avec bienveillance les explications que M. Katkoff \e\\v donne concernant le véritable but de son plaidoyer en faveur de la liberté de conscience.
Ce n'est pas le prosélytisme patent qu'appréhende M. Pogodine de la part des prêtres catholiques qui inquiètent M. Katkoff, - car, contre ces convertisseurs » sans scrupule, on pourrait prendre des mesures
* rigoureuses qui mettraient à l'abri de leurs tenta-
* tives les gens d'un caractère indécis, tout en pro- « clamant en même temps la liberté de conscience. » Ce qui le préoccupe, c'est le prosélytisme latent, ce sont ces conversions clandestines que les prêtres catholiques ont soin de cacher aux autorités, en permettant aux néophytes d'observer ostensiblement toutes les formes extérieures du culte qu'ils ont abandonné pour embrasser « le papisme. » — C'est contre ces transfuges déguisés qu'il faut se mettre en garde, ce qui ne peut réussir qu'autant qu'on les ferait sortir de leur cachette. Pour cela, il faut proclamer la liberté de conscience, alors ils ne se cacheront plus, et on pourra aviser.
M. Katkoff demande donc que la lumière soit faite
dans la question ténébreuse des défections religieuses, en disant : « La lumière vaut toujours mieux que les « ténèbres ; ce n'est que dans les ténèbres qu'agit le - mal et que prospère la fraude ; ce n'est que dans les « ténèbres que les conversions astucieuses peuvent « nous devenir dangereuses. — Oui ! il faut que nous « soyons sur nos gardes contre les brigands et les « voleurs ; mais est-ce bien dans l'obscurité que nous a pouvons nous en défendre? »
Nos lecteurs voudront bien remarquer avec quelle habileté l'éminent rédacteur de la Gazette de Moscou est sorti du « pétrin » où il avoue s'être mis par inadvertance. — Posée comme nous la voyons maintenant, la question n'est puis de nature à choquer ni le sentiment patriotique, ni les aspirations libérales des abonnés de M. Katkoff. — Il leur reconnaît solennellement le droit de refuser une liberté dont ils n'ont que faire ; ce n'est donc pas d'une concession au profit des dissidents de l'Eglise orthodoxe (les anciens croyants) (1) qu'il est question, mais d'une arme contre les envahissements du papisme; ce n'est pas pour Moscou, mais contre les provinces occidentales de l'empire que M. Katkoff maintient sa proposition concernant la liberté de conscience, comme il l'avoue luimême en disant : « Ici, à Moscou, dans l'intérieur de « l'empire, la question de la liberté de conscience n'a « pas cette signification pratique qui exige qu'on s'en « préoccupe sérieusement en examinant les éléments « et les conditions de l'actualité qui nous environne. « — Ici la nécessité n'est pas si impérieusement sen- « tie, ici on peut encore opter, ou pour ou contre,
(!) Voir mes « Etudes sur l'avenir de la Russie, » — Etude VIIe, le Schisme religieux en Russie. — Berlin. — B.'Behr. — 1863.
« selon qu'on est partisan de l'ancienne routine, ou « que l'on donne dans les abstractions. — Quant à « nous, si nous avons commencé à parler de la liberté « de conscience, ce n'est ni pour établir des théories « abstraites, ni pour émettre des subtilités libéralistes. m — Cette question nous était imposée par la situation où « se trouvent ?ws provinces occidentales, parla lutte qui m a surgi dans ces contrées. »
Ces explications données, et la paix avec ses abonnés faite, M. Katkoff termine son article par une sorte d'invocation des pénates de la Gazette de Moscou : la lumière, la liberté, la confiance en soi-même. — « Ce » qui nous est le plus dangereux, » — s'écrie-t-il, — « ce sont les ténèbres; ce qu'il nous faut, c'est la " lumière, la liberté et la confiance en nous-mêmes, « la confiance dans le progrès de notre vie sociale, « dans la conservation de nos intérêts sociaux, tant de « ceux de l'Etat que de ceux de l'Église. »
Nous demandons pardon à nos lecteurs de nous être arrêtés si longtemps à analyser le « premier Moscou » du 10 août 1863, mais les détails dans lesquels nous sommes entré nous semblaient nécessaires pour rendre compréhensible l'extrême rapidité avec laquelle, depuis lors, M. Katkoff avança dans la voie des idées ultra-russes. — Averti par l'expérience qu'il est des carrières où tout arrêt devient impossible, qu'il est des vérités que le public ne veut pas qu'on lui dise et des flatteries qu'il exige qu'on lui répète, M. Katkoff se sentait à la tête d'un parti, et voulait y rester. — Cela le mit dans l'indispensable nécessité de demeurer au premier rang et d'enchérir toujours sur les idées que l'amour-propre national dictait à la phalange qui suivait son étendard. — Sous peine de se dépopulariser,
il fallait avancer plus vite et plus hardiment que tous les autres dans la voie de ce patriotisme bourru qui consiste plutôt à détester ses voisins qua s'aimer entre compatriotes, de ce patriotisme sauvage qui rappelle les coutumes de l'ancienne Tauride, où les étrangers étaient immolés sur l'autel de la patrie, de ce patriotisme ridicule à force de présomption, qui fait que les Chinois sont de bonne foi en traitant les autres peuples de barbares et en soutenant qu'un jour viendra où la langue et les coutumes chinoises seront adoptées par l'humanité entière.
Il est des pentes sur lesquelles on glisse bien plus rapidement qu'on ne le voudrait ; celle où se trouvait placée la Gazette de Moscou était de ce nombre, aussi la voyons-nous descendre avec une telle précipitation, que son mouvement n'est plus une course, mais devient une véritable chute.
De crainte de fatiguer nos lecteurs par des citations trop fréquentes et trop longues de la Gazette de Moscou, nous ne lui emprunterons plus que trois passages, que nous choisissons parmi les plus saillants et les plus caractéristiques. — Ils suffiront pour faire voir où va ce journal et où il en est venu.
Dans son numéro du 20 septembre 1863, après avoir dit que parmi la population agricole du royaume de Pologne (ancien duché de Varsovie) il y a, non-seulement des Polonais, mais encore des Russes et des Lithuaniens, la Gazette de Moscou s'écrie : « Et quelle « est la position de ces Russes et de ces Lithuaniens! « — On leur ôte ce qu'ils ont de plus précieux au « monde, — leur croyance et leur langue. — Il serait « temps de mettre fin aux artifices clérico-aristocrati- * ques, en réunissant définitivement cà l'Empire les
« parties du Royaume habitées par des Russes et des
* Lithuaniens; du moins faudrait-il y placer des em- « ployés russes, en introduisant la langue russe dans « les écoles et dans les tribunaux. »
Le 1er octobre, on lit dans la Gazette de Moscou : « Il
« est temps que nous agissions enfin dans le senti-
« ment que ces contrées (les provinces occidentales)
« sont russes! russes! russes! Voici ce qui est
« arrivé tout récemment : dans le projet concernant
« la création des nouvelles institutions administra-
« tives, on avait proposé de laisser aux communes
* rurales la faculté de choisir leurs députés, soit « parmi les membres de la commune, soit parmi le « clergé local. — Cette stipulation était faite en vue « de nos provinces occidentales, où les paysans sont « fort arriérés, de sorte que les curés de campagne « sont les seuls qui pourraient défendre leurs intérêts. « — Que peut-on désirer de mieux l — Eh bien, — « on a trouvé à y faire des objections ! — Si l'on ac- « corde ce droit au clergé russe, — a-t-on dit, — il « faudra le reconnaître également au clergé catlio- « lique! — N'avais-je pas raison de dire que nous ne « pouvons encore nous habituer à voir dans les pro- « vinces occidentales une partie intégrante de la Rus- « sie, où tout ce qui n'est pas russe et qui n'est pas « orthodoxe grec peut être toléré, mais no saurait « prétendre «^ être représenté? (1) «
Dans un « premier Moscou » daté du 8 février 186 1, M. KatkofJ s'exprime ainsi : « Plus d'une fois déjà nous « avons émis l'idée que dans nos provinces occiden- « taies nous devons faire tous nos efforts pour dés-
(1) Ces mots sont soulignés dans le texte russe.
a unir le catholicisme et la nationalité polonaise. — « Le catholicisme, par lui-même, no saurait éveiller « de haine contre aucune nation, mais, combiné avec « l'élément du polonisme, il devient un drapeau sous •- lequel se réunit tout ce qui est hostile à la Russie. « — Enlevons donc à nos ennemis une arme aussi « puissante, — et les rêveries utopiques de la faible « population polonaise qui habite ces contrées tombe- « ront d'elles-mêmes ! »
« Que les catholiques, les protestants et même les « juifs ne reçoivent leur instruction religieuse qu'en « russe; que dans leurs temples la parole des prédi- « cateurs ne retentisse qu'en russe; que, tous, ils ne « prient Dieu que d'après des livres de prières russes; u — et ils cesseront de se regarder comme Polonais ! « — ■ Le dernier lien qui les unit à cette nationalité « sera rompu, et, au lieu d'ennemis, nous y trouve- <; rons des hommes dévoués à la patrie commune, car « ils ne pourront plus se regarder autrement que « comme Russes. «
Voilà où la Gazette de Moscou était arrivée au mois de février 1864, après avoir opté, — le 2 août 1863 encore, — en faveur de la liberté de conscience. — Accusant le parti clérico-polonais d'artifice condamnable, pour avoir tenté d'ôter aux Lithuaniens « ce qu'ils <■■• ont de plus précieux au monde : leur religion et « leur langue, » la Gazette de Moscou propose de forcer ces mêmes Lithuaniens à n'apprendre que le russe, et à ne prier que d'après des rituels russes, sans s'apercevoir que la langue des habitants de cette province n'est ni le polonais ni le russe, mais le lithuanien.
Tout en approuvant l'idée libérale qui a présidé à la création des nouvelles institutions administratives, fon-
dées sur le principe électif, la Gazette de Moscou est d'avis qu'il faudrait n'accorder qu'aux Russes l'exercice des droits civiques, puisque « tout ce qui * n'est pas Russe et qui n'est pas orthodoxe grec ne « saurait prétendre à être représenté. » — Pour donner à ce principe ultra-russe une forme pratique, il faudrait prescrire qu'à l'ouverture des assemblées électorales chacun ait à faire sa profession de foi, et que, quiconque ne serait pas trouvé suffisamment orthodoxe, se verra privé de ses droits de citoyen, du droit de voter dans les questions d'intérêt commun. — Cette idée n'est pas neuve, nous l'avons déjcà signalée dans un do nos écrits précédents, comme ayant trouvé des défenseurs dans la presse russe (1), mais elle nous semblait tellement en contradiction avec les doctrines libérales, les aspirations progressistes, la soif de lumières qu'affecte la Gazette de Moscou, que nous ne fûmes pas peu surpris en la rencontrant dans ses colonnes, et notre surprise fut portée au comble lorsque nous vîmes que, six mois après avoir parlé en faveur de la liberté de conscience, la Gazette de Moscou demandait l'établissement do l'inquisition en Russie.
De l'inquisition ! — nous dira M. Katkoff; — j'aurais demandé, moi, l'établissement de cet affreux fri-
(1) Voir mes Etudes sur l'avenir de la Russie ; VIIe Etude, le Scliisine religieux en Russie, Berlin, B. Behr, 18G3. — Dans une brochure intitulée « Epitre aux Serbes » les signataires, au nombre deH, s'expriment ainsi : « Que celui qui n'appartient pas à l'Église orthodoxe ne soit chez vous ni législateur, ni administrateur, ni juge, ni membre d'aucune assemblée délibérante; parce que sa conscience est autre que votre conscience. — Il ne faut donc pas qu'un hétérodoxe jouisse de la plénitude des droits civiques, ni qu'il devienne un fds de la grande maison serbe, ayant qualité de voter avec ses frères dans les questions d'intérêt commun. »
bunal, dont la loi est l'arbitraire, qui juge sur des soupçons, qui condamne pour des convictions, qui s'arroge le droit de violer le sanctuaire domestique, où il pénètre aux heures de la prière, pour voir si tout se passe selon les formules qu'il lui a plu de prescrire? Mais vous me calomniez, monsieur! je n'ai jamais parlé d'inquisition, je n'y ai jamais pensé.
Vous n'y avez pas pensé, j'aime à le croire ; vous n'avez pas réfléchi sur la valeur pratique de la proposition que contient votre article du 8 février 1864; réfléchissons donc ensemble aux conséquences qu'aurait la mise à exécution de votre idée ; vous donnerez, après, le nom qu'elle mérite à l'institution dont vous demandez la création.
Négligeant à dessein le côté théorique de la question, pour ne pas nous voir entraînés dans une discussion trop longue sur le mérite ou le démérite moral de l'idée d'une russification forcée de tous les cultes étrangers, nous n'allons considérer que le côté pratique de cette idée, en supposant, pour un moment, que, s'inspirant des conseils de la Gazette de Moscou, le gouvernement russe aurait pris toutes les mesures qu'exige la stricte exécution des conseils que lui donne l'article du 8 février.
Le premier soin qu'on aurait à prendre serait de faire traduire en russe la messe et les rituels latins dont se servent les catholiques ; les livres de cantiques allemands des protestants ; les catéchismes et les livres de prières écrits en polonais ou en lithuanien; enfin, le talmud hébreu des juifs. — Cela fait, on enverrait les nouveaux livres d'église et de prières dans toutes les écoles publiques, dans tous les pensionnats privés, en ordonnant, — comme le propose la Gazette
de Moscou, — qu'à l'avenir « les catholiques, les protesta tant s et même les juifs n'aient à recevoir leur instruc- « tion religieuse qu'en russe. »
Ici déjà se présente une question assez difficile à résoudre, celle de savoir s'il faudra ou s'il ne faudra pas exiger la remise aux autorités locales de tous les anciens catéchismes, de tous les ouvrages religieux qui ne seraient point rédigés en russe? Si l'on ne prend pas cette mesure, il est à prévoir que les traductions seront mises de côté et que l'on ne se servira que des anciens originaux ; il faudrait donc, pour être conséquent, retirer tous les livres de prières, latins, allemands, polonais, lithuaniens, hébreux, etc., etc. — Consentira-t-on à les rendre? N'essayera-t-on pas de les soustraire à l'autorité ? Ne tâchera-t-on pas de remplacer les livres enlevés de force, par d'autres que l'on ferait venir de l'étranger? Cela est probable, mais cela n'invalide point la justesse de notre argument, quand nous disons : Du moment qu'on est résolu d'imposer aux catholiques, aux protestants et aux juifs l'usage des catéchismes et des livres de prières russes, il devient inévitable, non-seulement de leur enlever de force les livres dont ils se servent maintenant, mais même de veiller à ce que la censure et la douane les empêchent de remplacer ces livres par d'autres. Cette mesure cadre assez mal avec la liberté de la presse et l'abolition de la censure que demande la Gazette de Moscou, mais, nous l'avons dit, elle est inévitable, sous peine d'annihiler de fait le projet de contraindre les adhérents de tous les cultes hétérodoxes à ne recevoir leur instruction religieuse qu'en russe.
Quelque chose de semblable devrait avoir lieu pour le culte public, dans les églises catholiques et protes-
tantes, ainsi que dans les synagogues israélites. — Les livres deglise latins, allemands et hébreux remplacés par des traductions russes, on ordonnerait aux prêtres, aux pasteurs et aux [rabbins d'officier en russe, « afifi que, — comme le demande la Gazette de Moscou, — dans tous ces temples la parole des prédicateurs ne retentisse plus qu'en russe. »
Tout cela serait fort difficile à faire exécuter, à cause de l'opposition que rencontreraient ces mesures de la part des principaux intéressés, qui s'obstineraient à ne pas comprendre que c'est un bienfait que pense leur faire M. Katkoff « en rompant le dernier lien qui les unit à leurs nationalités; » mais en y mettant beaucoup de fermeté et très-peu d'égards pour « les criailleries de la presse étrangère, » et en employant » des moyens énergiques » comme ceux qu'affectionne la Gazette de Moscou, on parviendrait peut-être à des résultats assez satisfaisants, — en apparence du moins. — Les portes des temples, comme celles des écoles, étant nécessairement ouvertes, la police pourrait toujours veiller à la stricte exécution de la loi qui interdirait d'officier ou d'enseigner la religion dans une autre langue que le russe. — Assistant régulièrement aux prônes, et visitant souvent les écoles, les autorités locales actuellement instituées, en y mettant beaucoup de zèle, suffiraient pour prévenir les infractions à la nouvelle loi, pour autant qu'elle ne concernerait que l'instruction et le culte publics; mais la police serait évidemment insuffisante pour empêcher les contraventions à celles des stipulations de cette loi qui auraient la prétention de réglementer l'éducation et le culte domestiques. — Pour cela, pour veiller « à ce que, — comme le veut la Gazette de Mos-
cou, — les catholiques, les protestants et les juifs ne prient Dieu que d'après des livres de prières russes, » il faudrait créer une autorité spéciale dont le pouvoir discrétionnaire dépasserait de beaucoup celui de la police. — Comme ce n'est pas d'une transgression manifeste de la loi, d'un acte public de désobéissance qu'il serait question, mais bien d'une série de délits commis à huis-clos, ce n'est point la police qui pourrait être chargée de la poursuite de ce genre de fautes. — Il faudrait pour cela un tribunal à part, ayant le droit de s'immiscer dans les affaires de famille, d'interroger les habitants de toute maison suspecte, de questionner les personnes qui la fréquentent, les domestiques qui y servent, pour savoir si c'est bien en russe qu'on y prie Dieu. — Il faudrait que, dans les cas douteux, ce tribunal eût la faculté de pénétrer dans les habitations mêmes, pour y chercher les livres de prières prohibés, et pour constater le degré de culpabilité de ceux qui se seraient permis de prier d'après une autre formule que celle que prescrit la loi. — Il faudrait, enfin, que ce tribunal eût le pouvoir de prononcer sur les peines encourues par les coupables, et sur les mesures à prendre pour prévenir et empêcher la perpétration de semblables crimes.
