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Études sur l'éloquence attique

Les deux noms que l'on rencontre d'abord en tête de ce volume, marquent dans l'histoire de l'éloquence attique les limites de sa plus belle période littéraire. L'admiration des rhéteurs anciens nous signale Lysias comme le premier modèle de l'atticisme oratoire, comme celui dont les exemples, étudiés par ses contemporains et ses successeurs, en ont fixé le caractère. C'est un discours d'Hypéride qu'Athènes entendit à la veille de sa chute définitive et qu'elle nous a laissé comme le dernier souvenir de ses grands orateurs. Quant à Démosthène, il ne paraît ici que sous un de ses aspects et incidemment, à propos d'Hypéride; mais j'étudie un point d'une incontestable valeur historique et morale, puisqu'il s'agit de la probité de ce grand eitoyeil dans de graves circonstances, où elle

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fut le plus attaquée, et de la dignité de son caractère, dont on ne peut séparer la noblesse de son talent.

Les pages sur Lysias datent déjà d'une vingtaine d'années. Ce qui m'autorise peut-être à les reprendre à cette distance pour les publier de nouveau, c'est l'accueil qui leur fut fait alors par la Faculté des lettres de Paris à laquelle elles étaient destinées, et depuis, dans le public restreint qui s'intéresse aux lettres grecques, une certaine estime dont je pourrais invoquer de récents et précieux témoignages 4. Ce n'est pas qu'elles épuisent le sujet. Mais il a paru qu'elles touchaient à une question capitale, qui se retrouve sous différentes formes dans toutes les grandes littératures. J'avais voulu marquer le moment décisif où l'éloquence attique, après quelques hésitations, put se soustraire à de dangereuses influences venues de l'étranger, se rendre maîtresse d'elle-même, choisir et adopter son caractère définitif. Dans ce rnouve-

1. Qu'il me soit seulement permis de rappeler qu'à la dernière séance annuelle de l'Académie française, M Patin, en annonçant la récompense très justement décernée au livre do M. Georges Perrot sur les premiers orateurs attiques, associait dans une allusion ce travail sur Lysias à l'îâoci'âtë de M. Havet. C'était doubler le prix d'un éloge dont j'exprime ici toute ma reconnaissance.

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ment salutaire, grâce auquel elle grandit et devint la plus parfaite éloquence qui ait existé, il y avait à faire la part des mœurs. C'est aussi ce que j'avais indiqué, en m'attachant à quelques idées qui semblèrent nouvelles alors et qui depuis ont été plus d'une fois exprimées chez nous. M. Egger, en particulier, les a reprises et complétées dans son mémoire sur la profession d'avocat chez les Athéniens, un des plus intéressants de son savant et utile recueil. Enfin ce petit travail sur Lysias était écrit peu de temps après un assez long séjour en Grèce, et ses premiers juges crurent y trouver quelque chose des impressions de cette terre heureuse dont le talent de cet orateur passe pour un des fruits les plus naturels. Voilà pourquoi, en le comprenant dans ce volume, je le laisse, à peu de chose près, sous sa forme primitive.

Les trois autres morceaux, publiés d'abord dans des Revues l, sont des chapitres, un peu remaniés, d'un mémoire couronné en 1860 par l'Académie des Inscriptions et Belles-lettres. Une série de découvertes inattendues venait de nous rendre à

1. Hypéride : sa vie et son éloquence, Revue nationale, 25 juillet 1861. Un procès de corruption chez les Athéniens : Déiiiostltène dans l'affaire d'Harpale, même recueil, 25 mars 1862. Le dernier discours <(u patriotisme athénien, etc., llevuc des Deux-Mondes, 1er seplenibre 1871.

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peu près trois discours et des fragments assez considérables d'Hypéride. Le monde savant s'en était vivement ému, et l'Académie avait choisi une question sur Hypéride pour sujet de son concours ordinaire L

De ces trois morceaux, le premier est une reconstruction de la vie et de la carrière oratoire d'Hypéride. J'ai tâché d'interpréter et de compléter les témoignages de l'antiquité à l'aide des discours récemment retrouvés et des fragments nouveaux ou anciens. J'ai pu ainsi indiquer dans ses lignes générales la suite de cette existence si active et si intéressante pour l'histoire des moeurs et pour l'histoire politique, et tenter une appréciation de cette éloquence si admirée par les connaisseurs de la Grèce et de Rome.

J'ai cru devoir détacher de cette appréciation,

1. La liste des savants qui ont travaillé sur ces découvertes serait déjà longue. Il suffit de citer : en Angleterre, M. Churchill Babington, auteur de très-belles éditions princeps ; en Allemagne et en Hollande, parmi beaucoup, Schneidewin et M. Cobet ; en Italie, M. Comparetti; en France, Dehèque et M. Caffiaux, qui ont donné simultanément les premières traductions françaises du discours funèbre ; M. Egger, qui a inséré dans le recueil de l'Académie des Inscriptions, un mémoire sur quelques nouveaux fragments inédits, t. XXVI, 2e partie. — Il est trèsregrettable que M. Fr. Meunier n'ait rien publié du mémoire qui avait partagé le prix de l'Académie.

