vol. in-8, Paris
moins dignes de nos méditations que l'histoire de toute autre manifestation de l'esprit humain *.
M. Pinloche a pensé qu'un de ces sujets pouvait être l'exposé du mouvement pédagogique qui est i connu sous le nom de « philanthropinisme », et qui a exercé une influence de quelque importance sur les , destinées de l'éducation allemande, dans la seconde , moitié du xvm e siècle. Basedow fut l'initiateur de ce mouvement, lorsqu'il fonda à Dessau, en 1774, le premier philanthropinum. Après lui, Bahrdt, Salzmann, Campe, continuèrent son œuvre, qui était un essai d'émancipation scolaire, une protestation ardente contre les méthodes surannées de l'ancienne éducation et contre le joug de l'autorité ecclésiastique. Les novateurs rencontrèrent sans doute les difficultés et les résistances que soulève toute entreprise nouvelle; mais ils eurent aussi leurs partisans et même leurs fanatiques. Leurs idées excitaient un véritable engouement. De toutes parts en Allemagne et dans les pays limitrophes, on vit surgir des philanthropinums grands et petits, quelques-uns qui comptaient bien six élèves. Dans les grandes villes > telles que Hambourg, on pouvait lire au-dessus des portes, comme pour retenir les étrangers, cette inscription en grosses lettres : Ici, il y a un philanthropinum ! C'est dans celui de Reichenau, en Suisse,
que Louis-Philippe passa une année, sous le nom de Chabaud-Latour, en qualité de professeur d'histoire et de géographie.
L'influence de Basedow et de ses disciples n'est donc pas contestable. Son nom, à une certaine époque, a été, en Allemagne, sur toutes les lèvres. Et pourtant, avouons-le, il ne nous apparaît à distance que comme un aventurier vulgaire, comme un agitateur médiocre, dont l'histoire est plus propre à piquer la curiosité qu'à exciter l'admiration.
C'est bien là du reste, ou peu s'en faut, l'opinion de son biographe lui-même. M. Pinloche ne cherche à dissimuler ni ce qu'il y a eu d'incorrect dans la conduite privée de Basedow, ni les puérilités, les bizarreries de sa méthode d'éducation. Et quand on voit avec quelle sévérité, très motivée, notre critique juge son héros, on a quelque envie de lui demander si cet homme, dont il n'hésite pas à dire qu'il a été un « Erostrate aveugle, comme l'appelait Herder, un mauvais éducateur et un pire administrateur, un hypocondriaque et un alcoolique », était digne de retenir aussi longtemps l'attention et méritait une étude aussi détaillée, aussi minutieuse. C'est un peu le défaut général de l'érudition moderne de vouloir tout faire revivre du passé, le
médiocre et le détestable, aussi bien que le bon et l'excellent; c'est le tort particulier des monographies savantes, comme celle que nous analysons, d'exagérer l'importance de. certains individus, tout au moins par l'ampleur du développement qu'on leur consacre. Si l'on écrit trois cents pages sur un Basedow, combien de volumes ne faudra-t-il donc pas pour rendre équitablement hommage à la mémoire d'un Coménius ou d'un Pestalozzi?
Mais, nous l'avons dit, si en apparence le travail de M. Pinloche est un effort disproportionné à l'importance des éducateurs dont il nous raconte l'histoire, en fait tous ceux qui liront son livre, si consciencieux et si étudié, reconnaîtront, comme nous, qu'il n'a aucune disposition à en surfaire le mérite. Après comme avant l'honneur qu'on vient de lui faire, en le prenant pour sujet d'une thèse de Sorbonne, Basedow restera dans l'opinion des pédagogues tel que son grand contemporain Goethe nous l'avait déjà représenté : un esprit décousu, un cerveau fumeux, un original et un excentrique. « Il avait, dit Goethe, la voix impétueuse et rude, des assertions soudaines et tranchantes, un rire sardonique, et changeait brusquemant de conversation. . . . Il n'était fait ni pour édifier ni pour diriger ies âmes. Je ne pouvais ni me familiariser avec ses
plans, ni me faire une idée claire de ses vues. » Sa philosophie était des plus vagues; sa logique, nulle; sa moralité, des plus grossières. « Cherchez le bonheur » était le premier précepte de la morale qu'il enseignait dans son école ; et le bonheur, hélas ! cet éducateur de la jeunesse le trouvait, pour son propre compte, dans l'ivresse, dans des nuits passées à jouer aux cartes et à boire; et cela au su et au vu de ses élèves, auxquels le lendemain il demandait pardon de ses écarts de conduite et des mauvais exemples qu'il leur donnait!
