Vit. dec. Oral, p
indiquer que, même après qu'Alexandre, dans un second message, eut borné ses exigences au bannissement des deux généraux Éphialte et Charidème, Hypéride tenta encore de s'opposer à ce que l'on donnât cette satisfaction à un ennemi tout-puissant. C'est un spectacle au moins digne d'intérêt que celui de cette persévérance à lutter contre un adversaire en faveur de qui la fortune s'est si manifestement déclarée. Ces libres paroles, que ne purent retenir aucune crainte, aucun danger, aucun revers, qui refusèrent obstinément de reconnaître l'asservissement de la patrie vaincue et désarmée, furent la dernière grandeur d'Athènes. Beaucoup sortirent de la bouche d'Hypéride. Aucun autre orateur ne montra une ardeur plus infatigable à combattre la prédominance du parti macédonien, une haine plus vigilante ni plus prête à traverser, autant qu'il était possible, les desseins du maître, à l'attaquer dans ses amis, à épier ou à ménager pour l'avenir les occasions de lui nuire, à embrasser toute espérance d'affranchissement. Athènes fut contrainte de fournir vingt vaisseaux à Alexandre pour la guerre d'Asie; mais elle le fit malgré Hypéride. Vers 332 ou 331, il s'opposa au licenciement d'un corps de mercenaires qui se trouvait au cap Ténare sous le commandement de Gharès, et qu'il pouvait être bon de garder pour les éventualités. Telle est du moins, à ce qu'il me
semble, la manière la plus naturelle de déterminer l'objet du discours pour Charès au sujet des mercenaires du cap Ténare i. En 332, quand les amiraux macédoniens Hégéloque et Amphotère s'emparèrent de Lesbos, Charès fut forcé d'évacuer Mitylène. Il en sortit avec une garnison de deux mille hommes. Probablement il alla avec ses mercenaires au cap Ténare, que nous voyons bientôt après devenir l'asile ou le rendez-vous des mercenaires qui n'ont pas de destination déterminée ou avouée. C'est là que Léosthènes était, pour le compte des Athéniens et sans mission publiquement reconnue, au moment où mourut Alexandre, et c'est de là qu'il partit avec une armée de mercenaires pour se rendre aux Thermopyles. On comprend donc que le discours prononcé par Hypéride en cette occasion ait pu lui être dicté par une prévoyance patriotique autant que par son amitié pour Charès, quoique ce second motif soit seul indiqué par l'auteur de la Biographie des dix orateurs.
Vers la même époque mourut Eubule d'Anaphlyste, homme d'État considérable, l'ami d'Eschine, et, après Démade et Phocion, le principal chef du parti de la paix. Hypéride contesta à ses
1. Diodore, XVII, 108, 111 ; XVIII. 9. Cf. A. Scbaefer, t. III, p. 280, ii 1.
enfants l'héritage de ses privilèges. Peu de temps après, il attaquait Phocion lui-même, comme indigne d'un honneur que voulait lui faire décerner un des riches citoyens qui se croyaient intéressés à soutenir sa politique, Midias, le fils de ce Midias qui avait autrefois insulté Démosthène. Juridiquement, l'accusation était dirigée contre l'auteur de la proposition, de même qu'à peu près au même moment Eschine mettait Gtésiphon en jugement pour frapper Démosthène. Telles étaient les représailles et les alternatives de cette guerre implacable et sans trêve que se faisaient les deux partis, sans cesse les mêmes armes à la main, et occupés, suivant les circonstances, à porter ou à parer les mêmes coups. En 331, Eubule meurt et Hypéride accuse ses enfants ; en 324, il défend ceux de Lycurgue, que la mort de leur père livre à leur tour aux attaques de leurs ennemis. Cette dernière cause, beau sujet pour son éloquence, lui offrait une occasion naturelle de montrer la constance de son amitié et de résister à la prépondance donnée alors par les événements au parti Macédonien. Les fils de Lycurgue étaient retenus en prison, sous le coup d'une amende que Ménésaechme, le nouvel administrateur des revenus publics, avait réussi à faire prononcer contre eux, comme responsables d'un déficit dont il accusait leur père. « Que diront ceux qui passeront auprès du tom-
beau de Lycurgue? s'écria le défenseur. Il vécut avec modération ; chargé de l'administration du trésor, il créa de nouveaux revenus, il fut l'édificateur du théâtre, de l'Odéon, de chantiers maritimes, il construisit des galères et des ports : notre ville l'a déclaré infâme et a jeté ses enfants en prison. » On dit que les efforts d'Hypéride, associés en cette circonstance à ceux d'un certain Démodés d'ailleurs inconnu, furent couronnés de succès et que le peuple revint sur cette injuste sentence *. Au moment où se jugeait ce procès, Démosthène était déjà en exil, et par suite d'une condamnation à laquelle Hypéride avait personnellement contribué. La rupture entre les deux illustres amis était donc entièrement consommée. S'il faut en croire une tradition, Hypéride avait pris ses précautions en prévision de cette rupture. On raconte qu'antérieurement à l'époque où elle éclata, un jour qu'il était retenu chez lui par une indisposition, il s'occupait à composer des accusations contre Démosthène. Celui-ci vint le voir, et, le surprenant son manuscrit à la main, l'accabla de reproches bien naturels. Hypéride répondit sans se déconcerter : « Tant que tu resteras mon ami, cet écrit ne te causera aucun tort ; mais si tu deviens mon ennemi, il t'empêchera de me faire du