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pour l'examiner à part, le discours funèbre. La nature particulière des circonstances dans lesquelles il fut prononcé et qu'il fait mieux connaître, lui donne une valeur historique assez considérable. De plus, elle y amena des dérogations hardies aux règles d'un genre dont il fut à Athènes la dernière production, et peut-être la plus remarquable si l'on ne parle que des oraisons funèbres entendues au Céramique et publiées par leurs auteurs. Ce discours demandait donc une étude spéciale et assez étendue pour qu'il fût possible d'insister sur les conditions singulières qui déterminèrent la naissance et la fin de l'oraison funèbre athénienne.

J'ai fait de même pour le procès de Démosthène dans l'affaire d'Harpale. Le rôle d'Hypéride, qui avait figuré parmi les accusateurs, et la découverte de plusieurs fragments de son discours faisaient rentrer cette question dans un travail général sur cet orateur. Mais, d'un autre côté, l'intérêt principal portait évidemment sur Démosthène et sur le procès lui-même. Il valait donc mieux en faire le sujet d'une étude particulière.

L'histoire d'Athènes à cette époque, les sentiments contradictoires qu'elle éprouva et les difficultés presque insolubles de sa situation, la ma-

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nière dont une pareille affaire fut conduite et les nécessités politiques qui en décidèrent le dénouement, donneraient lieu à de curieuses réflexions. Pour me borner à un seul point, il me paraît démontré, malgré l'insuffisance des documents, que la condamnation de Démosthène est un des exemples les plus frappants du despotisme dur et absolu qu'admettaient les républiques de l'antiquité, et qui semble même avoir été la condition de leur existence. Le peuple souverain, revêtu d'une puissance antérieure aux lois : tel est le principe qui, chez les Athéniens, se faisait jour jusque dans l'organisation judiciaire. Ainsi il était impliqué dans l'institution de l'action préalable (7ïpoêoXvQ, qui, dans certains cas, précédait et déterminait l'intervention des tribunaux.

Un principe analogue avait présidé avec bien plus de force à l'institution de l'Aréopage dont l'autorité fit mettre en jugement et condamner Démosthène. Par une double consécration, religieuse et politique, l'Aréopage est le premier des deux grands conseils de l'État et jouit d'une indépendance absolue. Les lois n'ont pas prise sur lui. De la hauteur où il a été placé, il surveille le fonctionnement des institutions, prêt à l'arrêter d'un signe

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pour faire entendre sa voix au milieu de leur silence respectueux, s'il voit quelque péril menacer la vie de la cité. Aussitôt qu'il a parlé, il est obéi sans examen et sans discussion; nul n'a le droit de mettre en doute ni sa véracité ni ses lumières. Tel était l'Aréopage dans la pensée de Solon, quand ce fondateur de la démocratie athénienne cherchait à mettre dans son œuvre une garantie de stabilité et de durée : tel, malgré la diminution de son influence, il restait dans la forme, à l'époque où Démosthène était souverainement désigné par lui à la sentence d'un tribunal. Saisi par cette puissance réputée infaillible et irresponsable , ce grand homme sentait tous les appuis lui manquer : ni ses services, ni sa gloire, ni son éloquence, ni même les ressources de l'argumentation et du raisonnement, armes les plus légitimes d'un accusé, ne lui étaient d'aucun secours. Il tomba frappé par une condamnation fatale .

Le discours de Démosthène n'avait pas été conservé; de celui d'Hypéride, le plus éloquent et le plus passionné de ses accusateurs, il ne nous est parvenu que des débris. Malgré la valeur littéraire du discours d'accusation composé par Dinarque,

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que nous possédons en entier, il est clair que dans cette question le côté historique est de beaucoup le plus intéressant; et il le serait encore, lors même que le hasard compléterait son œuvre en nous rendant tout le reste de l'accusation d Hypéride. Ce qui nous touche bien plus que le talent, la passion ou l'esprit d'un orateur, c'est ce qu'on peut appeler le drame d'une pareille condamnation ; ce sont les conditions où elle se produit, les institutions et les mœurs qui la rendent possible, les circonstances politiques qui la rendent nécessaire ; c'est la moralité de la sentence, soit par rapport au peuple qui dut la prononcer, soit par rapport à l'homme qui personnifie pour la postérité la grandeur de l'éloquence athénienne. On ne sera donc pas surpris que je me sois placé à un point de vue exclusivement historique. J'ai voulu exposer les faits que l'on peut connaître, et discuter tout ce qui n'échappe pas à la discussion : ai-je réussi à mettre en lumière les points principaux'? c'est ce que j'ai cru possible et ce que j'ai tenté.

Mars 1874.

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