Les méthodes pédagogiques de Basedow valent un peu mieux que l'homme lui-même. Il a eu le mérite de proclamer un des premiers la nécessité d'une instruction publique neutre et laïque, comme nous disons aujourd'hui, indépendante de toute doctrine confessionnelle. Il a su montrer quelque originalité, en appliquant les principes féconds qu'il empruntait à ses prédécesseurs, à Coménius, à Locke, à Rousseau, à la Chalotais surtout. Mais, à côté de quelques vues justes ou ingénieuses, que d'enfantillages, ou d'inventions ridicules, ou de prétentions charlatanesques ! Il recommande les leçons de choses; et, en vertu de ce principe qu'il faut tout montrer aux enfants, il leur présente dans des tableaux très expressifs les scènes préliminaires de
l'accouchement; il y joint toutes les explications appropriées.... Il demande avec raison que le souci de l'utilité pratique joue un plus grand rôle qu'autrefois dans le choix des matières d'enseignement; mais il en vient à déclarer qu'il est impossible de tirer la moindre connaissance utile de la lecture de n'importe quel auteur classique. Il enseigne l'histoire sans dates; il supprime l'étude de la géographie et de la grammaire. Il se fait fort d'apprendre le latin en un an. Que dire de ses procédés de discipline, du simulacre de gibet où étaient pendus les écoliers voleurs de l'institut de Dessau, et des clous dorés ou noirs qui servaient de bons et de mauvais points?...
Et cependant, malgré toutes ces plaisantes drôleries pédagogiques, Basedow a eu son heure de vogue et d'action. Il a ouvert la voie à Pestalozzi, bien que lui-même n'ait jamais songé, à proprement parler, à l'éducation du peuple. Le philanthropinisme n'est pas, comme on pourrait croire, une réforme de l'instruction primaire; ses adeptes n'ont jamais fait porter leur effort que sur l'éducation de la bourgeoisie. L'étude de M. Pinloche, si elle a le défaut d'être un peu longue et de retenir notre attention sur des détails qui ne valaient pas tous la peine d'être exhumés de l'oubli, n'en était pas moins dans
son ensemble un travail nécessaire, ne fût-ce que pour montrer comment se fait peu à peu le progrès pédagogique. Les hommes dont il. nous parle n'avaient peut-être pas par eux-mêmes une bien grande valeur : mais ils ont été les instruments d'une œuvre de libération intellectuelle, les interprètes, insuffisants, mais pourtant utiles, des idées d'affranchissement qui surgissaient alors de toutes parts et qui commençaient à mener le monde sur la fin du xvin e siècle. Très inférieurs à la cause qu'ils servaient, ils l'ont pourtant fait progresser à leur manière, et par leurs ébauches successives ils en ont préparé l'élaboration finale et le triomphe définitif.
Dans ses études, d'ailleurs si remarquables, sur la littérature du xviu° siècle, M. Emile Faguet nous a C.àjii interdit d'admirer Voltaire : voici que maintenant, dans un article du Figaro, le même auteur, qui tient décidément à nous troubler dans nos occupations les plus chères, nous défend aussi d'observer la jeunesse. Il raille agréablement tous ceux qui dans ces derniers temps se sont complus à étudier le caractère des jeunes gens, à noter leurs goûts, leurs passions, leurs idées, afin d'y lire en partie le secret de l'avenir. Il invente un mot nouveau, la « néaniascopie », pour désigner ce qui est, à ses yeux, une mode fâcheuse, une indiscrétion vis-à-vis de la jeunesse, soumise ainsi à une sorte d'interview perpétuelle et exposée à perdre quelque chose de sa sin:-
plicité, de son naturel, alors qu'elle se sent surveillée par tant de regards curieux; une manie de vieillards enfin, qui s'imaginent ne pas vieillir parce qu'ils se rapprochent de ceux qui ont vingt ans....
Nous ne pensons pas que M. Faguet prenne bien au sérieux lui-même l'interdit qu'il s'est amusé à prononcer, dans un accès de verve humoristique.
A beaucoup regarder une femme, on la rend coquette assurément.... Quel mal peut-il y avoir à ce que les jeunes gens, eux aussi, se sentant observés, se piquent de quelque coquetterie, pour mieux mériter l'approbation de leurs censeurs? Ne démêleront-ils pas dans cette inquisition dont ils sont l'objet, le vrai motif, le motif grave et profondément respectable qui engage leurs aînés à braquer les yeux sur leurs moindres faits et gestes? Ne devineront-ils pas qu'il y a là une inquiétude patriotique, un souci passionné des destinées du pays, qui seront demain ce que voudront qu'elles soient les jeunes gens d'aujourd'hui? Et ne se séntiront-ils pas excités d'autant à faire tout leur devoir, à donner tort aux alarmistes, à justifier les espérances qu'on fonde sur eux, à tenir compte enfin des préoccupations et de la sollicitude dont on leur donne tant de preuves?
