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Discours contre Agoratus, gg 44 et suiv

« ci de vieux parents qui avaient compté sur leurs « enfants pour nourrir leurs derniers jours et pour « les ensevelir après leur mort, ceux-là des sœurs « sans dot, d'autres des enfants dont l'âge deman- « dait encore bien des soins. Juges, s'ils pouvaient « donner leurs suffrages, quelle sentence, je vous « le demande, prononceraient-ils sur cet homme « qui les a privés des biens les plus chers? Rappe- « lez-vous comment vos murailles ont été rasées, « vos vaisseaux livrés aux ennemis, vos arsenaux « détruits, votre acropole occupée par les Lacédé- « moniens, toute votre puissance abattue au point « que la ville d'Athènes ne différait pas de la der- « nière ville de la Grèce. En outre, vous avez « perdu vos fortunes particulières, et enfin tous « ensemble vous avez été chassés de votre patrie « par les Trente. Voilà les malheurs que ces « hommes de bien prévirent, et c'est pour cela, « juges, qu'ils ne voulurent pas permettre de con- « dure la paix : et toi, Agoratus, quand ils vou- « laient le bien de l'État, tu les as fait périr en les « dénonçant au sénat comme des traîtres, et ainsi « tu es l'auteur de tous les maux qui ont fondu sur « la ville. »

Dans les narrations proprement dites, Lysias décrit beaucoup, et pourtant n'abuse pas des descriptions. Il arrivera qu'un petit détail, au premier abord indifférent, prendra plus tard, quand il y

reviendra, une grande importance ; mais ce moyen ne produira son effet que parce qu'il n'aura pas été prodigué, et en général on ne sera point arrêté par ces analyses minutieuses qui, pour vouloir faire entrer trop avant dans un sujet, en font sortir : on oublie, en effet, la situation pour ne songer qu'à l'auteur, qui lui-même ne pense qu'à montrer la finesse de son esprit. Quand Lysias parle, au contraire, on est toujours en situation; on assiste réellement aux scènes qui se succèdent dans son récit; on voit et l'on entend les acteurs, et surtout on ne quitte pas le personnage principal dont le caractère persiste sous les impressions diverses des faits.

Qu'on lise la narration du plaidoyer pour le meurtre d'Ératosthène, et il sera impossible de ne pas lui appliquer ces éloges. Cette narration est un chef d'oeuvre d'esprit et de naturel ; c'est un véritable drame dont l'exposition, les scènes, le dénoûment se suivent et s'enchaînent dans une composition savante et variée.

Euphilétus, qui vient se défendre devant le tribunal, a surpris et tué l'amant de sa femme. Le dénoûment est terrible et demandait, dans l'intérêt de la cause, à être habilement préparé. Les tableaux qui précèdent en sont, en effet, une habile préparation, en même temps qu'une piquante peinture des mœurs athéniennes.

Euphilétus avait passé heureusement les commencements de son mariage, plein de confiance dans sa femme, surtout depuis qu'elle lui avait donné un enfant ; mais aux funérailles de sa mère, sa femme fut aperçue par Ératosthène, qui trouva moyen, en corrompant un esclave, d'entrer en relation avec elle. Ici commence l'action; pour la comprendre, il faut que nous en connaissions la scène :

« J'ai, dit Euphilétus, une petite maison divisée « en deux parties semblables : Fune en haut, ré- « servée aux femmes ; l'autre en bas, habitée par « les hommes. Lorsque notre garçon fut né, sa « mère se mit à le nourrir ; alors, craignant qu'en « descendant souvent l'escalier pour baigner son « enfant elle ne courût quelque danger, je m'éta- « blis moi-même à l'étage supérieur, et installai « les femmes en bas. Ainsi je m'habituai à la voir « aller coucher en bas auprès de son fils, afin de « lui donner le sein et de l'empêcher de crier. Les « choses se passaient ainsi depuis longtemps, et «j'étais dans la plus profonde sécurité; dans ma >c simplicité, je croyais avoir la femme la plus verce tueuse d'Athènes. »

