Vie des dix orateurs, p
dans les assemblées du peuple. Sans doute rien ne peut compenser cette perte. Dans l'éloquence athénienne, il est vrai, l'avocat touche de très-près à l'orateur ; c'est même à ce point que Démosthène se fait mieux connaître dans le plaidoyer pour Gtésiphon que dans les Philippiques. Mais c'était seulement dans les procès franchement politiques que les discours destinés aux tribunaux rivalisaient avec les harangues du Pnyx, et ni la part qui revient à la politique dans les discours pour Euxénippe et pour Lycophron, ni l'état dans lequel nous sont parvenus les fragments de plaidoyers plus importants, ne nous permettent de nous figurer tout ce que pouvait être Hypéride à la tribune. Le temps lui a donc fait un tort irréparable en emportant tout entière cette part si considérable de ses œuvres. Cependant, soit dans l'oraison funèbre, soit dans ces petits plaidoyers qui sont avec elle les seuls témoignages appréciables qu'il nous ait directement légués sur lui-même, il y a certaines qualités d'un caractère si personnel et qui répondent si bien aux jugements les plus autorisés de la critique ancienne, que nous sommes sûrs d'avoir sous les yeux et de toucher du doigt ce qu'admiraient le plus dans son éloquence ceux-mêmes qui en possédaient tous les monuments. Nos propres impressions, aidées par ce que l'antiquité nous dit sur son talent et sur sa personne, nous font concevoir assez nettement en
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quoi consistaient le mérite et l'originalité de cet éminent orateur. Nous croyons voir devant nous une figure vive et fine, spirituelle et passionnée, et nous nous représentons dans ses effets divers une éloquence aisée et brillante, où l'art habilement dissimulé est soutenu par une nature heureuse et facile.
Formé à l'école d'Isocrate, Hypéride. en y développant les dons de son esprit, a gagné beaucoup des qualités de son maître : le tour ingénieux des pensées, l'art de les enchaîner avec aisance et délicatesse, l'allure souple et gracieuse du style, une précision et une simplicité élégante qui le rapprochent en même temps de Lysias. Un peu moins simple que ce dernier, il l'est un peu plus que son maître, et se trouve ainsi former le lien entre les deux types les plus exquis de l'atticisme oratoire. Mais cet élève d'Isocrate s'est jeté dans une vie d'activité et de luttes, il s'est animé au feu des passions bonnes et mauvaises : des passions politiques qui chez lui sont presque toujours nobles, et aussi des passions moins pures qui dominent sa conduite privée et nous montrent une âme facile aux entraînements du plaisir. De là sa supériorité sur Isocrate et sur Lysias ; de là aussi, au jugement de quelques anciens, une infériorité : il n'a pas, nous disent-ils, leur perfection irréprochable dans le détail de l'expression. Ces formes qu'Iso-
crate répudie dans le travail libre et solitaire où les années s'accumulent sur une seule œuvre, Hypéride n'a pas le loisir de les repousser toujours quand elles se présentent à lui. La vie, les intérêts, les passions le pressent. La foule, à laquelle il se mêle et se donne, lui impose parfois ses habitudes ; ou bien, comme les improvisateurs, il se laisse entraîner par l'analogie, qui, dans les questions de langue, ne prévaut pas, aux yeux des puristes, sur les caprices arbitraires de l'usage. Du reste, n'accordons pas une valeur exagérée aux critiques de grammairiens et de rhéteurs comme Hermogène, Pollux ou Libanius, qui sont trop loin des bonnes époques des lettres grecques et latines, pour avoir toujours un juste sentiment des beautés et des défauts du langage oratoire. N'oublions pas non plus que, si l'on s'e?t montré sévère pour Hypéride, c'est que ses mérites particuliers appelaient nécessairement la comparaison avec les écrivains les plus achevés et les plus parfaits. Il appartient à la même école que Lysias et qu'Isocrate, c'est-à-dire à la plus pure, à la plus ennemie de l'emphase et des fausses beautés, à la plus sincèrement attique. Ce n'est pas dans les phrases fines et nettes de ses plaidoyers, quand même on y contesterait par hasard la légitimité d'un mot, qu'on a jamais prétendu voir en germe les défauts des écoles rhodienne et asiatique. Fidèle aux plus
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saines traditions de diction simple et élégante, il y ajouta le charme particulier qui venait de son esprit et de sa grâce naturelle.