Pourquoi d'ailleurs renoncerions-nous à manier le
« néaniascope », alors que nous-mêmes nous pouvons tirer grand profit de l'observation de la jeunesse, ne serait-ce que pour y puiser des motife de confiance et de courage? Comment oublier, par exemple, que nos étudiants ont eu leur page, une belle page dans la chronique politique de ces derniers temps? Ils ont montré que, s'il en était besoin, comme en 1830, comme en 1848, la liberté à conquérir ou à défendre trouverait toujours dans les rangs de la jeunesse française des cœurs résolus et des rnains viriles.
Au moment où le boulangisme battait son plein, avec un fier accord , avec l'honnêteté de leurs vingt ans, ils ont témoigné bravement qu'ils n'étaient pas dupes, qu'ils ne seraient jamais complices, et qu'ils sauraient marcher avec leurs aînés pour barrer le chemin à la dictature.
Il ne nous a jamais été mieux donné de sentir les pulsations et le frémissement de ce réveil libéral de la jeunesse universitaire, que dans la séance mémorable où, il y a quelques mois, en pleine Sorbonne, plus de quinze cents jeunes gens recevaient et acclamaient don Emilio Castelar. Le premier des orateurs espagnols parlant en langue française, quel régal littéraire ! Sans doute la phrase était parfois incorrecte, l'expression un peu rude, mais quel spectacle tout
de même que celui de cette âme de feu luttant contre les difficultés d'un idiome étranger, et parvenant, malgré tout, à en triompher, à donner la sensation de la plus haute éloquence, la plus beUe dont nous gardions le souvenir après celle de Gambetta ! Quel spectacle surtout, bien fait pour réjouir des patriotes, que celui de ces centaines de jeunes têtes secouées par un même enthousiasme et emportées comme dans un souffle de passion, pendant que le grand républicain espagnol leur disait de sa voix sonore et inspirée : « Mes amis, soyez comme vos pères les chevaliers du droit; gardez l'orgueil de la liberté. Nous pouvons nous tromper, nous autres républicains, mais la République est infaillible; nous pouvons pécher, mais elle est impeccable; nous mourrons, mais elle est immortelle ! »
Voilà de belles paroles. Mais j'y songe, s'il est malséant d'observer les jeunes gens, peut-être ne convient-il pas davantage de les haranguer! Il faudra sans doute s'abstenir aussi de parler à la jeunesse, de peur de gêner la liberté de ses mouvements. Et M. Faguet, avec ses boutades, est bien près de rejoindre les paradoxes de Tolstoï, qui, par respect pour l'instinct infaillible des jeunes générations, dénonce et maudit toute action pédagogique régulière, comme une entreprise arbitraire, comme un
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attentat et une usurpation violente contre le libre développement des hommes.
Nous n'en sommes pas là, heureusement, et s'il n'y a peut-être pas beaucoup de Français capables de tenir aux jeunes gens un langage aussi éloquent que celui de M. Castelar, il y en a un grand nombre qui pensent, comme M. Castelar, que pour le politique, pour l'éducateur, pour le philosophe, rien ne vaut, rien ne sert, comme de prendre souvent contact avec la jeunesse. Pourquoi nous refuserions-nous, par exemple, le plaisir de noter, de définir, après les avoir étudiés de près, ses goûts nouveaux, comme celui dont les fêtes scolaires du Lendit nous ont apporté cette année la très significative manifestation? A ces fêtes, ne faut-il pas des spectateurs?
Y a-t-il encore des puritains assez moroses pour croire qu'il vaudrait mieux que ces concours d'exercices physiques eussent lieu à huis clos? Nos lycéens mettraient-ils autant d'entrain à préparer et à accomplir leurs prouesses athlétiques, s'ils savaient qu'il n'y aura personne pour les regarder? Mais, diront les critiques chagrins, vous développez chez eux le goût de la parade, le plaisir malsain de l'exhibition.... Nous répondrons qu'on n'a pas encore trouvé le moyen de faire humainement le bien,
sans qu'il ne s'y mêle un peu de mal : il suffit que le bien l'emporte.
