‹ Études sur l'éloquence attiqueChapitre 43 sur 51 · DANS L ' A F F AIRE D ' II A R PALE · texte numérisé non relu

DANS L ' A F F AIRE D ' II A R PALE

L'affaire d'Harpale avec ses phases et ses conséquences forme un des plus curieux épisodes de l histoire grecque. Le trésorier général et l'ami particulier d'Alexandre, après avoir largement puisé pour ses plaisirs dans la caisse qui lui était confiée, se sauve d'Asie en Grèce. Les Athéniens l'accueillent après quelque hésitation ; puis tout à coup, sous l'empire de la crainte, ils le mettent en prison et se saisissent de son argent, pour faire une restitution commandée d'ailleurs par la probité. Il s'évade, et, pendant qu'il va se faire tuer en Crète par un des aventuriers qui l'ont suivi, on s'aperçoit qu'il a corrompu la moitié des orateurs, à commencer par le plus illustre de tous, celui même qui l'avait fait emprisonner. Démosthène,

attaqué devant le tribunal par Hypéride, son rival en éloquence et son allié le plus ardent contre la Macédoine, est condamné, emprisonné à son tour et réussit à s'échapper comme Harpale. Après un exil de peu de durée, il rentre en triomphe dans la ville qui venait de le flétrir, et bientôt après il la quitte frappé d'un nouvel arrêt, et pour mourir comme on sait.

Telle est la suite de faits que nous présente la tradition généralement répandue. Il serait difficile de trouver, à propos de noms plus célèbres, une réunion plus frappante d'aventures et de péripéties, se rattachant à la même affaire et renfermées dans un si court espace de temps. La première ville de la Grèce jetée dans une série de contradictions et d'embarras ; le plus grand de ses orateurs mêlant, à ce qu'il semble, aux inconséquences publiques celles de sa propre conduite, et s'exposant, presque à la veille d'une mort si touchante, à laisser une réputation ternie ; et tout cela par suite d'une grande friponnerie , dont l'auteur est luimême un remarquable exemple du déchaînement de passions voluptueuses et du trouble qu'avait excités autour du maître cette prodigieuse fortune de victoires et de conquêtes. A première vue, n'y a-til pas là de quoi flatter particulièrement ce goût de sagesse négative qui se satisfait volontiers au,x dépens des peuples et des hommes illustres'/ Aussi

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m'étonné-je que Montaigne ait négligé cette occasion de mettre en relief l'inconsistance et les bizarreries de la nature humaine.

Du reste, sauf l'intention, l'auteur des récits les plus connus sur ce sujet ne fait guère autre chose que ce qu'aurait pu faire Montaigne. Plutarque eût été bien surpris de s'entendre rapprocher d'un sceptique. Et cependant, à voir la facilité et le calme avec lesquels il accueille les détails les plus étrangement défavorables à ses héros, il ne paraît pas qu'il ait grande confiance dans leur caractère, ni qu'il leur porte un bien vif intérêt. C'est qu'en effet il y a chez lui plus de curiosité que d'émotion. Sans renoncer de parti-pris à l'examen de la vérité, il se livre plutôt à un plaisir qu'il n'obéit à un désir impérieux de connaître le fond des choses. Ainsi, quand il nous parle de Démosthène, s'il n'oublie pas les traits principaux de cette grande figure, il s'inquiète peu de les concilier avec les anecdotes qu'il rencontre sur sa route et qu'il accepte de toutes mains. Cet orateur merveilleux, ce citoyen dévoué s'est laissé misérablement et ridiculement corrompre : pourquoi non? Le fait est admis, puisqu'il a été raconté, et cela prouve que sur un point Démosthène est inférieur à Cicéron . 11 a supporté impatiemment l'exil : une telle faiblesse est indigne du sage, que doit soutenir une constance à toute épreuve. Voilà quelle est à peu

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près la nature des réflexions de Plut arque, et il se croit impartial et moraliste. Il intéresse pourtant par l'agrément que répandent sur ces esquisses à la fois vagues et chargées les dons pittoresques de son esprit; et après tout, il s'acquitte de sa tâche à la satisfaction de la grande majorité des lecteurs, qui s'imagine connaître intimement les grands hommes, du moment qu'on lui a communiqué sur leur compte quelques détails, vrais ou suspects.

