Discours contre Épicrate, §§ 10 et suiv
que les narrations nous le montrent encore plus sobre dans l'expression des sentiments. Il est donc évident que son but est d'intéresser l'auditeur aux situations : ce n'est plus pour lui un appréciateur de sang-froid qui, restant en dehors de la cause, juge les efforts d'un avocat; c'est un témoin partial, qui, en présence des faits eux-mêmes, et tout au plus aidé par d'habiles indications, se trouble et s'émeut pour son propre compte. Le succès d'un pareil système est l'idéal de la vraisemblance.
Les exordes et surtout les narrations de Lysias font connaître ses principaux moyens de persuasion et donnent le secret du succès presque constant de ses plaidoyers. Quand il arrive à l'argumentation, elle est plus que préparée : à vrai dire, elle a commencé avec ses premières paroles. Que lui reste -t-il à faire pour compléter la conviction? A produire les témoins, à citer des lois, à détacher et à marquer plus fortement des conséquences qu'il a déjà habilement indiquées. Ce sera chez lui le principal de l'argumentation proprement dite. Il lui arrivera bien d'ajouter quelques arguments nouveaux; il faudra aussi qu'il réfute ou qu'il prévienne les principales raisons de l'adversaire : mais il ne le fera pas longuement, et en somme ses argumentations ne seront que secondaires par la place qu'elles tiendront dans l'ensemble des
plaidoyers, comme par l'effet qu'elles produiront en elles-mêmes.
Il y a pourtant à admirer dans les argumentations de Lysias; elles peuvent servir de modèles à plus d'un titre; mais ce qu'il nous importe seulement ici d observer, c'est combien, malgré la différence d'objet, leur caractère général est d'accord avec celui de ses narrations. Un raisonnement diffère nécessairement beaucoup d'une scène ou d'un tableau. Cependant nous retrouvons ici une nouvelle application de ce principe qui veut que l'art ne paraisse pas.
L'argumentation de Lysias n'est pas cet édifice savant, aux combinaisons variées et aux proportions imposantes que saura plus tard élever l'industrie des rhéteurs. Il n'y a ni ampleur dans le développement des preuves, ni effort pour les grouper habilement, ni progression dans leur enchaînement, ni puissance entraînante dans leur succession : ce n'est point un corps qui s'échauffe et s'anime à mesure qu'il acquiert de nouvelles forces. Aussi peut-être aura-t-on raison, au point de vue de l'art, de reprocher un jour à Lysias ce défaut de composition *. Mais ce que tout le monde louera dans son argumentation, ce sont les mérites
I. Dpnvs, Lys. , VIII. Isce, III. Cécilius dans Photius, cod. 262.
de détail de chacun de ces morceaux détachés dont elle se compose; c'est la clarté, la netteté, l'agilité de la forme, la manière ingénieuse dont il présente chaque preuve en particulier, l'art avec lequel il sait la réduire en dilemme et en général prendre la voie la plus courte pour arriver à l'évidence; ce sont des oppositions heureuses d'où jaillit la vérité; c'est un tissu serré que le raisonnement ne peut rompre.
Rappelons -nous que nous avons eu à faire des observations analogues sur les effets de détail, sur les séries de petites scènes et de petits tableaux que présentent souvent les narrations de Lysias, et demandons-nous si cette absence visible de tactique et ce laisser-aller dans l'ordonnance générale de l'argumentatton n'était pas une bonne condition, peut-être même un calcul, pour produire plus sûrement la conviction. Éviter l'apparence de tout effort pour surprendre la bonne foi des juges, et se borner à leur montrer sans artifice, et l'une après l'autre, les conséquences évidentes de faits évidents, n'est-ce pas les gagner par l'attrait même de la simplicité et par cette sorte de confiance honnête que doit donner la conscience du droit?
