L'ATTICISME DANS LYSIAS
Lysias parut à une époque décisive pour l'éloquence athénienne. Sans aucun doute il y avait depuis longtemps à Athènes d'habiles avocats et de grands orateurs. L'établissement de la constitution de Solon et, depuis un siècle, le développement de la démocratie et les grandes destinées de la ville de Minerve avaient fait de la parole une arme nécessaire et puissante pour la défense des intérêts civils et publics. Le peuple athénien, chef reconnu de la Grèce, enivré de gloire, en dernier lieu livré aux émotions d'une lutte terrible qui mit en question sa puissance et sa vie, appelait à parler devant lui ceux qu'on nommait les conseillers de
la nation; passionné et capricieux, il apportait de plus sur la place publique les instincts littéraires que développaient en lui Sophocle et Euripide aux concours poétiques du théâtre de Bacchus : c'était à cet auditoire, c'était en même temps à toute la Grèce sujette ou rivale d'Athènes, que s'adressaient les orateurs du haut de la tribune du Pnyx. La grandeur et les difficultés d'un pareil rôle, les espérances presque iniinies de l'ambition, les dangers personnels, l'ardeur des rivalités et des haines, quels aiguillons pour le talent! Le nom seul de Periclès rappelle le plus merveilleux triomphe qu'il ait été donné à la parole de remporter. Les hommes d'État et les démagogues qui le précédèrent et le suivirent, tour à tour puissants et exilés, éprouvèrent ainsi presque tous la faveur et la colère du peuple.
Une longue et brillante pratique avait donc appris aux Athéniens ce que c'était que l'éloquence. Cependant le caractère de l'éloquence athénienne n'était pas encore reconnu, fixé. C'est dans la dernière partie du ivc siècle qu'il dut l'être et qu'il le fut. Jusque-là ces hommes, qui devaient tout à la parole, n'avaient pas voulu l'honorer en elle-même ; une fois le succès obtenu, ils semblaient en rejeter l'instrument avec dédain. Tout entiers aux émotions présentes, aux intérêts réels de la vie politique, ils auraient rougi de placer ailleurs leurs
jouissances et leur orgueil L Le discours qui avait ramené à Périclès les Athéniens irrités périssait 2 avec les sons qui avaient un instant traversé la place publique. La foule présente était le dieu auquel sacrifiait exclusivement son génie, sans souci de la postérité, qui devait garder à peine le souvenir de ces heures de triomphe, et ne recueillir qu'un écho affaibli de ces applaudissements et de cet enthousiasme éphémères. Ainsi l'éloquence politique, tout actuelle, n'existait pas en dehors de l'assemblée, et l'homme d'État était orateur sans être écrivain. Aussi les traditions de l'éloquence n'étaient-elles pas établies avec certitude, ni la langue de la prose véritablement formée; et les questions de théorie, qui déjà s'agitaient ailleurs, n'avaient pas encore été soulevées à Athènes d'une manière précise et sérieuse. Elles ne pouvaient tarder à l'être .
En même temps que Périclès consacrait uniquement aux succès de la tribune ces grandes inspirations dont rien ne devait fixer l'impression trop fugitive, Athènes accueillait avec admiration des étrangers qui prétendirent être ses maîtres. Ils pro •
1. Platon, Phèdre, p. 257 d : a Tu sais sans doute toimême que les hommes les plus puissants et les plus considérables dans un état rougissent d'écrire des discours et de laisser des écrits, par souci de leur réputation pour l'avenir : ils ont peur d'être appelés sophistes. »