En général les modernes, quand ils traitent les mêmes sujets que Plutarque, amusent moins l'esprit du lecteur; mais ils mettent dans leur travail plus de conscience et plus de sincère émotion. Leur critique est plus scrupuleuse et plus passionnée : elle examine de plus près les sources d'information et va plus droit à ce qu'il importe de savoir et de juger. Même quand ils ne font pas comme Plutarque une vie de Démosthène, c'est celui-ci qui, dans l'affaire dHarpale, est l'objet principal de leur attention. A-t-il été innocent ou coupable? voilà le point capital. Les aventures de l'opulent réfugié, les agitations et les contradictions politiques des Athéniens : ce sont là sans doute des scènes intéressantes; pourtant, au bout du compte, elles se perdent dans ce drame général où le génie d'Alexandre enveloppe tout l'ancien monde. Mais Démosthène, l'antagoniste de celui qui fonda la puissance macédonienne, le plus

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grand nom du siècle avec ceux de Philippe et d Alexandre, la plus belle gloire de la première tribune qui ait existé, sa conduite et ce qui le touche dans cette dernière crise de sa vie, sont d'un intérêt bien autrement vif et puissant. Qui ne se trouble à la pensée qu'il a vendu alors sa parole et son pays? Qui ne veut savoir si cela est vrai? Le désaccord de l'intelligence et du caractère nous répugne toujours comme un désordre ; mais ce que nous sommes le moins disposés à concevoir, c'est l'alliance des plus rares qualités de l'orateur et de la perversité du citoyen, c'est ce triste démenti donné à la fois aux nobles principes qui semblaient l'âme de cette grande éloquence, et au patriotisme dont on croyait avoir trouvé tant de gages dans le cours de cette glorieuse carrière.

Aussi, chaque fois qu'un critique ou qu'un historien est conduit à s'occuper de cette question, il recommence le débat , il instruit de nouveau le procès de Démosthène, en compulse les pièces avec patience et avec ardeur, relit tous les témoigna gne-s anciens et veut se faire une conviction. Les uns se révoltent énergiquement contre la culpabilité de Démosthène, et le déclarent incapable et innocent d'une pareille bassesse; la plupart des autres cherchent au moins des explications, pour sauver le plus possible de sa dignité et de sa probité politique. Il semble en effet que, dans une

telle cause, il s'agisse de l'honneur de l'humanité, et qu'on ne puisse condamner un tel exemple des richesses intellectuelles et morales de notre nature, sans que la sentence nous atteigne tous dans notre impuissance au bien.

C'est ainsi que s'est formée toute une bibliographie du procès de Démosthène. Elle date surtout d'une quarantaine d'années, et se termine par des morceaux très-importants des grandes histoires grecques de Thirlwall et de Grote, et par une discussion très-complète du sujet que vient de faire, il y a trois ans, le dernier biographe du grand orateur, Arn. Schsefer i. Ainsi que Grote, il a naturellement mis à profit la découverte récente des fragments du discours d'accusation prononcé dans cette affaire par Hypéride, et marqué les progrès

1 . Ces dates étaient exactes en 1862, époque de la première publication du présent opuscule. Parmi les auteurs de travaux antérieurs à ceux qui viennent d'être rappelés, il faut citer principalement : Albert Gerhard Becker, Demosthenes aïs Staatsmann und Redner, 1815; Flathe, Geschichte Macédoniens; Ant. Westermann, De litibus fjuas Demosthenes oravit ipse; Dioysen, Geschichte Alexanders des Grosscn ; Eysel, Demosthenes a suspicione acceptée ab Harpalo pecuniœ liberatus. Parmi les travaux publiés depuis mon étude, je me bornerai à signaler un mémoire de M. Egger sur quelques fragments inédits de V orateur Hypéride (Mémoires de l'Académie des inscriptions, t. XXVI, 2° partie), et la thèse de M. A. Cartault, De causa Harpalica, où la question est de nouveau examinée de très-près et qui contient une indication complète des travaux anciens et récents sur le sujet.

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qu'elle a fait faire à la question. Or il est assez probable qu'on est arrivé aujourd'hui au degré de certitude que le sujet comporte. Si l'on trouvait le reste du discours d'Hypéride, si même, par impossible, on découvrait le discours de défense de Démosthène , qui , contrairement à une hypothèse adoptée par Eysell, fut certainement prononcé, mais qui selon toute apparence ne fut jamais publié, on peut douter qu'il en sortît des lumières nouvelles sur le point le plus important. Peut-être nous est-il donc permis de suivre enfin l'exemple que nous ont donné en Allemagne et en Angleterre tant d'ardents explorateurs de l'antiquité, et de chercher à notre tour, par un examen des circonstances et des détails qui sont parvenus à notre connaissance, à quelles conclusions il est possible de s'arrêter.