Comment M. Katkoff appellerait-il un tribunal chargé d'une telle besogne, investi d'un tel pouvoir? — Le terme « inquisition » lui semblerait-il trop dur, ou, nous accusant d'exagération, prétendrait-il que son projet de russification forcée des livres de prières pourrait se réaliser sans qu'il fût besoin d'avoir recours à des moyens cocrcitifs? — Cela ne serait pas logique, car du moment que l'on promulgue une loi, il est indispensable de prévoir les cas d'infraction, et de
stipuler à qui il incombe de veiller à l'exécution de la loi. — Cela fait que le règlement sur les prières, que demande la Gazette de Moscou, devrait nécessairement être placé sous l'égide d'une autorité quelconque, chargée de le faire appliquer ; or, quels que soient la forme et le nom de l'autorité qui aurait mission de contrôler en quelle langue on prie le bon Dieu, cette autorité serait bien l'équivalent de l'inquisition.
Quelque ardent que l'on suppose le patriotisme de M. Katkoff, quelque vif que soit le désir qui l'anime de faire triompher son idée de la russification de toutes les contrées annexées à l'Empire, on n'en est pas moins surpris de voir jusqu'à quelles extrémités il se laisse entraîner par le désir immodéré de demeurer à la tête du parti qu'il s'est fait. — Le style de ses écrits, les considérations élevées qu'on y rencontre, l'érudition dont il y fait preuve, tout dénote que M. Katkoff est un homme éclairé, un homme que ses capacités devraient sauvegarder contre ces exagérations dangereuses où l'esprit de parti fait tomber les intelligences médiocres ; c'est donc une sorte de phénomène moral auquel nous assistons, en le voyant pousser le culle de la nationalité jusqu'à vouloir exterminer toutes celles qui ne sont pas russes, en l'entendant demander, en même temps : et la liberté de la presse, et la mise à l'index de tous les livres de prières qui ne seraient point rédigés en russe.
L'état morbide qu'indique cette manière de raisonner semble être une crise par laquelle la presse politique russe devra passer, pour arriver de l'enfance où nous la voyons à la virilité qu'elle ne tardera pas d'atteindre. — Tout comme M. Katkoff en ce moment, M. Hertzen, dans le temps, se vit atteint d'un
de ces accès de surexcitation fébrile qui font que le patient tend ci renverser toutes les bornes de la logique, pour sauter à pieds joints par-dessus les obstacles que voudrait lui opposer une critique impartiale, et pour se jeter dans l'abîme des paradoxes sans base raisonnable, des propositions sans application possible.
Partant de deux points opposés, M. Hertzen et son antagoniste de Moscou arrivent à un môme résultat, si tant est qu'une conclusion « ad absurdum » peut être regardée comme étant un résultat.
Le point de vue du publiciste de Londres est plus élevé que celui auquel se place M. Katkojf. — S'inspirant d'une idée humanitaire , M . Hertzen voudrait arriver à la solution du problème social pour le monde entier. — Pour lui, c'est de toutes les races, de tous les peuples qu'il s'agit; il fait donc abstraction do la circonscription des limites qui indiquent l'étendue territoriale des différents Etats, tels qu'ils sont constitués actuellement. — Le but qu'il voudrait atteindre est le bien-être de tous, en laissant à chaque individu, à chaque groupe, à chaque peuple la faculté de se régir à sa guise et de s'associer librement à telle ou telle autre nation, selon ses affinités morales et ses intérêts matériels. — A ce but il croit qu'on doit être prêt à tout sacrifier, et il va jusqiùà demander à la Russie de procéder à son suicide politique, en consentant à dissoudre volontairement le lien qui lui attache les contrées dont l'ensemble forme sa puissance, et à laisser décider chaque contrée, chaque province, s'il lui convient de faire partie de L'Empire, ou si elle préfère en être déctachée.
Le cachet d'exagération que portait cette utopie à tendance centrifuge, relevé encore par ce qu'il y avait
là de choquant pour l'amour-propre national, ne pouvait manquer de soulever contre les conclusions de M. Hertzen l'opinion publique en Russie; on s'aperçut que ses théories étaient creuses, le bon sens des masses se fit valoir, et, comme nous l'avons dit, la Gazette de Moscou n'eut point de difficulté à triompher de l'école Hertzen, en lui opposant l'idée d'une Russie gardant sa puissance fondée sur la devise « l'Union fait la force. »
C'est de ce principe que part M. Katkoff, mais, de même que son antagoniste, il se perd par l'exagération. Au mouvement centrifuge que rêvait le publiciste de Londres, le patriote de Moscou songe à opposer une force centripète, dont il augmente chaque jour l'intensité, au point d'en arriver à une compression violente des extrémités du corps politique de l'Empire qu'il refoule de force vers le centre social et religieux de la Russie, n'admettant ni diversité de race, ni différence de langue, ni dissemblance de caractère, ni dissidence de cro}rances, et voulant arriver à n'avoir, sur le sol soumis au sceptre russe, rien que des Russes. — Pour lui, ce n'est pas du bien-être des contrées annexées à la Russie qu'il s'agit; son but, c'est la grandeur et la puissance de l'Empire, et, tout comme M. Hertzen pour le sien, M. Katkoff croit que, pour ce but, tout doit être sacrifié, et que pour l'atteindre on est en droit d'ôter aux habitants des contrées annexées « ce qu'ils ont de plus précieux au inonde : leur langue et leur croyance. »
C'est le propre de l'exagération d'aboutir toujours à des résultats diamétralement opposés à ceux qu'il s'agit d'atteindre. — La théorie du « self-government » de M. Hertzen, poussée jusqu'à l'extrême, jusqu'à la dissolution de l'Empire, produisit un mouvement tout opposé
à celui que pensait amener le rédacteur en chef du Kolokol. — Non-seulement dans le centre de la Russie se développa un redoublement de vitalité nationale, mais aux extrémités de l'Empire, dans les provinces à population mi-partie russe, et même dans celles où il n'y a pas de Russes du tout, se manifesta une tendance marquée à se rapprocher du centre commun, la résolution arrêtée de ne point se séparer de l'Empire. — Jamais, autant qu'en ce moment, dans les provinces de Podolie, Volhynie, Kiew, Poltawa, etc., etc. , on ne s'est préoccupé de l'idée de la communauté de race avec les Russes habitant le centre du pays ; nulle part les doctrines séparatistes de M. Hertzen n'ont trouvé aussi peu d'adhérents que dans les provinces baltiques, où il n'y a point, ou presque point de Russes. — Malgré ce qu'il pouvait y avoir de séduisant dans l'image d'une existence politique indépendante, que M. Hertzen faisait miroiter aux yeux de ses lecteurs, l'idée d'une séparation de la Russie n'a jamais trouvé de partisans en Esthonie, en Courlande ni en Livonie. — Sentant tous les avantages qu'au point de vue de la sécurité leur offre l'union avec la Russie, et assurés, par l'attitude du gouvernement actuel, que leurs croyances, leur langue, leurs us et coutumes seront respectés, ces provinces sont tellement attachées au trône, que je n'hésite pas à les nommer la Vendée russe. — Cet attachement, rien ne saurait l'ébranler; ni une prosition comme celle que , naguère, les patriotes polonais firent à la Courlande de se joindre à la grande république polonaise, ni l'attrait de la consanguinité qui existe entre les provinces baltiques et la Prusse, ni la perspective de s'établir en État indépendant, rien, — si ce n'est la mise en pratique de cette russi-
lication forcée et générale que prêche M. Katkoff. Que cette idée ait un commencement d'exécution; que les provinces baltiques voient leur nationalité menacée ; qu'en Lithuanie on touche au catholicisme ; qu'en Ukraine on méconnaisse les droits si légitimes des us et coutumes locales ; que partout on introduise comme unique langue tolérée dans les tribunaux, les écoles et les églises, le dialecte moscovite, usité dans les provinces du centre, et on verrait un résultat diamétralement opposé à celui que voudrait obtenir la Gazette de Moscou. — Au lieu d'unifier et de fortifier l'Empire, on n'arriverait qu'à en détacher les provinces qui l'encadrent, dans lesquelles se manifesterait bientôt une tendance séparatiste , une force centrifuge d'une intensité telle, qu'il n'y aurait plus de cercle de fer assez solide pour les retenir et pour les empêcher de se soustraire à une domination, qu'à juste titre ces provinces taxeraient de « joug étranger, » puisqu'elle aurait porté atteinte aux choses dont la Gazette de Moscou dit elle-même qu'elles sont « ce qu'il y a de plus précieux au monde : » leur langue et leur croyance.
Voilà quel aurait été le résultat final de la politique prônée par la Gazette de Moscou, si le gouvernement s'était laissé entraîner à suivre des conseils dont M. Katkoff lui disait et redisait chaque jour qu'ils étaient l'expression de l'opinion publique en Russie. — Heureusement il n'en fut rien. — Le gouvernement persista dans la ligne de conduite qu'il s'était tracée, et le public, à son tour, vint protester contre le titre d'avocat général de ses intérêts, que s'était arrogé le rédacteur en chef de la Gazette de Moscou.
Il est un sort inévitable pour les chefs de file, les hommes de parti, tels que M. Hertzen de Londres et
M. Katkoff, qui, à toute force, voudrait se l'aire le Hertzen de Moscou : il arrive toujours un moment où la foule qu'ils ont ameutée les abandonne, et où ils ne se trouvent entourés que des hommes de leur coterie. — Se voyant à la tête d'un mouvement qu'ils ont provoqué, ne pouvant s'arrêter, sous peine de se rendre impopulaires, ils avancent toujours, et, de paradoxe en paradoxe, aboutissent à l'absurde. Alors le bon sens des masses se réveille, elles voient ce qu'il y a d'impraticable dans ces doctrines utopiques dont l'exposition théorique nattait naguère leur imagination; ingrates et oublieuses qu'elles sont, elles tournent le dos au « rêveur politique » dont les chimères leur semblaient si attrayantes ; la réaction se fait, et au lieu d'un chef de parti, il ne reste plus qu'un directeur de journal, dont le ton devient cassant et arrogant, au fur et à mesure qu'il sent le vide se faire autour de lui. — M. Hertzen, nous l'avons vu plus haut, a fourni cette carrière tout entière ; arrivé à la conclusion absurde que la Russie ait à procéder à son propre démembrement, il a été abandonné par ses adhérents, et il est tombé, victime du bon sens public. — Quant à M. Katkoff, le charme dure encore, mais tout nous fait présager qu'il ne durera plus longtemps, sa théorie de la russification forcée des contrées annexées à l'Empire étant trop insensée pour ne pas finir par choquer ses abonnés, comme déjà elle a choqué plusieurs des rédacteurs • les autres feuilles du pays.
L'opposition contre les doctrines ultra-russes que propageait la Gazette de Moscou n'a pas attendu, pour se manifester, que M. Katkoff lui tombé dans les dernières exagérations que nous avons signalées. — Au mois d'août déjà, parurent dans quelques feuilles
pétersbourgeoises des articles qui essayèrent d'invalider les arguments du journal moscovite. — Ainsi la gazette « Goloss * (la voix), du 24 août, selève contre les mesures d'extrême rigueur si chaleureusement recommandées par M. Katkoff, en démontrant que les procédés admissibles dans les provinces à population mi-partie russe, où gouvernait le général Mourawieff, étaient impossibles dans le royaume de Pologne. — « Une administration russe en Pologne r> — dit ce journal, — « est chose impossible, par cette simple raison qu'on ne saurait trouver un nombre suffisant d'employés russes sachant le polonais. — Or, dans quelle langue pourraient parler au peuple les organes subalternes du pouvoir administratif, si ce n'est dans la langue du peuple ? » — On voit qu'à cette époque M. Katkoff n'avait pas encore trouvé la solution de cette question, en proposant que le peuple tout entier fût contraint à apprendre la langue de ses administrateurs.
Le Journal (russe) de Saint-Pétersbourg vint, à son tour, protester contre la violence du langage de son confrère de Moscou, en signalant, dans le public russe, la naissance d'une manière de voir plus rationnelle et plus modérée que celle des adhérents des « mesures énergiques. » — « Nous sommes heureux de constater, » — dit le Journal de Saint-Pétersbourg du 3 octobre, — « qu'à côté de ces voix on commence à en entendre d'autres qui reconnaissent qu'il serait impraticable, et même nuisible aux intérêts de la Russie, que de vouloir absorber la Pologne, en la privant de toute autonomie. »
Envenimée par le ton arrogant des réponses de la Gazette de Moscou, cette polémique prit bientôt un caractère acerbe et personnel, et du domaine des
arguments elle passa dans celui des invectives, ce qui fournit à M. Katkoff l'occasion de prouver combien il est supérieur à tous ses collègues, dans un art assez nouveau dans la presse russe, l'art du pugilat littéraire, lequel consiste à traiter ses adversaires avec un mépris écrasant, qui sert à bien établir l'idée de sa propre supériorité, idée qu'on incruste à la force du poignet dans l'entendement de ses lecteurs.
A propos d'une divergence d'opinions entre elle et le journal « Goloss, » la Gazette de Moscou du 30 octobre dit : « La gazette Goloss est en prétention contre nous pour quelques mots qu'en passant nous lui avons jetés, en réponse aux efforts amicaux qu'elle fait pour nous arrêter au bord du précipice dans lequel nous
serions prêt à tomber Elle prétend que nous avons
pris de trop grandes libertés, et que nous avons déplacé la discussion de son arène littéraire. — La discussion! — Mais quand donc nous sommes-nous permis d'entrer en discussion avec la gazette Goloss, ou avec n'importe laquelle des autres gazettes de Saint- Pétersbourg qui ressemblent au Goloss? On ne
peut discuter qu'avec ceux pour qui l'on a ne fût-ce que l'ombre d'une estime quelconque ; la discussion n'est possible que là où il y a n'importe quelle base commune. — Nous n'avons jamais discuté avec la gazette Goloss! »
Ce n'est pas, comme on le pressent déjà, sur la seule gazette Goloss que pouvait s'assouvir la fureur de l'irascible rédacteur de la Gazette de Moscou. — Une seule victime ne pouvait lui suffire pour établir aux yeux de ses lecteurs cette grande vérité, qu'il n'y a qu'un journal unique, le sien, auquel il vaille la peine de s'abonner; d'autres encore avaient osé le contre-
dire, d'autres lui faisaient concurrence : c'étaient les grandes feuilles éditées à Saint-Pétersbourg. Il fallait donc en finir d'un coup, en les enveloppant toutes dans une seule et même réprobation, en prouvant que Saint- Pétersbourg et tous les journaux qui s'y rédigent sont entachés de sentiments antinationaux, qu'il serait temps de réprimer « par quelque grande manifestation du vouloir populaire. »
L'occasion d'entrer en campagne ne se fit pas attendre longtemps. — Un des correspondants du Times, après avoir écrit pendant quelque temps du théâtre même de l'insurrection, se rendit à Saint-Pétersbourg, d'où furent datées les dernières lettres qu'il adressa à son journal. — Il paraît, car la Gazette de Moscou ne cite pas le texte de la correspondance, — il paraît que dans ces lettres le voyageur anglais jugeait la question de l'autonomie polonaise moins désespérée qu'elle ne lui avait semblé pendant qu'il était en Pologne, et qu'il dit du général Mourawieff plus de mal qu'il n'en avait osé dire pendant qu'il était en Lithuanie. — Ces faits, M. Katkoff les attribue à l'influence de la société de Saint-Pétersbourg, où l'idée d'absorber la Pologne n'a jamais été goûtée, et où M. de Mourawieff a moins de zélateurs qu'à Moscou.