Cette nature aimable et heureuse se trouva aux prises avec les événements les plus graves et les plus terribles dangers. Les circonstances et les liens d'une conviction commune unirent Hypéride au sévère et intègre Lycurgue, à l'énergique et âpre Démosthène. Quelles armes apporta-t-il pour lutter avec eux contre l'abondance brillante et sonore d'Eschine, et contre la délicatesse inimitable et l'accent de noblesse et d honnêteté qui donnaient à Isocrate de l'influence sur l'élite des citoyens? D'abord cet esprit et cette grâce que tout le monde s'est accordé à lui reconnaître. C'était beaucoup avec de pareils hommes pour adversaires, et les Athéniens pour juges. Était-ce tout? Non, la vie tout entière et la mort de l'orateur, la persévérance de si haine patriotique dont plus de vingt années d'épreuves ne semblent pas avoir lassé un seul instant l'activité, le défendraient contre une assertion aussi dédaigneuse. La passion qui lui dicta tous ses actes les plus importants, qui le conduisit à travers tant de périls et de triomphes jusqu'à une fin si affreuse, inspira souvent son éloquence. Cependant cette passion elle-même, ce dévouement intrépide et infatigable, servis par toutes les ressources de l'esprit le mieux doué, le
plus ingénieux, le plus souple, le plus vif et le plus charmant, ne réussirent pas à combler l'intervalle considérable qui le sépara de Démosthène. C'est celui-ci qui fut le vrai maître de la tribune politique, qui seul, à l'exemple de Périclès, «laissa l'aiguillon dans l'âme des auditeurs, » qui seul sembla passionné. Et pourtant Hypéride était d'un tempérament plus ardent que Démosthène, il avait au moins autant d'art, peut-être encore plus d'esprit, une imagination plus riche. Que lui manqua-t-il donc pour obtenir l'avantage? Cette hauteur de génie qui est à la fois le don le plus rare du ciel et l'effort suprême de sa volonté, cette puissance supérieure d'une raison inspirée qui, concentrant toutes les forces de l'orateur sur le sentiment ou sur l'idée qu'elle éclaire pour lui d'une lumière divine, fait qu'il en devient souverainement maître et qu'il conquiert du même coup l'empire des âmes ravies par le charme irrésistible de la vérité et de la grandeur. Pour Platon la science et l'amour se confondent dans l'extase philosophique : Démosthène, qui fut peut-être son disciple, transporta quelque chose de cette conception idéale dans la pratique de l'éloquence, au milieu du conflit des intérêts humains. La raison chez lui fut vivifiée par la passion, et la passion fut à son tour dirigée et fécondée par la connaissance claire de l'objet qui lui était assigné. De là cette poursuite ardente
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où chaque pas le rapproche du but, et cette force avec laquelle il ramasse sur sa route tout ce que ses auditeurs ont en eux d'intelligent ou de sensible pour les entraîner tout à coup avec lui dans des élans sublimes. C'est ainsi qu'il se montre le digne héritier du philosophe. On dit qu'Hypéride avait suivi les leçons du même maître. Mais, quand on se demande quels fruits il recueillit de cet enseignement, s'il exista, on est tenté de croire qu'il ne prit de Platon que les qualités extérieures et littéraires, les formes gracieuses et brillantes, l'enjouement et l'imagination. S'il était possible de juger les hommes abstraction faite de leur vie et de transporter sans violence les noms de nos grands orateurs de la chaire au milieu des assemblées populaires de la Grèce antique, à coup sûr c'est Démosthène qu'il faudrait assimiler à Bossuet, mais on pourrait peut-être dire qu'Hypéride est un Fénelon païen, sans l'onction et sans la pureté chrétienne, mais avec un art plus achevé. Ce rapprochement, si honorable encore pour l'orateur ancien, n'est point en contradiction avec le sentiment de l'antiquité qui, dans cette foule d'hommes éloquents que la même période de temps vit paraître à la tribune athénienne, distinguait, immédiatement après Démosthène, Hypéride et Eschine, et laissait entre eux le second rang indécis.