Mais un jour Euphilétus arrive à l'improviste de la campagne pendant qu'Ératosthène est chez lui. Alors commence une scène d'intérieur digne du Décaméron Euphilétus dîne tranquillement. Après

le dîner, il entend crier l'enfant, que la nourrice tourmentait exprès afin d'attirer la mère en bas auprès de son amant. Laissons le mari raconter lui-même :

« Je dis à ma femme de descendre et de donner « le sein à son fils pour arrêter ses pleurs. D'abord « elle ne veut pas : elle avait du plaisir à me voir « après une longue absence. Je me fâche, et je lui « répète le même ordre : « Sans doute, me dit- « elle, tu veux attirer ici la petite esclave; déjà, « un jour que tu étais ivre, tu as été bien pressant « auprès d'elle. » Je me mets à rire : elle se lève, « sort, ferme la porte, comme par plaisanterie, et « emporte la clef. Moi, sans penser à rien et sans « rien soupçonner, je m'endors avec le plaisir d'un « homme qui vient de la campagne. Le lendemain « matin elle revint et m'ouvrit. Je lui demandai ce « que c'était qu'un bruit de portes que j'avais en- « tendu pendant la nuit ; elle me répondit que la « lampe qui était placée près de l'enfant s'était « éteinte, et qu'on avait été la rallumer chez les « voisins. Je n'en dis pas davantage, et crus qu'il « en était ainsi. Il me sembla, juges, qu'elle avait « du fard, quoiqu'il n'y eût pas encore trente jours « révolus depuis la mort de son frère. Pourtant, « sans faire aucune observation, je sortis tranquil- « lement de la maison. »

A ce récit, dans lequel Euphilétus fait ainsi les

honneurs de sa confiante bonhomie, il est curieux d'opposer celui où il raconte sa vengeance. La jalousie d'une autre maîtresse d'Ératosthène a tout découvert. Une vieille, comme dans les romans modernes, est venue trouver Euphilétus. Ses paroles ont éveillé la défiance, jusque-là si bien endormie, du mari trompé ; il se rappelle des circonstances auxquelles il n'avait pas autrefois attaché de valeur : la scène qui un jour a suivi son retour de la campagne, les bruits de porte qu'il a entendus la nuit, le fard qu'il a remarqué sur la figure de sa femme. Ses soupçons ont été confirmés par les révélations d'une esclave, confidente des deux amants. Il a pris ses mesures pour surprendre Ératosthène en flagrant délit et pour se venger. Lui et les amis qu'il a été chercher en toute hâte, se précipitent avec des torches dans la chambre de sa femme, où ils le trouvent :

« Je le frappe, dit il, et le renverse ; je lui race mène les deux mains derrière le dos ; je les lui « attache et lui demande pourquoi il vient ainsi « m'outrager dans ma maison. Lui, avouant son « crime, me priait et me suppliait de ne pas le tuer, « de consentir à accepter une somme d'argent. Je « lui répondis : Ce n'est pas moi qui te tue, c'est « la loi de notre pays, que tu as violée et moins « estimée que tes plaisirs, toi qui as aimé mieux « commettre un pareil crime envers ma femme et

« envers mes enfants que d'obéir aux lois et de « mener une vie honnête. C'est ainsi, juges, que « cet homme a subi le sort que les lois infligent à « ceux qui agissent comme lui. »

Il serait aisé de citer d'autres passages qui feraient de même ressortir à quel degré de vraisemblance Lysias atteint dans ses narrations, grâce à cet ensemble de qualités que les Grecs désignaient par deux mots difficiles à traduire avec précision, qOoiroiïa et ivapyeia, c'est à-dire grâce au talent de peindre les mœurs et les caractères, et de mettre les faits sous les yeux. On voit la scène de ses récits , ses personnages agissent et parlent ; c'est déjà presque le théâtre, ou plutôt c'est la vie ellemême , parce qu'il y a là quelque chose de moins factice et de moins arrangé que sur le théâtre.