« Voilà bien l'influence de l'atmosphère de Saint- Pétersbourg! » — s'écrie M. Katkoff dans un premier Moscou du 24 décembre. — « Toute cette nullité, cette putridité, cet absurde et méprisable pseudo-libéralisme, qui consiste à trahir sa patrie, à négliger ses intérêts vitaux et à se soumettre en esclave aux opinions d'autrui, — tout cela nous entourait de ses émanations nauséabondes, lorsque, dans les colonnes du Times, nous lûmes ces deux lettres datées de Saint-Péters-
bourg. - « L'air putréfactif que respire ce soi-
disanl libéralisme pétersbourgeois et dont l'action délétère se répand de plus en plus dans l'intérieur de la
Russie, — voilà notre tort, voilà notre mal! « Ce
ne sont ni ses ennemis du dehors, ni les correspondants étrangers, avec leurs jugements et leurs relations, qui sont dangereux pour la Russie; ce qu'il y a pour elle d'odieux et de dangereux, c'est cette peste intérieure, contre laquelle il ne reste qu'un seul moyen à employer, — celui d'une puissante manifestation du vouloir populaire! »
Quelque violente que fût cette sortie contre Saint- Pétersbourg, elle ne suffit pas pour calmer l'ire de M. Katkoffqoi, le 31 décembre, revint à la charge, et lit appel aux mauvais sentiments qu'il savait exister encore dans une partie des gentilshommes russes, en leur rappelant qu'à Saint-Pétersbourg « on les avait traités avec assez peu de cérémonie » lorsqu'il s'agissait de la question de l'émancipation et de la dotation territoriale des serfs.
En Russie, comme nous l'avons dit à la page 15, le règlement sur la dotation territoriale laisse beaucoup de marge au libre arbitre des partis intéressés à l'ex-division, tandis qu'en Pologne la loi tout récemment promulguée résout la question d'une manière beaucoup plus sommaire.
En Pologne, les paysans entrent, sans transition ni retard, en possession de toute la terre par eux cultivée, l'ancien propriétaire noble devant être indemnisé par des annuités que lui payera le trésor, sur la base de taxations faites après coup. — Cette mesure, que Le correspondant prémentionné du Tint es avait qualifiée de « révolution sociale, » rencontra dans la so-
ciété de Saint-Pétersbourg des critiques qui la trouvèrent trop brusque et trop absolue, jugement qui attira aux antagonistes de M. Katkoff lu sortie que voici :
* Dans le propriétaire noble polonais, — qui est en même temps un factieux, en rébellion contre la Russie, — ils sont prêts à voir une victime malheureuse d'un gouvernement barbare qui a recours à des mesures révolutionnaires. — Le propriétaire noble russe, — qui était l'instrument principal de la vie politique en Russie, — leur semble devoir être traité avec une extrême rigueur (1). — Vis-à-vis du gentilhomme russe, ces messieurs croient de leur devoir de faire
aussi peu de cérémonie que 2)0ssiblc. » — « Sur le
sol polonais, ils sont partisans de toutes les prérogatives nobiliaires, et détendent avec chaleur les droits de la propriété; — sur le sol russe, ils sont démocrates enragés, et seraient prêts à voir dans le socialisme et le communisme la sagesse suprême, la forme définitive de la société humaine. — Pourquoi tout cela? — Parce que le pseudo-libéralisme pétersbourgeois, qui a paru si attrayant au correspondant du Times, est l'ennemi le plus implacable du peuple, russe et de l'Empire de Russie. »
L'effet de cette virulente philippique contre Saint- Pétersbourg devait être d'autant plus grand, que les accusations de M. Katkoff touchaient à trois cordes particulièrement sensibles. — 11 rappelait aux gentilshommes mécontents du mode de l'émancipation des soifs, que c'est de Saint-Pétersbourg que venaient les
(i) Dans le texte russe de M. Katkoff, il est dit « satrawit wsiemi sobakami, » ce qui veut dire : chasser avec tous les chiens. — Nous avons cru devoir changer cette locution, qui n'aurait été ni comprise, ni goûtée en France.
mesures qui avaient dérangé leur fortune; il flattait une des faiblesses de la société de Moscou, qui a toujours jalousé la capitale préférée, servant de résidence à la cour ; et il stimulait l'antagonisme de race que les événements de Pologne venaient do réveiller dans les classes moyennes de la Russie. — Le moyen de persuader les masses consiste à leur parler au nom de leurs mauvais instincts ou de leur vanité; aussi l'accusation de manquer de patriotisme lancée contre les antagonistes de M. Katkoff, fut-elle reçue par les nombreux lecteurs de la Gazette de Moscou, comme une vérité incontestable, à titre de renseignement servant à motiver la rancune qui, dans l'intérieur du pays, existe contre la ville semiétrangère, la capitale de contrebande qui a usurpé les droits de la sainte Moscou aux blanches murailles. — Incapable de saisir les nuances peu accentuées de la diatribe de M. Katkoff, nuances qui semblent indiquer que c'est plutôt les journalistes pétersbourgeois que les conseillers de la couronne qu'il déclare « ennemis du peuple russe, » le public de la Gazette de Moscou enveloppe dans un même sentiment de réprobation tout ce vient ou tient de Saint-Pétersbourg, de sorte que les mesures administratives les plus bienfaisantes ne sont reçues qu'avec une certaine défiance, et que l'article le mieux fait, le plus rationnel serait rejeté sans hésitation, par la seule raison qu'il aurait paru dans un journal de Saint-Pétersbourg.
Malgré le triomphe qu'il avait remporté sur ses contradicteurs qu'il regardait comme ses ennemis, M. Katkoff n'était pas encore satisfait. — 11 les avail rendus suspects à ses abonnés, il voulait encore les rendre suspects au gouvernement. — Dans le numéro du ■>r> décembre, la Gazette de Moscou avait t'ait entendre
comme quoi le correspondant pétersbourgeois du Times aurait publié certains détails qu'il ne pouvait connaître que par ses amis de Saint-Pétersbourg, les susdits pseudo-libéraux, lesquels auraient volé (kradut) dans les archives du gouvernement des documents destinés à demeurer secrets, pour les communiquer à cet étranger, Ce propos fut relevé, et on somma M. Katkoff de désigner par leurs noms les personnes qu'il accusait de trahison envers l'État, sommation à laquelle il répondit dans le numéro du 16 janvier 1864, de la Gazette de Moscou .
Faisant appel à la crédulité sans limites de ses lecteurs, qu'il a habitués à prendre ses assertions pour des axiomes, M. Katkoff commence ainsi : « Nous sommes loin d'avoir un amour-propre excessif; mais nous avons assez le respect de nous-mêmes pour ne jamais pouvoir nous permettre d'entrer en aucune explication directe et sérieuse avec certains journaux de Saint- Pétersbourg. »... « Que ces journaux pensent bien ou mal de nous, cela nous est absolument indifférent; ils n'obtiendront point de réponse sérieuse. »
Après avoir maintenu l'accusation du vol des documents secrets, lancée contre les « pseudo-libéraux de Saint-Pétersbourg, » M. Katkoff continue ainsi : « Un certain journal pétersbourgeois, comme s'il s'était senti touché au vif (sic), nous demande compte de ces paroles, en nous menaçant de nous déclarer calomniateurs, si nous n'indiquons les personnes qui ont détourné les susdits documents secrets. — Comme nous ne tenons nullement que cette gazette, ou d'autres feuilles de la même espèce, aient de nous une opinion favorable, nous n'avons pas fait attention à cette sommation. » Si, malgré cela, la Gazette de Moscou rompt le silence
dédaigneux qu'elle a gardé envers les feuilles pétersbourgeoises, ce n'est pas pour revenir sur la condamnation dont elle les a frappés, mais bien pour répondre à quelques lettres privées qui lui ont été adressées à ce sujet, et dont l'une la remercie « d'avoir dévoilé une nouvelle et honteuse manigance. »
A cela M. Katkoff répond que la publication de documents qui n'étaient pas destinés à voir le jour n'est nullement chose nouvelle, que plusieurs dispositions secrètes du gouvernement avaient déjà paru dans la presse étrangère ; après quoi il finit son article en ces termes : - Quant à savoir qui soustrait ces papiers, et « qui les transmet aux Polonais (sic), ou aux corres-
- pondants des journaux étrangers, c'est de quoi les
- gazettes de Saint-Pétersbourg doivent être mieux
- informées que celle de Moscou ! »
L'accusation, on le voit, est aussi violente qu'elle
est habilement faite. — Aucun journal n'était désigné par son nom, personne ne pouvait intenter à M. Katkoff un procès en diffamation, et pourtant le gouvernement était averti de se tenir sur ses gardes, et de se méfier, non pas d'une feuille spécialement désignée, mais du journalisme pétersbourgeois en général, puisque c'étaient « les gazettes de St-Pétersbourg » qui étaient mises en suspicion d'avoir communiqué des documents secrets, non-seulement au correspondant du Times, mais môme « aux Polonais. »
Nous aimons à croire que M. Katkoff est animé d'une ardeur patriotique hors ligne, et qu'il a la conviction inébranlable que la direction qu'il poursuit est la seule qui mène au salut de la patrie, car il faut être fortement pénétré de la sainteté du but à atteindre, pour se laisser aller à adopter les moyens qu'emploie
— ni -
la Gazette de Moscou afin de démolir ses contradicteurs. — Si, comme le prétendent les ennemis de M. Katkoff, il n'y avait dans son fait rien que de la vanité, de l'esprit de domination, de l'orgueil littéraire, de l'ambition, qui fait miroiter à ses yeux un portefeuille de ministre, on ne saurait trouver des termes assez forts pour flétrir sa conduite, car l'ouragan de sentiments haineux qu'il s'eiforce de soulever contre les nationalités étrangères, le souffle de méfiance qu'il essaye de répandre contre Saint-Pétersbourg, pourraient amener des perturbations déplorables, si sa parole était aussi influente qu'il la suppose. — Or, M. Katkoff' croit à la puissance de sa parole, il est persuadé que la foule l'écoute, que les masses le suivent. — Pour lui, il n'y a pas de doute : le mouvement populaire, tel qu'il le désire, existe, et c'est lui qui le dirige ; il assume donc toute la responsabilité morale qui découle de l'intention, et qui pèse sur la tentative, lors même que les résultats en demeureraient nuls. — Pour arriver au but qu'il poursuit, nous le voyons prêt à sacrifier la nationalité, la croyance, le bien-être des provinces annexées à l'Empire, nous le voyons stimuler l'antagonisme entre la vieille Russie et sa nouvelle capitale, en s'efforçant de détrôner Saint-Pétersbourg au profit de Moscou; nous sommes donc fondés à poser la question : Quel est le but que poursuit M. Katkoff? — Est-ce de la Russie ou de lui-même qu'il s'agit? est-ce un déplorable aveuglement ou une ambition coupable qui le pousse ? est-ce la grandeur de sa patrie ou la sienne propre qu'il pense assurer?
Entre les réponses contradictoires que font à ces questions, d'une part, les adhérents à la Gazette de Moscou, et d'autre part, les détracteurs de M. Katkoff', le
critique impartial ne peut procéder que d'après le dicton latin : Qitivis prœsumitur bonus donec probatur contra ri u m; or, ce que nous connaissons de M. Katkoff, à savoir la gazette qu'il dirige, ne saurait servir de preuve suffisante pour l'accuser d'arrière -pensées égoïstes. — Tout comme lui, M. Hertzen a donné dans les extrêmes des théories qu'il professait; tout comme lui, son émule de Londres s'était fait cassant au point de devenir sanguinaire, et de se réjouir à l'idée des meurtres que pourraient commettre, à leur retour en Russie, « les soldats habitués en Pologne à piller les châteaux des nobles (1), .•> et pourtant personne n'a jamais douté que M. Hertzen ne fût un parfait honnête homme. — Ses doctrines sont chimériques, les conclusions qu'il en tire l'ont mené à l'absurde, l'esprit de parti l'entraîne à des propositions violentes, le succès dont il jouissait lui avait donné une idée exagérée de sa propre importance politique : tout cela nous paraît indubitable, et c'est ce que nous avons dit dans plusieurs de nos écrits, mais jamais et nulle part nous n'avons émis de doute sur la pureté des intentions de M. Hertzen. — L'exemple du publiciste de Londres nous montre que le fait d'avancer des énormités politiques, n'implique nullement la preuve d'une perversité morale, d'un calcul égoïste; nous sommes donc tout prêts à admettre que ce n'est ni la vanité, ni l'ambition qui talonnent M. Katkoff, mais que c'est un patriotisme mal éclairé qui l'anime. — Au reste, ceci est un sujet à débattre entre M. Katkoff et sa conscience, et qui ne touche en rien le public. — Ce qui doit nous préoccuper en tout cela, c'est la question de savoir si la presse
(1) Voir la notice à la page 1-lùc ma « Qitcslionjiolonaisc. » Berlin, B. Behr, 1863.
russe, dont nous venons de signaler la direction, est ou n'est pas une puissance avec laquelle le gouvernement doive compter, ou, pour nous servir des termes employés plus haut : jusqu'à quel point elle peut passer pour l'expression exacte de l'opinion publique?
Nous ne nous faisons pas illusion sur les clameurs qui vont s'élever contre nous, et sur la violence des attaques auxquelles nous nous exposons en établissant cet axiome : En Russie il n'y a pas encore d'opinion publique.
Cette opinion va se former sans doute, elle s'établira et se fortifiera avec le temps, mais c'est s'abandonner à une étrange illusion, c'est se tromper soi-même — ou autrui, — que d'assurer qu'elle existe déjà à l'heure qu'il est. — Développons cette idée.
Une opinion, c'est-à-dire une conviction personnelle fondée sur une perception individuelle, ne peut se former qu'à la suite d'une étude plus ou moins attentive, d'une réflexion plus ou moins sérieuse sur l'objet qu'il s'agit de juger. — Une opinion, pour avoir le droit de passer pour sérieuse et rassise, doit être le résultat du libre choix entre différentes manières de voir ; elle présuppose donc, dans l'intelligence de celui qui doit faire Ce clîoix, la notion de diverses manières de juger une seule et même question.
Tant que nous sommes à apprendre l'a b c, nous n'avons d'opinion, ni même de notion de rien.
Plus tard, quand nous commençons à épeler, les notions nous arrivent, mais elles n'impressionnent que notre mémoire, sans provoquer aucun jugement personnel.
Plus tard encore, en suivant le cours d'un gymnase, par exemple, il se développe en nous une sorte de con-
viction; mais ce n'est point encore une opinion, c'est une croyance qui reflète, sans rien y changer, l'opinion d'autrui, celle de nos maîtres.
Enfin, arrivé à l'Université, l'ensemble des notions acquises nous met à môme d'essayer notre premier jugement personnel. — Nous nous passionnons pour les théories de tel professeur, nous blâmons les tendances de tel autre, il y a libre choix entre des manières de voir différentes, il y a là le commencement d'une opinion personnelle. — Chancelante et indécise encore, elle est souvent influencée par des circonstances toutes fortuites : le charme et la vigueur de diction de tel professeur, ou l'urbanité des manières de tel autre ; elle s'égare donc souvent, et exprime, la plupart du temps, non pas un avis final et indépendant sur les questions en litige, mais bien un jugement sur la personne et le mérite des professeurs.
Ce n'est que bien plus tard que l'opinion vraiment personnelle se forme d'une manière décisive, surtout en matière de questions sociales. — Cela n'a lieu qu'alors que la vie réelle a augmenté la somme des notions acquises, que Xcxpérioice et la réflexion ont mûri notre entendement. — Alors nous apprécions par nous-mêmes et les choses et les hommes; l'habitude d'examiner des questions de politique intérieure a rendu notre jugement vraiment indépendant, nous ne tâchons plus de lire sur la figure du professeur, ou dans les colonnes du journal qui nous guide, si nous sommes sur la bonne voie ; nous sentons que nous sommes majeurs ; — notre opinion personnelle est formée!
Voilà, en peu de mots, l'exposé de la marche progressive vers la maturité politique de l'individu, comme
- 2-25 — des sociétés; il s'agit maintenant de déterminer auquel de ces stades indiqués est arrivé le développement de l'opinion publique en Russie.
Le vrai public russe, ces masses dont le nombre se compte par plusieurs millions, en est encore à apprendre la b c; il n'a donc ni notion ni opinion concernant les questions épineuses qui se débattent au nom de ses intérêts.
Le chiffre de ceux qui commencent à épeler est de même, fort considérable. - Faisant les efforts les plus méritoires pour orner sa mémoire de données entièrement nouvelles, cette partie du public russe n'a encore ni 1 aptitude, ni même la prétention d'émettre son opinion en matière de politique intérieure.