Nous étions nombreux, le 4 mai 4890, lors de la distribution des prix de la Ligue de l'éducation physique, à épier les sentiments, et aussi les forces musculaires des concurrents du Lendit. Au milieu des acclamations, des vivats, alors que de beaux jeunes hommes, agiles et habiles, dans leurs ébats de toute espèce, soulevaient la poussière olympique... de la pelouse de Madrid, il semblait qu'un souvenir riant de la Grèce et de ses jeux solennels flottât dans l'air parisien. Les sculpteurs étaient là en nombre, Dalou, Bartholdi. Nous aurions mieux compris encore la présence de leurs confrères de la peinture. Mais, sous une forme ou sous une autre, il est certain que nos artistes trouveront dans leurs souvenirs des fêtes du Lendit de gracieux sujets, de beaux motifs de composition, tableaux ou statues, pour célébrer le réveil physique de la jeunesse française, ardente aux jeux comme à toutes choses, et associant harmonieusement l'élégance à la force. En tout cas, tous ceux qui ont entendu le 8 juin nos jeunes athlètes, des mêmes voix qu'ils avaient presque enrouées à acclamer leurs camarades vainqueurs, crier avec une sympathie joyeuse : Vive Carnot! — et même, pour prouver qu'ils ne
sont pas oublieux et que le sentiment de la justice n'est pas éteint dans leurs cœurs, y ajouter quelques cris de : Vive Ferry ! — tous ceux qui ont assisté à ces manifestations diverses, mais également aimables et sincères, en auront rapporté des impressions fortifiantes pour leur patriotisme, et qui valent bien au moins les découvertes qu'un critique littéraire peut faire dans ses explorations rétrospectives, surtout quand ces explorations aboutissent à prononcer que Voltaire était décidément un esprit médiocre.
Et si la jeunesse a des défauts, comme il est bien certain qu'elle en a, croit-on que la « néaniascopie », qui tout à l'heure était une joie, ne devienne pas un devoir? Un écrivain qui apporte, en général, dans ses réflexions sur nos jeunes contemporains autant de sincérité quede discernement, M. Anatole France, disait il y a quelques semaines : « Il s'en faut de beaucoup que chez nos jeunes gens l'esprit vaille le cœur. Plusieurs de ceux que j'ai vus ont l'intelligence singulièrement troublée. C'est le résultat de nos études classiques.... » Dira-t-on encore qu'il est inutile d'y aller voir, pour s'assurer si le mal signalé existe réellement, et pour chercher, s'il est possible, le remède à ce mal? Comment entreprendre, en connaissance de cause, cette réforme de l'enseignement
secondaire qui préoccupe aujourd'hui tous les esprits, si Ton n'a appris, à l'école même des jeunes gens, de quels défauts intellectuels l'organisation actuelle peut être le principe?
D'après M. Anatole France, « nous aurions commis de lourdes fautes, dont nos enfants portent la peine. Dans notre zèle étourdi nous avons voulu leur apprendre tout et nous avons oublié de leur apprendre à penser. Nous nous sommes efforcés de leur donner toutes les connaissances, qui ne sont rien, sans leur donner la méthode, qui est tout.... Pour la qualité des connaissances et l'exercice de leur raison, les nouveaux échappés du lycée sont bien inférieurs, en moyenne, à ce que nous étions il y a dix, quinze et vingt ans. »
Je ne sais si ces appréciations peu favorables sont exactes, si, vus et examinés sous forme d'élèves et de candidats, les jeunes lycéens d'aujourd'hui donnent de leur état d'esprit à leurs professeurs et à leurs examinateurs la même impression, s'ils confirment l'opinion que M. Anatole France s'est faite en causant librement avec eux, s'ils se montrent enfin, dans les examens,aussi inférieurs intellectuellement à leurs devanciers qu'ils ont paru l'être à un de leurs meilleurs amis, dans des conversations intimes. Il serait facile, je crois, de recueillir des témoignages
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contradictoires. Mais qui ne voit que pour faire cesser toute hésitation, pour asseoir un jugement solide et vrai, une enquête est absolument nécessaire; et qu'il n'y a pas d'autre moyen d'arriver à un meilleur aménagement des études classiques que d'avoir, au préalable, constaté en quoi l'ordre établi laisse en souffrance certaines parties de l'éducation intellectuelle. Qu'on ne dise donc plus que nous cédons à une curiosité maladive, à un caprice de dilettante, cherchant un sujet d'étude simplement intéressant! Nous n'observons les jeunes gens, ils le savent bien, que pour les aimer davantage, pour les avertir de leurs défauts et, en leur préparant de meilleurs plans d'études, de meilleures méthodes d'enseignement, assurer leur avenir et travailler avec eux au relèvement de la France.