En effet, le dramatique des narrations de Lysias ne parait pas cherché. L'ordre qu'il adopte est tout simplement l'ordre chronologique. Voyez par exemple les séries de narrations qni remplissent la première moitié des plaidoyers contre le tyran Ératosthène et contre Agoratus : ce sont des successions d'événements présentés depuis leur principe, l'un après l'autre, avec tact et sans longueur, mais sans aucune combinaison artificielle. Cette méthode paraît moins savante : peut-être n'a-t-el!e pas moins de puissance. Si le juge n'est pas immédiatement frappé par un grand effet produit par

une habile concentration des moyens de la cause, d'un autre côté, n'étant prévenu par aucun appareil, il ne se met pas en garde contre cet enchaînement insensible d'effets de détail dans lesquels consiste l'art de l'orateur. Il se laisse conduire par le cours naturel des choses, sans songer à Lysias qui se cache discrètement derrière le tableau fidèle de la réalité.

On conçoit quel est le genre de pathétique que recherchent et que comportent des narrations composées dans cet esprit : c'est un pathétique indirect qui gagnera les juges, pour ainsi dire à leur insu ; les faits parleront seuls, sans que le plaideur exprime, en son propre nom, les passions qui l'inspirent, sans qu'il en vienne jamais au « voyez nos larmes, » si banal chez les avocats romains et chez leurs imitateurs modernes. C'est ainsi que l'émotion sortira d'elle-même du récit du jugement de Dionysodore et de sa dernière entrevue avec sa femme dans sa prison :

« S'ils (Dionysodore et ses compagnons d'in foret tune) avaient été jugés devant le tribunal, ils au- « raient été facilement sauvés; car déjà vous saviez « tous quel était le malheur de la ville ; mais vous ne « pouviez plus y apporter aucun remède. C'est de- « vant le conseil présidé par les Trente que les ac- « cusés sont amenés. Le jugement fut tel que vous « le connaissez vous mêmes. Les Trente étaient

« assis sur les sièges où sont assis maintenant les « Prytanes, deux tables étaient placées devant les « Trente, et les votes devaient être déposés, non « pas dans les urnes , mais à la vue de tout le « monde, sur ces tables : les votes de condamna- « tion sur la première, ceux d'acquittement sur la « seconde. Comment était-il possible qu'un seul « d'entre eux fût sauvé ? Bref, ceux qui furent ainsi « appelés devant les Trente pour subir le jugement « du conseil furent tous condamnés, tous entendi- « rent la sentence de mort, excepté cet Agoratus « qui est sous vos yeux : quant à lui, on le ren- « voya avec le titre de bienfaiteur du peuple. Afin « que vous sachiez combien de citoyens il a fait « ainsi périr, je veux vous faire lire leurs noms « (suivent les noms).

« Lors donc, juges, que la mort a été prononcée « contre ces hommes et qu'ils voient leur perte « inévitable, ils font venir dans la prison, celui ci « sa sœur, celui-là sa mère, un autre sa femme, ce chacun en un mot celle qui lui tenait de plus près « par les liens de la famille, afin de les embrasser « une dernière fois avant de quitter la vie. Dionyso- « dore veut ainsi voir dans la prison sa femme, qui « est ma sœur. Celle-ci , instruite de ce désir. « arrive couverte de vêtements noirs, ainsi que le « demandait la triste situation de son mari. Alors, « en présence de ma sœur, Dionysodore exprima