Moins nombreuse, mais se comptant encore par centaines de mille, est la classe de notre société dont le développement intellectuel se trouve au niveau de celui qu'on peut acquérir en suivant le cours d'un gymnase. ~ Lisant couramment et lisant volontiers, cette partie de notre public s'intéresse aux événements contemporains, mais elle n'est pas encore assez indépendante pour juger par elle-même de la vraie significaion des phénomènes auxquels elle assiste. C'est dans le journal auquel il est abonné que l'individu appartenant a cette classe va chercher l'énoncé des faits pour croire a leur réalité; c'est son journal qu'il consulte pour savoir ce qu'il doit penser et dire. - S'abonnant a telle ou telle gazette, non par choix, mais par hasard ou par habitude, - parce que son père y était abonne parce qu'il demeure non loin de la ville où s édite la feuille, parce qu'il y trouve des annonces qui Intéressent - il croit à son journal comme à un oracle. - ne lisant, la plupart du temps, qu'une seule
io
gazette, il reflète les opinions de la rédaction, et serait d'un avis tout opposé si, au lieu d'être abonné à la feuille qu'il tient, il avait souscrit à une autre. — Evidemment, ces lecteurs si assidus sont à l'époque des croyances et non pas encore à celle des jugements indépendants. — Ils croient, sans examen aucun, à tout ce que dit leur journal; ils n'ont pas encore une opinion personnelle, mais ils sont tout prêts à croire qu'ils en ont une, pour peu que leur journal le leur affirme. — Quelle proie pour une rédaction rusée !
Les hommes qui ont atteint le degré de développement intellectuel qu'on trouve chez les habitués de nos universités sont encore moins nombreux, et ne comptent guère que par dizaines de mille. — Chez eux se trouve déjà un jugement personnel, qui se manifeste une première fois dans le choix qu'ils font entre les divers organes de la publicité. — Optant pour tel ou tel journal, selon leur goût et leurs inclinations, ils le déclarent le meilleur et le plus raisonnable de tous; mais, comme les studieux de nos universités le font pour les professeurs, nos studieux de la vie politique se passionnent volontiers pour la gazette de leur choix, et finissent par jurer sur la parole du chef de file. Ce que dit leur feuille de prédilection est bien jugé, le livre qu'elle leur recommande est un ouvrage admirable, celui dont elle ne parle point ne vaut pas la peine qu'on a prise de le lire; elle a raison, cette feuille révérée, toujours raison, quoi qu'elle puisse dire, surtout si la rédaction est assez adroite pour entremêler ses déclamations de la phrase stéréotypée : « Ce n'est « pas moi qui dit cela, ce sont vos idées, mes chers « lecteurs, que je reproduis, c'est Yopinion publique « qui se reflète dans mes colonnes. » — Alors l'en-
thousiasme ne connaît plus de bornes. — On se réunit dans de grands festins culinaires, au cri de « vivat académia ! vivat professores ! » on boit force Champagne, et, lorsqu'il commence à agir, on envoie à l'habile rédacteur une dépêche télégraphique, pour lui dire : « Telle réunion boit à votre santé, » et le tour est fait !
Est-ce là l'expression d'une opinion publique , c'est-àdire d'une somme de convictions personnelles formant majorité par leur nombre, et indiquant la maturité politique de la société, par l'origine tout individuelle de chacune de ces convictions? — Autant vaudrait dire que les moutons de Panurge suivaient une conviction personnelle en sautant par-dessus la houlette que l'espiègle pâtre tendait à ses inoffensifs élèves. — Ce dont il s'agit, c'est de faire sauter le premier de la file; cela fait, le reste va sans difficulté. — Tous alors sautent, les uns plus haut que les autres, sans demander pourquoi, et rien que pour ne pas rester en arrière des camarades; phénomène naturel qu'on peut observer dans n'importe laquelle des prairies émaillées de la sainte Russie, mais qui ne prouve, en aucune façon, que l'opinion publique dans le monde des brebis se serait prononcée enfaveur de ces gambades périlleuses, fussent-elles entreprises dans la direction qui mène au progrès politique.
Mais, pourraient nous objecter nos lecteurs, à ce titre il n'y a donc personne en Russie qui, en fait de questions politiques, aurait une opinion personnelle, réellement indépendante, et fixée par une réflexion sérieuse !
Nous n'avons pas dit cela, et nous ne le disons point, parce que nous sommes convaincus du contraire.
Sans nul doute, nous possédons en Russie des indi
vidus dont l'entendement politique est développé au point de rendre leur jugement indépendant des avis émis par autrui, qui jugent les choses et les hommes d'après ce qu'ils valent, et non pas d'après ce qu'on leur dit qu'ils doivent en penser. — H y a chez nous des hommes indépendants, qu'aucune polémique de journal ne saurait dérouter, et ce n'est pas seulement parmi ceux qui ont été mûris par l'âge et l'expérience que se trouvent ces hommes ; nous en rencontrons dans toutes les classes de la société, à tous les degrés d'instruction, à tous les âges. — Il y en a parmi les hauts fonctionnaires comme dans le négoce , parmi les savants comme parmi les personnes à l'instruction modeste, parmi les vieillards comme parmi les auditeurs de nos hautes écoles; il y en a, c'est indubitable, mais combien y en a-t-il? — Peu! extrêmement peu! — Si peu, qu'ils ne forment qu'une minorité à peine perceptible !
Le plus grand avantage qu'a sur nous l'Occident de l'Europe, c'est que là la partie du public aux convictions réellement personnelles est très-nombreuse, et que dans certains Etats elle forme même la majorité de la un lion. L'habitude de participer au maniement des affaires de l'Etat a développé chez le citoyen anglais, belge, suisse, etc., etc., non-seulement un tact trèsfin pour saisir les nuances et la valeur des opinions émises par la presse, mais encore un très-vif intérêt pour tout ce qui regarde la chose publique.
Chez nous, c'est tout autre chose. — Chez nous, le petit nombre d'hommes aux convictions personnelles est arrivé à un jugement indépendant, non pas par suite de l'habitude de s'occuper des affaires de l'Etat, qui se traitent peu en publie, mais bien par suite de
qualités tout individuelles, d'un esprit pénétrant, d'une combinaison juste, d'un caractère entier, qui les pousse à s'affranchir de la tutelle intellectuelle de la parole imprimée. — Comme le nombre de ces hommes est moins grand que celui qu'il faudrait pour suffire aux affaires de toute espèce qui se font dans le pays, il arrive chez nous le contraire de ce qu'on voit à l'étranger. — A l'étranger, un grand nombre de gens distingués restent oisifs, faute d'occupations, tandis que chez nous les hommes capables sont surchargés de besogne. Qu'ils soient appelés à diriger les affaires de l'État ou quelque grande entreprise mercantile, qu'ils siègent dans le fauteuil d'un tribunal ou sur le banc d'une haute école, qu'ils achèvent une carrière honorable ou qu'ils se préparent à en commencer une, ces hommes d'élite n'ont que le temps nécessaire pour remplir leur tâche aride, et ne disposent point d'assez de loisir pour se mêler de la polémique des journaux.
Il s'ensuit qu'à l'étranger la presse se trouve sous une sorte de surveillance permanente du public, qui n'est point guidé par le journalisme, mais qui, au contraire, lui impose sa manière de voir. — A peine paraît-il un article contenant quelque principe dangereux, quelque proposition nuisible à la chose publique, que des milliers de voix s'élèvent pour protester, que des centaines de plumes se mettent en mouvement pour prouver au publiciste mal avisé combien il est isolé dans sa manière de voir. — Ces réfutations, ces protestations sont la voix du vrai public, l'expression de l'opinion populaire, qui se prononce spontanément et domine si bien le journalisme qu'il finit par n'être plus que l'écho, l'expression de l'opinion publique.
En Russie, ce n'est pas là ce qui arrive. — Le grand public russe, comme nous venons de le dire, se prépare à apprendre à lire; une fraction considérable apprend à lire, mais ne le sait pas encore ; d'autres lisent, mais sans choix aucun, et croient à tout ce qui est imprimé et quel que soit l'endroit où cela est imprimé; d'autres encore choisissent leur journal, mais, ce choix fait, ne jurent que par lui; enfin, une dernière fraction, numériquement très-faible, est indépendante dans ses jugements, mais n'a pas assez- de loisirs pour se mêler d'une manière active aux débats de la presse. — Quelle est, après cela, la part que prend le public russe dans l'énoncé de ce que MM. les journalistes nous disent être « Y opinion du public russe? » Elle est évidemment nulle ou presque nulle.
Ce que défendent nos gazettes, ce qui y fait le sujet d'une polémique très-vive et souvent très-acerbe, n'est l'opinion que d'une fraction microscopique de la nation.
Ce sont les rédacteurs de nos journaux politiques, plus leurs correspondants ordinaires, plus quelques rares correspondants fortuits qui forment cette petite peuplade militante s'escrimant sur un terrain jonché de papier imprimé et y faisant tant de bruit, qu'on dirait vraiment que c'est la voix gigantesque du peuple russe qu'on entend. Essayons de déterminer la force numérique de cette phalange belligérante.
D'après la statistique de Kolbe (page 260), il y a, en fait d'éditions périodiques russes (journaux quotidiens et hebdomadaires, revues mensuelles, etc., etc.), à Saint-Pétersbourg 142, à Moscou 45, à Odessa 10, à Kiew 8, à Tiflis 6, et à Kazan 4, ce qui, avec 50 gazettes de province, fait un total de 2G5 publications périodiques.
Toutes ces publications auraient-elles la prétention de parler au nom de la Russie? — Loin de là! — Les unes, comme la plupart des gazettes de province, ne s'occupent que d'intérêts locaux ; d'autres représentent une science spéciale, d'autres quelque intérêt de commerce, d'autres ne traitent que de littérature et de beaux-arts ; donc, comme il s'agit ici d'organes s'occupant de politique générale, qu'il faut considérablement diminuer le chiffre ci-dessus trouvé. — Décomptant les gazettes de province, reste 216 publications périodiques, dont les trois quarts, pour le moins, ont un but spécial, de sorte que le nombre des journaux et des revues se mêlant de politique, et qui pourraient prétendre représenter l'opinion publique russe, se réduit à 54.
Ce chiffre est sans doute encore exagéré; admettonsle néanmoins ; supposons en outre que dans chaque rédaction il y a, en moyenne, dix collaborateurs, et nous trouverons qu'il y a en tout 540 individus participant à la rédaction des publications qui parlent au nom de la Russie.
Mais est-ce que tous ces messieurs écrivent des articles politiques? — Non; car il y en a, parmi eux, un grand nombre qui ne s'occupent que de correspondances théâtrales, financières et littéraires, qui font les revues des journaux étrangers ou les récits des faits locaux. — Défalquant tout cela des quatre pages d'un journal, et calculant la place qu'occupent les annonces, les nouvelles officielles, les dépêches télégraphiques, etc., il ne reste qu'environ une demi-page où s'exprime Yopinion politique du journal, ou ce que le journal nomme « Y opinion de la Russie. »
Dans la rédaction de ces articles de fond, les corres-
pondants ne prennent qu'une bien faible part ; c'est le personnel stable de la gazette qui en est chargé; or, il faut, en moyenne, trois, deux, ou seulement une seule personne pour écrire ces articles, selon le format, la fréquence d'apparition et l'importance du journal. — Pour fixer nos idées par des chiffres, admettons que sur les 54 journaux politiques, les cinq plus importants ont trois rédacteurs d'articles de fond, que cinq autres en emploient deux chacun, et que les 44 restant n'en ont qu'un seul; cela nous donne en tout C9 individus s'étant adjugé une sorte de monopole pour exprimer les vœux, les espérances, les sympathies et les aversions que nourrit la Russie.
Soixante-neuf! — Cela en fait un sur près d'un million d'habitants! — C'est comme si, en Angleterre, il y avait en tout 28 écrivains s'occupant de polémique politique, tandis qu'en Belgique il y en aurait 5, en Suisse 3, et dans l'Electorat de Hesse un seul. — Il nous semble que les pays que nous venons de nommer se croiraient assez faiblement représentés dans la presse, si le nombre de leurs écrivains politiques se bornait aux chiffres indiqués, et encore auraient-ils sur nous l'avantage que chez eux le vrai public, celui qui lit les gazettes sans en rédiger luimême, se mêle souvent d'une manière active à ce qu'on y dit en son nom.
Chez nous, la fraction politique de la république des lettres forme un Etat, ou plutôt plusieurs petits Etats dans l'Etat. — Etablissant chacune ses principes, sa base d'opérations, les rédactions de nos différentes publications périodiques se font entre elles une guerre acharnée et se disent parfois des choses fort dures, sans que le public songe à s'immiscer dans leurs que-
relies. — Cela offre à nos publicistes l'avantage de leur laisser les coudées libres, de sorte que s'il leur convient d'avancer des énormités, ils sont certains de ne trouver de contradicteurs que dans les rangs de leurs collègues, les collaborateurs des journaux avec lesquels ils sont en guerre, et non pas dans le public, qui reste spectateur muet de leur chamaillis. — Cet avantage, si tant est que c'en soit un, se trouve contre-balancé par un inconvénient qui doit paraître fort grave aujournalisme : le grand public demeure absolument indifférent à tout ce que disent nos gazettes. — Il est vrai que chacune d'elles a ses partisans, ses adhérents ; il en est qui ont des lecteurs si bien captés qu'ils ne jurent que par le rédacteur de leur journal; cela peut suffire pour former une coterie, une clientèle, un parti, mais cela n'a ni racine, ni écho dans les masses ; aussi n'hésitons-nous pas à dire qu'aucun journal russe, sans en excepter la Gazette de Moscou, n'exerce une influence réelle sur le pa}-s.
Cela n'empêche nullement le journalisme de devenir très-utile à la chose publique. — Que MM. les directeurs de nos gazettes suivent l'exemple de ceux de leurs collègues qui s'appliquent à éclairer le gouvernement sur les vrais besoins du pays ; qu'ils discutent avec calme et dignité les questions en litige; qu'ils défendent leurs convictions sans manquer de respect à celles d autrui ; qu'ils offrent leurs avis au gouvernement sans prétendre lui forcer la main; enfin qu'ils soient assez véridiques et assez modestes pour avouer que c'est en leur nom, ou tout au plus au nom de leurs clients, qu'ils parlent, sans émettre la ridicule prétention d'être les fondés de pouvoir de la nation entière, — et chacun de ces messieurs pourrait rendre des
services réels à la patrie. — C'est ainsi qu'en 1857 commença M. Hertzen, en éditant les premiers numéros de son Kolokol (1), » c'est ainsi que débuta plus tard M. Kathoff'. — Ce qui a perdu l'un et l'autre, ce sont les adulations du parti qui s'est formé autour d'eux , les ovations que leur offraient certains lecteurs enthousiastes , ovations qui leur ont si bien tourné la tête, qu'ils sont de bonne foi en soutenant, l'un à Londres et l'autre à Moscou, qu'ils se trouvent à la tète du vrai mouvement populaire, qu'ils sont des puissances avec lesquelles le gouvernement doit compter.
Cette hallucination, déterminée par un excès de vanité, a cela de triste qu'elle empêche deux écrivains d'un grand talent de devenir aussi utiles que le promettaient les premiers pas qu'ils firent dans la carrière du journalisme. — Ce que jadis proposaient les deux publicistes, c'étaient des mesures libérales et nullement impossibles à exécuter; ce qu'ils produisent maintenant, ce sont des bulles de savon qu'une dialectique habile fait miroiter au soleil, où elles lancent mille reflets rayonnants, mais sur lesquelles le bon sens public vient souffler au moment même où les images qui s'y présentent prennent des formes trop fantastiques. — Alors tout change en un instant; le brillant phénomène disparaît, et du météore admiré par la foule il ne reste qu'un peu d'eau sale dont les gouttes retombent sur celui qui fut l'auteur adulé de l'expérience pln'sico-politique.
Les bulles de M. Hertzen ont crevé sous le souffle du sentiment national qui s'est subitement manifesté en Russie, celles que lance maintenant M. Kathoff ne
(1) Voir, à la page 19 de ma brochure « Lettre de M. Hertzen à
l'ambassadeur de Iiussic à Londres. » — Berlin, 13. IJehr, 1862.
tiendront que jusqu'au jour où se calmera la surexcitation produite par les menaces contre les frontières de l'Empire; le gouvernement aurait donc tort de se préoccuper plus des unes qu'il ne s'est préoccupé des autres.
Les adeptes de M. Hertzen étaient tout aussi nombreux que le sont ceux de M. Katkoff; ils étaient en majeure partie plus jeunes, c'est-à-dire plus enthousiastes, plus entreprenants; ils se recrutaient dans une classe plus instruite que celle où se trouvent la pluralité des abonnés de la Gazette de Moscou, ce qui augmenterait la force expansive de l'école, et néanmoins M. Hertzen n'est jamais parvenu à fonder un parti assez puissant pour que le gouvernement ait eu à compter avec lui. — Ce à quoi il aurait pu aboutir, et ce qu'en partie il a atteint , c'est de pousser quelques individus isolés à des manifestations aussi intempestives que stériles, à des bravades dont les suites leur furent plus ou moins funestes ; mais là s'arrêtait, là devait infailliblement s'arrêter son action, le grand public, les vraies masses demeurant inaccessibles à toute influence de n'importe quelle propagande.