Cette réflexion naît d'elle-même, quand on voit chez Lysias les arguments se succéder avec les mômes transitions, si simples et si négligées, qu'évidemment il lui eût été facile de les varier davan-
tage. Il est certain qu'il ne fut nullement effrayé par la monotonie de ces répétitions, et quïl aima mieux réserver son habileté pour la mise en œuvre de chaque raisonnement en particulier. Peut-être aussi les Athéniens étaient-ils moins sensibles que nous à la monotonie; car il semble que certaines formules oratoires, dont le mérite . avait été de bonne heure reconnu, aient eu le don de les charmer, sans que cette impression s'usât par l'habitude. Il y avait sans doute en elles quelque chose qui satisfaisait leur esprit et leur faisait accepter volontiers une idée qui réussissait à entrer dans ces moules aimés, à peu près comme l'oreille se repose avec plaisir sur certaines modulations. Toujours est-il que cette négligence apparente de Lysias est loin d'être en contradiction avec le caractère général de son talent. Par là, comme par leurs principales qualités de détail, ses argumentations, que je n'ai prétendu examiner qu'à ce point de vue, se rattachent au même principe que ses narrations et ses exordes : elles atteignent de même à la vraisemblance par le naturel.
Cet air de vérité qui fait dans la narration, dans l'exorde, dans l'exposition des preuves, le carac-
tère du talent de Lysias, nous a indiqué d'avance le caractère de son style. Traduction fidèle de la pensée, la forme se distingue chez lui comme la pensée elle même par une sorte de franchise qui inspire la confiance. Le naturel suppose que l'expression est simple ; la vraisemblance, qu'elle est juste et mesurée. Lysias posait lui-même en principe l'harmonie nécessaire du langage et de la pensée : « La langue, disait-il, n'a ni peu ni beau- « coup d'esprit ; c'est l'esprit qui est grand chez « celui qui en a beaucoup, petit chez celui qui en « a peu i. » Il fit plus que de donner ce précepte si opposé à celui des sophistes ; il le montra appliqué dans ses écrits. Ce fut pour lui une grande gloire.
En effet, quand on songe à l'immense travail de la rhétorique contemporaine, quand on pense au talent de tant d'hommes qui, réunis à Athènes, se partagèrent l'enthousiasme public, et qu'on voit que cet enthousiasme n'eut qu'un temps, que les théories de ces hommes tombèrent en discrédit, que leurs orgueilleux efforts aboutirent surtout à la fausseté et à l'exagération, quel mérite ne doiton pas reconnaître à celui qui, sitôt après eux, lorsque les dernières acclamations de leur triomphe
1. fi 'i<*-P yA&iTTC, XI/TOC AUGIUV TOJ p'/lTOpV, VOÛï o'Ûzl ÎToAÛv,
o'jii pi/.pov iy-i' b 6k vous, w pkv 7toAû, 7roA0;, &> oè /j.upôv, /xupôç, (Grégoire de Corinthe, De dialect. p. 4, éd. Schaefer.)
retentissent encore, entre dans la véritable voie et réalise dans son style ces difficiles conditions de la proportion et de la vérité ?
Si Lysias ne fut pas un novateur, s'il fut soutenu par le fond du génie athénien et par les traditions de la pratique qui venaient de lui être imposées, on doit lui compter comme un titre presque égal d'avoir le premier touché si juste le but ; c'est ce qui l'a élevé au-dessus de ses prédécesseurs immédiats et de ses contemporains, au delà desquels l'histoire ne remonte pas.
Avant lui ou en même temps que lui, des orateurs illustres avaient écrit ou écrivaient des discours. Je ne parle pas de Thucydide, dont les belles harangues ne sont qu'à moitié des monuments oratoires, puisqu'elles n'ont pas été et n'auraient jamais pu être prononcées. Mais, pour ne citer que des hommes pratiques, Antiphon et Andocide, les deux premiers noms de la décade des orateurs athéniens, avaient composé des plaidoyers, soit pour les autres, soit pour eux-mêmes dans des affaires capitales. On connaît l'admiration de Thucydide1 pour le discours qui ne put sauver le premier ; nous avons l'intéressante défense à laquelle le second dut son salut, une deuxième fois menacé. Platon vante la puissance pathétique de Thra-