« ses volontés suprêmes; il dit qu'Agoratus était « l'auteur de sa mort, et me recommanda, ainsi « qu'à son frère Dionysius ici présent, et à tous ses « amis, de le venger d'Agoratus; il recommanda « aussi à sa femme, qu'il croyait laisser enceinte, a de dire à son enfant, si c'était un fils, que son « père avait été tué par Agoratus, et de lui or- « donner de venger sur cet homme le meurtre de « son père. Des témoins vont attester la vérité de « mes paroles. »

Lysias arrive à l'émotion, non-seulement par l'effet général de tout un tableau, mais quelquefois aussi par l'impression inattendue d'un détail matériel. Ainsi, quand la maison de son frère Polémarque est pillée, il nous montre Mélobius, un des ministres des Trente, arrachant des boucles d'or aux oreilles de la tèmme de Polémarque; quand son frère lui-même a bu la ciguë, il nous montre les misérables funérailles de cet homme qui la veille était un des plus riches de la ville : un lit de louage, un drap mortuaire, un oreiller empruntés. S'indignera-t-on contre la froideur de ce frère qui, venant accomplir cette vengeance de famille, substitue de pareils détails aux éclats de sa propre douleur? Ce serait à tort, car la nature humaine le justifie au moins en partie. Il arrive souvent en effet qu'un trait rapide de ce genre agit plus vivement sur notre imagination qu'un mouvement ora-

toire, ou que, dans une grande infortune, un de ces petits contrastes, que la réalité familière nous présente d'elle-même, nous touche d'une manière plus irrésistible.

Il y a de plus dans ce procédé quelque chose qui est conforme aux habitudes grecques : les Grecs, dans les sujets les plus élevés, partent souvent de la réalité familière pour atteindre aux plus sublimes expressions de la passion. Les tragiques offriraient plus d'un exemple de ce fait qui est un des secrets de leur puissance dramatique : il en résulte qu'ils paraissent vrais dans les plus grandes hardiesses de la poésie et du sentiment.

Seulement, chez Lysias, après la peinture matérielle de la réalité, la passion n'éclate pas : il laisse aux faits, tels qu'il les a fait connaître, le soin d'éveiller dans l'âme des auditeurs la douleur ou l'indignation. Si, ce qui arrive surtout dans les conclusions, le client de Lysias exprime lui-même un sentiment, ce n'est pas sous une forme personnelle; c'est au contraire sous une forme assez générale pour qu'elle convienne à chacun de ceux qui sont présents et ne semble que l'interprétation des pensées qu'il a su faire naître en eux. C'est ainsi qu'il réclame au nom de tous les bons citoyens contre la vénalité et contre l'indulgence quelle obtient à Athènes :

« Et cependant le devoir de ceux qui conduisent

« avec dévouement les affaires du peuple, c'est, « non pas de vous prendre votre bien au milieu « des difficultés où vous êtes engagés, mais de vous « donner le leur. Mais nous en sommes venus à ce « point que ceux qui naguère pendant la paix ne « pouvaient pas même se nourrir eux-mêmes, « contribuent maintenant aux dépenses publiques, « remplissent des chorégies et habitent de magni- « fiques maisons. Il vous est arrivé de témoigner « votre malveillance à d'autres citoyens qui de- « vaient à leur patrimoine la faculté de faire ces « dépenses : aujourd'hui, tant les dispositions du « peuple sont changées, les vols de ceux-ci n'exci- « tent plus votre indignation, mais ce que vous « recevez d'eux leur gagne votre reconnaissance, « comme s'ils vous donnaient un salaire sur leur « fortune, au lieu de vous voler la vôtre comme ils « le font. Mais voici la chose la plus étrange de « toutes : tandis que dans les affaires des particu- « liers ce sont les victimes qui pleurent et obtien- « nent de la compassion, dans les affaires de l'État «la compassion est pour les coupables, et c'est « vous, leurs victimes, qui la leur accordez l. »

Ce passage, qui est tiré d'une conclusion de discours, peut contribuer à caractériser d'une manière générale le talent de Lysias. Nous avons vu

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