C'est tout au plus à un résultat semblable que pourrait aboutir M. Katkoff. — Tout comme, dans le temps, les théories dissolvantes du socialisme de M. Hertzen enflammaient la jeunesse studieuse de la Russie, les doctrines comprimantes de la russification forcée du monde électrisent maintenant la jeunesse moins avancée en civilisation de notre classe marchande, et jusqu'aux hommes à barbe grisonnante de cette classe, la plus assidue à s'abonner à la Gazette de Moscou. — A cette heure, où tout est en question,
où l'insurrection imparfaitement domptée exige encore le maintien d'un pouvoir dictatorial en Pologne, où l'on ignore la solution que donnera le gouvernement à la question polonaise, à cette heure, les démonstrations des partisans de M. Katkoff n'ont d'autre but que de prouver l'admiration qu'ils ont pour les enseignements du grand russifîcateur de Moscou, admiration qui ne leur permet pas de douter que le gouvernement ne finisse par adopter des mesures qui leur semblent aussi salutaires que faciles à exécuter. — Tous ces dîners en l'honneur du rédacteur en chef de la Gazette de Moscou, ces toasts enthousiastes, ces dépêches adulatrices, ces lettres llatteuses ne sont que des signes d'allégresse%d'un parti qui se croit certain de la victoire.
Cette illusion ne saurait durer. — L'insurrection définitivement éteinte et les résolutions du gouvernement concernant la Pologne connues, il est impossible que le parti ultra-russe ne voie une grande partie de ses espérances s'évanouir, car il est impossible qu'à Saint-Pétersbourg on consente à adopter le projet de la russification des provinces annexées, lequel est aussi utopique et aussi inadmissible que celui de leur cession volontaire, que proposait le « Kolokol. » — Alors les adeptes de M. Katkoff se trouveront dans une position semblable à celle où se trouvèrent, dans le temps, les partisans de M. Hertzen. — Voyant leurs avis dédaignés, leurs plans rejetés, ils commenceront par se plaindre de l'aveuglement des conseillers de la couronne, qui n'ont pas compris la sublimité de leurs idées; ils seront de bonne foi en soutenant que la patrie est en danger, puisqu'on n'écoute pas leurs conseils, et, s'excitant au bruit de leurs propres paroles,
— tout comme le firent dans le temps les adhérents de M. Hertzen, — ils finiront par accuser le gouvernement de trahir la cause de la Russie, de sacrifier le bonheur du peuple à des calculs égoïstes. — Arrivés à cette irritation fébrile qu'atteignent si facilement les partis politiques qui se croient opprimés, il n'est pas impossible que, parmi les partisans de M. Katkoffse trouveront, soit de petits groupes qui se laisseront aller à faire ce que la Gazette de Moscou appelle « mie puissante manifestation du vouloir populaire, » soit des individus isolés qui voudront se signaler par quelque démonstration tapageuse. — Ce serait fort regrettable, sans doute, car il en résulterait pour ces patriotes turbulents des procès et des condamnations, comme celles que subirent quelques-uns de leurs antagonistes de l'école de M. Hertzen, mais ce ne serait qu'un mal de nature toute privée, dont la Russie n'aurait nullement à souffrir. — Quelles que soient les manœuvres des adeptes ultra-russes de M. Katkoff, jamais ils n'arriveront à avoir la moindre influence sur le peuj^le russe, pas plus que n'en ont eu les disciples ultra-libéraux de M. Hertzen, lesquels ont du moins la modestie d'avouer leur impuissance, tandis que la Gazette de Moscou persiste à dire qu'elle parle au nom de toute la nation (1).
(1) Voici ce que dit à ce sujet M. Bakounine, un des triumvirs de la Cloche :
« Quoi qu'il y ait d'amer dans cet aveu, il me semble que, pour la « réussite future de la cause révolutionnaire, nous devons énoncer « bien haut la conviction où nous sommes que jusqu'ici l'influence de « notre parti sur Je peuple est restée à peu près égale à zéro. — La pro- « pagande révolutionnaire n'a pas encore d'accès auprès des masses, « et n'a pas encore su ébranler la confiance aussi insensée quemalheu- « rcuse qu'elles ont dans le Czar. » — Voir le « Narodnoe Delo » de M. Bakounine. Londres, 1SC2, p. 2i.
Immuables dans leurs croyances, que celles-ci soient religieuses ou politiques, les masses en Russie sont absolument impossibles à influencer par n'importe quelle propagande ; or, en fait de convictions politiques, le peuple russe n'en a qu'une seule, c'est que le Czar ne peut jamais vouloir que le bonheur de la nation, et que tout ce qu'il fait est fait pour le bien du peuple. — Pour l'homme du peuple russe, cette conviction découle de la nature même du pouvoir du Czar ; aussi ne se dément-elle jamais, quelles que soient les mesures que prenne le gouvernement. — De tout ce qui augmente le poids qui pèse sur le peuple, c'est l'entourage du souverain, ses conseillers, ses ministres qu'on accuse ; de tout ce qui allège ce poids, c'est le Czar que l'on remercie ; aussi la confiance en l'Empereur Alexandre II, — « le libérateur, » comme l'a surnommé le peuple, — est-elle telle, que rien au monde ne saurait l'ébranler. — Or, il faudrait que cette confiance fût ébranlée, dans une fraction du moins de la nation; il faudrait que cette fraction fût numériquement importante, et qu'elle eût, dans le dire de tel parti, de telle gazette, plus de confiance qu'elle n'en a dans le Czar, pour que ce parti, cette gazette aient le droit de se croire une puissance avec laquelle le gouvernement aurait à compter. — Ce phénomène peut se produire parfois dans les États de l'Occident de l'Europe, mais en Russie il est absolument impossible. Aussi, en nous reportant à la question formulée au commencement de ce chapitre, n'hésitons-nous pas à y répondre de la manière la plus péremptoire : Non ! la presse en Russie n'est pas l'expression de l'opinion des masses; le journalisme n'est pas une puissance avec laquelle le gouvernement aurait à compter!
Mais, nous objecteront nos lecteurs, les gazettes, et nommément celle de Moscou, doivent pourtant exercer une influence quelconque.
Le Kolokol de Londres en exerçait une, et sur une fraction de la société et sur le gouvernement ; il est donc impossible que le vainqueur de M. Hertuen ne soit arrivé aux mêmes résultats que le publiciste qu'il a détrôné. — Cette observation est fort juste. — La presse russe, et surtout la presse ultra-russe de Moscou, n'est pas sans exercer une certaine action sur le public, et même sur les résolutions du gouvernement auquel, comme nous l'avons montré à la page 112, elle imposa la nomination du général Mourawieff qm poste de Wilna.
Quant à l'effet qu'elle a produit sur une fraction de la société lettrée, nous venons de voir qu'elle y a développé l'antagonisme des races, en surexcitant l'orgueil national et en semant la méfiance entre Moscou et Saint-Pétersbourg. — C'est à nos lecteurs déjuger s'il y a là de quoi la féliciter.
Quant à l'influence que le journalisme aux déclamations patriotiques exerce sur les résolutions du gouvernement, en parlant des mesures adoptées au mois de juin 1863, nous avons signalé un fait, à savoir : qu'à Saint-Pétersbourg on comptait avec la presse et qu'on en subissait la loi ; mais ce fait n'invalide nullement la proposition que nous venons d'établir, en démontrant qu'en Russie le journalisme n'est pas une puissance avec laquelle le gouvernement doive compter. — Cela ne prouve qu'une chose, c'est que les conseillers de la couronne ont eu tort, et même deux fois tort ; d'abord en mettant trop de précipitation à voter certaines réformes administratives, pour éviter le, courroux de
la presse libérale de Londres, et puis, en adoptant certaines mesures coercitives, pour mériter les sourires de la presse réactionnaire de Moscou.
Cette double faute provient évidemment de l'idée, qu'ont encore la plupart de nos hommes en place, que la presse est îine puissance formidable qu'on ne saurait assez craindre, une sorte de pouvoir surnaturel devant lequel il n'y a pas honte de trembler, et que le plus intrépide doit tâcher de se rendre propice; — erreur déplorable qui a été la cause de mainte et mainte bévue de la part des gouvernements modernes et dont nous serions heureux de contribuer à faire revenir le nôtre, qui plus que tout autre a besoin d'avancer d'un pas ferme et mesuré, sans se laisser ni pousser ni arrêter dans la voie du progrès rationnel.
Il en est des foudres de la presse comme de celles du Vatican, il n'y a que ceux qui croient à leur action destructive qui peuvent en être atteints, et, comme l'a dit un des plus éminents publicistcs de notre temps, « toute la puissance de la presse est dans l'effroi qu'elle cause (1). » — Si cela est vrai dans l'Occident de l'Europe, c'est bien plus vrai encore en Russie, où la presse n'est que l'expression de la manière de voir d'une série de petites coteries littéraires, doublées d'un nombre pins ou moins considérable d'abonnés, mais sans racine et sans écho dans les masses.
Malgré cela, il n'y a pas de pays où l'effroi causé par la parole imprimée soit plus grand qu'en Russie, et où, par conséquent, on trouve plus d'individus prêts à plier sous la pression du journalisme. — Cela s'explique facilement par la nouveauté même qu'offre en
(1) Voir la Presse du M décembre 1803.
Russie le phénomène d'un blâme exprimé publiquement. — Il y a peu d'années encore les rigueurs de la censure garantissaient jusqu'au moindre petit employé de toute atteinte de la part de la presse, et une critique dirigée contre les actes d'un personnage haut placé aurait été chose absolument impossible. — L'état de quiétude qui en résultait pour MM. les fonctionnaires du gouvernement avait tant de charmes, qu'en le voyant cesser subitement ils éprouvèrent une vive contrariété, qui bientôt se changea en effroi, par la manière dont le journalisme usa des libertés qu'on venait de lui accorder.
D'abord ce fut le tour des petits employés, qu'on accusait d'une foule de vilaines choses, comme d'abus de pouvoir, de brutalités, de malversations, d'extorsions, ce qui eut pour résultat la cessation d'un grand nombre d'abus, et constitue le titre principal qu'a notre journalisme à la reconnaissance de la patrie. — Les grappilleurs et les tyranneaux, voyant leurs faits et gestes portés à la connaissance du public et à celle de leurs supérieurs, eurent une peur affreuse des gazettes, et ils avaient raison de trembler devant elles, car les accusations que l'on portait contre eux reposaient, non pas sur quelques diversités dans les manières de voir en matières politiques, toujours sujettes à discussion, mais sur des faits palpables, dont souvent des enquêtes judiciaires venaient constater le caractère criminel.
Tout autre était la nature des attaques que la presse dirigeait contre les conseillers de la couronne, les personnages occupant les premiers postes de l'Empire. — Là il ne pouvait être question de délits prévus par le Code pénal ou le Code criminel, et le blâme
que l'on déversait sur eux ne prenait sa source que dans la différence entre leurs opinions politiques et celles du gazeticr qui les critiquait. — Nous les voyons présentés au public comme étant trop absolutistes ou trop libéraux, trop sévères ou trop conciliants, trop précautionneux ou trop aventureux, selon le point de vue du journal qui en juge, de sorte que chacune de leurs actions, par le fait môme qu'elle était conforme aux manières de voir des feuilles d'une certaine couleur, devait nécessairement être blâmée par les feuilles de la couleur opposée. — Il en résulte que, quoi qu'ils puissent faire, ils sont certains de déplaire à un parti ou à un autre, et de trouver l'expression de ce déplaisir dans le journal dont dispose le parti mécontenté.
Cet état de choses existe dans l'Europe entière, mais on y est tellement habitué, qu'aucun homme d'État sérieux n'y fait plus attention aux criailleries des journaux, et que les gouvernements poursuivent la direction qu'ils se sont tracée, sans s'inquiéter de ce qu'en diront les gazettes.
En Russie, c'est tout autre chose. — Le manque d'habitude de se voir jugé en public rend nos hommes d'État extrêmement sensibles à la critique de la presse. — Le bien qu'on en dit leur cause une vive satisfaction, mais c'est surtout le blâme qui les impressionne profondément; or comme de deux articles, l'un louangeur, l'autre dénigrant, c'est toujours le dernier qui est écrit avec plus d'animation, avec plus de verve, les journaux qui critiquent le plus ont le plus d'influence, et cela en raison directe du ton acerbe et incisif de leurs critiques. — Cela explique le pouvoir que dans le temps exerçait le Kolokol do Londres;
cela définit la nature de l'influence que la Gazette de Moscou a sur quelques-uns de nos hommes en place. — Naguère ils tremblaient devant la presse de Londres qui les accusait d'illibéralisme, maintenant ils tremblent devant la presse de Moscou qui les accuse de « pseudolibéralisme, y> et, prenant leur peur pour un commencement de conviction, ils se laissent aller à parler et même à voter dans le sens qu'ils supposent apte à les préserver de l'action destructive des foudres de la presse.
Il est aisé de comprendre combien cette facilité de céder aux influences mobiles du journalisme, doit être nuisible à la régularité de la marche du gouvernement; aussi serions-nous fort heureux si nos arguments avaient le pouvoir de démontrer aux plus timorés parmi nos conseillers de la couronne, combien l'effroi que leur inspirent les articles improbateurs des journaux est vain et mal fondé. — Quand on voit, — comme nous sommes à même de le faire, — comment s'écrivent ces articles, comment ils se lisent, et surtout comment ils s'oublient, on a de la difficulté à comprendre l'importance qu'y attachent les victimes de l'ire de tel ou tel gazetier. — Que les individus dont la conscience n'est pas nette tremblent devant les indiscrétions de la presse, cela se conçoit, et c'est même fort heureux; mais que des hommes honorables, qui n'ont rien à se reprocher ni dans le passé ni dans le présent, pâlissent d'effroi en se voyant critiqués dans un journal, voilà une faiblesse condamnable provenant d'un manque de logique bien regrettable! — C'est une faiblesse condamnable, si elle va jusqu'au sacrifice de nos convictions personnelles ; c'est surtout un manque de logique, car pour être exprimé par le moyen de la
presse, un avis contraire au nôtre, un blâme de notre manière de juger, n'a ni plus de consistance, ni plus d'importance que la contradiction verbale d'un collègue dans une réunion délibérante.
Pourquoi donc, — puisque en général on se montre peu condescendant en présence de la controverse orale à huis clos, — pourquoi est-on, chez nous, si facile à plier devant une opposition d'opinion énoncée publiquement dans les colonnes d'un journal?
Serait-ce par la raison que ce journal, que la presse en général est l'expression de l'opinion publique, le résumé de la volonté populaire? Voilà où gît l'erreur, et cette erreur est des plus déplorables !
Ce que disent les imprimés politiques, ce qu'avancent MM. Hertzen, Katkoff et Schédo-Ferroti, — s'il nous est permis de nous nommer après ces deux noms gigantesques, — ce n'est ni l'expression de l'opinion publique, ni les vœux d'aucun peuple, d'aucune association puissante, ce n'est autre chose que les avis privés, les convictions personnelles de MM. Hertzen, Katkoff et Schédo-Ferroti. — A ce titre, celui d'une conviction personnelle, toute publication politique a droit à un certain degré de considération ; si les idées qu'elle contient sont rationnellement fondées, elle en mérite autant que les discours prononcés dans quelque conseil de l'État, mais en aucun cas elle ne saurait prétendre avoir plus d'importance que n'en a tout autre avis, qu'il soit émis verbalement ou par écrit .
Voilà ce que devraient se dire MM. les conseillers de la couronne de Russie. — Ils devraient donc donner l'attention qu'ils méritent aux arguments qui leur arrivent par la voie de la presse; gardant ce qu'il y a de bon, rejetant ce qu'il y a d'impraticable ou d'exa-
géré dans les idées de chaque publi ciste, ils devraient se laisser éclairer parles gazettes, mais sans jamais se laisser dominer par aucun gazetier. — Alors les discussions sur les grandes questions sociales seraient à l'abri de l'effet terrifiant qu'exercent les accusations brutales iï impatriotisme que lance, contre Saint-Pétersbourg, le puissant rédacteur en chef de la Gazette de Moscou; on oserait exprimer un avis contraire à celui de M. Katkoff, sans craindre d'être honni par « la Russie tout entière, » dont il n'est ni le fondé de pouvoir ni l'avocat général ; enfin le principe que personne ne peut être rendu responsable de l'avis qu'il émet serait reconnu, la liberté du vote serait rétablie! — Cette émancipation des opinions personnelles de dessous le terrorisme de la presse nous semble tellement désirable, que tout ce qui pourrait y contribuer serait, à nos jeux, une mesure recommandable. Aussi voudrions-nous que,rdans toutes les salles des conseils du gouvernement, dans les tribunaux, les bureaux administratifs, les cabinets des ministres, on inscrivît en lettres d'or ce principe : un gouvernement qui se
RESPECTE DOIT TOUJOURS ÉCOUTER LA PRESSE, MAIS NE JAMAIS SEN LAISSER INTIMIDER1.