Au commencement de l'année 324, les Athéniens furent mis en émoi par la nouvelle qu'Harpale venait d'arriver à l'entrée de leur golfe , au cap Sunium, qu'il avait avec lui des troupes assez nombreuses et des trésors considérables, qu'il était prêt à mettre le tout à leur disposition, s'ils voulaient lui ouvrir leurs portes et le seconder dans une révolte contre Alexandre. Ce solliciteur, si bien pourvu et si bien armé, apportait de plus une réputation particulière et des titres spéciaux à la protection qu'il demandait. La faveur d'Alexandre et l'abus qu'il en avait fait l'avaient rendu fameux dans toute la Grèce. Appartenant à une des premières familles de la Macédoine, compagnon d'enfance du jeune prince, il avait d'abord épousé sa cause dans ses querelles contre son père et même

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payé ce dévouement ou cette complicité d'un exil. Cette disgrâce, une fois Alexandre parvenu au trône, fut l'origine de la fortune d'Harpale.. La faiblesse de sa constitution ne lui permettant pas d'aspirer, comme les autres amis du nouveau roi, aux dignités militaires, il obtint pour récompense une charge importante de trésorier. C'est en cette qualité qu'il prit part à l'expédition d'Asie. Mais à ce poste étaient attachées des tentations auxquelles il était incapable de résister. Antérieurement à la bataille d'Issus, il se sauva une première fois en Grèce, et se réfugia, dans le voisinage des Athéniens, à Mégare, ville hospitalière et facile pour les voluptueux. Le pardon d'Alexandre vint l'y chercher, pour le combler bientôt après de plus grands honneurs. Tel était chez le roi l'empire de la reconnaissance, ou peut-être, comme l'a pensé Thirlwall, tel était le charme singulier qu'Harpale exerçait sur lui par son esprit et ses talents d'homme de plaisir, qu'il lui accorda une confiance sans bornes et poussée jusqu'à l'aveuglement. Ce trésorier infidèle fut non-seulement rétabli dans ses fonctions , mais chargé d'une sorte d'intendance générale qui mit à sa disposition le précieux butin d'Ecbatane et fit rentrer dans son ressort les provinces conquises. Ce n'est pas tout : quand une nouvelle trahison eut été le prix de ces nouveaux bienfaits, Alexandre accueillit par une incrédulité

obstinée les dénonciations et la nouvelle même de la fuite d'Harpale, jusqu'à faire mettre en prison les premiers qui la lui apportèrent.

Pourtant rien n'était plus vrai. L'absence du roi, perdu avec son armée dans les régions fabuleuses de l'Inde, avait été pour Harpale une occasion de s'abandonner sans frein à ses passions. Son audace dans le désordre, une ardeur désespérée pour les jouissances présentes dans cette époque d'incertitude et d'immenses révolutions, le portèrent à des excès inouïs de luxe et de débauche. Babylone en fut le principal théâtre. Ses somptueuses fantaisies pour ses jardins et pour sa table, ses scandales et ses violences contre les familles de la ville furent encore dépassés par ses folies pour deux fameuses courtisanes, Pythionice et Glycère , qu'il fit venir successivement d'Athènes. Pythionice mourut; deux magnifiques tombeaux lui furent élevés : l'un, près d'Athènes, sur la route d Eleusis, où il excitait encore l'admiration de Pausanias ; l'autre à Babylone, en forme de temple, et elle y fut adorée sous le nom de Vénus, sa patronne. Glycère fut traitée en reine orientale. Installée dans le palais de Tarse, usurpant les honneurs destinés à Alexandre , elle vit sa statue se dresser sur la place publique à côté de celle de son amant. La nouvelle du retour du roi mit fin tout h coup à ces extravagances et à ces scandales. Il arrivait, rétablissant l'ordre dans ses provin-

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ces, punissant avec sévérité ses gouverneurs infidèles, écrivant aux plus éloignés de licencier les troupes de mercenaires qui servaient de soutien à leur tyrannie. Harpale n'avait rien à espérer de la clémence de son maître. Il se sauva, emportant une somme de cinq mille talents , et embarqua sur trente vaisseaux six mille mercenaires, avec lesquels il se dirigea vers Sunium.

Tel était l'homme qui demandait l'hospitalité aux Athéniens. Était-ce pour se la ménager, était-ce simplement par complaisance pour l'Athénienne Glycère, que dans une disette, quelques années auparavant, il leur avait fait des présents considérables de blé ? « Cette faveur d'une courtisane pourrait bien être un gage de ruine, » disait plus tard, en rappelant ce fait, un poëte de la cour d'Alexandre i.En retour de sa générosité, Harpale avait reçu le titre de citoyen. Vers le même temps, il avait chargé Chariclès, gendre indigne de Phocion, de veiller à la construction du tombeau de Pythionice et sans doute aussi de lui recruter des partisans. Sa cause personnelle paraissait donc bien recommandée. De plus, on pouvait la croire liée à de grands intérêts politiques. A ces gouverneurs de provinces qui, de même qu'IIarpale, avaient abusé de l'absence du roi et que menaçait aussi sa colère,

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