Puisque, comme nous pensons l'avoir démontré, ce n'est pas dans la presse russe (ni dans celle de Londres, ni dans celle de Moscou) que l'on peut trouver l'expression des aspirations populaires, de l'opinion des masses, c'est évidemment ailleurs qu'il faut aller en chercher les indices ; car, tout arriéré en civilisation qu'il est encore, le peuple russe doit avoir une opinion quelconque concernant, et la politique extérieure du gouvernement, et les rapports qui existent entre la Russie et les autres États de l'Europe. — A défaut de
perceptions distinctement circonscrites, il faut que, chez le peuple, il y ait des instincts qui déterminent ses sympathies et ses antipathies; à défaut de convictions motivées, il doit avoir des superstitions politiques: des traditions d'un passé glorieux dont se nourrit l'orgueil national, des rêves d'un avenir heureux, des noms dans lesquels il a foi et qu'il prononce avec reconnaissance. — Quelles sont — voilà ce qui doit nous préoccuper pour le moment — les croyances politiques, les sympathies et les antipathies internationales du peuple russe ; quelles sont ses prétentions, ses exigences, et à quels noms attache-t-il l'espoir de les voir réalisées?
Pour avoir une réponse à ces questions, ce n'est ni aux marchands barbus d'un « gostinni dwor » (1) quelconque, ni à quelque politiqueur imberbe qu'il faut vous adresser. — Vous risqueriez de tomber, soit sur un lecteur obstiné du Kolokol, soit sur un abonné de la (Uizctte de Moscou. — L'un vous dirait que c'est de Londres que doit venir le salut du inonde ; que c'est M. Hertzen qu'attend la Russie pour la réorganiser d'après les sublimes préceptes du communisme, lesquels établiraient entre lui, qui vous parle, et son voisin, le richissime général X..., cette égalité de fortune et de position qui est le premier besoin d'un peuple vraiment libre et heureux. — L'autre vous répondrait que c'est en M. Katkoff qu'espèrent les vrais patriotes, que c'est la grande idée de la russification du monde qui va ramener l'âge d'or sur terre, puisqu'elle ferait tomber les barrières que l'ignorance des étrangers oppose à l'extension du commerce de votre interlocuteur, lequel, en sa qualité de marchand de
(I) Halle aux marchandises diverses.
Moscou ou de Wladimir, pourra établir des comptoirs à Varsovie et h Riga, voire même à Paris et à Londres, sans avoir besoin d'apprendre les différents idiomes usités dans ces contrées.
Pour savoir ce que pense et ce que veut l'homme du peuple russe, il faut le questionner lui-même ; il faut tâcher de se rendre compte de la vraie signification des grandes manifestations populaires : celle de l'année 1812, et celle qu'on a vue de nos jours à l'occasion des événements qui se sont passés en Pologne.
En 1812 comme en 1863, la cause motrice du mouvement national était l'idée de Yinviolabilité du territoire russe. — Voilà le premier commandement du catéchisme politique du peuple, dans lequel les traditions de l'invasion des Tatars et de la domination des Polonais, ainsi que le souvenir de l'occupation française, sont tellement vivaces, que rien ne saurait les effacer, et qu'une menace contre ses frontières sera toujours une raison suffisante pour que la Russie se lève comme un seul homme. — Pour juger des sacrifices dont le Russe est capable quand il voit son territoire envahi, il faut se souvenir de la route de Smolensk à Moscou, dévastée par les mains mêmes du peuple ; il faut se rappeler Moscou, la ville sainte, réduite en cendres pour ne pas la laisser à l'ennemi. — Eh bien , — nous n'hésitons pas à l'affirmer, — le mouvement de 1863, par sa spontanéité et sa force, l'emportait de beaucoup, même sur celui de 1812 ; aussi tout ami de l'humanité, quelles que soient ses aspirations politiques, doit se féliciter que la guerre d'invasion qu'en 1863 projetaient les puissances occidentales n'ait pas eu lieu. — Cette guerre, selon toute probabilité, aurait amené des corps d'armée étrangers
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dans l'intérieur du pays, or, l'idée seule de ce qui se serait passé là est à faire dresser les cheveux. — La lutte aurait pu se prolonger, mais eût-elle duré cinq ans, dix ans, le nombre d'années que l'on voudra, jamais on n'aurait fait la paix avec un ennemi campé en dedans des frontières, et de tous les étrangers entrés de force dans le pays, pas un n'en serait sorti.
A côté de cette idée de l'inviolabilité du sol qu'il habite, il y a, dans notre peuple, celle de la fraternité qui unit tous les membres de la grande famille russe. — Dans la langue de l'homme du peuple, les termes : monsieur, madame , mademoiselle, n'ont pas d'équivalent. — Tout Russe qui en rencontre un autre, qu'il le connaisse ou non, l'aborde en le nommant « mon père » ou « mon oncle, >* s'il a affaire à un homme âgé ; il dit « mon frère, » à tout homme de son âge ; et il traite de « mon fils » ou de « mon neveu, » les personnes plus jeunes que lui. — Pour les femmes, c'est la même chose; on leur dit « ma mère » ou « ma tante, » « ma sœur, ma fille, » ou « ma nièce, » selon l'âge qu'elles ont ou le degré de considération que l'on veut leur montrer.
Cet usage populaire qui se retrouve, sans interruption, depuis les bords de la mer Blanche jusqu'à ceux de la mer Noire, depuis les frontières de la Pologne jusqu'au delà de l'Oural, démontre l'existence d'un fait de la plus haute importance, à savoir que, — malgré la diversité des climats et celle de quelques us et coutumes qui en résultent, malgré les divergences entre les idiomes locaux, — les habitants « de toutes les Russies r, reconnaissent l'unité de sang qui les relie ; que les hommes du peuple de la Petite Russie, de la Russie Blanche, de la Grande Russie, des rives du Don et des
bords de la nier Blanche, se disent et se sentent frères les uns des autres.
C'est de ces deux conceptions fondamentales, celle d'une grande famille russe et celle du respect dû à la propriété (la terre), qu'elle possède en commun, que découle l'idée que se fait l'homme du peuple sur la nature du pouvoir du Czar.— Cette idée est telle, que beaucoup de nos lecteurs de l'Occident de l'Europe auront de la difficulté à la comprendre, puisque, involontairement, ils apporteront dans leurs jugements les termes et les classifications dont ils ont l'habitude. — Selon eux, us roi, un empereur doit être regardé, soit comme le délégué du peuple souverain, soit comme le premier fonctionnaire de l'État, soit enfin comme le souverain institué par la grâce de Dieu. — Pour l'homme du peuple russe, toutes ces définitions n'ont pas de sens ; pour lui le Czar représente à la fois le chef et le père du peuple, dans lequel toute la nation, toute la grande famille russe reconnaît l'unité de son sang. — En sa qualité de chef de famille, le Czar est le vrai propriétaire des biens-fonds indivis de la famille, c'està-dire de toute la terre russe, qu'il peut donner (jalowati) (1) et reprendre selon les inspirations de sa sagesse.
Voilà donc la base des croyances politiques du peuple russe : une grande famille indivise de biens, possé-
(1) C'est de la force de cette conviction que sont provenues les difficultés que, dans quelques endroits, rencontra l'application de la loi du 19 février 1860, sur l'émancipation et la dotation territoriale des paysans. — En présence du décret impérial portant que dorénavant la terre lui appartiendrait, le peuple ne comprit pas qu'il pût être question d'une indemnité à payer à l'ancien propriétaire, puisque le Czar, dont les ancêtres donnèrent la terre aux nobles, avait changé d'avis, et voulait la donner aux paysans.
dant en commun le sol que Dieu lui a donné, et régie patun père dont le pouvoir procède du fait même de la consanguinité que reconnaît en lui chacun de ses enfants; voyons maintenant quelles sont les prétentions du peuple en fait de libertés, quel est le degré de self-government qu'il faudrait lui accorder pour le contenter.
Il n'y a pas trop longtemps, — c'était au commencement des troubles polonais, — que certains journaux français s'appliquaient à accréditer le bruit que la Russie était à la veille d'une insurrection générale, parce que le peuple exigeait une constitution à l'instar de celles de l'Occident de l'Europe, et que l'Empereur refusait de la lui accorder. — Il n'y a que l'absolue ignorance de ce qui se passe en Russie qui puisse accueillir de semblables assertions.
La première liberté que demandait l'homme du peuple russe est celle qu'il vient d'acquérir par la loi de 1860, qui prononce l'émancipation de sa personne, de dessous le pouvoir de la noblesse. — Il y tenait d'autant plus, que les traditions du temps où il était libre sont des plus vivantes , et que jamais l'idée féodale d'une différence essentielle entre le gentilhomme et l'homme du peuple n'a pu s'introduire en Russie. — La distinction que faisait le moyen âge entre le noble et le vilain, l'importance qu'il attachait à la naissance, ■ont toujours été et sont encore inconnues en Russie. Les prétentions nobiliaires, fondées sur l'idée d'un sang plus noble et plus pur, dans le petit nombre de personnes où elles se rencontrent, sont d'importation étrangère; le vrai Russe, qu'il soit laboureur ou gentilhomme, n'admet aucune différence de castes, et reconnaît pleinement la fraternité, la consanguinité de tous les membres de la grande famille russe. — De
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cette manière de voir, il devait résulter deux choses : d'une part, les classes privilégiées qu'on désigne du nom de noblesse, attachaient si peu d'importance à l'idée féodale de l'illustration de naissance, que nous avons vu des réunions de gentilshommes demander formellement l'abolition de toutes les distinctions de classes que reconnaît encore le code civil ; — et d'autre part, le peuple asservi était d'autant plus choqué de son assujettissement, qu'il n'avait pas, pour s'en expliquer la raison d'être , l'argument qui rendait le serf de la féodalité si humble et si soumis, celui d'une supériorité de race qu'aurait le gentilhomme sur le manant. — Voyant dans le seigneur du village, non pas un être d'une nature supérieure à la sienne, mais un Russe, comme lui-même, un frère que sa richesse et la faveur dont il jouissait auprès du père commun rendaient digne de toutes sortes de considérations , mais qui n'en restait pas moins un frère, un parent, — l'homme du peuple russe désirait avec ardeur que les faveurs du Czar vinssent le trouver à son tour, pour faire cesser une dépendance qui lui pesait à double titre; car, outre que sa personne dépendait du seigneur terrien, celui-ci avait le droit de s'immiscer dans les affaires de la commune, et de dicter ses lois concernant la répartition des charges, la construction des chemins vicinaux, le recrutement, etc., etc.
La première de ces sujétions, la dépendance personnelle, ayant cessé d'exister, le peuple aspira à l'abolition de l'autre ; il désirait l'émancipation de la commune rurale de dessous la tutelle des seigneurs. — Ce vœu se trouve également accompli. — A cette heure, la commune, — l'unité administrative de la Russie, — est absolument indépendante de l'influence des anciens
maîtres et ne prend conseil que d'elle-même pour tout ce qui concerne ses intérêts.
Ces deux libertés, la liberté personnelle et celle de la commune accordées, le peuple en demandait-il encore? L'homme du peuple russe avait-il la prétention d'étendre le cercle de son « self-government » au delà des limites de sa commune, en participant, par l'organe de députés de son choix , à l'administration de l'arrondissement auquel appartient son village, ou de la province dont cet arrondissement fait partie ? — Nous n'hésitons pas à dire qu'il n'y a jamais songé. — Heureux de ne plus être serf, content de se voir élevé à la dignité de membre libre d'une commune indépendante, l'homme du peuple russe avait tout ce qu'il désirait en fait de libertés. — Il n'avait pas l'idée qu'il pût y en avoir de plus étendues ; c'était donc le moyen de lui causer une vive surprise que de lui annoncer, qu'à l'avenir, il exercerait une influence directe sur la marche des affaires, non-seulement de son arrondissement, mais même de sa province.
Cette surprise, le gouvernement la lui ménagea par la loi, tout récemment promulguée, qui institue les nouveaux conseils d'arrondissement et de province, dont les membres éligibles sont nommés par des réunions électives auxquelles concourent tous les citoyens de l'Empire, les gentilshommes aussi bien que les bourgeois et les affranchis de l'année 1860. — Il est si vrai que le peuple ne prétendait point à cet élargissement de son action auto-administrative, et qu'il a été surpris en se le voyant accordé, que, jusqu'à présent, il est encore à se demander quelle sera l'utilité de ces nouvelles institutions électives, dont il a si peu exigé la création, qu'il n'en comprend ni la portée ni le carac-
tère libéral. — Transporté de joie à la nouvelle de l'abolition du servage, heureux en voyant la commune rurale placée en dehors de l'action du seigneur terrien, le peuple russe a reçu sans la moindre émotion agréable la dernière venue de ses libertés.
Néanmoins, puisque c'est la volonté de l'Empereur, il se rendra aux élections annuelles, il choisira ses députés pour les envoyer au chef-lieu du district, et, voyant les effets bienfaisants de l'immixtion de ses délégués dans les affaires de l'arrondissement et de la province, il comprendra l'importance du droit qu'il 'exerce et finira par regarder comme une précieuse prérogative une liberté dont, à cette heure, il ne sait trop que faire, puisqu'elle dépasse la limite des libertés qu'il rêvait et qu'il espérait obtenir de la magnanimité
du Czar.
Mais, — nous diront nos lecteurs étrangers, — le jour où'le peuple russe aura pris l'habitude de participer à l'administration de sa province, où il aura compris l'importance du rôle que tiennent ses délégués, ne vouclra-t-il pas élargir encore le cercle de ses droits civiques, ne prétendra-t-il pas avoir sa part dans la gestion des affaires du pays tout entier, comme maintenant il a sa part dans l'administration de sa province? N'exigera-t-il pas alors la création d'une chambre de députés de la nation, investie d'une partie du pouvoir souverain qui maintenant se concentre en la seule personne du Czar?
Il est certain que cela arrivera un jour, mais il est tout aussi certain qu'il se passera bien et bien des années jusqu'à ce jour ; — non pas celui où le gouvernement, cédant aux instances de la presse, prendrait spontanément la résolution d'octroyer à la Russie une
organisation représentative, à l'instar de celles du reste de l'Europe, ce qui pourrait ne pas être trop éloigné, — mais jusqu'au jour où le peuple russe demanderait une telle organisation; c'est-à-dire jusqu'au jour où il en comprendrait le mécanisme, où il en apprécierait les avantages et où, par conséquent, l'idée du pouvoir législatif résidant ailleurs que dans la personne du Czar, serait devenue vraiment populaire.
Nous avons dit que le peuple s'habituera, et bientôt même, à la situation que lui fait la loi quant à sa participation à l'administration des districts et des provinces. — Il est vrai que, dans les commencements, le paysan, député de sa commune, se sentira embarrassé d'avoir à parler, comme à un égal, à son collègue, le député de la noblesse. Il est certain que, dans les premières séances, il hésitera à contredire les membres de l'assemblée d'arrondissement qu'il verra couverts de décorations. — Mais il se fera bientôt à sa nouvelle position; d'abord, puisque, à son point de vue, ceux à qui il parle sont ses frères, frères aînés (starchie), longtemps préférés par le père commun, mais au niveau desquels il se voit élevé par la volonté de ce même père, et ensuite, — ce qui, à ses }reux, est beaucoup plus important, — parce que les propositions et les résolutions des réunions auxquelles il assiste n'ont de valeur que pour autant qu'elles seraient confirmées par le Czar, dont le pouvoir suprême ne serait nullement amoindri par ce qu'il pourrait dire lui-même, ou par ce que diraient ses collègues.
Voilà pourquoi l'homme du peuple russe appréciera bientôt les avantages réels de l'application du principe électif à* l'administration locale ; mais voilà aussi les raisons pourquoi il ne comprendrait pas comment ce
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môme principe pourrait être appliqué au gouvernement de l'Etat, ni comment (et surtout par qui) une réunion de sujets pourrait être investie du pouvoir de contrebalancer le pouvoir du Czar, lequel tient le sien des mains de Dieu même.
Partant de l'idée fondamentale qu'il s'est faite sur la nature patriarcale du pouvoir du Czar, le peuple ne manquerait pas de se faire ce raisonnement : le pouvoir d'un père est imprescriptible, le nier c'est nier la famille ; or, de même que la supposition d'un groupe d'enfants réunis pour délibérer sur une résolution à imposer à leur père serait incompatible avec l'idée de la famille, de même l'existence d'une corporation, d'une délégation, d'une réunion de sujets quelconque, ayant le droit légal de dire non quand le Czar dit oui, est incompatible avec le principe qui sert de base à la société, à la grande famille russe. — Dans cette manière de voir, rien ne saurait ébranler l'homme du peuple russe, et quoi que l'on puisse lui dire, il ne comprendrait pas l'idée du contrôle du pouvoir suprême qui gît au fond des institutions représentatives de l'Occident, et il la rejetterait aussi péremptoirement qu'il repousserait la proposition d'un droit de contrôle à accorder à ses enfants dans le but de surveiller ses actions à lai. — // ne comprendrait pas ! diront nos lecteurs de l'Occident de l'Europe; le peuple russe est donc bien obtus? — Je ne crois pas qu'on puisse tirer cette conclusion, car, parmi ces mêmes lecteurs, il s'en trouvera un assez grand nombre qui ne comprendront pas que de pareilles convictions puissent encore exister dans tout un peuple. — Elles y existent cependant, et elles sont la base de la puissance de la Russie ; car ils forment une population mâle de 25 millions, ceux qui ont une confiance
illimitée dans le Czar, et qui voteraient contre toute proposition tendant à circonscrire le pouvoir patriarcal et absolu qu'il exerce à cette heure.
Ainsi, à l'heure où nous écrivons, le peuple russe a toutes les libertés qu'il a désiré acquérir; il vient même d'en obtenir une, celle de participer à l'autoadministration des provinces qu'il n'a jamais songé à demander; il est donc entièrement et complètement satisfait. — Content de ce qu'il a, il regarde l'avenir avec assurance, car il voit la tournure que viennent de prendre les choses en Russie, et il a pleine confiance qu'on ne se lassera pas de travailler à l'amélioration de son sort.
Plus est grande la satisfaction du peuple, plus il est convaincu que la direction libérale qu'a choisie le gouvernement ne sera plus abandonnée, plus il doit avoir de la reconnaissance pour ceux qui ont contribué au choix de cette direction, pour ceux qui, par leurs conseils ou leurs écrits, s'appliquent, soit à augmenter la somme de son bien-être, soit à amener des mesures capables d'ajouter à la gloire et à la grandeur de la nation. — Les noms de ces amis du peuple doivent être connus des masses, qui doivent les prononcer avec confiance ou avec orgueil, selon la nature des services rendus ou à rendre encore; selon que ce sont d'utiles réformes intérieures qu'on en attend, ou que c'est quelque brillant fait d'armes, quelque vigoureuse démonstration contre des ennemis extérieurs qu'on leur doit. — Quels sont ces noms sympathiques aux masses, ces noms populaires en Russie ?
A s'en rapporter à la presse, la question est facile à résoudre. — Le Kolokol d'une part, et la Gazette de Moscou de l'autre, nous offrent des listes toutes faites
de noms jouissant d'une immense popularité, de noms qu'il suffit de prononcer pour provoquer de grandes démonstrations d'enthousiasme. — Ces listes pourraient bien être exactes, s'il n'était question que de la manière de voir de deux fractions numériquement minimes du peuple russe, mais elles sont de tous points erronées lorsqu'il s'agit des masses, du vrai peuple, au nom duquel parlent et le journal de Londres et celui de Moscou. — Le peuple russe ne connaît pas un seul des noms dont la presse assure qu'ils lui inspirent une reconnaissance et une confiance sans bornes.
Que ceux de nos lecteurs russes qui douteraient de l'exactitude de cette assertion, essayent de se convaincre par le fait. — Qu'ils se munissent des numéros les plus patriotiques du Kolokol et des feuilles de la Gazette de Moscou, dans lesquelles M. Katkoff tresse ses plus belles couronnes de lauriers (1); qu'ils entrent dans n'importe laquelle des dix millions de cabanes du peuple russe, et que, la lecture des pièces achevée, ils demandent à leurs auditeurs s'ils ont une idée des sublimes patriotes dont parle M. Hertzen, s'ils connaissent les lauréats de M. Katkoff? — Partout, et autant de fois qu'on répéterait cette expérience, on recevrait la même réponse : « nie slichali batiouschka, » nous n'en avons point entendu parler. Mais là ne s'arrête pas l'ingratitude dont le peuple russe se rend coupable envers les hommes qui se préoccupent si vivement de son bonheur et de sa gloire, car c'est encore : « nie slichali r> qui serait la réponse à la question s'il connaît M . Hertzen, et même à celle, s'il par-
(I) Nous leur recommandons, entre autres, les numéros 220 et 257, de l'année passée et le n° 1 i de Tannée courante.
tage les élans patriotiques de M. Katkoff. — Cela peut être quelque peu humiliant, c'est, eir tout cas, trèsdécourageant, mais c'est une vérité qu'on ne saurait cacher plus longtemps : le peuple russe ne connaît l'existence, ni de la Gazette de Moscou, ni de son rédacteur en chef.
Ainsi, convaincu de l'inutilité de vos questions, si vous prolongez l'entretien, en demandant à l'homme du peuple russe s'il est content de la situation qui lui est faite, s'il a confiance en la continuité des intentions bienveillantes à son égard, s'il croit avoir des amis assez dévoués et assez puissants pour prendre sa défense envers et contre tous , — ce n'est plus une réponse négative que vous aurez. — Les yeux brillants de joie, le coeur rempli de reconnaissance, le peuple vous dira combien il est satisfait. Il vous par lera du servage où il languissait et de la liberté dont il jouit; il vous dépeindra la misère dans laquelle il vivait, en vous montrant l'aisance qui commence à naître autour de lui ; il ajoutera qu'il a pleine et entière confiance en la protection dont il est l'objet ; — il vous parlera avec abandon et avec chaleur, — mais dans toutes ces jubilations du serf libéré, dans ces témoignages de gratitude pour les bienfaits reçus, ces expressions pleines de foi en la sollicitude qu'on a pour ses intérêts, — vous n'entendrez jamais prononcer qu'un seul et unique nom : le nom de l'empereur Alexandre IL
Ce n'est pas au triomphe des idées de telle école, représentée par tels ou tels hommes, que le peuple attribue l'amélioration de son sort; ce n'est pas de L'avénemenl au pouvoir de tel ou tel parti qu'il espère obtenir de nouvelles facilités ; ce n'est ni sur les whigfi
ou les torys, comme en Angleterre, ni sur les libéraux ou les cléricaux, comme en Belgique, que compte le peuple russe. — De tout ce qui a été fait pour lui, c'est le Czar qu'il remercie; tout ce qu'il désire encore, c'est des résolutions spontanées et personnelles du souverain (de son père) qu'il espère l'obtenir, et il n'admet point d'intercesseurs officieux entre l'Empereur et lui.
— Quiconque ne vient pas en qualité d'envoyé du souverain, qui ne peut parler en son nom, doit renoncer à se faire écouter du peuple russe, qui n'a de confiance que dans le Czar, et chez lequel il n'y a qu'un seul nom qui soit réellement populaire, c'est le nom d'Alexandre IL
— Toutes les autres popularités ne sont qu'éphémères ou factices, toutes les autres influences ne touchent qu'à l'épiderme, ou même seulement à quelque ébullition morbide de l'épiderme du grand corps social de la Russie. — Ni les martyrs que glorifie la lyre de Londres, ni les héros que chante la balaéïka(l)de Moscou, ne sont connus du peuple; ni la presse clandestine, ni la presse régulière n'ont le pouvoir d'impressionner les masses , leur action se bornant à irriter les plaies ou à chatouiller la vanité de quelque fraction microscopique de la nation.
Les phénomènes que déterminent les clameurs de la presse peuvent être curieux à voir pour l'observateur désintéressé , qui trouvera de nouvelles preuves de l'impuissance de l'esprit de parti, et dans les conciliabules mystérieux des « hertzenistes , » et dans les bruyants festins politico- culinaires que s'offrent les adhérents de M. Katkoff; — mais le gouvernement aurait tort d'y attacher la moindre importance. Les
(1) Sorte de guitare à trois cordes, instrument populaire en Russie.
masses, nous avons expliqué pourquoi, ne se rangent du côté d'aucun parti, d'aucune doctrine politique, et en réponse à la question soulevée plus haut : « Quelle « est la direction et la force réelle de l'opinion publi- - que en Russie? — nous trouvons la formule aussi simple qu'expressive : le peuple n'a de confiance
QUE DANS LE CZAR , ET IL ENVELOPPE DANS UN MÊME SENTIMENT DE SUSPICION QUICONQUE LUI PARLERAIT AUTREMENT QUEN QUALITE D'ENVOYÉ DU CZAR.
Ce fait établi et la conclusion tirée : que le gouvernement n'a aucune raison de subir la loi d'un journalisme qui n'a pas d'appui dans les masses, — il nous reste un dernier point à élucider, en cherchant une réponse à la question que nous avons formulée ainsi : « Quelles sont les sympathies et les antipathies inter- » nationales du peuple russe? » c'est-à-dire quelles sont les nationalités vers lesquelles il se sent attiré, et quels sont les peuples pour lesquels il a de 1 eloignement ?
Les propensions sympathiques entre les nations découlent naturellement de la ressemblance qu'il y a entre leurs caractères, ressemblance qui est la plupart du temps, le résultat de la consanguinité et se manifeste par la ressemblance entre les langues. — L'Allemand fraternise volontiers avec le Hollandais, le Belge se sent attiré par le Français, et le Suédois regarde le Danois comme un frère, par la même raison qui fait que le Russe a beaucoup de sympathie pour le Tchèque, le Serbe, le Ruthène qu'il regarde comme ses parents.
Quant à la répulsion que nous voyons exister entre certaines nations, elle a des raisons d'être beaucoup plus compliquées. — Tantôt elle prend sa source dans
des souvenirs historiques, tantôt elle est le résultat d'une dissidence religieuse, mais souvent elle existe sans cause apparente, et par suite de la seule incompatibilité d'humeur. — L'Allemand n'aime pas le Français, non à cause du souvenir des guerres du premier empire qui humilièrent l'orgueil national, mais parce que tout le choque dans le caractère et dans les manières d'être de son voisin. — Le Français, à son tour, déteste l'Anglais , qui le lui rend bien ; l'Italien a une véritable horreur pour tout ce qui est allemand, et ce n'est pas seulement au nord du pays que se borne ce sentiment hostile. — Toutes ces dispositions malveillantes, lors même qu'elles seraient assoupies pendant quelque temps, n'ont besoin que d'un stimulant, d'un prétexte pour se réveiller subitement et pour donner lieu à des manifestations dont l'importance varie selon les circonstances. — C'est l'aversion innée qu'a l'Anglais contre tout ce qui est français, qui fut la cause pour laquelle, à une des dernières courses, la populace s'ameuta et manqua faire « un mauvais parti, » comme disent les gazettes, au cheval et au groom français, qui avaient remporté le premier prix. — C'est la haine contre tout ce qui est anglais, qui fait qu'une guerre contre l'Angleterre serait extrêmement populaire en France, où « l'entente cordiale avec la perfide Albion * n'a jamais été regardée par le peuple que comme un état de choses essentiellement transitoire.
Tout comme ils ont leurs sympathies marquées, la plupart des peuples ont quelque répulsion héréditaire contre une ou même contre plusieurs nations ; il est donc permis de supposer que le peuple russe en fait autant, qu'il aime les uns et qu'il déteste les autres parmi ses voisins ; ce qui conduit à se poser la ques-
tion : Quelles sont les nationalités contre lesquelles le Russe éprouve un sentiment malveillant '.
Sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, le peuple russe fait exception à la règle générale : il n'a de F aversion contre aucune nation, il ne veut du mal à personne.
Que L'étranger qu'il rencontre soit Allemand ou Français, Suédois, Anglais ou Italien, le peuple russe le reçoit également bien ; il y voit même si peu de différence qu'il les désigne tous du même ternie, en les appelant « niemtzi », mot dérivé de « nieinoi », ce qui veut dire un muet, un homme qui ne peut se rendre intelligible par le moyen de la parole (1). — Tous ils sont certains de l'accueil bienveillant et hospitalier qui les attend sous le toit de l'homme du peuple russe, où jamais leur sentiment national ne sera froissé par quelque terme dénigrant, où leurs pratiques religieuses, quelque insolites qu'elles puissent paraître à leurs hôtes, ne seront jamais tournées en ridicule.
C'est à dessein que nous avons fait ressortir, en le soulignant, le terme « le peuple russe, » en parlant de dispositions également bienveillantes envers les étrangers de toutes les nations. Les classes supérieures, sous ce rapport comme sous bien d'atit res, valent moins que le peuple ; car si, d'une part, il s'y trouve des préférences
(1) Comme, parmi les étrangers domicilies en liussie, le nombre des Allemands l'emporte de beaucoup sur celui des autres nations, et qu'il y a, au moins, cent fois plus d'Allemands que de Français, d'Anglais, de Suédois et d'Italiens réunis, le terme « niemetz » a fini par signifier : Allemand. — Toutefois le peuple russe l'emploie encore dans sa signification générique et dit, en parlant d'un Français ou d'un anglais : a Franotukii niaaets » — ou u aagliikii niemels, » ce qui revient à dire : un Allemand (homme ne sachant parler] de France d'Angleterre, etc.
d'affection en faveur de certaine nationalité, — ce à quoi il n'y a pas de mal, — il s'y rencontre de même des germes de haine contre d'autres nationalités, ce qui est toujours condamnable, et, dans le cas spécial dont il s'agit, n'est justifié par rien. — La prédilection de la haute noblesse pour tout ce qui vient de la France s'explique par l'habitude qu'ont les personnes d'une certaine naissance de parler le français, ce qui les met à même d'apprécier les qualités brillantes des hôtes qui nous arrivent des bords de la Seine ; mais comment justifier l'aversion que la petite noblesse, la classe des employés, éprouve contre tout ce qui est Allemand? comment surtout excuser le sentiment haineux qui, dans cette même classe et dans celle de la haute bourgeoisie, commence à se manifester contre la nationalité polonaise \ Les Allemands ont été les premiers maîtres de la Russie. Si, en fait de sciences, les Russes se trouvent au degré élevé où nous les voyons, c'est aux Allemands qu'ils le doivent. — J'admets qu'ils commencent à s'apercevoir que, sur bien des points, leur éducation a été négligée ; mais ce n'est pas à son professeur que peut s'en prendre l'élève s'il n'a pas profité des leçons et des bons exemples qu'on lui donnait. — Malgré cela, l'antipathie contre les Allemands va en croissant, surtout parmi les employés subalternes et la classe de la société qui se trouve au même rang qu'eux : les maîtres d'école, les professeurs, les artistes, les hommes de lettres, etc. — La raison d'être de cette malveillance n'est pas difficile à découvrir. — L'Allemand est en général plus exact, plus minutieux, plus assidu à ses devoirs que le Russe, ce qui fait qu'on le préfère souvent à ses compétiteurs, et qu'à force de persévérance, il finit parfaire sa carrière. — Cela éveille
l'envie de ceux qu'il laisse en arrière, lesquels, n'ayant pas le courage de lutter de persistance, l'accusent de bassesse et le détestent. — Des faits de cette nature étant très-fréquents, ils ont motivé contre les Allemands une répulsion qui augmente d'une manière sensible, mais qui ne se trouve que dans une fraction de la classe moyenne : ni la haute noblesse , ni surtout le peuple ne partagent cette injuste prévention.
Quant au sentiment haineux envers la nation polonaise, il est si peu naturel au Russe, qu'il a fallu tous les efforts de la presse contemporaine pour le faire navire et pour l'entretenir dans une partie de la société. — Le Russe, en général, n'a aucune répulsion contre le Polonais, et, — cà l'exceplion des provinces de Podolie, de Volhynie, de Kiew, où l'homme du peuple voyait dans le polonais le « pan, » le maître, qu'il craignait trop pour ne pas le détester un peu, — le peuple russe a môme une certaine prédilection poulies habitants de la Pologne, qu'il ne regarde pas comme des « niemtzi, » des étrangers, des muets, puisque, après très-peu de temps, ils parviennent à se rendre intelligibles. — En parlant de son voisin de l'Occident, l'homme du peuple russe dit : « nasch brut poliak » (notre frère polonais); faisant allusion au caractère aventureux de ce frère, il l'a surnommé « Yécervelc - (bes mosglii); mais il est si loin de le détester, qu'il le préfère à tous les autres étrangers, aux Allemands, aux Français, aux Anglais, pour lesquels, nous l'avons dit, il n'éprouve encore que des sentiments bienveillants.
Avec cette disposition naturelle, comment a-t-il pu se faire que maintenant on voit qu'eu Russie il se forme un courant de sentiments hostiles dirigés contre tout
ce qui est polonais ? Comment le caractère si bienveillant de la société russe a-t-il pu être faussé au point de donner place à un élément essentiellement incompatible avec ce caractère, 1 élément des passions haineuses? — Le fait seul de l'insurrection polonaise et de la guerre qui s'en est suivie, ne suffit pas pour expliquer ce phénomène, caria Lithuanie s'est soulevée, tout comme la Pologne, et on ne déteste point les Lithuaniens ; le Caucase, depuis bien des années, est en lutte continuelle avec la Russie, et on n'a aucune haine contre les tribus insoumises du Caucase. — Il y a plus, au commencement de l'année 1863, lors du début de l'insurrection, personne en Russie ne détestait les Polonais. — Les journaux, et la fraction (numériquement minime) de la société qui va y chercher ses opinions politiques, n'en parlaient qu'avec bienveillance; c'est donc un sentiment tout nouveau en Russie que celui d'une animosité internationale, nouveau au point qu'il doit être facile d'en trouver l'origine et de déterminer la limite jusqu'où il a pénétré dans la conscience publique.
L'origine de la haine du nom polonais date de la formation du parti qui s'est groupé autour de la presse ultra-russe, laquelle n'est point l'expression d'une opinion qui existait déjà dans une fraction du public, mais bien la raison d'être de la formation de cette opinion. — Les premiers cris : « A bas les Polonais !% les premières propositions d'absorber la Pologne, partirent des chefs de l'école ultra-russe, et trouvèrent un écho dans les feuilles dont ils disposent. — Adressées à un public comme celui que nous avons décrit plus haut, toutes ces idées de la grandeur, de la puissance, de la gloire qui résulteraient pour le pays de la russification
forcée des provinces annexées, furent admises sans discussion aucune. Persuadés que M. Katkoff avait l'entendement politique plus développé que le leur, les abonnés de la Gazette de Moscou ne doutèrent pas que tout cela ne fût réalisable, et puisque, pour arriver à de si beaux résultats, on ne leur demandait que de <l»;t<>siiT les Polonais, ils essayèrent de faire violence à leur excellent naturel, et se mirent à crier : A bas les Polonais, absorbons la Pologne !
Pour ceux qui sont encore à croire que tout ce qui est imprimé a une certaine valeur, pour ceux qui n'ont pas étudié le caractère russe, ce mouvement et le bruit qu'en font les gazettes peuvent sembler sérieux ; quant à moi, je n'y attache pas la moindre importance. — Je ne crois à la sincérité du Russe qu'alors qu'il se montre doux, hospitalier, bienveillant pour totit le monde, car c'est là son caractère naturel ; mais lorsqu'il affecte un air sévère, lorsqu'il me parle des rigueurs auxquelles il veut qu'on ait recours, ou qu'il m'assure éprouver de la haine pour n'importe qui, je ne vois dans ses paroles qu'une surexcitation momentanée, un enthousiasme factice, et je ne crois pas un mot de tout le mal qu'il dit de lui-même. — Au moment où il parle, il est peut-être de bonne foi ; il se croit aussi exclusif, aussi courroucé, aussi haineux qu'il le dit ; mais laissez-lui le temps de réfléchir, ou même, sans en appeler à sa réflexion, proposez-lui de mettre en pratique les mesures coercitives qu'il réclame sur la foi de son journal; demandez-lui ce qu'il ferait si, d'un mot, il pouvait réaliser les persécutions contre la nationalité et les coutumes religieuses des Polonais, et soyez certain qu'il s'arrêterait net devant les conséquences terribles de ce mot.
Son bon sens s'éveillerait subitement; sa douce et bienveillante nature prendrait le dessus ; il comprendrait ce qu'il y a d'impossible dans la tentative de dénationaliser un peuple; il sentirait ce qu'il y aurait cY inique dans la russification des cultes non-russes, et il vous répondrait par l'antique dicton populaire : « lejatschago ne biout, » on ne frappe point un homme prosterné.
VoiLà pourquoi les sentiments hostiles contre les Polonais, le désir de voir la Pologne absorbée et annihilée, que M. Katkoff assure exister « dans toute la nation russe, « nous semblent, ni bien clairement perçus, ni bien stablement établis, même dans la très-petite fraction de la nation qui subit les influences de la Gazette de Moscou. — Que la surexcitation où se trouvent les 14 mille abonnés de cette gazette se calme , que l'enthousiasme factice qu'on a su leur inspirer ait le temps de s'émousser, que la raison de cette agitation, le mouvement insurrectionnel en Pologne, cesse d'exister, — et l'on verra les adeptes de M. Katkoff passer les uns après les autres du côté du journalisme de Saint-Pétersbourg, du côté de ces « pseudolibéraux, » qui demandent que la Pologne, resoumise par les armes, n'en reste pas moins la Pologne, et qu'on y respecte les us et coutumes traditionnelles, la croyance, la langue, les libertés octroyées, — en un mot : la nationalité et la religion. — Alors M. Katkoff sera aussi délaissé que l'est à cette heure M. Hertzen, et la grande majorité du public lettré, le seul qui se mêle de controverse, sera arrivée à la conviction, que les institutions à donner à la Pologne doivent avoir pour but le bonheur et le bien-être des Polonais, et non pas la réalisation de l'idée chimérique d'une monarchie uni-
verselle russe, composée de 70 millions d'habitants, pensant, parlant et priant Dieu en russe.
Quant au peuple, il est aisé de comprendre que les articles de la Gazette de Moscou, qui se donnaient pour mission d'exalter le patriotisme russe jusqu'à la haine du nom polonais, n'eurent aucune influence sur sa manière de voir. — Bon et bienveillant il était, bon et bienveillant il est demeuré. — Ayant appris qu'en Pologne « il y avait des désordres » (besporiadki), il désapprouvait unanimement l'insoumission de ceux qui refusaient de se soumettre à la volonté du Czar, mais sans que ce blâme de la conduite de « quelques séditieux r> impliquât aucun sentiment haineux contre la nationalité polonaise. — Comprenant qu'il était nécessaire de réduire à l'obéissance ceux qui, en Pologne, osaient faire les récalcitrants, il comprenait aussi que les Polonais demeurant en Russie, à Moscou par exemple, ne pouvaient être du nombre des insurgés, et qu'ainsi il n'y avait aucune raison pour leur en vouloir.— Cela explique pourquoi dans les rues de Moscou le peuple laissa circuler les Polonais sans jamais les insulter, et cela renverse la supposition de M. Katkoff, comme quoi, en voyant des Polonais revêtus d'une redingote ornée de broderies (la czamarka), ^ le peuple russe aurait fait preuve du grand pouvoir qu'il a sur lui-môme, en retenant l'explosion du sentiment national (1), » c'est-à-dire, en laissant passer' le Polonais sans le maltraiter et sans lui arracher sa redingote.
Il n'y avait là aucune occasion de faire preuve de pouvoir sur soi-même, de résister à une violente tentation, car jamais aucun homme du peuple russe
(I) Voir plus liant à la page 126.
n'éprouva le désir de tomber sus à un paisible promeneur, par la seule raison que ce promeneur était un Polonais, il aurait donc fallu que sa fureur, « l'explosion de son sentiment national, » comme dit M. Katkoff, fût subitement éveillée par la vue de la « czamarka. »
Pour cela, pour qu'il se tache si fort à propos d'un habit de coupe particulière, il faudrait que le peuple russe fût plus instruit qu'il ne l'est. — Il faudrait qu'il comprît la signification politique des brandebourgs, qu'il sentît l'insulte faite au sentiment national par « Yexhibition ostensible » d'un pareil costume, il faudrait qu'il eût lu la Gazette de Moscou avec toute l'attention qu'elle mérite; or, nous l'avons dit déjà, il ne connaît pas cette feuille. — Cela fit que dans les habits des promeneurs polonais il ne vit rien qu'une nouvelle mode quelque peu excentrique, une redingote un peu plus ornementée que les autres, et qu'il laissa passer les « czamarki. »
Que les promeneurs polonais, même ceux qui portaient une sorte de costume de théâtre, aient semblé si peu dangereux au peuple russe, cela s'explique par la manière dont il envisage l'insurrection polonaise, sur laquelle il a des notions assez imparfaites, et qu'il juge à un point de vue qui paraîtra, peut-être, assez original à nos lecteurs de l'Occident de l'Europe.
Tout comme, au chapitre III, nous l'avons dit du public lettré, le peuple n'attachait d'abord que peu d'importance à ce qu'il appelait « les désordres de Varsovie. » — Voyant qu'on envoyait des troupes dans cette direction, il s'attendait à ce que tout fût fini aussitôt l'arrivée de ces troupes. — Cette quiétude expectante durait encore, lorsque se répandit le bruit d'une intervention armée en faveur de la Pologne, nouvelle qui parut
fort grave à l'homme du peuple russe, qu'on entendait dire : - schto Poliak schoumit nitschewo, s nim liehko sprawitsa, no goworiat Franzous bountouet, tak tout liot wsie poidiem (1); « Que les Polonais fassent du tapage, cela n'est d'aucune importance, il sera facile d'en avoir raison; mais on dit que les Français se sont insurgés, et alors il faudra que nous y allions tous.
Que nos lecteurs étrangers n'aillent pas hausser les épaules à propos de la barbarie d'un peuple dont l'ignorance va jusqu'à admettre une sorte de suzeraineté de la Russie sur tous les autres Etats et qui qualifie d'insurrection une guerre que la France viendrait lui faire. — Malgré l'absence de toutes connaissances géographiques et historiques qu'elle dénote , cette repartie nous semble sublime dans sa naïveté, puisqu'elle exprime la foi inébranlable qu'a le peuple russe en la légitimité du pouvoir du Czar, qu'il croit endroit d'étendre l'influence de son action paternelle jusque sur les nations étrangères vivant sous un autre ciel et sous d'autres lois.
Quelque étrange que puisse paraître cette idée à nos lecteurs de l'Occident de l'Europe, il la trouveront, peut-être, assez digne d'être étudiée dans ses effets, en apprenant que c'est sous son influence que la Russie s'est levée comme un seul homme, mettant à la disposition de l'Empereur jusqu'au dernier rouble et jusqu'à la dernière goutte de sang du peuple russe.
Tout cet immense mouvement populaire n'aurait pas eu lieu, s'il avail été question d'une guerre agressive,
(4) Nous demandons pardon à nos lecteurs russes d ecorcher leur belle langue, en essayant d'en reproduire les sons au moyen de lettres latines. — N'ayant pas de caractères russes à notre disposition, nous sommes forcé d'avoir recours à cet expédient.
d'un projet de conquête à réaliser. — Le peuple russe n'est nullement batailleur; l'idée d'aller chercher de la gloire en opprimant n'importe lequel de ses voisins lui est absolument étrangère ; mais il s'agissait d'une menace contre ses frontières, il s'agissait d'une lutte provoquée par les étrangers « insurgés contre le Czar, r> il fallait donc que tout le monde s'armât pour défendre la patrie, et pour réprimer l'insurrection; aussi tout le monde fut-il prêt à prendre les armes.
De même que, sans être provoqué, le peuple russe n'aurait jamais la pensée d'aller attaquer qui que ce fût, de même, la lutte finie, et — j'en fais la supposition — victorieusement finie, il ne songerait point à imposer aux vaincus ses lois, ses us et coutumes, sa langue, ses croyances. — Si le gouvernement du Czar faisait spontanément quelques dispositions de ce genre, s'il ordonnait, par exemple, que les ennemis subjugués eussent à ne prier Dieu qu'en russe, le peuple ne se mêlerait point de la chose et n'y trouverait rien à redire ; mais il est certain qu'il n'en viendrait jamais à demander de semblables mesures, et qu'il ne blâmerait point le gouvernement pour ne pas les avoir prises. — Ce dont il s'agit pour lui, c'est de l'inviolabilité de son territoire, c'est d'empêcher que l'étranger ne vienne dicter ses lois à la Russie. — Cela fait, il ne songe plus à imposer les siennes à personne, et trouve fort naturel que les nations hétérogènes et hétérodoxes, les « Allemands » de France, de Suède, d'Angleterre, continuent à vivre chacun » yo swoemou sakonou, » d'après sa i0i. — Tout ce qu'il leur demande, c'est de ne pas venir le troubler « en s'insurgeant contre le Czar; » à cette condition il est prêtàles aimer etàrespecter leurs us et coutumes, leur langue, leurs croyances religieuses.
C'est précisément cela, mais rien que cela, que le peuple russe exige des Polonais. — Qu'ils reconnaissent les droits du Czar, qu'ils se tiennent tranquilles, et nous le verrons prêt à leur tendre les bras et à les appeler « ses frères polonais, » sans que jamais lui vienne l'idée de demander qu'on ait à violenter leur naturel, en leur imposant les lois civiles, la langue et les coutumes russes. — - Poust jiwout viirno, po swoemou sakonou, » qu'ils vivent en paix d'après leurs lois! — Voilà ce que le peuple russe dit en parlant des Polonais; or, quelles que soient ces lois, quelles que soient les institutions que l'on donnât à la Pologne, pourvu qu'il en résultât le calme et la paix du pays, — le vrai publie, le peuple russe, n'y trouverait rien à redire.
De cette position, que doit ratifier quiconque connaît l'homme du peuple russe autrement que par ouïdire, je conclus que le gouvernement est entièrement libre de résoudre la question polonaise en ne prenant conseil que de lui-même, et sans s'inquiéter de l'approbation ou de l'improbation de ce qu'il plaît à M. Katkoff d'appeler « l'opinion publique en Russie. » Comme les déclamations de la presse, plus russe que le peuple russe, ne représentent que la manière de voir d'une coterie littéraire obéissant à une surexcitation passagère, et que le peuple, en demandant ni pacification de la Pologne, n'y met ni condition la arrière-pensée égoïste, — le gouvernement n'a à se préoccuper que d'une chose : la recherche des moyens aptes à rendre cette pacification durable. — Quels que soient ces moyens, la masse, le vrai public russe l'approuvera toujours.
Il est vrai que cette approbation ne ferait pas défaut au gouvernement, lors même qu'il suivrait les conseils
de M. Katkoff, en essayant la russification force'e des Polonais ; mais il est tout aussi certain qu'elle lui resterait acquise, s'il prenait la résolution de rendre à la Pologne le degré d'autonomie que lui assurait la Constitution de 1815. — Dans le premier cas, le peuple russe dirait que le Czar doit avoir de puissantes raisons pour maintenir un régime d'oppression et de rigueur ; dans l'autre , il observerait avec beaucoup de justesse que les Polonais soumis et pacifiés ont obtenu du Czar la permission de se régir « no préjniemou swoemou sakonou », d'après leurs anciennes lois; mais, dans l'un comme dans l'autre cas, il ajouterait que ce qu'a fait le Czar doit être bien fait.
A ce titre, pourraient nous observer nos lecteurs, il n'y aurait donc absolument rien de changé dans la manière dont le peuple russe envisage les rapports de sa patrie avec la Pologne ; il suffirait que les Polonais se soumettent pour ramener aussitôt les anciens sentiments de fraternité ; la guerre sanglante des bords de la Vistule n'aurait donc laissé aucune impression durable chez le peuple russe?
Nous n'avons pas dit cela, et nous ne le disons pas, puisque nous sommes convaincu du contraire.
L'impression qu'a produite, non pas la tentative insurrectionnelle de la Pologne, mais la coalition européenne qui songeait à venir au secours des Polonais, est aussi puissante que durable. — C'est par suite de la menace d'une invasion étrangère que se fit le grand mouvement national de 1863; c'est au cri : « Nous ne céderons pas un pouce de la terre russe ! » que se souleva le peuple ; c'est donc l'idée de l'indivisibilité absolue de tout le territoire soumis au sceptre du Czar, qui a dû ressortir des débats populaires sur la question polonaise.
Cette idée, que jusque-là le peuple russe ne percevait distinctement que par rapport aux contrées où il habite lui-même, aux provinces foncièrement russes, il l'étend maintenant à la Pologne, qu'il regarde comme indissolublement liée à la Russie. — Ayant la conscience de la sincérité des offres qu'il lit au Czar, en mettant à sa disposition jusqu'à son dernier rouble et sa dernière goutte de sang; sachant combien auraient été immenses les efforts qu'il aurait faits pour disputer à l'ennemi la terre en litige, il regarde cette terre polonaise, que les étrangers songeaient à lui enlever, comme reconquise par les sacrifices qu'il était prêt à faire ; il n'admettrait donc pas que cette terre pût être séparée de la Russie, fût-ce même par un acte spontané du Czar. — Cette conception est entrée si profondément dans la conscience publique, qu'elle est devenue un point capital du catéchisme politique du peuple, une conviction tellement profonde, que le gouvernement est dans l'absolue nécessité de la respecter.
Voilà ce qu'il y a de changé dans la manière dont le peuple russe envisage la question polonaise, et voilà pourquoi, dans l'introduction de ce livre, nous avons dit qu'il est des mesures réalisables en avril 1863 encore, et qui, à cette heure, ne sauraient même plus être proposées.
En publiant, au commencement de 1863, notre lre brochure sur « la question polonaise (1), « nous avons émis l'avis que la solution la plus rationnelle de cette question était la séparation définitive de la Pologne d'avec la Russie, prononcée spontanément par l'Empe-
(1) Voir « La Question polonaise au point de vue de la Pologne, de la Russie et de l'Europe, » — 18G5, E. Rock. — Berlin.
reur. — Les raisonnements qui, dans le temps, nous menèrent à cette conclusion, nous semblent encore irréfutables, et néanmoins nous serions les premiers à combattre la proposition que nous fîmes l'année dernière, si maintenant quelque publi ciste venait la renouveler.
Ce qui, en Russie, était possible il y a 18 mois, ne l'est plus à cette heure. — La Pologne ne saurait plus former un État indépendant ; il faut donc que dans la recherche des mesures capables d'amener la pacification durable de ce pays, on parte du principe qu'établit l'opinion populaire en Russie, à savoir : que la Pologne soit régie par telles lois qu'il plaira à l'Empereur de lui donner, mais quelle ne cesse pas de faire partie intégrante de l'Empire de Russie.
C'est en ayant soin de ne pas nous écarter de ce principe que, dans le chapitre suivant, nous essayerons de définir les mesures qui nous semblent être de nature à assurer la pacification stable de la Pologne.